she makes from one season to another, or to observe her conduct in the
successive production of plants or flowers. He may draw into his
description all the beauties of the spring and autumn, and make the
whole year contribute something to render it more agreeable. His
rose-trees, woodbines, and jessamines may flower together and his beds
be covered at the same time with lilies, violets, and amaranths. His
soil is not restrained to any particular set of plants, but is proper
either for oaks or myrtles, and adapts itself to the produces of every
climate. Oranges may grow wild in it; myrtles may be met with in every
hedge; and if he thinks it proper to have a grove of spices, he can
quickly command sun enough to raise it. If all this will not furnish
out any agreeable scene, he can make several new species of flowers,
with richer scents and higher colours, than any that grow in the
gardens of nature. His concerts of birds may be as full and
harmonious, and his woods as thick and gloomy as he pleases. He is at
no more expense in a long vista than a short one, and can as easily
throw his cascades from a precipice of half a mile high as from one of
twenty yards. He has his choice of the winds and can turn the course
of his rivers in all the variety of meanders that are most delightful
to the reader's imagination.
(_Spectator_, nº 148.)]
[Note 394: _Spectator_, 423, 265.]
V
Tant d'avantages ne vont point sans inconvénients. Les bienséances du
monde, qui atténuent les expressions, émoussent le style; à force de
régler ce qui est primesautier et de tempérer ce qui est véhément,
elles amènent le langage effacé et uniforme. Il ne faut point toujours
vouloir plaire, surtout plaire à l'oreille. M. de Chateaubriand se
glorifiait de n'avoir pas admis une seule élision dans le chant de
Cymodocée; tant pis pour Cymodocée. Pareillement, les commentateurs
qui notent dans Addison le balancement des périodes lui font
tort[395]. Ils expliquent ainsi pourquoi il ennuie un peu. La
rotondité des phrases est un misérable mérite et nuit aux autres.
Calculer les longues et les brèves, poursuivre partout l'euphonie,
songer aux cadences finales, toutes ces recherches classiques gâtent
un écrivain. Chaque idée a son accent, et tout notre travail doit être
de le rendre franc et simple sur notre papier comme il l'est dans
notre esprit. Nous devons copier et noter notre pensée avec le flot
d'émotions et d'images qui la soulèvent, sans autre souci que celui de
l'exactitude et de la clarté. Une phrase vraie vaut cent périodes
nombreuses; l'une est un document qui fixe pour toujours un mouvement
du coeur ou des sens; l'autre est un joujou bon pour amuser des têtes
vides de versificateurs; je donnerais vingt pages de Fléchier pour
trois lignes de Saint-Simon. Le rhythme régulier mutile l'élan de
l'invention naturelle; les nuances de la vision intérieure
disparaissent; nous ne voyons plus une âme qui pense ou sent, mais des
doigts qui scandent: la période continue ressemble aux ciseaux de La
Quintinie, qui tondent tous les arbres en boule, sous prétexte de les
orner. C'est pourquoi il y a quelque froideur dans le style d'Addison,
quelque monotonie. Il a l'air de s'écouter parler. Il est trop modéré,
trop correct. Ses histoires les plus touchantes, par exemple celle de
Théodose et Constance, touchent médiocrement; qui aurait envie de
pleurer en écoutant des périodes comme celle-ci? «Constance, sachant
que la nouvelle de son mariage pouvait seule avoir poussé son amant à
de telles extrémités, ne voulait pas recevoir de consolations; elle
s'accusait elle-même à présent d'avoir si docilement prêté l'oreille à
une proposition de mariage, et regardait son nouveau prétendant comme
le meurtrier de Théodose; bref, elle se résolut à souffrir les
derniers effets de la colère de son père plutôt que de se soumettre à
un mariage qui lui paraissait si plein de crime et d'horreur[396].»
Est-ce ainsi qu'on peint l'horreur et le crime? Où sont les mouvements
passionnés qu'Addison prétend peindre? Ceci est raconté, mais n'est
point _vu_.
