[Note 393: He is not obliged to attend her in the slow advances which

she makes from one season to another, or to observe her conduct in the

successive production of plants or flowers. He may draw into his

description all the beauties of the spring and autumn, and make the

whole year contribute something to render it more agreeable. His

rose-trees, woodbines, and jessamines may flower together and his beds

be covered at the same time with lilies, violets, and amaranths. His

soil is not restrained to any particular set of plants, but is proper

either for oaks or myrtles, and adapts itself to the produces of every

climate. Oranges may grow wild in it; myrtles may be met with in every

hedge; and if he thinks it proper to have a grove of spices, he can

quickly command sun enough to raise it. If all this will not furnish

out any agreeable scene, he can make several new species of flowers,

with richer scents and higher colours, than any that grow in the

gardens of nature. His concerts of birds may be as full and

harmonious, and his woods as thick and gloomy as he pleases. He is at

no more expense in a long vista than a short one, and can as easily

throw his cascades from a precipice of half a mile high as from one of

twenty yards. He has his choice of the winds and can turn the course

of his rivers in all the variety of meanders that are most delightful

to the reader's imagination.

(_Spectator_, nº 148.)]

[Note 394: _Spectator_, 423, 265.]

V

Tant d'avantages ne vont point sans inconvénients. Les bienséances du

monde, qui atténuent les expressions, émoussent le style; à force de

régler ce qui est primesautier et de tempérer ce qui est véhément,

elles amènent le langage effacé et uniforme. Il ne faut point toujours

vouloir plaire, surtout plaire à l'oreille. M. de Chateaubriand se

glorifiait de n'avoir pas admis une seule élision dans le chant de

Cymodocée; tant pis pour Cymodocée. Pareillement, les commentateurs

qui notent dans Addison le balancement des périodes lui font

tort[395]. Ils expliquent ainsi pourquoi il ennuie un peu. La

rotondité des phrases est un misérable mérite et nuit aux autres.

Calculer les longues et les brèves, poursuivre partout l'euphonie,

songer aux cadences finales, toutes ces recherches classiques gâtent

un écrivain. Chaque idée a son accent, et tout notre travail doit être

de le rendre franc et simple sur notre papier comme il l'est dans

notre esprit. Nous devons copier et noter notre pensée avec le flot

d'émotions et d'images qui la soulèvent, sans autre souci que celui de

l'exactitude et de la clarté. Une phrase vraie vaut cent périodes

nombreuses; l'une est un document qui fixe pour toujours un mouvement

du coeur ou des sens; l'autre est un joujou bon pour amuser des têtes

vides de versificateurs; je donnerais vingt pages de Fléchier pour

trois lignes de Saint-Simon. Le rhythme régulier mutile l'élan de

l'invention naturelle; les nuances de la vision intérieure

disparaissent; nous ne voyons plus une âme qui pense ou sent, mais des

doigts qui scandent: la période continue ressemble aux ciseaux de La

Quintinie, qui tondent tous les arbres en boule, sous prétexte de les

orner. C'est pourquoi il y a quelque froideur dans le style d'Addison,

quelque monotonie. Il a l'air de s'écouter parler. Il est trop modéré,

trop correct. Ses histoires les plus touchantes, par exemple celle de

Théodose et Constance, touchent médiocrement; qui aurait envie de

pleurer en écoutant des périodes comme celle-ci? «Constance, sachant

que la nouvelle de son mariage pouvait seule avoir poussé son amant à

de telles extrémités, ne voulait pas recevoir de consolations; elle

s'accusait elle-même à présent d'avoir si docilement prêté l'oreille à

une proposition de mariage, et regardait son nouveau prétendant comme

le meurtrier de Théodose; bref, elle se résolut à souffrir les

derniers effets de la colère de son père plutôt que de se soumettre à

un mariage qui lui paraissait si plein de crime et d'horreur[396].»

Est-ce ainsi qu'on peint l'horreur et le crime? Où sont les mouvements

passionnés qu'Addison prétend peindre? Ceci est raconté, mais n'est

point _vu_.

