Paris la régénération du genre humain. Il nie que la contagion d'une
pareille folie puisse jamais empoisonner l'Angleterre. Il raille les
badauds, qui, éveillés par les bourdonnements des sociétés
démocratiques, se croient sur le bord d'une révolution. «Parce qu'une
demi-douzaine de sauterelles sous une fougère font retentir la prairie
de leur importun bruissement, pendant que des milliers de grands
troupeaux, reposant sous l'ombre des chênes britanniques, ruminent
leur pâture et se tiennent silencieux, n'allez pas vous imaginer que
ceux qui font du bruit soient les seuls habitants de la prairie,
qu'ils doivent être en grand nombre, ou qu'après tout ils soient autre
chose qu'une petite troupe maigre, desséchée, sautillante, quoique
bruyante et incommode, d'insectes éphémères[338].» La véritable
Angleterre, «tous ceux[339] qui ont sur leur tête un bon toit et sur
leur dos un bon habit» n'a que de l'aversion et du dédain[340] pour
les maximes et les actes de la Révolution française. «La seule idée de
fabriquer un nouveau gouvernement suffit pour nous remplir de dégoût
et d'horreur. Nous avons toujours souhaité dériver du passé tout ce
que nous possédons, comme un héritage légué par nos ancêtres[341].»
Nos titres ne flottent pas en l'air dans l'imagination des
philosophes; ils sont consignés dans la Grande Charte. «Nous réclamons
nos franchises, non comme les droits des hommes, mais comme les droits
des hommes de l'Angleterre.» Nous méprisons ce verbiage abstrait, qui
vide l'homme de toute équité et de tout respect pour le gonfler de
présomption et de théories. «Nous n'avons pas été préparés et
troussés, comme des oiseaux empaillés dans un muséum, pour être
remplis de loques, de paille et de misérables chiffons de papier sali
à propos des droits de l'homme[342].» Notre constitution n'est pas un
contrat fictif de la fabrique de votre Rousseau, bon pour être violé
tous les trois mois, mais un contrat réel par lequel roi, nobles,
peuple, Église, chacun tient les autres et se sent tenu. La couronne
du prince et le privilége du noble y sont aussi sacrés que la terre du
paysan ou l'outil du manoeuvre. Quelle que soit l'acquisition ou
l'héritage, nous respectons chacun dans son acquisition ou dans son
héritage, et notre loi n'a qu'un objet, qui est de conserver à chacun
son bien et son droit. «Nous regardons les rois avec vénération, les
parlements avec affection, les magistrats avec soumission, les prêtres
avec respect, les nobles avec déférence[343]. Nous sommes décidés à
garder une Église établie, une monarchie établie, une aristocratie
établie, une démocratie établie, chacune au degré où elle existe et
non à un plus grand.» Nous révérons la propriété partout, celle des
corporations comme celle des individus, celle de l'Église comme celle
du laïque. Nous jugeons que ni un homme ni une assemblée d'hommes n'a
le droit de dépouiller un homme ni une assemblée d'hommes de ce qui
est son bien authentique et son héritage transmis. «Il n'y a pas un
personnage public dans ce royaume qui ne réprouve la déshonnête,
perfide et cruelle confiscation que votre assemblée nationale a été
contrainte d'exercer sur votre Église[344].» Nous ne souffrirons
jamais que chez nous le domaine établi de la nôtre soit converti en
une pension qui la mette dans la dépendance du trésor. Nous avons fait
notre Église, comme notre roi et notre noblesse, indépendante; «nous
voyons sans chagrin ni mauvaise humeur un archevêque précéder un duc,
un évêque de Durham ou de Winchester posséder dix mille livres
sterling de rente.» Nous répugnons à votre vol, d'abord parce qu'il
est un attentat à la propriété, ensuite parce qu'il est une tentative
contre la religion. Nous estimons qu'il n'y a pas de société sans
croyances; nous dérivons la justice de son origine sacrée, et nous
sentons qu'en tarissant sa source on dessèche tout le ruisseau. Nous
avons rejeté comme un venin l'infidélité qui a sali les commencements
de notre siècle et du vôtre, et nous nous en sommes purgés pendant que
vous vous en êtes imbus. «Aucun des hommes nés chez nous depuis
quarante ans n'a lu un mot de Collins, Toland, Tindal et de tout ce
troupeau qui prenait le nom de libres penseurs. L'athéisme n'est pas
seulement contre notre raison, il est encore contre nos instincts.
Nous sommes protestants, non par indifférence, mais par zèle[345].
