Au sortir de l'Université, il voyagea longuement dans les deux pays

les plus polis du monde, la France et l'Italie. Il vit à Paris, chez

son ambassadeur, cette régulière et brillante société qui donna le ton

à l'Europe; il visita Boileau, Malebranche, contempla avec une

curiosité un peu malicieuse les révérences des dames fardées et

maniérées de Versailles, la grâce et les civilités presque fades des

gentilshommes beaux parleurs et beaux danseurs. Il s'égaya de nos

façons complimenteuses, et remarqua que chez nous un tailleur et un

cordonnier en s'abordant se félicitaient de l'honneur qu'ils avaient

de se saluer. En Italie, il admira les oeuvres d'art et les loua dans

une épitre[359], dont l'enthousiasme est un peu froid, mais fort bien

écrit[360]. Vous voyez qu'il eut la culture fine qu'on donne

aujourd'hui aux jeunes gens du meilleur monde. Et ce ne furent point

des amusements de badauds ou des tracasseries d'auberge qui

l'occupèrent. Ses chers poëtes latins le suivaient partout; il les

avait relus avant de partir; il récitait leurs vers dans les lieux

dont ils font mention. «Je dois avouer, dit-il, qu'un des principaux

agréments que j'ai rencontrés dans mon voyage a été d'examiner les

diverses descriptions en quelque sorte sur les lieux, de comparer la

figure naturelle de la contrée avec les paysages que les poëtes nous

en ont tracés[361].» Ce sont les plaisirs d'un gourmet en littérature;

rien de plus littéraire et de moins pédant que le récit qu'il en

écrivit au retour[362]. Bientôt cette curiosité raffinée et délicate

le conduisit aux médailles. «Il y a une parenté, dit-il, entre elles

et la poésie,» car elles servent à commenter les anciens auteurs;

telle effigie des Grâces rend visible un vers d'Horace. Et à ce sujet

il écrivit un fort agréable dialogue, choisissant pour personnages des

gens bien élevés, «versés dans les parties les plus polies du savoir,

et qui avaient voyagé dans les contrées les plus civilisées de

l'Europe.» Il mit la scène «sur les bords de la Tamise, parmi les

fraîches brises qui s'élèvent de la rivière et l'aimable mélange

d'ombrages et de sources dont tout le pays abonde[363];» puis, avec

une gaieté tempérée et douce, il s'y moqua des pédants, qui consument

leur vie à disserter sur la toge ou la chaussure romaine, mais indiqua

en homme de goût et d'esprit les services que les médailles peuvent

rendre à l'histoire et aux beaux-arts. Y eut-il jamais une meilleure

éducation pour un lettré homme du monde? Depuis longtemps déjà il

aboutissait à la poésie du monde, je veux dire aux vers corrects de

commande et de compliment. Dans toute société polie on recherche

l'ornement de la pensée; on lui veut de beaux habits rares, brillants,

qui la distinguent des pensées vulgaires, et pour cela on lui impose

la rime, la mesure, l'expression noble; on lui compose un magasin de

termes choisis, de métaphores vérifiées, d'images convenues qui sont

comme une garde-robe aristocratique dont elle doit s'empêtrer et se

parer. Les gens d'esprit y sont tenus d'y faire des vers et dans un

certain style, comme les autres y sont tenus d'y étaler des dentelles

et sur certain patron. Addison revêtit ce costume et le porta avec

correction et avec aisance, passant sans difficulté d'une habitude à

une habitude semblable et des vers latins aux vers anglais. Son

principal morceau, _la Campagne_[364], est un excellent modèle de

style convenable et classique. Chaque vers est plein, achevé en

lui-même, muni d'une antithèse habile, ou d'une bonne épithète, ou

d'une figure abréviative. Les pays y ont leur nom noble: l'Italie

s'appelle l'Ausonie, la mer Noire s'appelle la mer Scythique; il y a

des montagnes de morts et un fracas d'éloquence autorisé par Lucien;

