brûle en silence. Un étranger qui en ce moment visiterait le pays ne
verrait dans cette religion qu'une vapeur suffocante de raisonnements,
de controverses et de sermons. Tous ces docteurs et prédicateurs
célèbres, Barrow, Tillotson, South, Stillingfleet, Sherlock, Burnet,
Baxter, Barclay, prêchent, dit Addison, comme des automates, du même
ton, sans remuer les bras. Pour un Français, pour Voltaire, qui les
lit, car il lit tout, quelle étrange lecture! Voici d'abord Tillotson,
le plus autorisé de tous, sorte de Père de l'Église, tellement admiré
que Dryden déclare avoir appris de lui l'art de bien écrire, et que
ses sermons, seule propriété qu'il laisse à sa veuve, sont achetés
par un libraire deux mille cinq cents livres sterling. En effet,
l'ouvrage est de poids; il y en a trois volumes in-folio, chacun de
sept cents pages. Pour les ouvrir, il faut être critique de profession
ou vouloir absolument faire son salut. Enfin nous les ouvrons. _Qu'il
y a de la sagesse à être religieux_[289]: c'est là son premier sermon,
fort célèbre de son temps et qui commença sa fortune. «Cette phrase,
dit-il, comprend deux termes qui ne sont point différents de sens,
tellement qu'ils ne diffèrent que comme la cause et l'effet, lesquels,
par une métonymie employée par tous les genres d'auteurs, sont souvent
mis l'un pour l'autre[290].» Ce début inquiète; est-ce que par hasard
ce grand écrivain serait un grammairien d'école? Poursuivons pourtant:
«Ayant ainsi expliqué les mots, j'arrive maintenant à la proposition
qu'ils forment, à savoir que la religion est le meilleur des savoirs
et la meilleure des sagesses. Et je m'efforcerai d'établir cette
vérité de trois façons: premièrement par une preuve directe;
secondement en montrant par contraste la folie et l'ignorance de
l'irréligion et du vice; troisièmement en défendant la religion contre
les accusations ordinaires qui semblent la taxer d'ignorance ou de
déraison. Je commence par la preuve directe[291].» Là-dessus il donne
ses divisions. Quel démonstrateur solide! on est tenté de le lire du
pouce et non des yeux.--_Quarante-deuxième sermon; contre la
Médisance._--«Premièrement, j'examinerai la nature de ce vice et ce en
quoi il consiste; secondement, je considérerai jusqu'où s'étend la
défense qui nous est faite de nous y livrer; troisièmement, je
montrerai le mal de cette habitude tant dans ses causes que dans ses
effets; quatrièmement, j'ajouterai quelques considérations
supplémentaires pour en détourner les hommes; cinquièmement, je
donnerai quelques règles et directions qui serviront à l'éviter et à
le guérir[292].» Quel style! Et il est partout pareil. Rien de vivant;
c'est un squelette avec toutes ses attaches grossièrement visibles.
Toutes les idées sont étiquetées et numérotées. Les scolastiques
n'étaient pas pires. Ni verve, ni véhémence, point d'esprit, point
d'imagination, nulle idée originale et brillante, nulle philosophie,
des citations d'érudit vulgaire, des énumérations de manuel. La lourde
raison raisonnante arrive avec son casier de classifications sur une
grande vérité de coeur ou sur un mot passionné de la Bible, l'examine
«positivement, puis négativement,» y démêle, «un enseignement, puis un
encouragement,» met chaque morceau sous une étiquette, patiemment,
infatigablement, si bien que parfois il faut trois sermons complets
pour achever la division et la preuve, et que chacun d'eux, à
l'exorde, contient le mémento méthodique de tous les points traités et
de tous les arguments fournis. Les disputes de notre Sorbonne ne se
faisaient pas autrement. À la cour de Louis XIV, on l'eût pris pour un
échappé de séminaire; Voltaire l'appellerait curé de village. Il a
tout ce qu'il faut pour choquer les gens du monde, et il n'a rien de
ce qu'il faut pour les attirer. C'est qu'il ne s'adresse point à des
gens du monde, mais à des chrétiens; ses auditeurs n'ont pas besoin ni
envie d'être piqués ou amusés; ils ne demandent pas des raffinements
d'analyse, des nouveautés en matière de sentiments. Ils viennent pour
qu'on leur explique l'Écriture et qu'on leur prouve la morale. La
force de leur zèle ne se manifeste que par le sérieux de leur
attention. Que d'autres fassent du texte un prétexte; pour eux, ils
s'y attachent; c'est la parole même de Dieu, on ne peut trop s'y
appesantir. Ils veulent qu'on cherche le sens de chaque mot, qu'on
interprète le passage phrase à phrase, par lui-même, par ses
alentours, par les passages semblables, par l'ensemble de la doctrine.
