apologistes et non pas des chercheurs. Ils se préoccupent non de la
vérité, mais de la morale[303]. Ils s'alarmeraient de traiter Dieu
comme une hypothèse et la Bible comme un document. Ils verraient une
disposition vicieuse dans la large indifférence du critique et du
philosophe. Ils auraient des remords de conscience, s'ils se lançaient
sans arrière-pensée dans le libre examen. En effet, il y a une sorte
de péché dans l'examen vraiment libre, puisqu'il suppose le doute,
chasse le respect, pèse le bien et le mal dans la même balance, et
accepte également toutes les doctrines, scandaleuses ou édifiantes,
sitôt qu'elles sont prouvées. Ils écartent ces spéculations
dissolvantes; ils les regardent comme des occupations d'oisifs; ils ne
cherchent dans le raisonnement que des motifs et des moyens de se bien
conduire. Ils ne l'aiment pas pour lui-même, ils le répriment dès
qu'il veut être indépendant; ils exigent que la raison soit chrétienne
et protestante, ils la démentiraient sous une autre forme; ils la
réduisent à l'humble rôle de servante, et lui donnent pour souverain
leur sens intime biblique et utilitaire. En vain, au commencement du
siècle, les libres penseurs s'élèvent; quarante ans plus tard[304],
ils sont noyés dans l'oubli. Le déisme et l'athéisme ne sont ici
qu'une éruption passagère que le mauvais air du grand monde et le
trop-plein des forces natives développent à la surface du corps
social. Les professeurs d'irréligion, Toland, Tindal, Mandeville,
Bolingbroke, rencontrent des adversaires plus forts qu'eux. Les chefs
de la philosophie expérimentale[305], les plus doctes et les plus
accrédités entre les érudits du siècle[306], les écrivains les plus
spirituels, les plus aimés et les plus habiles[307], toute l'autorité
de la science et du génie s'emploie à les abattre. Les réfutations
surabondent. Chaque année, selon la fondation de Robert Boyle, des
hommes célèbres par leur talent ou leur savoir viennent prêcher à
Londres huit sermons «pour établir la religion chrétienne contre les
athées, les théistes, les païens, les mahométans et les juifs.» Et ces
apologies sont solides, capables de convaincre un esprit libéral,
infaillibles pour convaincre un esprit moral. Les ecclésiastiques qui
les écrivent, Clarke, Bentley, Law, Watt, Warburton, Butler, sont au
niveau de la science et de l'intelligence laïques. Par surcroît les
laïques les aident. Addison compose la _Défense du Christianisme_,
Locke la _Conformité du Christianisme et de la Raison_, Ray la
_Sagesse de Dieu manifestée dans les oeuvres de la création_.
Par-dessus ce concert de voix graves perce une voix stridente: Swift,
de sa terrible ironie, complimente les coquins élégants qui ont eu la
salutaire idée d'abolir le christianisme. Quand ils seraient dix fois
plus nombreux, ils n'en viendraient pas à bout; car ils n'ont pas de
doctrine qu'ils puissent mettre à sa place. La haute spéculation, qui
seule peut en tenir lieu, s'est montrée ou déclarée impuissante. De
toutes parts les conceptions philosophiques avortent ou languissent.