il y a de jolis tours d'adresse oratoire imités d'Ovide; les canons

sont désignés par des périphrases poétiques comme plus tard dans

Delille[365]. Le poëme est une amplification officielle et décorative

semblable à celle que Voltaire arrangea plus tard sur la victoire de

Fontenoy. Addison fit mieux encore: il composa un opéra, une comédie,

une tragédie fort admirée sur la mort de Caton. Ces exercices furent

partout, au siècle dernier, un brevet d'entrée dans le beau style et

dans le beau monde. Au sortir du collége, un jeune homme, du temps de

Voltaire, devait faire sa tragédie, comme aujourd'hui il doit écrire

un article d'économie politique; c'était la preuve alors qu'il pouvait

causer avec les dames, comme c'est la preuve aujourd'hui qu'il peut

raisonner avec les hommes. Il apprenait l'art d'égayer, de toucher, de

parler d'amour; il sortait ainsi des études arides ou spéciales; il

savait choisir parmi les événements et les sentiments ceux qui peuvent

intéresser ou plaire; il était capable de tenir sa place dans la bonne

compagnie, d'y être quelquefois agréable, de n'y être jamais choquant.

Telle est la culture que ces ouvrages ont donnée à Addison; peu

importe qu'ils soient médiocres. Il y a manié les passions, le

comique; il a trouvé dans son opéra quelques peintures vives et

riantes, dans sa tragédie quelques accents nobles ou attendrissants;

il est sorti du raisonnement et de la dissertation pure; il s'est

acquis l'art de rendre la morale sensible et la vérité parlante; il a

su donner une physionomie aux idées, et une physionomie attachante.

Ainsi s'est formé l'écrivain achevé, au contact de l'urbanité antique

et moderne, étrangère et nationale, par le spectacle des beaux-arts,

la pratique du monde et l'étude du style, par le choix continu et

délicat de tout ce qu'il y a d'agréable dans les choses et dans les

hommes, dans la vie et dans l'art.

Sa politesse a reçu de son caractère un tour et un charme singulier.

Elle n'était pas extérieure, simplement voulue et officielle; elle

venait du fond même. Il était doux et bon, d'une sensibilité fine,

timide même jusqu'à rester muet et paraître lourd en nombreuse

compagnie ou devant des étrangers, ne retrouvant sa verve que devant

des amis intimes, et disant même qu'on ne peut bien causer, sinon à

deux. Il ne pouvait souffrir la discussion âpre; quand l'adversaire

était intraitable, il faisait semblant de l'approuver, et, pour toute

punition, l'enfonçait discrètement dans sa sottise. Il s'écartait

volontiers des contestations politiques; invité à les aborder dans son

_Spectator_, il s'enfermait dans les matières inoffensives et

générales qui peuvent intéresser tout le monde sans choquer personne.

Il eût souffert de faire souffrir autrui. Quoique whig très-décidé et

très-fidèle, il resta modéré dans la polémique, et dans un temps où

les vainqueurs tâchaient légalement d'assassiner ou de ruiner les

vaincus, il se borna à montrer les fautes de raisonnement que

faisaient les tories ou à railler courtoisement leurs préjugés. À

Dublin, il alla le premier serrer la main de Swift, son grand

adversaire tombé. Insulté aigrement par Dennis et par Pope, il refusa

d'employer contre eux son crédit ou son esprit, et jusqu'au bout loua

Pope. Rien de plus touchant, quand on a lu sa vie, que son _Essai sur

la bonté_; on voit que sans s'en douter il parle de lui-même. «Les

plus grands esprits, dit-il, que j'ai rencontrés étaient des hommes

éminents par leur humanité. Il n'y a point de société ni de

conversation qui puisse subsister dans le monde sans bonté ou quelque

autre chose qui en ait l'apparence et en tienne la place; pour cette

raison, les hommes ont été forcés d'inventer une sorte de

bienveillance qui est ce que nous désignons par le mot d'urbanité.» Il

vient ici d'expliquer involontairement sa grâce et son succès.