Ils consentent à ce qu'on cite les diverses leçons, les diverses
traductions, les diverses interprétations; ils sont contents de voir
l'orateur se faire grammairien, helléniste, scoliaste. Ils ne se
rebutent pas de toute cette poussière d'érudition qui s'échappe des
in-folio pour leur voler sur la figure. Et le précepte posé, ils
exigent l'énumération de toutes les raisons qui l'appuient; ils
veulent être convaincus, emporter dans leur tête une provision de bons
motifs vérifiés pour toute la semaine. Ils sont venus là sérieusement,
comme à leur comptoir ou à leur champ, pour s'ennuyer et abattre de la
besogne, pour peiner et piocher consciencieusement dans la théologie
et dans la logique, pour s'amender et s'améliorer. Ils seraient fâchés
d'être éblouis. Leur grand sens et leur gros bon sens s'accommodent
bien mieux des discussions froides; ils demandent des enquêtes et des
rapports méthodiques en matière de morale comme en matière de douane,
et traitent de la conscience comme du porto ou des harengs.
C'est en cela que Tillotson est admirable. Sans doute il est
«pédant,» comme disait Voltaire; il a toute la mauvaise grâce
contractée à l'université:» il n'a point été «poli par le commerce des
femmes,» il ne ressemble pas à ces prédicateurs français,
académiciens, beaux diseurs, qui par un air de cour, par un Avent bien
prêché, par les finesses d'un style épuré, gagnent le premier évêché
vacant et la faveur de la bonne compagnie. Mais il écrit en parfait
honnête homme, on voit qu'il ne cherche point du tout la gloire
d'orateur; il veut persuader solidement, rien de plus. On jouit de
cette clarté, de ce naturel, de cette justesse, de cette loyauté
entière. «La sincérité, dit-il quelque part, a tous les avantages de
l'apparence et beaucoup d'autres encore. Si l'étalage d'une chose est
bon en quelque façon, il est sûr que la sincérité est meilleure. En
effet, pourquoi un homme dissimule-t-il ou semble-t-il être ce qu'il
n'est pas, sinon parce qu'il est bon d'avoir la qualité qu'il veut
prendre? Car contrefaire et dissimuler, c'est mettre sur soi
l'apparence de quelque mérite. Or le meilleur moyen du monde pour un
homme de paraître quelque chose, c'est d'être réellement ce qu'il veut
paraître, outre que bien des fois il est aussi incommode de soutenir
le semblant d'une bonne qualité que de l'avoir. Et si un homme ne l'a
pas, il y a dix à parier contre un qu'on découvrira qu'il en est
dépourvu, et alors tout son travail et toutes les peines qu'il a
prises pour la feindre sont perdus. Il est difficile de jouer un rôle
et de faire le comédien longtemps, car lorsque la vérité n'est pas au
fond, le naturel s'efforcera toujours de revenir, percera et se
trahira un jour ou l'autre. C'est pourquoi, si un homme juge à propos
de sembler bon, qu'il le soit effectivement, et alors sa bonté
apparaîtra de façon à ce que personne n'en doute, de sorte que, tout
compte fait, la sincérité est la vraie sagesse[293].» On est tenté de
croire un homme qui parle ainsi; on se dit: «Cela est vrai, il a
raison, il faut agir comme il le dit.» L'impression qu'on reçoit est
morale, non littéraire; le discours est efficace, non oratoire; il ne
donne point un plaisir, il conduit vers une action.
