découvrir de bons motifs d'action. Quel personnage réfléchi, toujours
égal et digne! Comme il est muni de résolutions et de maximes! Tout ce
qui est verve, instinct, inspiration, caprice, est en lui aboli ou
discipliné. Il n'y a point de cas qui le surprenne ou l'emporte. Il
est toujours préparé et à l'abri. Il l'est si bien qu'il semble un
automate. Le raisonnement l'a figé et envahi. Voyez, par exemple, de
quel style il nous met en garde contre l'hypocrisie involontaire,
annonçant, expliquant, distinguant les moyens en ordinaires et en
extraordinaires, se traînant en exordes, en préparations, en exposés
de méthodes, en commémorations de la sainte Écriture[379]. Après six
lignes de cette morale, un Français irait prendre l'air dans la rue.
Que ferait-il, bon Dieu! si pour l'exciter à la piété on
l'avertissait[380] que l'omniscience et l'omniprésence de Dieu nous
fournissent trois sortes de motifs, et si on lui développait
démonstrativement ces trois sortes, la première, la seconde et la
troisième? Mettre partout le calcul, arriver avec des poids et des
chiffres au milieu des passions vivantes, les étiqueter, les classer
comme des ballots, annoncer au public que l'inventaire est fait, le
mener, comptes en main et par la seule vertu de la statistique, du
côté de l'honneur et du devoir, voilà la morale chez Addison et en
Angleterre. C'est une sorte de bon sens commercial appliqué aux
intérêts de l'âme; un prédicateur là-bas n'est qu'un économiste en
rabat, qui traite de la conscience comme des farines, et réfute le
vice comme les prohibitions.
Rien de sublime ni de chimérique dans le but qu'il nous propose; tout
y est pratique, c'est-à-dire bourgeois et sensé; il s'agit «d'être à
l'aise ici-bas, et heureux plus tard[381].» _To be easy_, mot
intraduisible, tout anglais, qui signifie l'état confortable de l'âme,
état moyen de satisfaction calme, d'action approuvée et de conscience
sereine. Addison le compose de travail et de fonctions viriles
soigneusement et régulièrement accomplies. Il faut voir avec quelle
complaisance il peint dans sir Roger et dans le Freeholder les sérieux
contentements du citoyen et du propriétaire: «J'ai choisi ce titre de
franc-tenancier, dit-il, parce qu'il est celui dont je me glorifie le
plus, et qui rappelle le plus efficacement en mon esprit le bonheur du
gouvernement sous lequel je vis. Comme franc-tenancier anglais, je
n'hésiterais pas à prendre le pas sur un marquis français, et quand je
vois un de mes compatriotes s'amuser dans son petit jardin à choux, je
le regarde instinctivement comme un plus grand personnage que le
propriétaire du plus riche vignoble en Champagne.... Il y a un plaisir
indicible à appeler une chose sa propriété. Une terre franche, quand
elle ne se composerait que de neige et de glace, rend son maître
heureux de sa possession et résolu pour sa défense.... Je me considère
comme un de ceux qui donnent leur consentement à toutes les lois qui
passent. Un franc-tenancier, par la vertu de l'élection, n'est éloigné
que d'un degré du législateur, et par cette raison doit se lever pour
la défense des lois qui sont jusqu'à un certain point son
ouvrage[382].» Ce sont là tous les sentiments anglais, composés de
calcul et d'orgueil, énergiques et austères, et ce portrait s'achève
par celui de l'homme marié: «Rien n'est plus agréable au coeur de
l'homme que le pouvoir ou la domination, et je me trouve largement
partagé à cet égard, à titre de père de famille. Je suis
perpétuellement occupé à donner des ordres, à prescrire des devoirs,
à écouter des parties, à administrer la justice, à distribuer des
récompenses et des punitions. Bref, je regarde ma famille comme un
État patriarcal où je suis, à la fois roi et prêtre.... Quand je vois
mon petit peuple devant moi, je me réjouis d'avoir fourni des
accroissements à mon espèce, à mon pays, à ma religion, en produisant
un tel nombre de créatures raisonnables, de citoyens et de chrétiens.