Au fond, le classique ne sait pas _voir_. Toujours mesuré et
raisonnable, il s'occupe avant tout de proportionner et d'ordonner. Il
a ses règles en poche et les tire à tout propos. Il ne remonte pas à
la source du beau du premier coup, comme les vrais artistes, par la
violence et la lucidité de l'inspiration naturelle; il s'arrête dans
les régions moyennes, parmi les préceptes, sous la conduite du goût et
du sens commun. C'est pour cela que la critique, chez Addison, est si
solide et si médiocre. Ceux qui cherchent des idées feront bien de ne
point lire son _Essai sur l'imagination_, si vanté, si bien écrit,
mais d'une philosophie si écourtée, si ordinaire, toute rabaissée par
l'intervention des causes finales. Son célèbre commentaire du _Paradis
perdu_ ne vaut guère mieux que les dissertations de Batteux et du P.
Bossu. Il y a tel endroit où il compare, presque sur la même ligne,
Homère, Virgile et Ovide. C'est que le bel ajustement d'un poëme en
est pour lui le premier mérite. Les purs classiques goûtent mieux
l'arrangement et le bon ordre que la vérité naïve et la forte
invention. Ils ont toujours en main leur manuel de poésie: si vous
êtes conforme au patron établi, vous avez du génie; sinon, non.
Addison, pour louer Milton, établit que, selon la règle du poëme
épique, l'action du _Paradis_ est une, complète et grande; que les
caractères y sont variés et d'un intérêt universel, que les sentiments
y sont naturels, appropriés et élevés; que le style y est clair,
diversifié et sublime: maintenant, vous pouvez admirer Milton; il a un
certificat d'Aristote. Écoutez par exemple ces froides minuties de la
dissertation classique: «Si j'avais suivi la méthode de M. Bossu dans
mon premier article sur Milton, j'aurais daté l'action du _Paradis
perdu_ du discours de Raphaël au cinquième livre[397].»--«Quoique
l'allégorie du Péché et de la Mort puisse en quelque mesure être
excusée par sa beauté, je ne saurais admettre que deux personnages
d'une existence si chimérique soient les acteurs convenables d'un
poëme épique.» Plus loin il définit les machines poétiques, les
conditions de leur structure, l'utilité de leur emploi. Il me semble
voir un menuisier qui vérifie la construction d'un escalier. Ne croyez
pas que les choses artificielles le choquent; au contraire, il les
admire. Il trouve sublimes les tirades de Dieu le père et les
politesses monarchiques dont se régalent les personnages de la
Trinité. Les campements des anges, leurs habitudes de chapelle et de
caserne, leurs disputes d'école, leur style de puritains aigres ou de
royalistes dévots n'ont pour lui rien de faux ni de désagréable. La
pédanterie d'Adam et ses prédications de ménage lui semblent convenir
au pur état d'innocence. En effet, les classiques des deux derniers
siècles n'ont jamais conçu l'esprit humain que comme cultivé.
L'enfant, l'artiste, le barbare, l'inspiré leur échappent; à plus
forte raison tous les personnages qui sont au delà de l'homme: leur
monde se réduit à la terre, et la terre au cabinet d'étude et au
salon; ils n'atteignent ni Dieu ni la nature, ou, s'ils y touchent,
c'est pour transformer la nature en un jardin compassé et Dieu en un
surveillant moral. Ils réduisent le génie à l'éloquence, la poésie au
discours, le drame au dialogue. Ils mettent la beauté dans la raison,
sorte de faculté moyenne, impropre à l'invention, puissante pour la
règle, qui équilibre l'imagination comme la conduite, et qui institue
le goût arbitre des lettres en même temps que la morale arbitre des
actions. Ils écartent les jeux de mots, les grossièretés sensuelles,
les écarts d'imagination, les invraisemblances, les atrocités et tout
le mauvais bagage de Shakspeare[398]; mais ils ne le suivent qu'à
demi dans les profondes percées par lesquelles il entre au coeur de
l'homme pour y dévoiler l'animal et le Dieu. Ils veulent bien être
touchés, mais non renversés; ils souffrent qu'on les frappe, mais ils
exigent qu'on leur plaise. Plaire raisonnablement, voilà l'objet de
leur littérature. Telle est la critique d'Addison, semblable à son
art, née, comme son art, de l'urbanité classique, appropriée, comme
son art, à la vie mondaine, ayant la même solidité et les mêmes
limites parce qu'elle a les mêmes sources, qui sont la règle et
l'agrément.