Au fond, le classique ne sait pas _voir_. Toujours mesuré et

raisonnable, il s'occupe avant tout de proportionner et d'ordonner. Il

a ses règles en poche et les tire à tout propos. Il ne remonte pas à

la source du beau du premier coup, comme les vrais artistes, par la

violence et la lucidité de l'inspiration naturelle; il s'arrête dans

les régions moyennes, parmi les préceptes, sous la conduite du goût et

du sens commun. C'est pour cela que la critique, chez Addison, est si

solide et si médiocre. Ceux qui cherchent des idées feront bien de ne

point lire son _Essai sur l'imagination_, si vanté, si bien écrit,

mais d'une philosophie si écourtée, si ordinaire, toute rabaissée par

l'intervention des causes finales. Son célèbre commentaire du _Paradis

perdu_ ne vaut guère mieux que les dissertations de Batteux et du P.

Bossu. Il y a tel endroit où il compare, presque sur la même ligne,

Homère, Virgile et Ovide. C'est que le bel ajustement d'un poëme en

est pour lui le premier mérite. Les purs classiques goûtent mieux

l'arrangement et le bon ordre que la vérité naïve et la forte

invention. Ils ont toujours en main leur manuel de poésie: si vous

êtes conforme au patron établi, vous avez du génie; sinon, non.

Addison, pour louer Milton, établit que, selon la règle du poëme

épique, l'action du _Paradis_ est une, complète et grande; que les

caractères y sont variés et d'un intérêt universel, que les sentiments

y sont naturels, appropriés et élevés; que le style y est clair,

diversifié et sublime: maintenant, vous pouvez admirer Milton; il a un

certificat d'Aristote. Écoutez par exemple ces froides minuties de la

dissertation classique: «Si j'avais suivi la méthode de M. Bossu dans

mon premier article sur Milton, j'aurais daté l'action du _Paradis

perdu_ du discours de Raphaël au cinquième livre[397].»--«Quoique

l'allégorie du Péché et de la Mort puisse en quelque mesure être

excusée par sa beauté, je ne saurais admettre que deux personnages

d'une existence si chimérique soient les acteurs convenables d'un

poëme épique.» Plus loin il définit les machines poétiques, les

conditions de leur structure, l'utilité de leur emploi. Il me semble

voir un menuisier qui vérifie la construction d'un escalier. Ne croyez

pas que les choses artificielles le choquent; au contraire, il les

admire. Il trouve sublimes les tirades de Dieu le père et les

politesses monarchiques dont se régalent les personnages de la

Trinité. Les campements des anges, leurs habitudes de chapelle et de

caserne, leurs disputes d'école, leur style de puritains aigres ou de

royalistes dévots n'ont pour lui rien de faux ni de désagréable. La

pédanterie d'Adam et ses prédications de ménage lui semblent convenir

au pur état d'innocence. En effet, les classiques des deux derniers

siècles n'ont jamais conçu l'esprit humain que comme cultivé.

L'enfant, l'artiste, le barbare, l'inspiré leur échappent; à plus

forte raison tous les personnages qui sont au delà de l'homme: leur

monde se réduit à la terre, et la terre au cabinet d'étude et au

salon; ils n'atteignent ni Dieu ni la nature, ou, s'ils y touchent,

c'est pour transformer la nature en un jardin compassé et Dieu en un

surveillant moral. Ils réduisent le génie à l'éloquence, la poésie au

discours, le drame au dialogue. Ils mettent la beauté dans la raison,

sorte de faculté moyenne, impropre à l'invention, puissante pour la

règle, qui équilibre l'imagination comme la conduite, et qui institue

le goût arbitre des lettres en même temps que la morale arbitre des

actions. Ils écartent les jeux de mots, les grossièretés sensuelles,

les écarts d'imagination, les invraisemblances, les atrocités et tout

le mauvais bagage de Shakspeare[398]; mais ils ne le suivent qu'à

demi dans les profondes percées par lesquelles il entre au coeur de

l'homme pour y dévoiler l'animal et le Dieu. Ils veulent bien être

touchés, mais non renversés; ils souffrent qu'on les frappe, mais ils

exigent qu'on leur plaise. Plaire raisonnablement, voilà l'objet de

leur littérature. Telle est la critique d'Addison, semblable à son

art, née, comme son art, de l'urbanité classique, appropriée, comme

son art, à la vie mondaine, ayant la même solidité et les mêmes

limites parce qu'elle a les mêmes sources, qui sont la règle et

l'agrément.

