Comme les rayons empruntés de la lune et des étoiles--luisent

vainement pour le voyageur seul, las et égaré,--ainsi la pâle

raison luit vainement pour l'âme. Et comme là-haut,--ces feux

roulants ne découvrent que la voûte céleste--sans nous éclairer

ici-bas; tel le rayon vacillant de la raison--nous fut prêté, non

pour assurer notre route incertaine,--mais pour nous guider

là-haut vers un jour meilleur.--Et comme ces cierges de la nuit

disparaissent--quand l'éclatant seigneur du jour gravit notre

hémisphère,--ainsi pâlit la raison quand la religion se

montre;--ainsi la raison meurt et s'évanouit dans la lumière

surnaturelle[254].

.... Ô Dieu miséricordieux, comme tu as bien préparé--pour nos

jugements faillibles un guide infaillible!--Ton trône est une

obscurité dans l'abîme de lumière,--un flamboiement de gloire qui

interdit le regard.--Oh! enseigne-moi à croire en toi, tout caché

que tu demeures,--à ne rien chercher au delà de ce que toi-même

as révélé,--à prendre celle-là seule pour ma souveraine--que tu

as promis de ne jamais abandonner!--Ma jeunesse imprudente a volé

parmi les vains désirs;--mon âge viril, longtemps égaré par des

feux vagabonds,--a suivi des lueurs fausses, et quand leur éclair

a disparu,--mon orgueil a fait jaillir de lui-même d'aussi

trompeuses étincelles.--Tel j'étais, tel par nature je suis

encore.--À toi la gloire, à moi la honte.--Que toute ma tâche

maintenant soit de bien vivre! Mes doutes sont finis[255].

Telle est la poésie de ces âmes sérieuses. Après avoir erré dans les

débauches et les pompes de la Restauration, Dryden entrait dans les

graves émotions de la vie intérieure; quoique catholique, il sentait

en protestant les misères de l'homme et la présence de la grâce; il

était capable d'enthousiasme. De temps en temps un vers virile et

poignant décèle, au milieu de ses raisonnements, la puissance de la

conception et le souffle du désir. Quand le tragique se rencontre, il

s'y assoit comme dans son domaine; au besoin, il fouille dans

l'horrible. Il a décrit la chasse infernale et le supplice de la jeune

fille déchirée par les chiens avec la sauvage énergie de Milton[256].

Par contraste il a aimé la nature; ce goût a toujours duré en

Angleterre; les sombres passions réfléchies se détendent dans la

grande paix et l'harmonie des champs. Au milieu de la dispute

théologique se développent des paysages; il voit «de nouveaux

bourgeons fleurir, de nouvelles fleurs se lever, comme si Dieu eût

laissé en cet endroit les traces de ses pas et réformé l'année. Les

collines pleines de soleil brillaient dans le lointain sous les rayons

splendides, et, dans les prairies au-dessous d'elles, les ruisseaux

polis semblaient rouler de l'or liquide. Enfin ils entendirent chanter

le coucou folâtre, dont la note proclamait la fête du printemps[257].»

On démêle sous ses vers réguliers une âme d'artiste[258]; quoique

rétréci par les habitudes du raisonnement classique, quoique roidi par

la controverse et la polémique, quoique impuissant à créer des âmes ou

à peindre les sentiments naïfs et fins, il reste vraiment poëte; il

est troublé, soulevé par les beaux sons et les belles formes; il écrit

hardiment sous la pression d'idées véhémentes; il s'entoure volontiers

d'images magnifiques; il s'émeut au bruissement de leurs essaims, au

chatoiement de leurs splendeurs; il est au besoin musicien et peintre;

il écrit des airs de bravoure qui ébranlent tous les sens, s'ils ne

descendent pas jusqu'au coeur. Telle est cette ode pour la fête de

sainte Cécile, admirable fanfare où le mètre et le son impriment dans

les nerfs les émotions de l'esprit, chef-d'oeuvre d'entraînement et

d'art que Victor Hugo seul a renouvelé[259]. Alexandre est sur son

trône dans le palais de Persépolis; à côté de lui Thaïs florissante de

beauté; devant lui, dans l'immense salle, tous ses glorieux

capitaines. Et Timothée chante: il chante Bacchus, «Bacchus toujours

beau, Bacchus toujours jeune; le joyeux dieu vient en triomphe: sonnez

les trompettes! battez les tambours! Il vient la face empourprée, les

yeux riants; que les hautbois résonnent! Il vient, il vient, Bacchus

toujours beau, toujours jeune; Bacchus a le premier établi les joies

du vin; les dons de Bacchus sont un trésor; le vin est le plaisir du

soldat; riche est le trésor, doux est le plaisir; doux est le plaisir

après la peine[260].»--Et sous les sons vibrants, le roi se trouble;

ses joues s'enflamment, ses combats lui reviennent en mémoire; il

défie les hommes et les dieux. Alors un chant triste l'apaise:

Timothée pleure la mort de Darius trahi. Puis un chant tendre

l'amollit: Timothée célèbre l'amour et la rayonnante beauté de Thaïs.