[Note 395: Voyez la jolie et minutieuse analyse de Hurd, la
décomposition de la période, la proportion des longues et des brèves,
l'étude des finales.--Un musicien ne ferait pas mieux.
(_Spectator_, nº 411.)]
[Note 396: Constantia who knew that nothing but the report of her
marriage could have driven him to such extremities, was not to be
comforted; she now accused herself for having so tamely given an ear
to the proposal of a husband, and looked upon the new lover as the
murderer of Theodosius. In short she resolved to suffer the utmost
effects of her father's displeasure rather than to comply with a
marriage which appeared to her so full of guilt and horror.
(_Spectator_, nº 164.)]
[Note 397: Had I followed monsieur Bossu's method in my first paper on
Milton, I should have dated the action of Paradise lost from the
beginning of Raphael's speech in this book, etc.
(_Spectator_, nº 327.)]
[Note 398: _Spectator_, 39, 40, 58.]
VI
Encore faut-il songer que nous sommes ici en Angleterre, et que bien
des choses n'y sont point agréables à un Français. C'est en France que
l'âge classique a rencontré sa perfection; de sorte que, comparés à
lui, ceux des autres pays manquent un peu de fini. Addison, si élégant
chez lui, ne l'est point tout à fait pour nous. Auprès de Tillotson,
c'est le plus charmant homme du monde. Auprès de Montesquieu, il n'est
qu'à demi poli. Sa conversation n'est pas assez vive; les promptes
allures, les faciles changements de ton, le sourire aisé, vite effacé
et vite repris, ne s'y rencontrent guère. Il se traîne en phrases
longues et trop uniformes; sa période est trop carrée; on pourrait
l'alléger de tout un bagage de mots inutiles. Il annonce ce qu'il va
dire, il marque les divisions et les subdivisions, il cite du latin,
même du grec; il étale et allonge indéfiniment l'enduit utile et
pâteux de sa morale. Il ne craint pas d'être ennuyeux. C'est que
devant des Anglais cela n'est pas à craindre. Des gens qui aiment les
sermons démonstratifs longs de trois heures ne sont point difficiles
en fait d'amusement. Souvenez-vous que là-bas les femmes vont par
plaisir aux _meetings_ et se divertissent à écouter pendant une
demi-journée des discours sur l'ivrognerie ou sur l'échelle mobile;
ces patientes personnes n'exigent point que la conversation soit
toujours alerte et piquante. Par suite, elles peuvent souffrir une
politesse moins fine et des compliments moins déguisés. Quand Addison
les salue, ce qui lui arrive souvent, c'est d'un air grave, et sa
révérence est toujours accompagnée d'un avertissement; voyez ce mot
sur les toilettes trop éclatantes: «Je contemplai ce petit groupe
bigarré avec autant de plaisir qu'une planche de tulipes, et je me
demandai d'abord si ce n'était pas une ambassade de reines indiennes;
mais, les ayant regardées de face, je me détrompai à l'instant et je
vis tant de beauté dans chaque visage que je les reconnus pour
anglais; nul autre pays n'eût pu produire de telles joues, de telles
lèvres et de tels yeux[399].» Dans cette raillerie discrète, tempérée
par une admiration presque officielle, vous apercevez la manière
anglaise de traiter les femmes; l'homme, vis-à-vis d'elles, est
toujours un prédicateur laïque; elles sont pour lui des enfants
charmants ou des ménagères utiles, jamais des reines de salon ou des
égales comme chez nous. Quand Addison veut ramener les dames
légitimistes au parti protestant, il les traite presque en petites
filles à qui on promet, si elles veulent être sages, de leur rendre
leur poupée ou leur gâteau[400]. «Elles devraient réfléchir aux
grandes souffrances et aux persécutions auxquelles elles s'exposent