Je suis content de me voir ainsi perpétué; et comme il n'y a point de
production comparable à celle d'une créature humaine, je suis plus
fier d'avoir été l'occasion de dix productions aussi glorieuses, que
si j'avais bâti à mes frais cent pyramides ou publié cent volumes du
plus bel esprit et de la plus belle science[383].» Si maintenant vous
prenez l'homme hors de sa terre et de son ménage, seul à seul avec
lui-même, dans les moments d'oisiveté ou de rêverie, vous le trouverez
aussi positif. Il observe pour former sa raison et celle des autres;
il s'approvisionne de morale; il veut tirer le meilleur parti de
lui-même et de la vie. C'est pourquoi il songe à la mort. L'homme du
Nord porte volontiers sa pensée vers la dissolution finale et l'obscur
avenir. Addison choisit souvent pour lieu de promenade la sombre
abbaye de Westminster, pleine de tombes. «Il se plaît à regarder les
fosses qu'on creuse et les fragments d'os et de crânes que roule
chaque pelletée de terre,» et considérant la multitude d'hommes de
toute espèce qui maintenant confondus sous les pieds ne font plus
qu'une poussière, il pense au grand jour où tous les mortels,
contemporains, apparaîtront ensemble[384]» devant le juge, pour entrer
dans l'éternité heureuse ou malheureuse qui les attend. Et tout de
suite son émotion se transforme en méditations profitables. Au fond de
sa morale est une balance qui pèse des quantités de bonheur. Il
s'excite par des comparaisons mathématiques à préférer l'avenir au
présent. Il essaye de se représenter, par des amas de chiffres, la
disproportion de notre courte durée et de l'éternité infinie. Ainsi
naît cette religion, oeuvre du tempérament mélancolique et de la
logique acquise, où l'homme, sorte de Hamlet calculateur, aspire à
l'idéal en s'arrangeant une bonne affaire et soutient ses sentiments
de poëte par des additions de financier.
En pareil sujet, ces habitudes choquent. Il ne faut pas vouloir trop
définir et prouver Dieu; la religion est plutôt une affaire de
sentiment que de science; on la compromet quand on exige d'elle des
démonstrations trop rigoureuses et des dogmes trop précis. C'est le
coeur qui voit le ciel; si vous voulez m'y faire croire, comme vous me
faites croire aux antipodes par des récits et des vraisemblances
géographiques, j'y croirai mal ou je n'y croirai point. Addison n'a
guère que des arguments de collége ou d'édification assez semblables à
ceux de l'abbé Pluche, qui laissent les objections entrer par toutes
leurs fentes, et qu'il ne faut prendre que comme des exercices de
dialectique ou comme des sources d'émotion. Joignez-y des motifs
d'intérêt et des calculs de prudence qui peuvent faire des recrues,
mais non des convertis: voilà ses preuves. On trouve un fonds de
grossièreté dans cette façon de traiter les choses divines, et on aime
encore moins l'exactitude avec laquelle il explique Dieu, le réduisant
à n'être qu'un homme agrandi. Cette netteté et cette étroitesse vont
jusqu'à décrire le ciel. «Il est un endroit où la Divinité se dévoile
par une gloire supérieure et visible. C'est là que, selon l'Écriture,
les hiérarchies célestes et les légions innombrables des anges
entourent perpétuellement le trône de Dieu de leurs alleluias et de
leurs hymnes de gloire.... Avec quel art doit être élevé le trône de
Dieu! Combien grande doit être la majesté d'un lieu où tout l'art de
la création a été employé et que Dieu a choisi pour se manifester de
la façon la plus magnifique! Quelle doit être cette architecture
élevée par la puissance infinie, sous la direction de la sagesse
infinie[385]!» De plus, l'endroit doit être très-grand, et on y fait
de la musique; c'est un beau palais: probablement, n'est-ce pas, il y
a des anti-chambres? C'en est assez, je n'y veux point aller.--La même
précision littérale et lourde lui fait rechercher quelle espèce de
bonheur auront les élus[386]. Ils seront admis dans les conseils de la