Quelques lignes plus loin il ajoute: «La bonté naît avec nous; mais la

santé, la prospérité et les bons traitements que nous recevons du

monde contribuent beaucoup à l'entretenir[366].» C'est encore

lui-même qu'il dévoile ici: il fut très-heureux, et son bonheur se

répandit tout autour de lui en sentiments affectueux, en ménagements

soutenus, en gaieté sereine. Dès le collége il est célèbre; ses vers

latins lui donnent une place de _fellow_ à Oxford; il y passe dix ans

parmi des amusements graves et des études qui lui plaisent. Dès

vingt-deux ans, Dryden, le prince de la littérature, le loue

magnifiquement. Au sortir d'Oxford, les ministres lui font une pension

de trois cents guinées pour achever son éducation et le préparer au

service du public. Au retour de ses voyages, son poëme sur Blenheim le

place au premier rang des whigs. Il devient député, secrétaire en chef

dans le gouvernement d'Irlande, sous-secrétaire d'État, ministre. Les

haines des partis l'épargnent; dans la défaite universelle des whigs,

il est réélu au Parlement; dans la guerre furieuse des whigs et des

tories, whigs et tories s'assemblent pour applaudir sa tragédie de

_Caton_; les plus cruels pamphlétaires le respectent; son honnêteté,

son talent, semblent élevés d'un commun accord au-dessus des

contestations. Il vit dans l'abondance, l'activité et les honneurs,

sagement et utilement, parmi les admirations assidues et les

affections soutenues d'amis savants et distingués qui ne peuvent se

rassasier de sa conversation, parmi les applaudissements de tous les

hommes vertueux et de tous les esprits cultivés de l'Angleterre. Si

deux fois la chute de son parti semble abattre ou retarder sa fortune,

il se tient debout sans beaucoup d'effort, par réflexion et

sang-froid, préparé aux événements, acceptant la médiocrité, assis

dans une tranquillité naturelle et acquise, s'accommodant aux hommes

sans leur céder, respectueux envers les grands sans s'abaisser, exempt

de révolte secrète et de souffrance intérieure. Ce sont là les sources

de son talent; y en a-t-il de plus pures et de plus belles? y a-t-il

quelque chose de plus engageant que la politesse et l'élégance du

monde, sans la verve factice et les mensonges complimenteurs du monde?

Et chercherez-vous un entretien plus aimable que celui d'un homme

heureux et bon, dont le savoir, le goût, l'esprit ne s'emploient que

pour vous donner du plaisir?

[Note 358: _Humour._]

[Note 359: À lord Halifax, 1701.]

[Note 360:

Renowned in verse each shady thicket grows

And every stream in heavenly numbers flows...

Where the smooth chisel all its force has shown,

And softened into flesh the rugged stone,

Here pleasing airs my ravisht soul confound

With circling notes and labyrinths of sound.]

[Note 361: I must confess it was not one of the least entertainments

that I met with in travelling, to examine these several descriptions,

as it were, upon the spot, and to compare the natural face of the

country with the landscapes that the poets have given us of it.]

[Note 362: _Remarques sur l'Italie._]

[Note 363: They were all three very well versed in the politer parts

of learning, and had travelled into the most refined nations of

Europe....

Their design was to pass away the heat of the summer among the fresh

breezes that rise from the river, and the agreeable mixture of shades

and fountains, in which the whole country naturally abounds.]

[Note 364: Sur la victoire de Blenheim.]

[Note 365:

With floods of gore ... the rivers swell ...

Mountains of dead.

Rows of hollow brass

Tube behind tube the dreadful entrance keep,

Whilst in their wombs ten thousand thunders sleep ...

... Here shattered walls, like broken rocks, from far

Rise up in hideous views, the guilt of war;

Whilst here the vine o'er hills of ruin climbs

Industrious to conceal great Bourbon's crimes.]