Dans cette grande manufacture de morale, où chaque métier tourne aussi
régulièrement que son voisin avec un bruit monotone, on en distingue
deux qui résonnent plus haut et mieux que les autres, Barrow et
South: non pas que la lourdeur leur manque; Barrow avait toute
l'apparence d'un cuistre de collége, et s'habillait si mal qu'un jour,
prêchant à Londres devant un auditoire qui ne le connaissait pas, il
vit la congrégation presque entière quitter l'église à l'instant. Il
expliquait le mot [Grec: eucharistein] en chaire avec tous les
agréments d'un dictionnaire, commentant, traduisant, divisant et
subdivisant comme le plus hérissé des scoliastes[294], ne se souciant
pas plus du public que de lui-même, si bien qu'une fois ayant parlé
trois heures et demie devant le lord-maire, il répondit à ceux qui lui
demandaient s'il n'était pas fatigué: «Oui, en effet, je commençais à
être las d'être debout si longtemps.» Mais le coeur et l'esprit
étaient si pleins et si riches que ses défauts se tournaient en
puissance. Il eut une méthode et une clarté de géomètre[295], une
fécondité inépuisable, une impétuosité et une ténacité de logique
extraordinaires, écrivant le même sermon trois et quatre fois de
suite, insatiable dans son besoin d'expliquer et de prouver,
obstinément enfoncé dans sa pensée déjà regorgeante, avec une minutie
de divisions, une exactitude de liaisons, une surabondance
d'explications si étonnantes que l'attention de l'auditeur à la fin
défaille, et que pourtant l'esprit tourne avec l'énorme machine,
emporté et ployé comme par le poids roulant d'un laminoir.
Écoutez ses discours sur l'_amour de Dieu_ et du _prochain_. On n'a
jamais vu en Angleterre une plus copieuse et une plus véhémente
analyse, une si pénétrante et si infatigable décomposition d'une idée
en toutes ses parties, une logique plus puissante, qui enserre plus
rigoureusement dans un réseau unique tous les fils d'un même sujet:
Quoiqu'il ne puisse arriver à Dieu ni bien ni avantage qui
augmente sa félicité naturelle et inaltérable, ni mal ou dommage
qui la diminue (car il ne peut être réellement plus ou moins
riche, ou glorieux, ou heureux qu'il ne l'est, et nos désirs ou
nos craintes, nos plaisirs ou nos peines, nos projets ou nos
efforts n'y peuvent rien et n'y contribuent en rien), cependant
il a déclaré qu'il y a certains objets et intérêts que par pure
bonté et condescendance il affectionne et poursuit comme les
siens propres, et comme si effectivement il recevait un avantage
de leur bon succès ou souffrait un tort de leur mauvaise issue;
qu'il désire sérieusement certaines choses et s'en réjouit
grandement, qu'il désapprouve certaines autres choses et en est
grièvement offensé, par exemple qu'il porte une affection
paternelle à ses créatures et souhaite sérieusement leur
bien-être, et se plaît à les voir jouir des biens qu'il leur a
préparés; que pareillement il est fâché du contraire, qu'il a
pitié de leur misère, qu'il s'en afflige, que par conséquent il
est très-satisfait lorsque la piété, la paix, l'ordre, la
justice, qui sont les principaux moyens de notre bien-être, sont
florissants; qu'il est fâché lorsque l'impiété, l'injustice, la
dissension, le désordre, qui sont pour nous des sources certaines
de malheur, règnent et dominent; qu'il est content lorsque nous
lui rendons l'obéissance, l'honneur et le respect qui lui sont
dus; qu'il est hautement offensé lorsque notre conduite à son
égard est injurieuse et irrévérencieuse par les péchés que nous
commettons et par la violation que nous faisons de ses plus
justes et plus saints commandements, de sorte que nous ne
manquons point de matière suffisante pour témoigner à la fois par
nos sentiments et nos actions notre bon vouloir envers lui, et
nous nous trouvons capables non-seulement de lui souhaiter du
bien, mais encore en quelque façon de lui en faire en concourant
avec lui à l'accomplissement des choses qu'il approuve et dont il
se réjouit[296].
Cet enchevêtrement vous lasse; mais quelle force et quel élan dans
cette pensée si méditée et si complète! La vérité ainsi appuyée sur
toutes ses assises ne saurait plus être ébranlée. Et remarquez que la
rhétorique est absente. Il n'y a point d'art ici; tout l'artifice de
l'orateur consiste dans la volonté de bien expliquer et de bien
prouver ce qu'il veut dire. Même il est négligé, naïf; et justement
cette naïveté l'élève jusqu'au style antique. Vous trouveriez chez lui
telle image qui semble appartenir aux plus beaux temps de la
simplicité et de la majesté latines. «Nous pouvons observer, dit-il,
que c'est ordinairement dans le milieu des cités, aux endroits les
mieux garantis, les plus beaux et les plus marquants, qu'on choisit
une place pour les statues et les monuments dédiés à la mémoire des
hommes de bien qui ont noblement mérité de leur patrie; pareillement
nous devrions dans le coeur et le centre de notre âme, dans le
meilleur et le plus riche de ses logis, dans les endroits les plus
exposés à la vue ordinaire et les mieux défendus contre les invasions
des pensées mondaines, élever des effigies vivantes et des
commémorations durables de la bonté de Dieu[297].» Il y a ici comme
une effusion de gratitude, et sur la fin du discours, quand on le
croit épuisé, l'épanchement devient plus abondant par l'énumération
des biens infinis, où nous nageons comme les poissons dans la mer,
sans les apercevoir, parce que nous en sommes entourés et inondés.