Providence et comprendront toutes ses démarches «depuis le
commencement jusqu'à la fin des temps.» De plus «il y a certainement
dans les esprits une faculté par laquelle ils se perçoivent les uns
les autres, comme nos sens font des objets matériels, et il n'est pas
douteux que nos âmes, quand elles seront délivrées de leurs corps ou
placées dans des corps glorieux, pourront par cette faculté, en
quelque partie de l'espace qu'elles résident, apercevoir toujours la
présence divine[387].» Vous répugnez à cette philosophie si basse. Un
mot d'Addison va la justifier et vous la faire entendre: «L'affaire du
genre humain dans cette vie, dit-il, est bien plutôt d'agir que de
savoir[388].» Or, une pareille philosophie est aussi utile dans
l'action que plate dans la science. Toutes ses fautes en spéculation
deviennent des mérites en pratique. Elle suit terre à terre la
religion positive[389]: quel appui pour elle que l'autorité d'une
tradition ancienne, d'une institution nationale, d'un clergé établi,
de cérémonies visibles, d'habitudes journalières! Elle emploie pour
arguments l'utilité publique, l'exemple des grands hommes, la grosse
logique, l'interprétation littérale et les textes palpables; quel
meilleur moyen de gouverner la foule que de rabaisser les preuves
jusqu'à la vulgarité de son intelligence et de ses besoins! Elle
humanise Dieu: n'est-ce pas la seule voie de le faire entendre? Elle
définit presque sensiblement la vie future: n'est-ce pas la seule voie
pour la faire désirer? La poésie des grandes inductions philosophiques
est faible auprès de la persuasion intime enracinée par tant de
descriptions positives et détaillées. Ainsi naît la piété active, et
la religion ainsi faite double la trempe du ressort moral. Celle
d'Addison est belle, tant elle est forte. L'énergie du sentiment sauve
les misères du dogme. Sous ses dissertations on sent qu'il est ému;
les minuties, la pédanterie disparaissent. On ne voit plus en lui
qu'une âme pénétrée jusqu'au fond d'adoration et de respect; ce n'est
plus un prédicateur qui aligne les attributs de Dieu et fait son
métier de bon logicien: c'est un homme qui naturellement et par sa
seule pente revient devant un spectacle auguste, en parcourt avec
vénération tous les aspects, et ne le quitte que le coeur renouvelé ou
confondu. Il n'y a pas jusqu'à des prescriptions de catéchisme que la
sincérité de ses émotions ne rende respectables. Il demande des jours
fixes de dévotion et de méditation qui puissent régulièrement nous
rappeler à la pensée de notre Créateur et de notre foi. Il insère des
prières dans ses feuilletons. Il interdit les jurons en nous
recommandant d'avoir perpétuellement présente l'idée du souverain
Maître. «Cet hommage habituel bannirait d'entre nous l'impiété à la
mode qui consiste à employer son nom dans les occasions les plus
triviales.... Ce serait un affront pour la raison que de mettre en
lumière l'horreur et le sacrilége d'une telle pratique[390].» Un
Français, au premier mot, entendant qu'on lui défend de jurer, rirait
peut-être: à ses yeux, c'est là une affaire de bon goût, non de
morale. Mais s'il entendait Addison lui-même prononcer ce que je viens
de traduire, il ne rirait plus.
[Note 371: The great and only end of these speculations is to banish
vice and ignorance out of the territories of Great Britain.]
[Note 372: I would leave it to the consideration of those who are the
patrons of this monstrous trial of skill, whether or no they are not
guilty, in some measure, of an affront to their species, in treating
after this manner the Human Face Divine.
(_Spectator_, nº 173.)]
[Note 373: Is it possible that human nature can rejoice in its
disgrace, and take pleasure in seeing its own figure turned to
ridicule, and distorted into forms that raise horror and aversion?
There is something disingenuous and immoral in the being able to bear
such a sight.
(_Tatler_, nº 108.)]