Si Berkeley en rencontre une, la suppression de la matière, c'est
isolément, sans portée publique, par un coup d'État théologique, en
homme pieux qui veut ruiner par la base l'immoralité et le
matérialisme. Newton atteint tout au plus une idée manquée de
l'espace, il n'est que mathématicien. Locke, presque aussi
pauvre[308], tâtonne, hésite, n'a guère que des conjectures, des
doutes, des commencements d'opinion que tour à tour il avance et
retire, sans en voir les suites lointaines, et surtout sans rien
pousser à bout. En somme, il s'interdit les hautes questions et se
trouve fort porté à nous les interdire. Il a fait son livre pour
savoir «quels objets sont à notre portée ou au-dessus de notre
compréhension.» Ce sont nos limites qu'il cherche; il les rencontre
vite et ne s'en afflige guère. Enfermons-nous dans notre petit domaine
et travaillons-y diligemment. «Notre affaire en ce monde n'est pas de
connaître toutes choses, mais celles qui regardent la conduite de
notre vie.» Si Hume, plus hardi, va plus loin, c'est sur la même
route; il ne conserve rien de la haute science; c'est la spéculation
entière qu'il abolit; à son avis, nous ne connaissons ni substances,
ni causes, ni lois; quand nous affirmons qu'un fait est attaché à un
fait, c'est gratuitement, sans preuve valable, par la force de la
coutume; «les événements semblent être par nature isolés et
séparés[309];» si nous leur attribuons un lien, c'est notre
imagination qui le fabrique; il n'y a de vrai que le doute; encore
faut-il en douter; la conclusion est que nous ferons bien de purger
notre esprit de toute théorie et de ne croire que pour agir. Examinons
nos ailes, mais pour les couper, et bornons-nous à marcher avec nos
jambes. Un pyrrhonisme aussi achevé n'est bon qu'à rejeter le public
vers les croyances établies. En effet, l'honnête Reid s'alarme; il
voit la société qui se dissout, Dieu qui disparaît en fumée, la
famille qui s'évapore en hypothèses: il réclame en père de famille, en
bon citoyen, en homme religieux, et institue le sens commun comme
souverain juge de la vérité. Rarement, je crois, dans ce monde la
spéculation est tombée plus bas. Reid n'entend même pas les systèmes
qu'il discute; il lève les bras au ciel quand il essaye d'exposer
Aristote et Leibnitz. Si quelque corps municipal commandait un
système, ce serait cette philosophie de marguilliers. Au fond, les
gens de ce pays ne se soucient pas de la métaphysique; pour les
intéresser, il faut qu'elle se réduise à la psychologie. À ce titre,
elle est une science d'observation, positive et utile comme la
botanique; encore les meilleurs fruits qu'ils en retirent, c'est la
théorie des sentiments moraux. C'est dans ce domaine que Shaftesbury,
Hutcheson, Price, Smith, Ferguson et Hume lui-même travaillent de
préférence; c'est là qu'ils ont trouvé leurs idées les plus originales
et les plus durables. Sur ce point l'instinct public est si fort qu'il
enrôle les plus indépendants à son service, et ne leur permet de
découvertes que celles qui tournent à son profit. Sauf deux ou trois,
littérateurs par excellence, et qui d'esprit sont français ou
francisés, ils ne se préoccupent que de morale. C'est cette pensée qui
rallie autour du christianisme toutes les forces que Voltaire tourne
contre lui en France. Ils le défendent tous au même titre, comme lien
de la société civile et comme appui de la vertu privée. Jadis
l'instinct le soutenait; à présent l'opinion le consacre, et c'est la
même force secrète qui, par un travail insensible, ajoute maintenant
l'autorité de l'opinion à la pression de l'instinct. C'est le sens
moral qui, après lui avoir gardé la fidélité des basses classes, lui a
conquis l'assentiment des hautes intelligences. C'est le sens moral
qui de la conscience publique le fait passer dans le monde littéraire,
et de populaire le rend officiel.
[Note 289: The Wisdom of being religious.]
[Note 290: Those words consist of two propositions, which are not
distinct in sense... so that they differ only as cause and effect,
which by a metonymy used in all sorts of authors are frequently put
one for other.]
[Note 291: Having thus explained the words, I come now to consider the
proposition contained in them, which is this:
That religion in the best knowledge and wisdom. This I shall endeavour
to make good these three ways.
1º By a direct proof of it.
2º By shewing on the contrary the folly and ignorance of irreligion
and wickedness.
3º By vindicating religion from those common imputations which seem to
charge it with ignorance or imprudence. I begin with the direct proof
of it....]
[Note 292: _Firstly_: I shall consider the nature of this vice and
wherein it consists.
_Secondly_: I shall consider the due extent of this prohibition.
_Thirdly_: I shall show the evil of this practice both in the causes
and effects of it.
_Fourthly_: I shall add some farther considerations to dissuade men of
it.
_Fifthly_: I shall give some rules and directions for the prevention
and cure of it.
I proceed to:
_Third Place_: To consider the evil of this practice, both in the
causes and consequences of it.
_Firstly_ We will consider the causes of it; and it commonly springs
from one or more of these evil roots.
_First_: One of the deepest and most common causes of evil speaking is
ill nature and cruelty of disposition.]
[Note 293: Truth and reality have all the advantages of appearance,
and many more. If the show of anything be good for anything, I am sure
sincerity is better: for why does any man dissemble, or seem to be
that which he is not, but because he thinks it good to have such a
quality as he pretends to? for to counterfeit and dissemble, is to put
on the appearance of some real excellency. Now, the best way in the
world for a man to seem to be anything, is really to be what he would
seem to be. Besides that it is many times as troublesome to make good
the pretence of a good quality, as to have it; and if a man have it
not, it is ten to one but he is discovered to want it, and then all
his pains and labour to seem to have it are lost. There is something
unnatural in painting, which a skilful eye will easily discern from
native beauty and complexion.