par l'opiniâtreté de leur conduite. Elles ne sont plus élues dans les
clubs quand on nomme les belles dont on boit la santé; elles sont
obligées par leurs principes de se coller une mouche sur le côté du
front où cela va le plus mal; elles se condamnent à perdre les
toilettes du jour de naissance; il ne leur sert de rien qu'il y ait
une armée et tant de jeunes gens porteurs de chapeaux à plumes; elles
sont forcées de vivre à la campagne et de nourrir leurs poulets, juste
dans le temps où elles auraient pu se montrer à la cour et étaler une
robe de brocart, si elles voulaient se bien conduire.... Un homme est
choqué de voir un beau sein soulevé par une rage politique qui est
déplaisante même dans un sexe plus rude et plus âpre.... Et cependant
nous avons souvent le chagrin de voir un corset près d'être rompu par
l'effort d'une colère séditieuse, et d'entendre les passions les plus
viriles exprimées par les plus douces voix....» Mais, heureusement, ce
chagrin est rare; «là où croissent un grand nombre de fleurs, la terre
de loin en semble couverte; on est obligé d'avancer et d'entrer, avant
de distinguer le petit nombre de mauvaises herbes qui ont poussé dans
ce bel assemblage de couleurs.» Cette galanterie est trop posée; on
est un peu choqué de voir une femme touchée de si près par des mains
si réfléchies. C'est de l'urbanité de moraliste; il a beau être bien
élevé, il n'est point tout à fait aimable, et, si nous devons aller
prendre de lui des leçons de pédagogie et de conduite, il pourra venir
chercher près de nous des modèles de savoir-vivre et de conversation.
[Note 399: I looked with as much pleasure upon this little
party-coloured assembly as upon a bed of tulips and did not know at
first whether it might not be an embassy of Indian queens; but upon my
going about in the pit, and taking them in front, I was immediately
undeceived and saw so much beauty in every face, that I found them all
to be English. Such eyes and lips, cheeks and foreheads could not be
the growth of any other country. The complexion of their faces
hindered me from observing any farther the colour of their hoods,
though I could easily perceive by that unspeakable satisfaction which
appeared in their looks, that their own thoughts were wholly taken up
in those pretty ornaments they wore upon their heads.
(_Spectator_, nº 265.)]
[Note 400: They should first reflect on the great sufferings and
persecutions to which they expose themselves by the obstinacy of their
behaviour. They lose their elections in every club where they are set
up for toasts. They are obliged by their principle to stick a patch on
the most unbecoming side of their foreheads. They forego the advantage
of the birthday suits.... They receive no benefit from the army, and
are never the better for all the young fellows that wear hats and
feathers. They are forced to live in the country and feed their
chickens at the same time that they might show themselves at court and
appear in brocade, if they behaved themselves well. In short what must
go to the heart of every fine woman, they throw themselves quite out
of the fashion.... A man is startled when he sees a pretty bosom
heaving with such party-rage, as is disagreeable even in that sex,
which is of a more coarse and rugged make.--And yet such is our
misfortune, that we sometimes see a pair of stays ready to burst with
sedition, and hear the most masculine passions exprest in the sweetest
voices.... Where a great number of flowers grow, the ground at
distance seems entirely covered with them, and we must walk into it
before we can distinguish the several weeds that spring up in such a
beautiful mass of colours.
(_Freeholder_, n{os} 4 et 26.)]