[Note 366: There is no society or conversation to be kept up in the

world without good-nature or something which must bear its appearance,

and supply its place. For this reason, mankind have been forced to

invent a kind of artificial humanity, which is what we express by the

word good-breeding.... The greatest wits I have conversed with are men

eminent for their humanity.... Good-nature is generally born with us;

health, prosperity, and kind treatment from the world are great

cherishers of it, where they find it.]

II

Ce plaisir vous sera utile. Votre interlocuteur est aussi grave que

poli; il veut et peut vous instruire autant que vous amuser; son

éducation a été aussi solide qu'élégante; il avoue même dans son

_Spectator_ qu'il aime mieux le ton sérieux que le ton plaisant. Il

est naturellement réfléchi, silencieux, attentif. Il a étudié avec une

conscience d'érudit et d'observateur les lettres, les hommes et les

choses. Quand il a voyagé en Italie, ç'a été à la manière anglaise,

notant les différences des moeurs, les particularités du sol, les bons

et mauvais effets des divers gouvernements, s'approvisionnant de

mémoires précis, de documents circonstanciés sur les impôts, les

bâtiments, les minéraux, l'atmosphère, les ports, l'administration,

et je ne sais combien d'autres sujets[367]. Un lord anglais qui passe

en Hollande entre fort bien dans une boutique de fromages pour voir de

ses yeux toutes les parties de la fabrication; il revient, comme

Addison, muni de chiffres exacts, de notes complètes; ces amas de

renseignements vérifiés sont le fondement du sens droit des Anglais.

Addison y ajouta la pratique des affaires, ayant été tour à tour ou à

la fois journaliste, député, homme d'État, mêlé de coeur et de main à

tous les combats et à toutes les chances des partis. La simple

éducation littéraire ne fait que de jolis causeurs, capables d'orner

ou de publier des idées qu'ils n'ont pas et que les autres leur

fournissent. Si les écrivains veulent inventer, il faut qu'ils

regardent non les livres et les salons, mais les événements et les

hommes; la conversation des gens spéciaux leur est plus utile que

l'étude des périodes parfaites; ils ne penseront par eux-mêmes

qu'autant qu'ils auront vécu ou agi. Addison sut agir et vivre. À lire

ses rapports, ses lettres, ses discussions, on sent que la politique

et le gouvernement lui ont donné la moitié de son esprit. Placer les

gens, manier l'argent, interpréter la loi, démêler les motifs des

hommes, prévoir les altérations de l'opinion publique, être forcé de

juger juste, vite et vingt fois par jour, sur des intérêts présents et

grands, sous la surveillance du public et l'espionnage des

adversaires, voilà les aliments qui ont nourri sa raison et soutenu

ses entretiens; un tel homme pouvait juger et conseiller l'homme; ses

jugements n'étaient pas des amplifications arrangées par un effort de

tête, mais des observations contrôlées par l'expérience; on pouvait

l'écouter en des sujets moraux, comme on écoute un physicien en des

matières de physique; on le sentait autorisé et on se sentait

instruit.

Au bout d'un peu de temps on se sentait meilleur car on reconnaissait

en lui dès l'abord une âme singulièrement élevée, très-pure,

préoccupée de l'honnête jusqu'à en faire son souci constant et son

plus cher plaisir. Il aimait naturellement les belles choses, la bonté

et la justice, la science et la liberté. Dès sa première jeunesse, il

s'était joint au parti libéral, et jusqu'au bout il y demeura,

espérant bien de la raison et de la vertu humaines, marquant les

misères où tombent les peuples qui avec leur indépendance abandonnent

leur dignité[368]. Il suivait les hautes découvertes de la physique

nouvelle pour rehausser encore l'idée qu'il avait de l'oeuvre divine.