Tout à coup les sons de la lyre s'enflent; ils s'enflent plus haut;

ils grondent comme un tonnerre; le roi assoupi se redresse égaré, les

yeux fixes. «Vengeance! vengeance! regarde les Furies qui se lèvent;

regarde les serpents qu'elles brandissent, comme ils sifflent dans

l'air! et ces étincelles qui jaillissent de leurs yeux! Vois cette

bande de spectres, chacun une torche à la main: ce sont les spectres

des Grecs immolés dans les batailles, laissés sur la plaine sans

sépulture, sans honneur! Regarde comme ils secouent leurs torches,

comme ils les lèvent, comme ils montrent les palais persans, les

temples étincelants des dieux leurs ennemis[261]!»--Les princes

applaudissent, ils saisissent des flambeaux, ils courent, Thaïs la

première, et la nouvelle Hélène brûle la nouvelle Troie! Ainsi jadis

la musique attendrissait, exaltait, maîtrisait les hommes; les vers de

Dryden retrouvent son pouvoir en le décrivant.

[Note 248:

Though Huguenots contemn our ordination

Succession, ministerial vocation, etc.

Voilà les cailloux théologiques sur lesquels on trébuche dix fois par

livre.

But once possess'd of what with care you save,

The wanton boys would piss upon your grave.

Telles sont les grossièretés dans lesquelles la polémique s'engage

vingt fois par livre.]

[Note 249: Préface de la _Religio Laici_.]

[Note 250: I have studied him and hope the style of his Epistles is

not ill imitated here.]

[Note 251: Le mot d'Auguste sur Horace est charmant, mais on ne peut

citer, même en latin.]

[Note 252: Treizième épître.]

[Note 253:

How bless'd is he who leads a country life,

Unvex'd with anxious cares, and void of strife!

With crowds attended of your ancient race,

You seek the champaign sports or sylvan chase:

With well-breath'd beagles you surround the wood,

E'en then industrious of the common good;

And often have you brought the wily fox

To suffer for the firstlings of the flocks;

Chas'd e'en amid the folds, and made to bleed,

Like felons where they did the murderous deed.

This fiery game your active youth maintain'd,

Not yet by years extinguish'd, though restrain'd....

A patriot both the king and country serves,

Prerogative and privilege preserves;

Of each our laws the certain limit show;

One must not ebb, nor t'other overflow:

Betwixt the prince and parliament we stand,

The barriers of the state on either hand

May neither overflow, for then they drown the land.

When both are full they feed our bless'd abode,

Like those that water'd once the Paradise of God.

Some overpoise of sway, by turns, they share;

In peace the people; and the prince in war:

Consuls of moderate power in calms were made;

When the Gauls came, one sole Dictator sway'd.

Patriots in peace assert the people's right,

With noble stubbornness resisting might;

No lawless mandates from the court receive,

Nor lend by force, but in a body give.]

[Note 254:

Dim as the borrow'd beams of moon and stars

To lonely, weary, wand'ring travellers,

Is reason to the soul: and as on high

Those rolling fires discover but the sky,

Nor light us here; so Reason's glimm'ring ray

Was lent, not to assure our doleful way,

But guide us upward to a better day.

And as those nightly tapers disappear

When day's bright lord ascends our hemisphere;

So pale grows Reason at Religion's sight,

So dies, and so dissolves in supernatural light.]

[Note 255: _Religio Laici, Hind and Panther._

But, gracious God! how well dost thou provide

For erring judgments an unerring guide!

Thy throne is darkness in th' abyss of light,

A blaze of glory that forbids the sight.

O teach me to believe thee thus conceal'd,

And search no farther than thyself reveal'd;

But her alone for my director take,

Whom thou bast promised never to forsake!

My thoughtless youth was wing'd with vain desires,

My manhood, long misled by wandering fires,

Follow'd false lights, and when their glimpse was gone,

My pride struck out new sparkles of her own.

Such was I; such by nature still I am;

Be thine the glory, and be mine the shame!

Good life be now my task; my doubts are done.]

[Note 256: _Theodore et Honoria._]

[Note 257:

New blossoms flourish and new flowers arise,

As God had been abroad, and, walking there,

Had left his footsteps and reform'd the year.

The sunny hills from far were seen to glow

With glitt'ring beams, and in the meads below

The burnish'd brooks appear'd with gold to flow,

As last they heard the foolish cuckoo sing,

Whose note proclaim'd the holyday of spring.]

[Note 258:

For her the weeping heaven become serene,

For her the ground is clad in cheerful green,

For her the nightingales are taught to sing,

And nature for her has delayed the spring.

Ces vers charmants sur la duchesse d'York rappellent ceux de La

Fontaine sur la princesse de Conti.]

[Note 259: Par exemple dans son _Chant du Cirque_.]

[Note 260:

The praise of Bacchus then the sweet musician sung,

Of Bacchus, ever fair and ever young.

The jolly god in triumph comes;

Sound the trumpets, beat the drums.