[Note 395: Voyez la jolie et minutieuse analyse de Hurd, la

décomposition de la période, la proportion des longues et des brèves,

l'étude des finales.--Un musicien ne ferait pas mieux.

(_Spectator_, nº 411.)]

[Note 396: Constantia who knew that nothing but the report of her

marriage could have driven him to such extremities, was not to be

comforted; she now accused herself for having so tamely given an ear

to the proposal of a husband, and looked upon the new lover as the

murderer of Theodosius. In short she resolved to suffer the utmost

effects of her father's displeasure rather than to comply with a

marriage which appeared to her so full of guilt and horror.

(_Spectator_, nº 164.)]

[Note 397: Had I followed monsieur Bossu's method in my first paper on

Milton, I should have dated the action of Paradise lost from the

beginning of Raphael's speech in this book, etc.

(_Spectator_, nº 327.)]

[Note 398: _Spectator_, 39, 40, 58.]

VI

Encore faut-il songer que nous sommes ici en Angleterre, et que bien

des choses n'y sont point agréables à un Français. C'est en France que

l'âge classique a rencontré sa perfection; de sorte que, comparés à

lui, ceux des autres pays manquent un peu de fini. Addison, si élégant

chez lui, ne l'est point tout à fait pour nous. Auprès de Tillotson,

c'est le plus charmant homme du monde. Auprès de Montesquieu, il n'est

qu'à demi poli. Sa conversation n'est pas assez vive; les promptes

allures, les faciles changements de ton, le sourire aisé, vite effacé

et vite repris, ne s'y rencontrent guère. Il se traîne en phrases

longues et trop uniformes; sa période est trop carrée; on pourrait

l'alléger de tout un bagage de mots inutiles. Il annonce ce qu'il va

dire, il marque les divisions et les subdivisions, il cite du latin,

même du grec; il étale et allonge indéfiniment l'enduit utile et

pâteux de sa morale. Il ne craint pas d'être ennuyeux. C'est que

devant des Anglais cela n'est pas à craindre. Des gens qui aiment les

sermons démonstratifs longs de trois heures ne sont point difficiles

en fait d'amusement. Souvenez-vous que là-bas les femmes vont par

plaisir aux _meetings_ et se divertissent à écouter pendant une

demi-journée des discours sur l'ivrognerie ou sur l'échelle mobile;

ces patientes personnes n'exigent point que la conversation soit

toujours alerte et piquante. Par suite, elles peuvent souffrir une

politesse moins fine et des compliments moins déguisés. Quand Addison

les salue, ce qui lui arrive souvent, c'est d'un air grave, et sa

révérence est toujours accompagnée d'un avertissement; voyez ce mot

sur les toilettes trop éclatantes: «Je contemplai ce petit groupe

bigarré avec autant de plaisir qu'une planche de tulipes, et je me

demandai d'abord si ce n'était pas une ambassade de reines indiennes;