Il aimait les grandes et graves émotions qui nous révèlent la noblesse

de notre nature et l'infirmité de notre condition. Il employait tout

son talent et tous ses écrits à nous donner le sentiment de ce que

nous valons et de ce que nous devons être. Des deux tragédies qu'il

fit ou médita, l'une était sur la mort de Caton, le plus vertueux des

Romains; l'autre sur celle de Socrate, le plus vertueux des Grecs:

encore, à la fin de la première, il eut un scrupule, et de peur

d'excuser le suicide, il donna à Caton un remords. Son opéra de

_Rosamonde_ s'achève par le conseil de préférer l'amour honnête aux

joies défendues; son _Spectator_, son _Tatler_, son _Guardian_ sont

les sermons d'un prédicateur laïque. Bien plus, il a pratiqué ses

maximes. Lorsqu'il fut dans les emplois, son intégrité resta entière;

il servit les gens, souvent sans les connaître, toujours gratuitement,

refusant les présents même déguisés. Lorsqu'il fut hors des emplois,

sa loyauté resta entière; il persévéra dans ses opinions et dans ses

amitiés, sans aigreur ni bassesse, louant hardiment ses protecteurs

tombés[369], ne craignant pas de s'exposer par là à perdre les seules

ressources qu'il eût encore. Il était noble par nature, et il l'était

aussi par raison. Il jugeait qu'il y a du bon sens à être honnête. Son

premier soin, comme il le dit, était de ranger ses passions «du côté

de la vérité.» Il s'était fait intérieurement un portrait de la

créature raisonnable, et y conformait sa conduite autant par réflexion

que par instinct. Il appuyait chaque vertu sur un ordre de principes

et de preuves. Sa logique nourrissait sa morale, et la rectitude de

son esprit achevait la droiture de son coeur. Sa religion, tout

anglaise, était pareille. Il appuyait sa foi sur une suite régulière

de discussions historiques[370]; il établissait l'existence de Dieu

par une suite régulière d'inductions morales; la démonstration

minutieuse et solide était partout le guide et l'auteur de ses

croyances et de ses émotions. Ainsi disposé, il aimait à concevoir

Dieu comme le chef raisonnable du monde; il transformait les accidents

et les nécessités en calculs et en directions; il voyait l'ordre et la

Providence dans le conflit des choses, et sentait autour de lui la

sagesse qu'il tâchait de mettre en lui-même. Il se confiait en Dieu,

comme un être bon et juste qui se sent aux mains d'un être juste et

bon; il vivait volontiers dans sa pensée et en sa présence, et

songeait à l'avenir inconnu qui doit achever la nature humaine et

accomplir l'ordre moral. Quand vint la fin, il repassa sa vie et se

trouva on ne sait quel tort envers Gay; ce tort était bien léger sans

doute, puisque Gay ne le soupçonnait pas. Addison le pria de venir

auprès de son lit, et lui demanda pardon. Au moment de mourir, il

voulut encore être utile, et fit approcher lord Warwick, son

beau-fils, dont la légèreté l'avait inquiété plus d'une fois. Il

était si faible que d'abord il ne put parler. Le jeune, homme, après

avoir attendu un instant, lui dit: «Cher Monsieur, vous m'avez fait

demander; je crois, j'espère que vous avez quelques commandements à me

donner; je les tiendrai pour sacrés.» Le mourant, avec un effort, lui

serra la main et répondit doucement: «Voyez dans quelle paix un

chrétien peut mourir.» Un instant après, il expira.

[Note 367: Voir, par exemple, son chapitre sur la République de

Saint-Marin.]

[Note 368: _Épitre à Halifax._

O liberty, thou Goddess heavenly bright,

Profuse of bliss, and pregnant with delight,

Eternal pleasures in thy presence reign,

And smiling plenty leads thy wanton train....

'Tis liberty that crowns Britannia's isle,

And makes her barren rocks and her bleak mountains smile.

Sur la république de Saint-Marin:

Nothing can be a greater instance of the natural love that mankind has

for liberty and of their aversion to an arbitrary government, than

such a savage mountain covered with people, and the Campania of Rome,

which lies in the same country, almost destitute of inhabitants.