L'Église et l'État sont dans nos esprits deux idées inséparables.»
Nous asseyons notre établissement sur le sentiment du droit, et le
sentiment du droit sur le respect de Dieu.
À la place du droit et de Dieu, qui reconnaissez-vous pour maître? Le
peuple souverain, c'est-à-dire l'arbitraire changeant de la majorité
comptée par têtes. Nous nions que le plus grand nombre ait le droit de
défaire une constitution. «La constitution d'un pays une fois établie
par un contrat tacite ou exprimé, il n'y a pas de pouvoir existant qui
puisse l'altérer sans violer le contrat, à moins que ce ne soit du
consentement de toutes les parties[346].» Nous nions que le plus grand
nombre ait le droit de faire une constitution; il faudrait que d'abord
l'unanimité eût conféré ce droit au plus grand nombre. Nous nions que
la force brutale soit l'autorité légitime, et que la populace soit la
nation[347]. «Une véritable aristocratie naturelle n'est point dans
l'État un intérêt séparé ni séparable. Quand de grandes multitudes
agissent ensemble sous cette discipline de la nature, je reconnais le
_peuple_; mais, si vous séparez l'espèce vulgaire des hommes de leurs
chefs naturels pour les ranger en bataille contre leurs chefs
naturels, je ne reconnais plus le corps vénérable que vous appelez le
peuple dans ce troupeau débandé de déserteurs et de vagabonds[348].»
Nous détestons de toute notre haine le droit de tyrannie que vous leur
donnez sur les autres, et nous détestons encore davantage le droit
d'insurrection que vous leur livrez contre eux-mêmes. Nous croyons
qu'une constitution est un dépôt transmis à la génération présente par
les générations passées pour être remis aux générations futures, et
que si une génération peut en disposer comme de son bien, elle doit
aussi le respecter comme le bien d'autrui. Nous estimons que si un
réformateur «porte la main sur les fautes de l'État, ce doit être
comme sur les blessures d'un père, avec une vénération pieuse et une
sollicitude tremblante.... Par votre facilité désordonnée à changer
l'État aussi souvent, aussi profondément, en autant de manières qu'il
y a de caprices et de modes flottantes, la continuité et la chaîne
entière de la communauté seront rompues. Aucune génération ne sera
plus rattachée aux autres. Les hommes vivront et mourront isolés comme
les mouches d'un été[349].» Nous répudions cette raison courte et
grossière qui sépare l'homme de ses attaches et ne voit en lui que le
présent, qui sépare l'homme de la société et ne le compte que pour une
tête dans un troupeau. Nous méprisons «cette philosophie d'écoliers et
cette arithmétique de douaniers[350],» par laquelle vous découpez
l'État et les droits d'après les lieues carrées et les unités
numériques. Nous avons horreur de cette grossièreté cynique qui
«arrachant rudement la décente draperie de la vie, réduit une reine à
n'être qu'une femme et une femme à n'être qu'un animal[351],» qui
jette à bas l'esprit chevaleresque et l'esprit religieux, les deux
couronnes de la nature humaine, pour les plonger avec la science dans
la bourbe populaire et les fouler «sous les sabots d'une multitude
bestiale[352].» Nous avons horreur de ce nivellement systématique qui,
désorganisant la société civile, amène au gouvernement «des avocats
chicaniers, des usuriers poussés par une tourbe de femmes éhontées,
d'hôteliers, de clercs, de garçons de boutique, de perruquiers, de
danseurs de théâtre[353],» et qui finira, «si la monarchie reprend
jamais l'ascendant en France, par livrer la nation au pouvoir le plus
arbitraire qui ait jamais paru sous le ciel[354].»
Voilà ce que Burke écrivait dès 1790 à l'aurore de la Révolution
française[355]. L'année d'après, le peuple de Birmingham allait
détruire les maisons des jacobins anglais, et les mineurs de
Wednesbury sortaient en corps de leurs houillères pour venir aussi au
secours «du roi et de l'Église». Croisade contre croisade;
l'Angleterre effarouchée était aussi fanatique que la France
enthousiaste. Pitt déclarait qu'on ne pouvait «traiter avec une nation
d'athées[356].» Burke disait que la guerre était non entre un peuple
et un peuple, mais «entre la propriété et la force.» La fureur de
l'exécration, de l'invective et de la destruction montait des deux
parts comme un incendie[357]. Ce n'était point le heurt de deux
gouvernements, mais de deux civilisations et de deux doctrines. Les
deux énormes machines, lancées de tout leur poids et de toute leur
vitesse, s'étaient rencontrées face à face, non par hasard, mais par
fatalité. Un âge entier de littérature et de philosophie avait amassé
la houille qui remplissait leurs flancs et construit la voie qui
dirigeait leur course. Dans ce tonnerre du choc, parmi ces
bouillonnements de la vapeur ruisselante et brûlante, dans ces flammes
rouges qui grincent autour des cuivres et tourbillonnent en grondant
jusqu'au ciel, un spectateur attentif découvre encore l'espèce et
l'accumulation de la force qui à fourni à un tel élan, disloqué de
telles cuirasses et jonché le sol de pareils débris.
