Que la vie est belle, ô mon amour, et que je suis heureuse! Chacun de
tes retours est pour moi une joie inexprimable. Hier, tu avais une
gaieté délicieuse, une joie de vivre, un bonheur d'aimer qui faisait
déborder mon coeur: tes yeux brillaient d'un éclat satisfait, tu avais
légèrement, de la main, repoussé en arrière tes cheveux courts, ce qui
donnait à ton visage comme une lumière nouvelle; et tu souriais. O
l'heure charmante de folie! ton allégresse m'avait gagnée, et il me
semblait ne plus tenir à la terre... Soudain, tu t'es mis à marcher, en
chantant... Tu sais combien j'aime ta voix, profonde et douce; elle
pénètre mon âme et la bouleverse... Tu chantais presque bas, t'arrêtant
sur les syllabes tendres. Alors j'ai ouvert mon piano et je me suis mise
à jouer des fragments de cette _España_ qui nous plaît tant: ce sont des
rentrées d'une vie si amoureuse et folle, où tout vibre, où tout chante,
des courses éperdues sur des roules ensoleillées... De son socle de
porphyre, la tête antique d'un jeune satyre nous regardait: la bouche
ouverte, les cheveux frisés, il est là criant sa joie voluptueuse de
vivre. J'aime sa laideur saine et forte; j'aime à me le figurer dans
l'ombre des matins, courant par les allées de cyprès aux floraisons
dorées, suivi d'une théorie de jeunes bacchantes dont les pieds blancs
sentent le thym... L'autre jour, j'ai vu un bas-relief de pierre,
figurant la mort d'une bacchante, et je me suis étonnée. Quoi, ces
créatures d'amour meurent donc aussi? Puis j'ai pensé qu'elles
mouraient, comme le fleuve se perd dans la mer, et qu'en s'évanouissant,
elles revivent dans l'immortelle nature et continuent de participer à sa
vie inépuisable.
X
Je ne sais si c'est d'aimer qui me rend ainsi, mais j'attache maintenant
une importance irraisonnée au premier objet qui frappe mes yeux. Ce
matin, à peine descendue, et comme je marchais entre les tulipes, j'ai
vu, volant bas, un papillon vert, d'un vert pale et brillant. Il
s'ébattait doucement dans l'air limpide, il allait devant moi, et
instinctivement je le suivais; à un moment, j'ai été si proche, et son
vol était si lent, que j'ai pu le saisir. Je l'ai posé dans le creux de
ma main: il est demeuré là, sans autre mouvement que le frémissement de
ses ailes; son corps ténu était comme enveloppé d'une ouate très
légère... J'ai écarté ses ailes pâles: il en avait d'autres,
intérieures, marquées d'un écu noir et or. J'ai regardé longuement cette
fleur vivante, puis je l'ai laissé tomber sur une jeune pousse de blé,
avec laquelle elle a semblé se confondre. Comment te dire le plaisir que
j'ai pris à ce vol de papillon?... Il me semblait que ma propre âme
flottait devant moi.