(_Remarks on Italy_, Ed. Hurd, tome I, 406.)]

[Note 369: Par exemple, Halifax.]

[Note 370: _Défense du christianisme._]

III

«La grande et l'unique fin de ces considérations, dit Addison dans un

numéro du _Spectator_, est de bannir le vice et l'ignorance du

territoire de la Grande-Bretagne[371].» Et il tient parole. Ses

journaux sont tout moraux, conseils aux familles, réprimandes aux

femmes légères, portrait de l'honnête homme, remèdes contre les

passions, réflexions sur Dieu, la religion, la vie future. Je ne sais

pas, ou plutôt je sais très-bien, quel succès aurait en France une

gazette de sermons. En Angleterre, il fut extraordinaire, égal à celui

des plus heureux romanciers modernes. Dans le désastre de toutes les

Revues ruinées par l'impôt de la presse, le _Spectator_ doubla son

prix et resta debout. C'est qu'il offrait aux Anglais la peinture de

la raison anglaise; le talent et la doctrine se trouvaient conformes

aux besoins du siècle et du pays.

Essayons de décrire cette raison qui peu à peu s'est dégagée du

puritanisme et de sa rigidité, de la Restauration et de son carnaval.

En même temps que la religion et l'État, l'esprit atteint son

équilibre. Il conçoit la règle et discipline sa conduite; il s'écarte

de la vie excessive et s'établit dans la vie sensée; il fuit la vie

corporelle et prescrit la vie morale. Addison rejette avec dédain la

grosse joie physique, le plaisir brutal du bruit et du mouvement[372].

«Est-il possible,» dit-il en parlant des farces et des assauts de

grimaces, «que la nature humaine se réjouisse de sa honte, prenne

plaisir à voir sa propre figure tournée en ridicule et travestie en

des formes qui excitent l'horreur et l'aversion? Il y a quelque chose

de bas et d'immoral à pouvoir supporter une telle vue[373].» À plus

forte raison s'élève-t-il contre la licence sans naïveté et la

débauche systématique qui fut le goût et l'opprobre de la

Restauration. Il écrit des articles entiers contre les jeunes gens à

la mode, «sorte de vermine» qui remplit Londres de ses bâtards; contre

les séducteurs de profession, qui sont les «chevaliers errants» du

vice. «Quand des gens de rang et d'importance emploient leur vie à

ces pratiques et à ces poursuites criminelles, ils devraient

considérer qu'il n'y a point d'homme si bas par sa condition et sa

naissance au-dessous duquel leur infamie ne les dégrade[374].» Il

raille sévèrement les femmes qui s'exposent aux tentations et qu'il

appelle des salamandres: «Une salamandre est une sorte d'héroïne de

chasteté qui marche sur le feu et vit au milieu des flammes sans être

brûlée. Elle reçoit auprès de son lit un homme qui vient lui faire

visite, joue avec lui toute une après-midi au piquet, se promène avec

lui deux ou trois heures au clair de la lune, devient familière avec

un étranger dès la première vue, et n'a pas l'étroitesse d'esprit de

regarder si la personne à qui elle parle a des culottes ou des

jupons[375].» Il combat en prédicateur l'usage des robes décolletées,

et redemande gravement la chemisette et la décence des anciens jours:

«La modestie donne à la jeune fille une beauté plus grande que la

fleur de la jeunesse, répand sur l'épouse la dignité d'une matrone,

et rétablit la veuve dans sa virginité[376].» Vous trouverez plus loin

des semonces sur les mascarades qui finissent en rendez-vous; des

préceptes sur le nombre de verres qu'on peut boire et des plats qu'on

peut manger; des condamnations contre les libertins professeurs

d'irréligion et de scandale; toutes maximes aujourd'hui un peu plates,

mais nouvelles et utiles, parce que Wycherley et Rochester avaient mis

les maximes contraires en pratique et en crédit. La débauche passait

pour française et de bel air; c'est pourquoi Addison proscrit par

surcroît toutes les frivolités françaises. Il se moque des femmes qui

reçoivent les visiteurs à leur toilette et parlent haut au théâtre.