Pendant dix pages, l'idée déborde en une seule phrase continue du même
tour, sans crainte de l'entassement et de la monotonie, en dépit de
toutes les règles, tant le coeur et l'imagination sont comblés et
contents d'apporter et d'amasser toute la nature comme une seule
offrande «devant celui qui, par ses nobles fins et sa façon obligeante
de donner, surpasse ses dons eux-mêmes et les augmente de beaucoup;
qui, sans être contraint par aucune nécessité, ni tenu par aucune loi
ou par aucun contrat préalable, ni conduit par des raisons
extérieures, ni engagé par nos mérites, ni fatigué par nos
importunités, ni poussé par les passions importunes de la pitié, de la
honte et de la crainte, comme nous avons coutume de l'être; ni flatté
par des promesses de récompense, ni séduit par l'attente de quelque
avantage qui pourrait lui revenir; mais étant maître absolu de ses
propres actions, seul législateur et conseiller de lui-même, se
suffisant, et incapable de recevoir un accroissement quelconque de son
parfait bonheur, tout volontairement et librement, par pure bonté et
générosité, se fait notre ami et notre bienfaiteur; prévient
non-seulement nos désirs, mais encore nos idées, surpasse
non-seulement nos mérites, mais nos désirs et même nos imaginations,
par un épanchement de bienfaits que nul prix ne peut égaler, que nulle
reconnaissance ne peut payer; n'ayant d'autre objet en nous les
conférant que notre bien effectif et notre félicité, notre profit et
notre avantage, notre plaisir et notre contentement[298].»
La force du zèle et le manque de goût: tels sont les traits communs à
toute cette éloquence. Quittons ce mathématicien, homme de cabinet,
homme antique, qui prouve trop et s'acharne, et voyons parmi les gens
du monde celui qu'on appelait «le plus spirituel» des ecclésiastiques,
Robert South, homme aussi différent de Barrow par son caractère et sa
vie que par ses oeuvres et son esprit; tout armé en guerre, royaliste
passionné, partisan du droit divin et de l'obéissance passive,
controversiste acrimonieux, diffamateur des dissidents, adversaire de
l'Acte de tolérance, et qui ne refusa jamais à ses inimitiés la
licence d'une injure ou d'un mot cru. À côté de lui, le P. Bridaine,
qui nous sembla si rude, était poli. Ses sermons ont l'air d'une
conversation, d'une conversation du temps, et vous savez de quel style
on causait à ce moment en Angleterre. Il n'y a point d'image populaire
et passionnée dont il ait peur. Il expose les petits faits vulgaires
avec leurs détails bas et frappants. Il ose toujours, il ne se gêne
jamais; il est peuple. Il a le style de l'anecdote, saillant, brusque,
avec les changements de ton, les gestes énergiques et bouffons, avec
toutes les originalités, les violences et les témérités. Il ricane en
chaire, il invective, il se fait mime et comédien. Il peint les gens
comme s'il les avait sous les yeux. Le public les reconnaîtra dans la
rue; il n'y a plus qu'à écrire des noms sous ses portraits. Lisez ce
morceau sur les tartufes. «Supposez un homme infiniment ambitieux et
également rancunier et malicieux, quelqu'un qui empoisonne les
oreilles des grands par des chuchotements venimeux et s'élève par la
chute de gens qui valent mieux que lui. Pourtant, s'il s'avance avec
une mine de vendredi et une face de carême, avec un «doux Jésus!» et
une complainte gémissante sur les vices du siècle, oh! alors, c'est un
saint sur la terre, un Ambroise, un Augustin, non pour la science des
livres, qui est une chose toute terrestre, une drogue (car, hélas! ils
sont au-dessus d'elle, ou du moins elle est au-dessus d'eux), mais
