Je ne connais point de coeur de femme semblable à celui d'Irène.
Maurice, l'autre jour, a ramené avec lui le fils cadet de la Riva: elle
sait que c'est son fils à lui, et elle l'aime... Quand ce bel enfant est
entré, vif, noble et gracieux, et lui a baisé la main avec respect, elle
a pâli, puis, à son tour, elle l'a embrassé tendrement, et son visage,
chargé de langueur inquiète, se tournait sans cesse vers l'enfant avec
un intérêt passionné. Il a dix ans, car il est né avant le mariage
d'Irène; et ce qui a été longtemps un mystère caché avec jalousie, est
devenu aujourd'hui un fait avoué que nul ne s'efforce de dissimuler. La
Riva est follement orgueilleuse de cet enfant, et Maurice s'en pare avec
un cynisme inconscient; il en parle volontiers à Irène, et elle l'écoute
sans colère et presque avec joie, comme heureuse de trouver un sujet sur
lequel leurs coeurs se rencontrent... Je ne la comprends pas, car en
même temps ses regrets passionnés pour l'enfant qu'elle a perdu avant la
fin de sa première année ne s'apaisent point. Ici est la petite chapelle
où dorment les morts de la famille, et sur une plaque de marbre blanc,
le plus beau qu'il soit, on lit le nom de «Madeleine, fille chérie de
Maurice et d'Irène, ses malheureux parents»... Irène reste perdue en
contemplation devant cette pierre; elle trouve une douleur voluptueuse à
voir ainsi son nom et celui de Maurice, fondus ensemble pour ainsi dire
dans celui de leur enfant; je l'ai vue s'étendre à terre, baiser ce
marbre en sanglotant, les bras ouverts comme pour reprendre sa petite
créature et la réchauffer sur son coeur... Et pourtant elle ne peut pas
ne pas aimer le fils de Maurice, elle me l'a avoué là, en pleurant, dans
cette chapelle étroite... «Il a ses yeux, Claudia; il a son sourire...
il me semble qu'il est à moi...» Un coeur si fier, qui est un coeur si
humble, et tout cela pour l'amant heureux d'une autre!... car la Riva le
tient tout entier, et il marcherait sur le corps d'Irène pour aller à
elle.