«Rien ne les expose à de plus grands dangers que cette gaieté et cette

vivacité d'humeur. La conversation et les manières des Français

travaillent à rendre le sexe plus frivole ou (comme il leur plaît de

l'appeler) plus éveillé que ne le permettent la vertu et la

discrétion. Au contraire, le souci de toute femme honnête et sage doit

être d'empêcher que son enjouement ne dégénère en légèreté[377].»

Vous voyez déjà dans ces reproches le portrait de la ménagère sensée,

de l'honnête épouse anglaise, sédentaire et grave, tout occupée de son

mari et de ses enfants. Addison revient à vingt reprises contre les

manéges, les jolies enfances affectées, la coquetterie, les futilités

des dames. Il ne peut souffrir les habitudes évaporées ou oisives. Il

abonde en épigrammes développées contre les galanteries, les toilettes

exagérées, les visites vaines[378]. Il écrit le journal satirique de

l'homme qui va au club, apprend les nouvelles, bâille, regarde le

baromètre, et croit son temps bien rempli. Il juge que notre temps est

un capital, nos occupations des devoirs et notre vie une affaire.

Rien qu'une affaire. S'il se tient au-dessus de la vie sensuelle, il

reste au-dessous de la vie philosophique. Sa morale, tout anglaise, se

traîne toujours terre à terre, parmi les lieux communs, sans découvrir

des principes, sans serrer des déductions. Les hautes et fines parties

de l'esprit lui manquent. Il donne aux gens des conseils applicables,

quelque consigne bien claire, justifiée par les événements d'hier,

utile pour la journée de demain. Il remarque que les pères ne doivent

point être inflexibles et que souvent ils se repentent lorsqu'ils ont

poussé leurs enfants au désespoir. Il découvre que les mauvais livres

sont pernicieux, parce que leur durée porte leur venin jusqu'aux

générations futures. Il console une femme qui a perdu son fiancé en

lui représentant les infortunes de tant d'autres personnes qui

souffrent en ce moment de plus grands maux. Son _Spectator_ n'est

qu'un manuel de l'honnête homme et ressemble souvent au _Parfait

notaire_. C'est qu'il est tout pratique, occupé non à nous distraire,

mais à nous corriger. Le consciencieux protestant, nourri de

dissertations et de morale, demande un moniteur effectif, un guide; il

veut que sa lecture profite à sa conduite et que son journal lui

suggère une résolution. À ce titre Addison prend des motifs partout.

Il songe à la vie future, mais il n'oublie pas la vie présente; il

appuie la vertu sur l'intérêt bien entendu. Il ne pousse à bout aucun

principe; il les accepte tous, tels qu'on les trouve dans le domaine

public, d'après leur bonté visible, ne tirant que leurs premières

conséquences, évitant la puissante pression logique qui gâte tout,

parce qu'elle exprime trop. Regardez-le établir une maxime, par

exemple nous recommander la constance; ses motifs sont de toute sorte

et pêle-mêle: d'abord l'inconstance nous expose aux mépris; ensuite

elle nous met dans une inquiétude perpétuelle; en outre, elle nous

empêche le plus souvent d'atteindre notre but; d'ailleurs elle est le

grand trait de la condition humaine et mortelle: enfin elle est ce

qu'il y a de plus contraire à la nature immuable de Dieu qui doit être

notre modèle. Le tout est illustré à la fin par une citation de Dryden

et des vers d'Horace. Ce mélange et ce décousu peignent bien l'esprit

ordinaire qui reste au niveau de son auditoire, et l'esprit pratique

qui sait maîtriser son auditoire. Addison persuade le public, parce

qu'il puise aux sources publiques de croyance. Il est puissant parce

qu'il est vulgaire, et utile parce qu'il est étroit.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5) · 第 24 / 28 段