[Note 374: When men of rank and figure pass away their lives in these
criminal pursuits and practices, they ought to consider that they
render themselves more vile and despicable than any innocent man can
be, whatever low station his fortune or birth have placed him in.
(_Guardian_, nº 123.)]
[Note 375: A salamander is a kind of heroine in chastity, that treads
upon fire, and lives in the midst of flames, without being hurt. A
salamander knows no distinction of sex in those she converses with,
grows familiar with a stranger at first sight, and is not so
narrow-spirited as to observe whether the person she talks to be in
breeches or in petticoats. She admits a male visitant to her bed-side,
plays with him a whole afternoon at picquette, walks with him two or
three hours by moon-light.
(_Spectator_, nº 198.)]
[Note 376: To prevent these saucy familiar glances, I would entreat my
gentle readers to sew on their tuckers again, to retrieve the modesty
of their characters, and not to imitate the nakedness but the
innocence of their mother Eve.
In short, modesty gives the maid greater beauty than even the bloom of
youth; it bestows on the wife the dignity of the matron and reinstates
the widow in her virginity.
(_Guardian_, nº 100, et _Spectator_, n{os} 204 et 224.)]
[Note 377: There is nothing that exposes a woman to greater dangers
than that gaiety and airiness of temper, which are natural to most of
the sex. It should be therefore the concern of every wise and virtuous
woman to keep this sprightliness from degenerating into levity. On the
contrary the whole discourse and behaviour of the French is to make
the sex more fantastical, or (as they are pleased to term it) more
awakened than is consistent either with virtue or discretion.
(_Spectator_, nº 45.)]
[Note 378: _Spectator_, 317 et 323.]
[Note 379: _Spectator_, 397.]
[Note 380: _Ibid._, 571.]
[Note 381: To be easy here and happy afterwards.]
[Note 382: I have rather chosen this title than another, because it is
what I most glory in, and most effectually calls to my mind the
happiness of that government under which I live. As a British
freeholder, I should not scruple taking place of a French Marquis; and
when I see one of my countrymen amusing himself in his little
cabbage-garden, I naturally look upon him as a greater person than the
owner of the richest vineyard in Champagne.... There is an unspeakable
pleasure in calling anything one's own. A Freehold, though it be but
in ice and snow, will make the owner pleased in the possession and
stout in the defence of it.... I consider myself as one who give my
consent to every law which passes.... A freeholder is but one remove
from a legislator, and for that reason ought to stand up in the
defence of those laws which are in some degree of his own making.
(_Freeholder_, nº 1.)]
[Note 383: Nothing is more gratifying to the mind of man than power or
dominion; and this I think myself amply possessed of, as I am the
father of a family. I am perpetually taken up in giving out orders, in
prescribing duties, in hearing parties, in administering justice, and
in distributing rewards and punishments.... I look upon my family as a
patriarchal sovereignty in which I am myself both king and priest....
When I see my little troop before me, I rejoice in the additions I
have made to my species, to my country, to my religion, in having
produced such a number of reasonable creatures, citizens, and
christians. I am pleased to see myself thus perpetuated; and as there
is no production comparable to that of a human creature, I am more
proud of having been the occasion of ten such glorious productions,
than if I had built a hundred pyramids at my own expense, or published
as many volumes of the finest wit and learning.
(_Spectator_, nº 500.)]
[Note 384: Upon my going into the church I entertained myself with the
digging of a grave, and saw in every shovelful of it that was thrown
up the fragment of a bone or skull intermixt with a kind of mouldering
earth, that some time or other, had a place in the composition of a
human body.... I consider that great day when we shall all of us be
contemporaries and make our appearance together. (_Spectator_, n{os}
26 et 575.)]
[Note 385: Though the Deity be thus essentially present through all
the immensity of space, there is one part of it in which he discovers
himself in a most transcendent and visible glory.... It is here where
the glorified body of our Saviour resides, and where all the celestial
hierarchies and the innumerable hosts of angels are represented as
perpetually surrounding the seat of God with hallelujahs and hymns of
praise.... With how much skill must the throne of God be erected!...