pour le zèle et les jeûnes, et les yeux dévotement levés au ciel, et
la sainte rage contre les péchés d'autrui. Et heureuses ces personnes
religieuses, ces dames qui peuvent avoir pour confesseurs de tels
hommes, si pleins d'abnégation, si prospères, si capables! Et trois
fois heureuses les familles où ils daignent prendre leur collation du
vendredi, pour prouver au monde quelle abstinence chrétienne, quelle
vigueur antique, quel zèle pour les mortifications il y a dans
l'abandon d'un dîner qui leur rend l'estomac plus dispos pour le
souper[299]!» Un homme qui a ce franc parler devait louer la
franchise; il l'a louée avec l'ironie poignante, avec la brutalité
d'un Wycherley. La chaire avait le sans-façon et la rudesse du
théâtre, et, dans cette peinture des braves gens énergiques que le
monde taxe de mauvais caractères, on retrouvait la familiarité âcre du
_Plain-Dealer_. «Certainement il y a des gens qui ont une mauvaise
roideur naturelle de langue, en sorte qu'ils ne peuvent point se
mettre au pas et applaudir ce vaniteux ou ce hâbleur qui fait la roue,
se loue lui-même et conte d'insipides histoires à son propre éloge
pendant trois ou quatre heures d'horloge, pendant qu'en même temps il
vilipende le reste du genre humain et lui jette de la boue.--Il y a
aussi certains hommes singuliers et d'un mauvais caractère qu'on ne
peut engager, par crainte ni espérance, par froncement de sourcils ni
sourires, à se laisser mettre sur les bras quelque parente de rebut,
quelque nièce délaissée, mendiante, d'un lord ou d'un grand spirituel
ou temporel.--Enfin il y a des gens d'un si mauvais caractère, qu'ils
jugent très-légitime et très-permis d'être sensibles quand on leur
fait tort et qu'on les opprime, quand on diffame leur bonne renommée
et quand on nuit à leurs justes intérêts, et qui par surcroît osent
déclarer ce qu'ils pensent et sentent, et ne sont point des bêtes de
somme pour porter humblement ce qu'on leur jette sur le dos, ni des
épagneuls pour lécher le pied qui les frappe et pour remercier le bon
seigneur qui leur confère toutes ces faveurs d'arrière-train[300].»
Dans ce style saugrenu, tous les coups portent: on dirait un assaut de
boxe où les ricanements accueillent les meurtrissures. Mais regardez
l'effet de ces trivialités de butors. On sort de là l'âme remplie de
sentiments énergiques; on a vu les objets eux-mêmes, tels qu'ils sont,
sans déguisement; on se trouve froissé, mais empoigné par une main
vigoureuse. Cette chaire agit, et en effet, si on la compare à la
chaire française, tel est son caractère. Ces sermons n'ont point l'art
et l'artifice, la correction et la mesure des sermons français; ils ne
sont pas comme eux des monuments de style, de composition, d'agrément,
de science dissimulée, d'imagination tempérée, de logique déguisée, de
goût continu, de proportion exquise, égaux aux harangues du _forum_
romain ou de l'_agora_ athénienne. Ils ne sont point classiques. C'est
qu'ils sont pratiques. Il fallait cette grosse pioche de travail,
rudement maniée et tout encrassée de rouille pédantesque, pour creuser
dans cette civilisation grossière. L'élégant jardinage français n'y
eût rien fait. Si Barrow est redondant, Tillotson pesant, South
trivial, le reste illisible, ils sont tous convaincants; leurs
discours ne sont point des modèles d'éloquence, mais des instruments
d'édification. Leur gloire n'est point dans leurs livres, mais dans
leurs oeuvres. Ils ont fait des moeurs et non des écrits.
Ce n'est pas tout de former les moeurs, il faut défendre les
croyances; avec le vice il faut combattre le doute, et la théologie
accompagne le sermon. Elle pullule à ce moment en Angleterre.