[Note 337: Lord Heathfield, the Earl of Mansfield, Major Stringer
Lawrence, lord Ashburton, lord Edgecombe, etc.]
[Note 338: Burke, _Reflexions on the French Revolution_, 1790.
Because half a dozen grasshoppers under a fern make the field ring
with their importunate chink, while thousands of great cattle reposed
beneath the shadow of the British oak, chew the cud and are silent,
pray, do not imagine that those who make the noise are the only
inhabitants of the field; that of course they are many in number; or
that after all they are other that the little shrivelled, meagre,
hopping, though loud and troublesome insects of the hour.]
[Note 339: Macaulay, _Life of William Pitt_.]
[Note 340: I almost venture to affirm that not one in a hundred among
us participates in the triumph of the Revolution Society.]
[Note 341: The very idea of the fabrication of a new government is
enough to fill us with disgust and horror. We wished always to derive
all we possess as an inheritance from our forefathers.... (We claim)
our franchises not as the rights of men, but as the rights of
Englishmen.]
[Note 342: Burke, _Appeal from the new to the old whigs_.
We have not been drawn and trussed in order that we may be filled,
like stuffed birds in a museum, with chaff and rags and paltry blurred
shreds of papers about the rights of men.]
[Note 343: We fear God, we look up with awe to kings, with affection
to parliaments, with duty to magistrates, with reverence to priests,
and with respect to nobility.]
[Note 344: There is not one public man in this kingdom who does not
reprobate the dishonest, perfidious and cruel confiscation which the
national assembly has been compelled to make.... Church and state are
ideas inseparable in our minds.... Our education is in a manner wholly
in the hands of ecclesiastics, and in all stages, from infancy to
manhood.... They never will suffer the fixed estate of the church to
be converted into a pension, to depend on the treasury.... They made
their church like their nobility, independant. They can see without
pain or grudging an archbishop precede a Duke. They can see a bishop
of Durham or of Winchester in possession of ten thousand a year.]
[Note 345: Who born within the last forty years has read a word of
Collins, and Toland, and Tindal.... and that whole race who called
themselves free-thinkers?
We are protestants not from indifference but from zeal.
Atheism is against not only our reason but our instincts.
We are resolved to keep an established church, an established
monarchy, an established aristocracy, and an established democracy,
each in the degree it exists, and in no greater.]
[Note 346: The constitution of a country being once settled upon some
compact, tacit or expressed, there is no power existing of force to
alter it without the breach of the covenant, or the consent of all the
parties.]
[Note 347: A government of five hundred country attornies and obscure
curates is not good for twenty four millions of men, though it were
chosen by eight and forty millions.
As to the share of power, authority, direction, which each individual
ought to have in the management of the state, that I must deny to be
amongst the direct original rights of man in civil society.]
[Note 348: A true natural aristocracy is not a separate interest in
the state or separable from it.... When great multitudes act together
under that discipline of nature, I recognise the people.... When you
separate the common sort of men from their proper chieftains so as to
form them into an adverse army, I no longer know that venerable object
called the people in such a disbanded race of deserters and
vagabonds.]
[Note 349: A perfect democracy is the most shameless thing in the
world.... and the most fearless.
By this unprincipled facility of changing the state as often, and as
much and in as many ways as there are floating fancies and fashions,
the whole continuity and chain of the commonwealth would be broken. No
one generation could link with the other. Men would become little
better than the flies of a summer.]
[Note 350: The metaphysics of an undergraduate and the mathematics of
an exciseman.]
[Note 351: All the decent drapery of life is to be rudely torn off....
Now a queen is but a woman, and a woman is but an animal.]
[Note 352: Learning with its natural protectors and guardians will be
cast into the mire and trodden down under the hoofs of a swinish
multitude.]