How great must be the majesty of that place, where the whole art of
creation has been employed, and where God has chosen to show himself
in the most magnificent manner! What must be the architecture of
infinite power under the direction of infinite wisdom!
(_Spectator_, n{os} 580 et 531.)]
[Note 386: _Spectator_, 237, 571, 600.]
[Note 387: There is doubtless a faculty in spirits by which they
apprehend one another, as our senses do material objects, and there is
no doubt but our souls, when they are disembodied, or placed in
glorified bodies, will, by this faculty, in whatever part of space
they reside, be always sensible of the Divine Presence.
(_Spectator_, n{os} 571, 237 et 600.)]
[Note 388: The business of mankind in this life is rather to act than
to know.]
[Note 389: Tatler, 257.]
[Note 390: Such an habitual homage to the Supreme Being would in a
particular manner banish from among us that prevailing impiety of
using his name on the most trivial occasions.... What can we think of
those who make use of so tremendous a name in the ordinary expressions
of their anger, mirth, and most impertinent passions? Of those who
admit it into the most familiar questions and assertions, ludicrous
phrases and works of humour? Not to mention those who violate it by
solemn perjuries? It would be an affront to reason, to endeavour to
set forth the horror and profaneness of such a practice.
(_Spectator_, nº 535.)]
IV
Ce n'est pas une petite affaire que de mettre la morale à la mode.
Addison l'y mit, et elle y resta. Auparavant les gens honnêtes
n'étaient point polis, et les gens polis n'étaient point honnêtes; la
piété était fanatique et l'urbanité débauchée; dans les moeurs, comme
dans les lettres, on ne rencontrait que des puritains ou des
libertins. Pour la première fois, Addison réconcilia le vertu avec
l'élégance, enseigna le devoir en style accompli, et mit l'agrément au
service de la raison.
«On rapporte de Socrate, dit-il, qu'il fit descendre la philosophie du
ciel pour la loger parmi les hommes. Mon ambition sera qu'on dise de
moi que j'ai fait sortir la philosophie des cabinets et des
bibliothèques, des écoles et des colléges, pour l'installer dans les
clubs et dans les assemblées, aux tables à thé et aux cafés. Ainsi je
recommande fort particulièrement mes méditations à toutes les
familles bien réglées, qui chaque matin réservent une heure au
déjeuner de thé, pain et beurre, les engageant, pour leur bien, à se
faire servir ponctuellement cette feuille, comme un appendice des
cuillers et du plateau[391].» Vous voyez ici un demi-sourire; une
petite ironie est venue tempérer l'idée sérieuse; c'est l'accent d'un
homme poli qui au premier signe d'ennui tourne, s'égaye, même à ses
dépens, finement, et veut plaire. C'est partout l'accent d'Addison.
Que d'art il faut pour plaire! D'abord l'art de se faire entendre, du
premier coup, toujours, jusqu'au fond, sans peine pour le lecteur,
sans réflexion, sans attention! Figurez-vous des hommes du monde qui
lisent une page entre deux bouchées de gâteau[392], des dames qui
interrompent une phrase pour demander l'heure du bal: trois mots
spéciaux ou savants leur feraient jeter le journal. Ils ne veulent que
des termes clairs, de l'usage commun, où l'esprit entre de prime-saut
comme dans les sentiers de la causerie ordinaire; en effet, pour eux,
la lecture n'est qu'une causerie et meilleure que l'autre. Car le
monde choisi raffine le langage. Il ne souffre point les hasards ni
les à-peu-près de l'improvisation et de l'inexpérience. Il exige la
science du style comme la science des façons. Il veut des mots exacts
qui expriment les fines nuances de la pensée, et des mots mesurés qui
écartent les impressions choquantes ou extrêmes. Il souhaite des
phrases développées qui, lui présentant la même idée sous plusieurs
faces, l'impriment aisément dans son esprit distrait. Il demande des
alliances de mots qui, présentant une idée connue sous une forme
piquante, l'enfoncent vivement dans son imagination distraite. Addison
lui donne tout ce qu'il désire; ses écrits sont la pure source du
style classique; jamais en Angleterre on n'a parlé de meilleur ton.
