XXIX

Elles sont encore revenues, la Riva et sa belle-soeur: celle-ci est une

créature toute douce, tout ignorante, qui vit dans leurs terres l'année

entière et ne sait rien de ce que le monde dit; jamais un soupçon n'a

effleuré son âme de vieille enfant; elle aime sa belle-soeur et

l'admire; elle ne comprend point pourquoi son frère et sa femme se

rencontrent si rarement et, d'une de leurs maisons à l'autre, font un

chassé-croisé continuel... Un mot d'Irène pourrait lui ouvrir les yeux;

je ne crois pas qu'Irène le dise jamais. Cette vieille fille

compatissante et dévote lui porte d'ailleurs grand intérêt, et regrette

ouvertement de la voir sans enfants.

«C'est mieux ainsi, dit Irène; j'aime ma vie libre, mes grandes

promenades à cheval, mes lectures très avant dans la nuit; un enfant me

gênerait...» Et l'autre l'assure que non, et parle avec abondance de

leur Gino, si beau, si charmant, «et qui t'aime tant, chère!...»

La Riva a été très tendre pour moi; elle est toujours belle, de cette

beauté lourde qui ne te plaît point; elle a lavé ses cheveux au henné,

et ses yeux bruns sont plus insolemment languissants que jamais. Elle

s'habille d'étoffes légères et transparentes, et laisse voir tout ce

qu'elle peut de ses épaules et de ses bras: l'éclatante blancheur de sa

peau est vraiment extraordinaire; cette peau satinée et parfumée est, il

me semble, sa plus grande beauté, car son visage n'a point d'expression,

c'est toujours son même regard presque impudique fixé continuellement

sur Maurice, ou, si elle se détourne pour causer avec d'autres, elle

porte une de ses mains à ses cheveux ou à sa nuque afin d'attirer son

attention. Irène et elle forment le plus étonnant contraste, car la

sorte de grâce aérienne un peu sauvage d'Irène augmente encore

lorsqu'elle se trouve en présence de la Riva: elle semble une bête fière

et délicate qu'on vient de blesser et qui veut cacher sa blessure; elle

se redresse dans la souplesse si jeune de son corps mince, elle mord ses

lèvres d'un mouvement intermittent, et puis cause et plaisante avec une

grâce polie qui m'émerveille. La Riva, qui a l'esprit lent, ne la

comprend qu'à demi; mais elle lui sourit car elle la craint si peu, que

j'imagine qu'elle ne la hait pas du tout... Je n'ai pas parlé à Irène,

mais, plus tard, elle-même m'a dit spontanément:

--Et sais-tu, Claudia, je ne crois pas même qu'elle l'aime

véritablement!...

Nous étions alors dans l'étroite cour intérieure aux angles de laquelle

s'élèvent quatre lauriers étoilés, admirables; la verveine qui, aux

heures du soleil se dresse forte et droite, penchait ses tiges, et les

fleurs n'exhalaient plus qu'une senteur si atténuée qu'elle ressemblait

à un murmure. Le charme indéfinissable de cet instant qui précède la

nuit est dans tout ce qu'il semble renfermer de tendresses étouffées et

mourantes que tout à l'heure l'ombre va ensevelir; tous les parfums du

jour s'évanouissent dans l'air léger, mais l'arôme en est peut-être plus

pénétrant. Irène était immobile; mais, à coup, froissant contre ses

mains des fleurs de jasmin et les portant avec emportement à son visage,

elle a dit d'une voix de désir et de désespoir:

--Oh! Claudia, avoir encore une nuit d'amour, une de ses nuits à elle...

Lettres d'une amoureuse · 第 31 / 86 题