[Note 353: I am satisfied beyond a doubt that the project of turning a
great empire into a vestry or into a collection of vestries, and of
governing it in the spirit of a parochial administration is senseless
and absurd, in any mode, or with any qualifications. I can never be
convinced that the scheme of placing the highest powers of the state
in church-wardens and constables and other such officers, guided by
the prudence of litigious attornies and jew-brokers, and set in action
by shameless women of the lowest condition, by keepers of hotels,
taverns and brothels, by pert apprentices, by clerks, shop-boys,
hairdressers, fiddlers and dancers of the stage (who in such a
commonwealth as yours will in future overbear, as already they have
overborne, the sober incapacity of dull uninstructed men, of useful
but laborious occupations) can never be put into any shape, that might
not be both disgraceful and destructive.]
[Note 354: If monarchy should ever obtain an entire ascendancy in
France, it will probably be.... the most completely arbitrary power
that has ever appeared on earth.
France will be governed by the agitators in corporations, by societies
in the towns formed of directors of assignats.... attornies,
money-jobbers, speculators and adventurers, composing an ignoble
oligarchy founded on the destruction of the crown, the church, the
nobility, and the people.]
[Note 355: The effect of liberty to individuals is that they may do
what they please.... We ought to see what it will please them to do,
before we risk congratulations which may be soon turned into
complaints.... Strange chaos of levity and ferocity, monstrous
tragi-comic scene.... After I have read the list of the persons and
descriptions elected into the Tiers-État, nothing which they
afterwards did could appear astonishing. Of any practical experience
in the state, not one man was to be found. The best were only men of
theory. The majority was composed of practitioners in the law....
active chicaners.... obscure provincial advocates, stewards of petty
local juridictions, country attornies, notaries, etc.
Ce qui choque et inquiète Burke au plus haut degré, c'est qu'on n'y
voyait pas de représentants du _natural landed interest_.
Encore une phrase, car véritablement cette clairvoyance politique
touche au génie.
Men are qualified for civil liberty in exact proportion to their
disposition to put moral chains upon their own appetites.... Society
cannot exist unless a controlling power upon will and appetite be
placed somewhere, and the less of it there is within, the more there
must be without. It is ordained in the eternal constitution of things
that men of intemperate minds cannot be free. Their passions forge
their fetters.]
[Note 356: "The leading features of this government are the abolition
of religion and the abolition of property." (Tome II, 17. _Discours de
Pitt_, 1795.) He desired the house to look at the state of religion in
France and asked them if they would willingly treat with a nation of
atheists. (_Ibid._)]
[Note 357: _Letter to a noble lord.--Letters on a regicide peace._]
CHAPITRE IV.
Addison.
I. Addison et Swift dans leur siècle. -- En quoi ils se
ressemblent et en quoi ils diffèrent.
II. L'homme. -- Son éducation et sa culture. -- Ses vers latins.
-- Son voyage en France et en Italie. -- Son _Épître à lord
Halifax_. -- Ses _Remarques sur l'Italie_. -- Son _Dialogue sur
les médailles_. -- Son poëme sur la _Campagne de Blenheim_. -- Sa
douceur et sa bonté. -- Ses succès et son bonheur.
III. Son sérieux et sa raison. -- Ses études solides et son
observation exacte. -- Sa connaissance des hommes et sa pratique
des affaires. -- Noblesse de son caractère et de sa conduite. --
Élévation de sa morale et de sa religion. -- Comment sa vie et
son caractère ont contribué à l'agrément et à l'utilité de ses
écrits.
IV. Le moraliste. -- Ses essais sont tous moraux. -- Contre la
vie grossière, sensuelle ou mondaine. -- Cette morale est
pratique, et partant banale et décousue. -- Comment elle s'appuie
sur le raisonnement et le calcul. -- Comment elle a pour but la
satisfaction en ce monde, et le bonheur dans l'autre. --
Mesquinerie spéculative de sa conception religieuse. --
Excellence pratique de sa conception religieuse.
V. L'écrivain. -- Conciliation de la morale et de l'élégance. --
Quel style convient aux gens du monde. -- Mérites de ce style. --
Inconvénients de ce style. -- Addison critique. -- Son jugement
sur _Le Paradis perdu_. -- Accord de son art et de sa critique.
-- Limites de la critique et de l'art classiques. -- Ce qui
manque à l'éloquence d'Addison, de l'Anglais et du moraliste.
VI. La plaisanterie grave. -- L'humour. -- L'imagination sérieuse
et féconde. -- _Sir Roger de Coverley._ -- Le sentiment
religieux et poétique. -- _Vision de Mirza._ -- Comment le fonds
germanique subsiste sous la culture latine.