mais, les ayant regardées de face, je me détrompai à l'instant et je

vis tant de beauté dans chaque visage que je les reconnus pour

anglais; nul autre pays n'eût pu produire de telles joues, de telles

lèvres et de tels yeux[399].» Dans cette raillerie discrète, tempérée

par une admiration presque officielle, vous apercevez la manière

anglaise de traiter les femmes; l'homme, vis-à-vis d'elles, est

toujours un prédicateur laïque; elles sont pour lui des enfants

charmants ou des ménagères utiles, jamais des reines de salon ou des

égales comme chez nous. Quand Addison veut ramener les dames

légitimistes au parti protestant, il les traite presque en petites

filles à qui on promet, si elles veulent être sages, de leur rendre

leur poupée ou leur gâteau[400]. «Elles devraient réfléchir aux

grandes souffrances et aux persécutions auxquelles elles s'exposent

par l'opiniâtreté de leur conduite. Elles ne sont plus élues dans les

clubs quand on nomme les belles dont on boit la santé; elles sont

obligées par leurs principes de se coller une mouche sur le côté du

front où cela va le plus mal; elles se condamnent à perdre les

toilettes du jour de naissance; il ne leur sert de rien qu'il y ait

une armée et tant de jeunes gens porteurs de chapeaux à plumes; elles

sont forcées de vivre à la campagne et de nourrir leurs poulets, juste

dans le temps où elles auraient pu se montrer à la cour et étaler une

robe de brocart, si elles voulaient se bien conduire.... Un homme est

choqué de voir un beau sein soulevé par une rage politique qui est

déplaisante même dans un sexe plus rude et plus âpre.... Et cependant

nous avons souvent le chagrin de voir un corset près d'être rompu par

l'effort d'une colère séditieuse, et d'entendre les passions les plus

viriles exprimées par les plus douces voix....» Mais, heureusement, ce

chagrin est rare; «là où croissent un grand nombre de fleurs, la terre

de loin en semble couverte; on est obligé d'avancer et d'entrer, avant

de distinguer le petit nombre de mauvaises herbes qui ont poussé dans

ce bel assemblage de couleurs.» Cette galanterie est trop posée; on

est un peu choqué de voir une femme touchée de si près par des mains

si réfléchies. C'est de l'urbanité de moraliste; il a beau être bien

élevé, il n'est point tout à fait aimable, et, si nous devons aller

prendre de lui des leçons de pédagogie et de conduite, il pourra venir

chercher près de nous des modèles de savoir-vivre et de conversation.

[Note 399: I looked with as much pleasure upon this little

party-coloured assembly as upon a bed of tulips and did not know at

first whether it might not be an embassy of Indian queens; but upon my

going about in the pit, and taking them in front, I was immediately

undeceived and saw so much beauty in every face, that I found them all

to be English. Such eyes and lips, cheeks and foreheads could not be

the growth of any other country. The complexion of their faces

hindered me from observing any farther the colour of their hoods,

though I could easily perceive by that unspeakable satisfaction which

appeared in their looks, that their own thoughts were wholly taken up

in those pretty ornaments they wore upon their heads.

(_Spectator_, nº 265.)]

[Note 400: They should first reflect on the great sufferings and

persecutions to which they expose themselves by the obstinacy of their

behaviour. They lose their elections in every club where they are set

up for toasts. They are obliged by their principle to stick a patch on

the most unbecoming side of their foreheads. They forego the advantage

of the birthday suits.... They receive no benefit from the army, and

are never the better for all the young fellows that wear hats and

feathers. They are forced to live in the country and feed their

chickens at the same time that they might show themselves at court and

appear in brocade, if they behaved themselves well. In short what must

go to the heart of every fine woman, they throw themselves quite out

of the fashion.... A man is startled when he sees a pretty bosom

heaving with such party-rage, as is disagreeable even in that sex,

which is of a more coarse and rugged make.--And yet such is our

misfortune, that we sometimes see a pair of stays ready to burst with

sedition, and hear the most masculine passions exprest in the sweetest

voices.... Where a great number of flowers grow, the ground at

distance seems entirely covered with them, and we must walk into it

before we can distinguish the several weeds that spring up in such a

beautiful mass of colours.

(_Freeholder_, n{os} 4 et 26.)]