Anglicans, presbytériens, indépendants, quakers, baptistes,
antitrinitariens, se réfutent «avec autant de cordialité qu'un
janséniste damne un jésuite,» et ne se lassent pas de fabriquer des
armes de combat. Qu'y a-t-il à prendre ou à garder dans tout cet
arsenal? En France, du moins, la théologie est belle; les plus fines
fleurs de l'esprit et du génie s'y sont épanouies sur les ronces de la
scolastique; si le sujet rebute, la parure attire. Pascal et Bossuet,
Fénelon et La Bruyère, Voltaire, Diderot et Montesquieu, amis et
ennemis, tous y ont prodigué toutes leurs perles et tout leur or. Sur
la trame usée des doctrines arides, le dix-septième siècle a brodé une
majestueuse étole de pourpre et de soie, et le dix-huitième siècle qui
la chiffonne et la déchire, la disperse en milliers de fils d'or qui
chatoient comme une robe de bal. Ici tout est lourd, sec et triste;
les grands hommes eux-mêmes, Addison et Locke, lorsqu'ils se mêlent de
défendre le christianisme, deviennent plats et ennuyeux. Depuis
Chillingworth jusqu'à Paley, les apologies, réfutations, expositions,
discussions, pullulent et font bâiller; ils raisonnent bien, et c'est
tout. Le théologien entre en campagne contre les papistes au
dix-septième siècle, contre les déistes au dix-huitième[301], en
tacticien, selon les règles, prend position sur un principe, établit
tout à l'entour une maçonnerie d'arguments, recouvre le tout de
textes, et chemine paisiblement sous terre dans les longs boyaux qu'il
a creusés; on approche, et l'on voit sortir une sorte de pionnier
pâle, le front contracté, les mains roidies, les habits sales; il se
croit à l'abri de toute attaque; ses yeux fichés en terre n'ont pas vu
à côté de son bastion le large chemin commode par lequel l'ennemi va
le tourner et le surprendre. Une sorte de médiocrité incurable les
retient la bêche à la main dans des tranchées où personne ne passera.
Ils n'entendent ni leurs textes ni leurs formules. Ils sont
impuissants dans la critique et la philosophie. Ils traitent les
figures poétiques des Écritures, les audaces de style, les à-peu-près
de l'improvisation, les émotions hébraïques et mystiques, les
subtilités et les abstractions de la métaphysique alexandrine, avec
une précision de juristes et de psychologues. Ils veulent absolument
faire de l'Évangile un code exact de prescriptions et de définitions
combinées par des législateurs en parlement. Ouvrez le premier venu,
un des plus anciens, John Hales. Il commente un passage de saint
Matthieu où il est question d'une chose défendue le jour du sabbat.
Quelle était cette chose? «Était-ce d'aller dans le blé? ou d'en
éplucher les épis? ou d'en manger?» Là-dessus les divisions et les
argumentations pleuvent par myriades[302]. Prenez les plus célèbres.
Sherlock, appliquant la psychologie nouvelle, invente une explication
de la Trinité, et suppose trois âmes divines, chacune d'elles ayant
conscience de ce qui se passe dans les deux autres. Stillingfleet
réfute Locke, qui pensait que l'âme, à la résurrection, quoique ayant
un corps, n'aura peut-être pas précisément le corps dans lequel elle
aura vécu. Allez jusqu'au plus illustre, au savant Clarke,
mathématicien, philosophe, érudit, théologien: il s'occupe à refaire
l'arianisme. Le grand Newton lui-même commente l'Apocalypse et prouve
que le pape est l'Antechrist. Ils ont beau avoir du génie; dès qu'ils
touchent à la religion, ils redeviennent surannés, bornés; ils
n'avancent pas, ils sont aheurtés, et obstinément choquent leur tête à
la même place. Génération après génération, ils viennent s'enterrer
dans le trou héréditaire avec une patience et une conscience
anglaises, pendant qu'une lieue plus loin l'ennemi défile: cependant
on consulte dans le trou; on le fait carré, puis rond, on le revêt de
pierres, puis de briques, et on s'étonne de voir que malgré tous ces
expédients l'ennemi avance toujours. J'ai lu une foule de ces traités,
et je n'en ai pas retiré une idée. On s'afflige de voir tant de
travail perdu; on s'étonne que, pendant tant de générations, des
hommes si vertueux, si zélés, si réfléchis, si loyaux, si bien munis
de lectures, si bien exercés par la discussion, ne soient parvenus
qu'à remplir des bas-fonds de bibliothèques. On rêve tristement à
cette seconde scolastique, et l'on finit par découvrir que si elle
s'est trouvée sans effet dans le royaume de la science, c'est qu'elle
ne s'employait véritablement qu'à féconder le royaume de l'action.