Dans cette vaste transformation des esprits qui occupe tout le
dix-huitième siècle et donne à l'Angleterre son assiette politique et
morale, deux hommes paraissent, supérieurs dans la politique et la
morale, tous deux écrivains accomplis, les plus accomplis qu'on ait
vus en Angleterre; tous deux organes accrédités d'un parti, maîtres
dans l'art de persuader ou de convaincre; tous deux bornés dans la
philosophie et dans l'art, incapables de considérer les sentiments
d'une façon désintéressée, toujours appliqués à voir dans les choses
des motifs d'approbation ou de blâme; du reste différents jusqu'au
contraste, l'un heureux, bienveillant, aimé, l'autre haï, haineux et
le plus infortuné des hommes; l'un partisan de la liberté et des plus
nobles espérances de l'homme, l'autre avocat du parti rétrograde et
détracteur acharné de la nature humaine; l'un mesuré, délicat, ayant
fourni le modèle des plus solides qualités anglaises, perfectionnées
par la culture continentale; l'autre effréné et terrible, ayant donné
l'exemple des plus âpres instincts anglais, déployés sans limite ni
règle, par tous les ravages et à travers tous les désespoirs. Pour
pénétrer dans l'intérieur de cette civilisation et de ce peuple, il
n'y a pas de meilleur moyen que de s'arrêter avec insistance sur
Swift et sur Addison.
I
«Après une soirée passée avec Addison, dit Steele, j'ai souvent
réfléchi que j'avais eu le plaisir de causer avec un proche parent de
Térence ou de Catulle, qui avait tout leur esprit et tout leur
naturel, et par-dessus eux une invention et un agrément[358] plus
exquis et plus délicieux qu'on ne vit jamais en personne.» Et Pope,
rival d'Addison, et rival aigri, ajoutait: «Sa conversation a quelque
chose de plus charmant que tout ce que j'ai jamais vu en aucun homme.»
Ces mots expriment tout le talent d'Addison; ses écrits sont des
causeries, chefs-d'oeuvre de l'urbanité et de la raison anglaises;
presque tous les détails de son caractère et de sa vie ont contribué à
nourrir cette urbanité et cette raison.
Dès dix-sept ans, on le rencontre à l'Université d'Oxford, studieux et
calme, amateur de promenades solitaires sous les rangées d'ormes et
parmi les belles prairies qui bordent la rive de la Cherwell. Dans le
fagot épineux de l'éducation scolaire, il choisit la seule fleur, bien
fanée sans doute, la versification latine, mais qui, comparée à
l'érudition, à la théologie, à la logique du temps, est encore une
fleur. Il célèbre en strophes ou en hexamètres la paix de Ryswick ou
le système du docteur Burnet; il compose de petits poëmes ingénieux
sur les marionnettes, sur la guerre des pygmées et des grues; il
apprend à louer et à badiner, en latin, il est vrai, mais avec tant de
succès que ses vers le recommandent aux bienfaits des ministres et
parviennent jusqu'à Boileau. En même temps il se pénètre des poëtes
romains; il les sait par coeur, même les plus affectés, même Claudien
et Prudence; tout à l'heure en Italie les citations vont pleuvoir de
sa plume; de haut en bas, dans tous les coins et sur toutes les faces,
sa mémoire est tapissée de vers latins. On sent qu'il en a l'amour,
qu'il les scande avec volupté, qu'une belle césure le ravit, que
toutes les délicatesses le touchent, que nulle nuance d'art ou
d'émotion ne lui échappe, que son tact littéraire s'est raffiné et
préparé pour goûter toutes les beautés de la pensée et des
expressions. Ce penchant trop longtemps gardé est un signe de petit
esprit, je l'avoue; on ne doit pas passer tant de temps à inventer des
centons; Addison eût mieux fait d'élargir sa connaissance, d'étudier
les prosateurs romains, les lettres grecques, l'antiquité chrétienne,
l'Italie moderne, qu'il ne sait guère. Mais cette culture bornée, en
le laissant moins fort, l'a rendu plus délicat. Il a formé son art en
n'étudiant que les monuments de l'urbanité latine; il a pris le goût
des élégances et de finesses, des réussites et des artifices de style;
il est devenu attentif sur soi, correct, capable de savoir et de
perfectionner sa propre langue. Dans les réminiscences calculées,
dans les allusions heureuses, dans l'esprit discret de ses petits
poëmes, je trouve d'avance plusieurs traits du _Spectator_.