It is hard to personate and act a part long; for where truth is not at
the bottom, nature will always be endeavouring to return, and will
peep out and betray herself one time or other. Therefore, if any man
think it convenient to seem good, let him be so indeed, and then his
goodness will appear to every body's satisfaction; so that, upon all
accounts, sincerity is true wisdom.]
[Note 294: 8e Sermon: _Giving thanks always for all things unto God_.
These words although (as the very syntax doth immediately discover)
they bear a relation to, and have a fit coherence with those that
precede, may yet (especially considering St. Paul's style and manner
of expression in the preceptive and exhortative parts of his Epistles)
without any violence or prejudice on either hand, be severed from the
context, and considered distinctly by themselves.... First then
concerning the duty itself, _to give thanks_, or rather _to be
thankful_ for [Grec: Eucharistein] doth not only signifie _gratias
agere_, _reddere_, _dicere_, _to give_, _render_, _or declare thanks_,
but also _gratias habere_, _grate affectum esse_, _to be thankfully
disposed_, to entertain a grateful affection, sense, or memory.... I
say, concerning this duty itself (abstractedly considered) as it
involves a respect to benefits or good things received, so, in its
employment about them, it imports, requires, or supposes these
following particulars.]
[Note 295: Il était mathématicien du premier ordre, et avait cédé sa
chaire à Newton.]
[Note 296: Although no such benefit or advantage can accrue to God,
which may increase his essential and indefectible happiness; no harm
or damage can arrive, that may impair it (for he can be neither really
more or less rich or glorious or joyfull than he is; neither have our
desire or fear, our delight or our grief, our designs or our
endeavours any object, any ground in those respects), yet hath he
declared that there be certain interests and concernments, which, out
of his abundant goodness and condescension, he doth tender and
prosecute as his own; as if he did really receive advantage by the
good, and prejudice by the bad success respectively belonging to them;
that he earnestly desires, and is greatly delighted with some things,
very much dislikes, and is grievously displeased with other things;
for instance, that he bears a fatherly affection toward his creatures,
and earnestly desires their welfare; and delights to see them enjoy
the good he designed them; and also dislikes the contrary events; doth
commiserate and condole their misery; that he is consequently well
pleased, when piety and justice, peace and order (the chief means
conducing to our welfare) do flourish; and displeased when impiety and
injustice, dissensions and disorder (those certain sources of mischief
to us) do prevail; that he is well satisfied with our rendering to him
that obedience, honour and respect which are due to him; and highly
offended with our injurious and disrespectful behaviour toward him, as
commission of sin and violation of his most just and holy
commandments: so that there wants not sufficient matter of our
exercising good-will both in affection and action toward God: we are
capable both of wishing and (in a manner, as he will interpret and
accept it) of doing good to him by our concurrence with him in
promoting those things which he approves and delights in, and in
removing the contrary.]
[Note 297: The middle, we may observe, and the safest and the fairest
and the most conspicuous places in cities are usually deputed for the
erection of statues and monuments, dedicated to the memory of worthy
men, who have nobly deserved of their countries. In like manner should
we in the heart and centre of our soul, in the best and highest
appartments thereof, in the places most exposed to ordinary
observation, and most secure from the invasions of worldly care, erect
lively representations and lasting memorials unto the Divine bounty.]
[Note 298: To him the excellent quality, the noble end, the most
obliging manner of whose beneficence doth surpass the matter thereof,
and hugely augment the benefits: who not compelled by any necessity,
not obliged by any law, or previous compact, not induced by any
extrinsick arguments, not inclined by our merit, not wearied by our
importunities, not instigated by troublesome passions of pity, shame
or fear (as we are wont to be), nor flattered with promises of
recompense, nor bribed with expectation of emolument thence to accrue
himself, but being absolute master of his own actions, only both
lawgiver and counsellor to himself, all sufficient and incapable of
admitting any accession to his perfect blissfulness, most willingly
and freely, out of pure bounty and good will, is our friend and
benefactor, preventing not only our desires, but our knowledge,
surpassing not our deserts only, but our wishes, yea even our
conceits, in the dispensation of his inestimable and irrequitable
benefits, having no other drift in the collation of them, beside our
real good, and welfare, our profit and advantage, our pleasure and
content.]