VII
Si le premier soin du Français en société est d'être aimable, celui de
l'Anglais est de rester digne; leur tempérament les porte à
l'immobilité, comme le nôtre nous porte aux gestes; et leur
plaisanterie est aussi grave que la nôtre est gaie. Le rire chez eux
est tout en dedans; ils évitent de se livrer; ils s'amusent
silencieusement. Consentez à comprendre ce genre d'esprit, il finira
par vous plaire. Quand le flegme est joint à la douceur, comme dans
Addison, il est aussi agréable que piquant. On est charmé de
rencontrer un homme enjoué et pourtant maître de lui-même. On est tout
étonné de voir ensemble deux qualités aussi contraires. Chacune
d'elles rehausse et tempère l'autre. On n'est point rebuté par
l'âcreté venimeuse, comme dans Swift, ou par la bouffonnerie continue,
comme dans Voltaire. On jouit avec une complaisance entière de la rare
alliance qui assemble pour la première fois la tenue sérieuse et la
bonne humeur. Lisez cette petite satire contre le mauvais goût du
théâtre et du public[401]. «Rien n'a plus amusé la ville, dans ces
dernières années, que le combat du signor Nicolini contre un lion, à
Haymarket, spectacle qui a été donné fort souvent, à la satisfaction
générale de la noblesse haute et basse, dans le royaume de la
Grande-Bretagne.... Le premier lion était un moucheur de chandelles,
homme d'un naturel colérique et entêté qui outrepassait son rôle, et
ne se laissait pas tuer aussi aisément qu'il l'aurait dû.... Le second
lion était un tailleur par métier, appartenant au théâtre, et qui
avait dans sa profession le renom d'homme doux et paisible. Si le
premier était trop furieux, celui-ci était trop mouton, tellement
qu'après une courte et modeste promenade sur les planches, il se
laissait tomber au premier attouchement d'Hydaspe, sans lutter avec
lui ou lui donner l'occasion de déployer toute la variété de ses
postures italiennes. On dit, à la vérité, qu'un jour il lui fit une
déchirure dans son pourpoint couleur de chair, mais c'était seulement
pour se procurer de l'ouvrage et en sa qualité particulière de
tailleur.... Le lion qui joue à présent est, à ce que j'apprends, un
gentleman de province qui fait cela pour son amusement, mais souhaite
que son nom reste caché. Il allègue très-noblement comme excuse qu'il
ne joue pas pour le gain; qu'il se livre à un plaisir innocent; qu'il
vaut mieux passer sa soirée de cette façon qu'à jouer ou à boire....
Le caractère de ce gentleman est un si heureux mélange de douceur et
de férocité qu'il surpasse ses deux prédécesseurs et attire de plus
grandes foules de spectateurs qu'on n'en vit de mémoire d'homme....
J'ai raconté ce combat du lion pour montrer quels sont à présent les
divertissements favoris des gens bien élevés de la Grande-Bretagne.»
Il y a beaucoup d'originalité dans cette gaieté grave. En général, la
singularité est dans le goût du pays; ils aiment à être frappés
fortement par des contrastes. Notre littérature leur semble effacée;
en revanche, nous les trouvons souvent peu délicats. Tel numéro du
_Spectator_ qui paraissait joli aux dames de Londres eût choqué à
Paris. Par exemple, Addison raconte en manière de rêve la dissection
du cerveau d'un élégant[402]: «La glande pinéale, que plusieurs de nos
philosophes modernes considèrent comme le siége de l'âme, exhalait une
très-forte odeur de parfums et de fleur d'oranger. Elle était enfermée
dans une sorte de substance cornée taillée en une infinité de petites
facettes ou miroirs, lesquels étaient imperceptibles à l'oeil nu; de
telle sorte que l'âme, s'il y en avait une là, avait dû passer tout
son temps à contempler ses propres beautés. Nous observâmes un large
ventricule, ou cavité, dans le sinciput, lequel était rempli de
rubans, de dentelles et de broderies. Nous ne trouvâmes rien de
remarquable dans l'oeil, sinon que les _musculi amatorii_, ou, comme
on peut traduire, les muscles qui lorgnent, étaient fort diminués et
altérés par l'usage, tandis que l'élévateur, c'est-à-dire le muscle
qui tourne l'oeil vers le ciel, ne paraissait pas avoir du tout
servi.» Ces détails anatomiques, qui nous dégoûteraient, amusent un
esprit positif; la crudité n'est pour lui que de l'exactitude; habitué
aux images précises, il ne trouve point de mauvaise odeur dans le
style médical. Addison n'a pas nos répugnances. Pour railler un vice,