VII

Si le premier soin du Français en société est d'être aimable, celui de

l'Anglais est de rester digne; leur tempérament les porte à

l'immobilité, comme le nôtre nous porte aux gestes; et leur

plaisanterie est aussi grave que la nôtre est gaie. Le rire chez eux

est tout en dedans; ils évitent de se livrer; ils s'amusent

silencieusement. Consentez à comprendre ce genre d'esprit, il finira

par vous plaire. Quand le flegme est joint à la douceur, comme dans

Addison, il est aussi agréable que piquant. On est charmé de

rencontrer un homme enjoué et pourtant maître de lui-même. On est tout

étonné de voir ensemble deux qualités aussi contraires. Chacune

d'elles rehausse et tempère l'autre. On n'est point rebuté par

l'âcreté venimeuse, comme dans Swift, ou par la bouffonnerie continue,

comme dans Voltaire. On jouit avec une complaisance entière de la rare

alliance qui assemble pour la première fois la tenue sérieuse et la

bonne humeur. Lisez cette petite satire contre le mauvais goût du

théâtre et du public[401]. «Rien n'a plus amusé la ville, dans ces

dernières années, que le combat du signor Nicolini contre un lion, à

Haymarket, spectacle qui a été donné fort souvent, à la satisfaction

générale de la noblesse haute et basse, dans le royaume de la

Grande-Bretagne.... Le premier lion était un moucheur de chandelles,

homme d'un naturel colérique et entêté qui outrepassait son rôle, et

ne se laissait pas tuer aussi aisément qu'il l'aurait dû.... Le second

lion était un tailleur par métier, appartenant au théâtre, et qui

avait dans sa profession le renom d'homme doux et paisible. Si le

premier était trop furieux, celui-ci était trop mouton, tellement

qu'après une courte et modeste promenade sur les planches, il se

laissait tomber au premier attouchement d'Hydaspe, sans lutter avec

lui ou lui donner l'occasion de déployer toute la variété de ses

postures italiennes. On dit, à la vérité, qu'un jour il lui fit une

déchirure dans son pourpoint couleur de chair, mais c'était seulement

pour se procurer de l'ouvrage et en sa qualité particulière de

tailleur.... Le lion qui joue à présent est, à ce que j'apprends, un

gentleman de province qui fait cela pour son amusement, mais souhaite

que son nom reste caché. Il allègue très-noblement comme excuse qu'il

ne joue pas pour le gain; qu'il se livre à un plaisir innocent; qu'il

vaut mieux passer sa soirée de cette façon qu'à jouer ou à boire....

Le caractère de ce gentleman est un si heureux mélange de douceur et

de férocité qu'il surpasse ses deux prédécesseurs et attire de plus

grandes foules de spectateurs qu'on n'en vit de mémoire d'homme....

J'ai raconté ce combat du lion pour montrer quels sont à présent les

divertissements favoris des gens bien élevés de la Grande-Bretagne.»

Il y a beaucoup d'originalité dans cette gaieté grave. En général, la

singularité est dans le goût du pays; ils aiment à être frappés

fortement par des contrastes. Notre littérature leur semble effacée;