[Note 299: Suppose a man infinitely ambitious, and equally spiteful
and malicious; one who poisons the ears of great men by venomous
whispers, and rises by the fall of better men than himself; yet if he
steps forth with a Friday look and a lenten face, with a blessed Jesu!
and a mornful ditty for the vices of the times; oh! then he is a saint
upon earth: an Ambrose or an Augustine (I mean not for that earthly
trash of book-learning; for, alas! such are above that, or at least
that's above them), but for zeal and for fasting, for a devout
elevation of the eyes, and a holy rage against other men's sins. And
happy those ladies and religious dames characterised in the 2d of
Timothy, c. iii. 5, 6, who can have such self-denying, thriving, able
men for their confessors! and thrice happy those families where they
vouchsafe to take their Friday night's refreshments! thereby
demonstrate to the world what Christian abstinence, and what
primitive, self-mortifying vigour there is in forbearing a dinner,
that they may have the better stomach to their supper. In fine, the
whole world stands in admiration of them: fools are fond of them, and
wise men are afraid of them; they are talked of, they are pointed out;
and, as they order the matter, they draw the eyes of all men after
them, and generally something else.]
[Note 300: Again, there are some who have a certain ill-natured
stiffness (forsooth) in their tongue, so as not to be able to applaud
and keep pace with this or that self-admiring, vain-glorious Thraso,
while he is pluming and praising himself, and telling fulsome stories
in his own commendation for three or four hours by the clock, and at
the same time reviling and throwing dirt upon all mankind besides.
There is also a sort of odd ill-natured men, whom neither hopes nor
fears, frowns nor favours, can prevail upon to have any of the cast,
beggarly, forlorn nieces or kinswomen of any lord or grandee,
spiritual or temporal, trumped upon them.
To which we may add another sort of obstinate ill-natured persons, who
are not to be brought by any one's guilt or greatness to speak or
write, or to swear or lie, as they are bidden, or to give up their own
consciences in a compliment to those who have none themselves.
And lastly, there are some so extremely ill-natured, as to think it
very lawful and allowable for them to be sensible, when they are
injured and oppressed, when they are slandered in their own good
names, and wronged in their just interests; and, withal, to dare to
own what they find and feel, without being such beasts of burden as to
bear tamely whatsoever is cast upon them; or such spaniels as to lick
the foot which kicks them, or to thank the goodly great one for doing
them all these back-favours.]
[Note 301: I thought it necessary to look into the Socinian pamphlets,
which have swarmed so much among us within a few years.
(Stillingfleet, In vindication of the doctrine of Trinity. 1697.)]
[Note 302: Il examine entre autres «le péché contre le Saint-Esprit.»
On aurait bien voulu savoir en quoi consistait ce péché dont parle
l'Évangile. Mais rien de plus obscur; Calvin et les autres théologiens
en donnaient chacun une définition différente. Après une dissertation
minutieuse, John Hales conclut ainsi: «And though negative proofs from
scripture are not demonstrative, yet the general silence of the
apostles may at least help to infer a probability that the blasphemy
against the Holy Ghost is not committable by any Christian who lived
not in the time of our Saviour (1636).»--Cela apprend à raisonner. De
même, en Italie, les intrigues pour donner ou ôter des culottes aux
capucins développaient l'habileté politique et diplomatique.]
[Note 303: «The scripture is a book of morality and not of philosophy.
Every thing there relates to practice.... It is evident from a cursory
view of the Old and New Testament that they are miscellaneous books,
some parts of which are history, others writ in a poetical style, and
others prophetical, but the design of them all is professedly to
recommend the practice of true religion and virtue.»
(John Clarke, chapelain du roi, 1721.)]
[Note 304: Burke, 133, _Réflexions sur la Révolution française_.]
[Note 305: Ray, Boyle, Barrow, Newton.]
[Note 306: Bentley, Clarke, Warburton, Berkeley.]
[Note 307: Locke, Addison, Swift, Johnson, Richardson.]
[Note 308: _Paupertina philosophia_ (Leibnitz).]
[Note 309: After the constant conjunction of two objects, heat and
flame for instance, weight and solidity, we are determined by custom
alone to expect the one from the appearance of the other. All
inferences from experience are effects of custom not of reasoning....
Upon the whole, there appears not, throughout all nature, any one
instance of connexion which is conceivable by us. All events seem
entirely loose and separate; one event follows another; but we can
never observe any tie between them. They seem conjoined, but never
connected.]
