Elles sont encore revenues, la Riva et sa belle-soeur: celle-ci est une
créature toute douce, tout ignorante, qui vit dans leurs terres l'année
entière et ne sait rien de ce que le monde dit; jamais un soupçon n'a
effleuré son âme de vieille enfant; elle aime sa belle-soeur et
l'admire; elle ne comprend point pourquoi son frère et sa femme se
rencontrent si rarement et, d'une de leurs maisons à l'autre, font un
chassé-croisé continuel... Un mot d'Irène pourrait lui ouvrir les yeux;
je ne crois pas qu'Irène le dise jamais. Cette vieille fille
compatissante et dévote lui porte d'ailleurs grand intérêt, et regrette
ouvertement de la voir sans enfants.
«C'est mieux ainsi, dit Irène; j'aime ma vie libre, mes grandes
promenades à cheval, mes lectures très avant dans la nuit; un enfant me
gênerait...» Et l'autre l'assure que non, et parle avec abondance de
leur Gino, si beau, si charmant, «et qui t'aime tant, chère!...»
La Riva a été très tendre pour moi; elle est toujours belle, de cette
beauté lourde qui ne te plaît point; elle a lavé ses cheveux au henné,
et ses yeux bruns sont plus insolemment languissants que jamais. Elle
s'habille d'étoffes légères et transparentes, et laisse voir tout ce
qu'elle peut de ses épaules et de ses bras: l'éclatante blancheur de sa
peau est vraiment extraordinaire; cette peau satinée et parfumée est, il
me semble, sa plus grande beauté, car son visage n'a point d'expression,
c'est toujours son même regard presque impudique fixé continuellement
sur Maurice, ou, si elle se détourne pour causer avec d'autres, elle
porte une de ses mains à ses cheveux ou à sa nuque afin d'attirer son
attention. Irène et elle forment le plus étonnant contraste, car la
sorte de grâce aérienne un peu sauvage d'Irène augmente encore
lorsqu'elle se trouve en présence de la Riva: elle semble une bête fière
et délicate qu'on vient de blesser et qui veut cacher sa blessure; elle
se redresse dans la souplesse si jeune de son corps mince, elle mord ses
lèvres d'un mouvement intermittent, et puis cause et plaisante avec une
grâce polie qui m'émerveille. La Riva, qui a l'esprit lent, ne la
comprend qu'à demi; mais elle lui sourit car elle la craint si peu, que
j'imagine qu'elle ne la hait pas du tout... Je n'ai pas parlé à Irène,
mais, plus tard, elle-même m'a dit spontanément:
--Et sais-tu, Claudia, je ne crois pas même qu'elle l'aime
véritablement!...
Nous étions alors dans l'étroite cour intérieure aux angles de laquelle
s'élèvent quatre lauriers étoilés, admirables; la verveine qui, aux
heures du soleil se dresse forte et droite, penchait ses tiges, et les
fleurs n'exhalaient plus qu'une senteur si atténuée qu'elle ressemblait
à un murmure. Le charme indéfinissable de cet instant qui précède la
nuit est dans tout ce qu'il semble renfermer de tendresses étouffées et
mourantes que tout à l'heure l'ombre va ensevelir; tous les parfums du
jour s'évanouissent dans l'air léger, mais l'arôme en est peut-être plus
pénétrant. Irène était immobile; mais, à coup, froissant contre ses
mains des fleurs de jasmin et les portant avec emportement à son visage,
elle a dit d'une voix de désir et de désespoir:
--Oh! Claudia, avoir encore une nuit d'amour, une de ses nuits à elle...