en revanche, nous les trouvons souvent peu délicats. Tel numéro du

_Spectator_ qui paraissait joli aux dames de Londres eût choqué à

Paris. Par exemple, Addison raconte en manière de rêve la dissection

du cerveau d'un élégant[402]: «La glande pinéale, que plusieurs de nos

philosophes modernes considèrent comme le siége de l'âme, exhalait une

très-forte odeur de parfums et de fleur d'oranger. Elle était enfermée

dans une sorte de substance cornée taillée en une infinité de petites

facettes ou miroirs, lesquels étaient imperceptibles à l'oeil nu; de

telle sorte que l'âme, s'il y en avait une là, avait dû passer tout

son temps à contempler ses propres beautés. Nous observâmes un large

ventricule, ou cavité, dans le sinciput, lequel était rempli de

rubans, de dentelles et de broderies. Nous ne trouvâmes rien de

remarquable dans l'oeil, sinon que les _musculi amatorii_, ou, comme

on peut traduire, les muscles qui lorgnent, étaient fort diminués et

altérés par l'usage, tandis que l'élévateur, c'est-à-dire le muscle

qui tourne l'oeil vers le ciel, ne paraissait pas avoir du tout

servi.» Ces détails anatomiques, qui nous dégoûteraient, amusent un

esprit positif; la crudité n'est pour lui que de l'exactitude; habitué

aux images précises, il ne trouve point de mauvaise odeur dans le

style médical. Addison n'a pas nos répugnances. Pour railler un vice,

il se fait mathématicien, économiste, pédant, apothicaire. Les termes

spéciaux l'amusent. Il institue une cour pour juger les crinolines, et

condamne les jupons avec des formules de procédure. Il enseigne le

maniement de l'éventail comme une charge en douze temps. Il dresse la

liste des gens morts ou malades d'amour, et des causes ridicules qui

les ont mis dans ce triste état. «William Simple, frappé à l'Opéra par

un regard adressé à un autre.--Sir Christopher Crazy, baronnet, blessé

par le frôlement d'un jupon de baleine.--M. Courtly présentant à

Flavia son gant (qu'elle avait laissé tomber exprès), Flavia reçut le

gant, et tua l'homme d'une révérence[403].» D'autres statistiques,

avec récapitulations et tables de chiffres, racontent l'histoire du

saut de Leucade. «Aridæus, beau jeune homme d'Épire, amoureux de

Praxinoé, femme de Thespis, fut retiré sain et sauf, hormis deux

dents cassées et le nez qui fut un peu aplati.--Hipparchus,

passionnément épris de sa femme qui aimait Bathylle, sauta et mourut

de sa chute; sur quoi la femme épousa son amant[404].» Vous voyez

cette étrange façon de peindre les sottises humaines: on l'appelle

_humour_. Elle renferme un bon sens incisif, l'habitude de se

contenir, des façons d'homme d'affaires, mais par-dessus tout un fonds

d'invention énergique. La race est moins fine, mais plus forte, et les

agréments qui contentent son esprit et son goût ressemblent aux

liqueurs qui conviennent à son palais et à son estomac.

[Note 401: There is nothing that of late years has afforded matter of

greater amusement to the town than signior Nicolini's combat with a

lion in the Haymarket, which has been very often exhibited to the

general satisfaction of most of the nobility and gentry in the kingdom

of Great Britain.... The first lion was a candle-snuffer, who being a

fellow of testy, choleric temper, overdid his part, and would not

suffer himself to be killed so easily as he ought to have done.... The

second lion was a taylor by trade who belonged to the play-house, and

had the character of a mild and peaceable man in his profession. If

the former was too furious, this was too sheepish for his part; in so

much that after a short modest walk upon the stage, he would fall at

the first touch of Hydaspes, without grappling with him and giving him

an opportunity of showing his variety of Italian tricks. It is said

indeed that he once gave him a rip in his flesh-coloured doublet. But

this was only to make work for himself, in his private character of a

tailor.... The acting lion at present is, as, I am informed, a country

gentleman who does it for his diversion, but desires his name may be

concealed. He says very handsomely in his own excuse that he does not

act for gain; that he indulges an innocent pleasure in it; and that it

is better to pass away an evening in this manner than in gaming and

drinking.... This gentleman's temper is made out of such a happy

mixture of the mild and the choleric, that he outdoes both his

predecessors, and has drawn together greater audiences than have been

known in the memory of man.... In the mean time, I have related this

combat of the lion to show what are at present the reigning

entertainments of the politer part of Great Britain.

(_Spectator_, nº 13.)]

[Note 402: The pineal gland, which many of our modern philosophers

suppose to be the seat of the soul, smelt very strong of essence and

orange-flower, and was encompassed with a kind of horny substance, cut

into a thousand little faces or mirrors, which were imperceptible to

the naked eye; in so much that the soul, if there had been any here,

must have been always taken up in contemplating her own beauties. We

observed a large antrum or cavity in the sinciput that was filled with

ribbonds, lace and embroidery.... We did not find any thing very

remarkable in the eye, saving only that the _musculi amatorii_, or as

we may translate it into English, the ogling muscles, were very much

worn, and decayed with use; whereas on the contrary the elevator or

the muscle which turns the eye towards heaven, did not appear to have

been used at all.

(_Spectator_, nº 375.)]

[Note 403: William Simple, smitten at the Opera, by the glance of an

eye that was aimed at one that stood by him.

Sir Christopher Crazy Bart., hurt by the brush of a whalebone

petticoat.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5) · 第 26 / 28 段