V
À regarder de loin la constitution anglaise, on ne se douterait guère
de cette inclination publique; à regarder de près la constitution, on
l'aperçoit d'abord. Elle semble un amas de priviléges, c'est-à-dire
d'injustices consacrées; la vérité est qu'elle est un corps de
contrats, c'est-à-dire de droits reconnus. Chacun a le sien, petit ou
grand, qu'il défend de toute sa force. Ma terre, mon bien, mon droit
garanti par ma charte, quel qu'il soit, suranné, indirect, inutile,
privé, public, personne n'y touchera, ni roi, ni lords, ni communes;
il s'agit d'un écu, je le défendrai comme un million: c'est ma
personne qu'on entame. Je quitterai mes affaires, je perdrai mon
temps, je jetterai mon argent, j'entreprendrai des ligues, je payerai
des amendes, j'irai en prison, je mourrai à la peine: il n'importe; je
n'aurai pas fait de lâcheté, je n'aurai pas plié sous l'injustice, je
n'aurai pas cédé une seule parcelle de mon droit.
C'est par ce sentiment qu'on conquiert et qu'on garde la liberté
politique. C'est ce sentiment qui, après avoir renversé Charles Ier et
Jacques II, se précise en principes dans la déclaration de 1688, et se
développe chez Locke en démonstrations[310]. Au commencement de toute
société, dit-il, il faut poser l'indépendance de l'homme. Chacun a par
nature et primitivement le droit d'acquérir, de juger, de punir, de
faire la guerre, de gouverner sa famille et ses gens. La société n'est
qu'un contrat ultérieur entre de petits souverains préétablis, qui,
ayant traité et transigé entre eux, «conviennent de former une
communauté pour vivre avec sûreté, paix et bien-être les uns avec les
autres, pour jouir avec sécurité de leurs biens, et pour être mieux
protégés contre ceux qui ne sont pas de leur ligue. Ceux qui sont unis
en un seul corps, qui ont une loi commune établie et une judicature à
laquelle ils puissent en appeler, et en outre une autorité pour punir
les délinquants, sont en société civile les uns avec les autres[311].»
Des arbitres, des règles d'arbitrage, voilà tout ce que leur fédération
peut leur imposer. Ce sont des hommes libres qui, ayant traité entre
eux, sont encore libres. Leur société ne fonde pas leurs droits, elle
les garantit. Et les actes officiels soutiennent ici la théorie
abstraite. Quand le Parlement déclare le trône vacant, son premier
argument est que le roi a violé «le contrat originel» par lequel il
était roi. Quand les communes intentent un procès à Sacheverell, c'est
pour soutenir publiquement[312] que «la constitution d'Angleterre est
fondée sur un contrat, et que les sujets de ce royaume ont, dans leurs
diverses capacités publiques et privées, un titre aussi légal à la
possession des droits qui leur sont reconnus par la loi que le prince à
la possession de la couronne.» Quand lord Chatam défend l'élection de
Wilkes, c'est en établissant que «les droits des moindres sujets comme
ceux des plus grands reposent sur la même base, l'inviolabilité de la
loi commune, et que, si le peuple perd ses droits, ceux de la pairie
deviendront bientôt insignifiants[313].» Ce n'est point une
supposition, ni une philosophie qui les fonde, c'est un acte et un fait,
j'entends la grande Charte, la Pétition des droits, l'acte de l'_habeas
corpus_, et tout le corps des lois votées en parlement. Ces droits sont
là, inscrits sur des parchemins, consacrés dans des archives, signés,
scellés, authentiques; celui du fermier et celui du prince sont couchés
sur la même page, de la même encre, par le même scribe; tous deux
traitent de pair sur ce vélin; la main gantée y touche la main calleuse.
Ils ont beau être inégaux, ils ne le sont que par accord réciproque; le
paysan est aussi maître dans sa chaumière, avec son pain de seigle et
ses neuf shillings par semaine[314], que le duc de Marlborough dans son
Blenheim-Castle, avec ses quatre-vingt-dix mille livres sterling par an
de places et de pensions.