il se fait mathématicien, économiste, pédant, apothicaire. Les termes
spéciaux l'amusent. Il institue une cour pour juger les crinolines, et
condamne les jupons avec des formules de procédure. Il enseigne le
maniement de l'éventail comme une charge en douze temps. Il dresse la
liste des gens morts ou malades d'amour, et des causes ridicules qui
les ont mis dans ce triste état. «William Simple, frappé à l'Opéra par
un regard adressé à un autre.--Sir Christopher Crazy, baronnet, blessé
par le frôlement d'un jupon de baleine.--M. Courtly présentant à
Flavia son gant (qu'elle avait laissé tomber exprès), Flavia reçut le
gant, et tua l'homme d'une révérence[403].» D'autres statistiques,
avec récapitulations et tables de chiffres, racontent l'histoire du
saut de Leucade. «Aridæus, beau jeune homme d'Épire, amoureux de
Praxinoé, femme de Thespis, fut retiré sain et sauf, hormis deux
dents cassées et le nez qui fut un peu aplati.--Hipparchus,
passionnément épris de sa femme qui aimait Bathylle, sauta et mourut
de sa chute; sur quoi la femme épousa son amant[404].» Vous voyez
cette étrange façon de peindre les sottises humaines: on l'appelle
_humour_. Elle renferme un bon sens incisif, l'habitude de se
contenir, des façons d'homme d'affaires, mais par-dessus tout un fonds
d'invention énergique. La race est moins fine, mais plus forte, et les
agréments qui contentent son esprit et son goût ressemblent aux
liqueurs qui conviennent à son palais et à son estomac.
[Note 401: There is nothing that of late years has afforded matter of
greater amusement to the town than signior Nicolini's combat with a
lion in the Haymarket, which has been very often exhibited to the
general satisfaction of most of the nobility and gentry in the kingdom
of Great Britain.... The first lion was a candle-snuffer, who being a
fellow of testy, choleric temper, overdid his part, and would not
suffer himself to be killed so easily as he ought to have done.... The
second lion was a taylor by trade who belonged to the play-house, and
had the character of a mild and peaceable man in his profession. If
the former was too furious, this was too sheepish for his part; in so
much that after a short modest walk upon the stage, he would fall at
the first touch of Hydaspes, without grappling with him and giving him
an opportunity of showing his variety of Italian tricks. It is said
indeed that he once gave him a rip in his flesh-coloured doublet. But
this was only to make work for himself, in his private character of a
tailor.... The acting lion at present is, as, I am informed, a country
gentleman who does it for his diversion, but desires his name may be
concealed. He says very handsomely in his own excuse that he does not
act for gain; that he indulges an innocent pleasure in it; and that it
is better to pass away an evening in this manner than in gaming and
drinking.... This gentleman's temper is made out of such a happy
mixture of the mild and the choleric, that he outdoes both his
predecessors, and has drawn together greater audiences than have been
known in the memory of man.... In the mean time, I have related this
combat of the lion to show what are at present the reigning
entertainments of the politer part of Great Britain.
(_Spectator_, nº 13.)]
[Note 402: The pineal gland, which many of our modern philosophers
suppose to be the seat of the soul, smelt very strong of essence and
orange-flower, and was encompassed with a kind of horny substance, cut
into a thousand little faces or mirrors, which were imperceptible to
the naked eye; in so much that the soul, if there had been any here,
must have been always taken up in contemplating her own beauties. We
observed a large antrum or cavity in the sinciput that was filled with
ribbonds, lace and embroidery.... We did not find any thing very
remarkable in the eye, saving only that the _musculi amatorii_, or as
we may translate it into English, the ogling muscles, were very much
worn, and decayed with use; whereas on the contrary the elevator or
the muscle which turns the eye towards heaven, did not appear to have
been used at all.
(_Spectator_, nº 375.)]
[Note 403: William Simple, smitten at the Opera, by the glance of an
eye that was aimed at one that stood by him.
Sir Christopher Crazy Bart., hurt by the brush of a whalebone
petticoat.