Lorsque je me sens comme écrasée sous le poids de mon bonheur, je vais
errer dans le vieux cloître de Sainte-Euphrasie: là seulement, je
retrouve un peu de ce calme nécessaire pour continuer de vivre. Irène
est avec moi: nous y sommes venues ensemble. Elle aussi, comme moi,
comme toutes celles qui aiment, elle est attirée par les couvents, les
cellules fermées et l'odeur de l'encens. La lourde porte nous a été
ouverte par une soeur au voile blanc; elle est retombée avec un bruit
sourd: porte si forte, si épaisse, derrière laquelle le monde s'évanouit
comme dans un brouillard. La paix était absolue, une sorte de paix
triste qui fait penser que la mort est très douce. Le grand cloître clos
baignait dans la lumière; et sur le cadran solaire qui raye de ses
lignes le mur laiteux, l'ombre tombait à peine oblique. Irène m'a dit de
sa voix caressante:
--O Claudia, il me semble que j'aurais été si bien ici!
La soeur Marcelle, qui marchait devant nous, s'est retournée et a souri.
Elle est notre amie pitoyable, et surtout elle chérit Irène. Nous ne lui
disons jamais rien, mais elle semble toujours deviner et comprendre...
Elle a le plus ardent visage, dans une pâleur surnaturelle, et des yeux
noirs sous des paupières bistrées et battues; elle met son bandeau blanc
très bas, au ras de ses sourcils sombres. Elle aussi, c'est une
amante... elle en a les langueurs, les espérances, les transports. Elle
aime souffrir, comme nous aimons souffrir, et elle aspire à une félicité
sans fin... Irène a continué de marcher... et moi, j'ai été m'asseoir
sur les marches du puits, à l'endroit où la margelle jetait une ombre.
Cette cour de cloître est un jardin; il a des massifs d'herbes
odorantes, il a des citronniers et des orangers, et des plantes fines et
éternellement vertes--toute une floraison mystérieuse et chaste.
Au-dessus du puits monte un grand lis en fer forgé: «le lis énamoure»,
dit le vieux proverbe; et il paraît bien ici... Je regardais les
arcades, et les colonnes de pierre: elles sont de cette pierre bleue qui
a des reflets comme un ciel légèrement nuageux; au-dessus des arcades,
les médaillons, sur fond d'azur pâle, détachent encore leurs motifs
élégants relevés de dorures à peine effacées. Oh! que le charme de
certains lieux est grand et profond! Dans ces cloîtres, l'âme tout d'un
coup cesse de vouloir... A la galerie supérieure deux religieuses
lavaient; leurs silhouettes blanches se profilaient, incroyablement
paisibles, avec une grâce harmonieuse dans leurs mouvements mesurés.
Tout le reste était silence et portes closes.--L'une arrêtait mes yeux;
elle porte au fronton ces mots latins: _Ofigina Aromatria_. Les aromates
semblent faits en effet pour les mains sales cachées dans ces longues
manches croisées sur la poitrine. Quelle fonction exquise que celle,
dans un cloître plein à la fois de soleil et d'ombre, de préparer les
aromates!... Irène et la soeur avaient disparu... J'étais seule; je
regardais le cadran solaire. La ligne du style, toute droite, indiquait
midi: tout à coup les cloches ont frémi; comme un ramage soudain
d'oiseaux réveillés, elles ont éclaté... en même temps j'ai été saisie
d'un besoin de franchir la porte, de retrouver le bruit et la vie.