Voilà des hommes debout et prêts à se défendre. Suivez ce sentiment du
droit dans le détail de la vie politique; la force du tempérament
brutal et des passions concentrées ou sauvages vient lui fournir des
armes. Si vous assistez à une élection, la première chose que vous
aperceviez, ce sont des tables pleines[315]. On s'empiffre aux frais
du candidat; l'ale, le gin et l'eau-de-vie coulent en plein air; la
mangeaille descend dans les ventres électoraux, les trognes deviennent
rouges. Mais en même temps elles deviennent furieuses. «À chaque verre
qu'ils entonnent, leur animosité croît. Maint honnête homme, qui
auparavant était aussi inoffensif qu'un lapin apprivoisé, une fois
rempli, devient aussi dangereux qu'une couleuvrine chargée.» Le débat
devient une lutte, et l'instinct batailleur, une fois lâché, a besoin
de coups. Les candidats s'enrouent l'un contre l'autre. On les promène
en l'air sur des fauteuils, au grand péril de leur cou; la foule hue,
applaudit et s'échauffe par le mouvement, la contradiction, le tapage;
les grands mots patriotiques ronflent, la colère et la boisson enflent
les veines, les poings se serrent, les gourdins travaillent, et des
passions de bouledogues manoeuvrent les grands intérêts du pays; qu'on
prenne garde de les tourner contre soi: lords, communes ou roi, elles
n'épargneront personne, et quand le gouvernement voudra opprimer un
homme en dépit d'elles, elles contraindront le gouvernement à abroger
sa loi.
On ne les musellera pas, car elles s'enorgueillissent de ne pas être
muselées. L'orgueil ici s'ajoute à l'instinct pour défendre le droit.
Chacun sent que «sa maison est son château,» et que la loi veille à sa
porte. Chacun se dit qu'il est à l'abri de l'insolence privée, que
l'arbitraire public n'arrivera pas jusqu'à lui, qu'il «a son corps,»
qu'il peut répondre à des coups par des coups, à des blessures par des
blessures, qu'il sera jugé par un jury indépendant et d'après une loi
commune à tous. «Quand un homme en Angleterre, dit Montesquieu, aurait
autant d'ennemis qu'il a de cheveux sur la tête, il ne lui en
arriverait rien. Les lois n'y étant pas faites pour un particulier
plutôt que pour un autre, chacun se regarde comme monarque, et les
hommes dans cette nation sont plutôt des confédérés que des
concitoyens.» Cela va si loin, «qu'il n'y a guère de jour où quelqu'un
ne perde le respect au roi d'Angleterre.... Dernièrement milady Bell
Molineux, maîtresse fille, envoya arracher les arbres d'une petite
pièce de terre que la reine avait achetée pour Kensington, et lui fit
procès sans avoir jamais voulu, sous quelque prétexte, s'accommoder
avec elle, et fit attendre le secrétaire de la reine trois heures....»
Quand ils viennent en France, ils sont tout étonnés de voir le régime
du bon plaisir, la Bastille, les lettres de cachet, un gentilhomme qui
n'ose résider sur sa terre, à la campagne, par crainte de l'intendant;
un écuyer de la maison du roi qui, pour une coupure de rasoir, tue
impunément un pauvre barbier[316]. Chez eux, «aucun citoyen ne craint
aucun citoyen.» Causez avec le premier venu, vous verrez combien cette
sécurité relève leurs coeurs et leurs courages. Tel matelot qui mène
Voltaire en barque, et demain sera _pressé_ pour la flotte, se préfère
à lui et le regarde avec compassion en recevant son écu. L'énormité de
l'orgueil éclate à chaque pas et à chaque page. Un Anglais, dit
Chesterfield, se croit en état de battre trois Français. Ils diraient
volontiers qu'ils sont, dans le troupeau des hommes, comme des
taureaux dans un troupeau de boeufs. Vous les entendez s'enorgueillir
de leurs coups de poing, de leur viande, de leur ale, de tout ce qui
peut entretenir la force et la fougue de la volonté virile. «Le
_roastbeef_ et la bière[317] font des bras plus forts que l'eau claire
et les grenouilles.» Aux yeux de la foule, leurs voisins sont des
perruquiers affamés, papistes et serfs, sortes de créatures
inférieures qui n'ont ni la propriété de leurs corps ni le
gouvernement de leurs consciences, marionnettes et machines dans la
main d'un maître et d'un prêtre. Pour eux, ils sont «les princes de
l'espèce humaine.» «Je les vois passer, l'orgueil dans le maintien, le
défi dans les yeux, tendus vers de hauts desseins, troupe sérieuse et
pensive. Les formes ne les ont point polis; ils sortent intacts des
mains de la nature, âpres dans leur hardiesse native de coeur, fidèles
à ce qu'ils croient le juste, supérieurs à la contrainte. Chez eux,
le paysan lui-même se glorifie de surveiller ses droits et apprend à
vénérer son titre d'homme[318].»