Les ornements y abondent, et jamais la rhétorique n'y a part. Partout
de justes oppositions qui ne servent qu'à la clarté et ne sont point
trop prolongées; d'heureuses expressions aisément trouvées qui donnent
aux choses un tour ingénieux et nouveau; des périodes harmonieuses où
les sons coulent les uns dans les autres avec la diversité et la
douceur d'un ruisseau calme; une veine féconde d'inventions et
d'images où luit la plus aimable ironie. Pardonnez au traducteur qui
essaye d'en donner un exemple dans cette moqueuse peinture du poëte et
de ses libertés: «Il n'est pas contraint d'accompagner la Nature dans
la lente démarche qui la mène d'une saison à l'autre, ou de suivre sa
conduite dans la production successive des plantes et des fleurs. Il
peut accumuler dans sa description toutes les beautés du printemps et
de l'automne, et, pour être plus agréable, mettre tous les mois à
contribution. Ses rosiers, ses chèvrefeuilles, ses jasmins fleuriront
ensemble, et ses plates-bandes se couvriront en même temps
d'amarantes, de violettes et de lis. Chez lui le sol n'est point
réduit à certaines sortes de plantes; il convient également au chêne
et au myrte, et s'accommode de lui-même aux produits de tous les
climats. Ses orangers peuvent y croître sauvages; il y aura des myrtes
dans chaque haie; s'il trouve bon d'avoir un bosquet d'aromates, il se
procurera en un moment assez de soleil pour le voir lever. Si tout
cela n'est point assez pour lui arranger un paysage agréable, il peut
faire des espèces de fleurs nouvelles, aux parfums plus riches, aux
couleurs plus puissantes que toutes celles qui croissent dans les
jardins de la nature. Ses concerts d'oiseaux peuvent être aussi riches
et aussi harmonieux, ses bois aussi épais et aussi sombres qu'il le
désire. Une vaste perspective lui coûte aussi peu qu'une petite; il
peut aussi aisément lancer ses cascades sur un précipice haut d'un
demi-mille que sur un rocher de dix toises. Il a les vents à son
choix, et peut conduire les cours sinueux de ses rivières par tous les
détours variés qui charmeront le mieux l'imagination du
lecteur[393].» Je trouve qu'Addison profite ici des droits qu'il
accorde, et s'amuse, en nous expliquant comment on peut nous amuser.
Tel est le ton charmant du monde. En lisant ces essais, on l'imagine
encore plus aimable qu'il n'est; nulle prétention; jamais d'efforts;
des ménagements infinis qu'on emploie sans le vouloir et qu'on obtient
sans les demander; le don d'être enjoué et agréable; un badinage fin,
des railleries sans aigreur, une gaieté soutenue; l'art de prendre en
toute chose la fleur la plus épanouie et la plus fraîche, et de la
respirer sans la froisser ni la ternir; la science, la politique,
l'expérience, la morale apportant leurs plus beaux fruits, les parant,
les offrant au moment choisi, promptes à se retirer dès que la
conversation les a goûtés et avant qu'elle ne s'en lasse; les dames
placées au premier rang[394], arbitres des délicatesses, entourées
d'hommages, achevant la politesse des hommes et l'éclat du monde par
l'attrait de leurs toilettes, la finesse de leur esprit et la grâce de
leurs sourires: voilà le spectacle intérieur où l'écrivain s'est formé
et s'est complu.
[Note 391: It was said of Socrates that he brought philosophy down
from Heaven, to inhabit among men; and I shall be ambitious to have it
said of me that I have brought philosophy out of closets and
libraries, schools and colleges, to dwell in clubs and assemblies, at
tea-tables and in coffee-houses. I would therefore in a very
particular manner recommend those my speculations to all well
regulated families that set apart an hour in every morning for tea,
and bread and butter; and would earnestly advise them for their good
to order this paper to be punctually served up, and to be looked upon
as a part of the tea equipage.
(_Spectator_, nº 10.)]
[Note 392: Bohea-rolls.]