Flush'd with a purple grace,

He shows his honest face.

Now give the hautboys breath; he comes! he comes.

Bacchus! ever fair and young,

Drinking joys did first ordain;

Bacchus' blessings are a treasure,

Drinking is the soldiers's pleasure;

Rich the treasure,

Sweet the pleasure;

Sweet is pleasure after pain.]

[Note 261:

Now strike the golden lyre again:

And louder yet, and yet a louder strain.

Break his bands of sleep asunder,

And rouse him, like a rattling peal of thunder.

Hark, hark, the horrid sound

Has rais'd up his head,

As awak'd from the dead,

And amaz'd, he stares around.

Revenge! revenge! Timotheus cries,

See the furies arise!

See the snakes that they bear,

How they hiss in the air!

And the sparkles that flash from their eyes!

Behold a ghastly band,

Each a torch in his hand!

These are Grecian ghosts, that in battle were slain,

And unbury'd remain

Inglorious on the plain:

Give the vengeance due

To the valiant crew:

Behold how they toss their torches on high,

How they point to the Persian abodes,

And glitt'ring temples of their hostile gods!

The princes applaud with a furious joy,

And the King seiz'd a flambeau with a zeal to destroy.

Thaïs led the way,

To light him to his prey,

And, like another Helen, fir'd another Troy.]

X

Ce fut là une de ses dernières oeuvres; toute brillante et poétique,

elle était née parmi les pires tristesses. Le roi pour lequel il avait

écrit était détrôné et chassé; la religion qu'il avait embrassée était

méprisée et opprimée; catholique et royaliste, il était confiné dans

un parti vaincu, que la nation considérait avec ressentiment et avec

défiance comme l'adversaire naturel de la liberté et de la raison. Il

avait perdu les deux places qui le faisaient vivre; il subsistait

misérablement, chargé de famille, obligé de soutenir ses fils à

l'étranger, traité en mercenaire par un libraire grossier, forcé de

lui demander de l'argent pour payer une montre qu'on ne voulait pas

lui laisser à crédit, priant lord Bolingbroke de le protéger contre

ses injures, vilipendé par son boutiquier quand la page promise

n'était pas pleine au jour dit. Ses ennemis le persécutaient de

pamphlets; le puritain Collier flagellait brutalement ses comédies; on

le damnait sans pitié et en conscience. Il était malade depuis

longtemps, impotent, contraint de beaucoup écrire, réduit à exagérer

la flatterie pour obtenir des grands l'argent indispensable que les

éditeurs ne lui donnaient pas[262]. «Ce que Virgile a composé[263],

disait-il, dans la vigueur de son âge, dans l'abondance et le loisir,

j'ai entrepris de le traduire dans le déclin de mes années; luttant

contre le besoin, opprimé par la maladie, contraint dans mon génie,

exposé à voir mal interpréter tout ce que je dis, avec des juges qui,

à moins d'être très-équitables, sont déjà indisposés contre moi par le

portrait diffamatoire qu'on a fait de mon caractère.» Quoique bien

disposé pour lui-même, il savait que sa conduite n'avait pas toujours

été digne, et que tous ses écrits n'étaient pas durables. Né entre

deux époques, il avait oscillé entre deux formes de vie et deux formes

de pensée, n'ayant atteint la perfection ni de l'une ni de l'autre,

ayant gardé des défauts de l'une et de l'autre, n'ayant point trouvé

dans les moeurs environnantes un soutien digne de son caractère, ni

dans les idées environnantes une matière digne de son talent. S'il

avait institué la critique et le bon style, cette critique n'avait

trouvé place qu'en des traités pédantesques ou des préfaces

décousues; ce bon style restait dépaysé dans des tragédies enflées,

dispersé en des traductions multipliées, égaré en des pièces

d'occasion, en des odes de commande, en des poëmes de parti, ne

rencontrant que de loin en loin un souffle capable de l'employer et un

sujet capable de le soutenir. Que d'efforts pour un effet médiocre!

C'est la condition naturelle de l'homme. Au bout de tout, voici venir

la douleur et l'agonie. La gravelle, la goutte, depuis longtemps, ne

lui laissaient plus de relâche; un érésipèle couvrit sa jambe. Vers le

mois d'avril 1700, il essaya de sortir; son pied foulé se gangrena; on

voulut tenter l'opération, mais il jugea que ce qui lui restait de

santé et de bonheur n'en valait pas la peine. Il mourut à

soixante-neuf ans.

[Note 262: On lui payait dix mille vers deux cent cinquante guinées.]

[Note 263: _Post-scriptum_ de la traduction de Virgile.]

CHAPITRE III.

La Révolution.

I. La révolution morale au dix-huitième siècle. -- Elle

accompagne la révolution politique.

II. Brutalité du peuple. -- Le gin. -- Les émeutes. -- Corruption

des grands. -- Les moeurs politiques. -- Trahisons sous Guillaume

et Anne. -- Vénalité sous Walpole et Bute. -- Les moeurs privées.

-- Les viveurs. -- Les athées. -- _Lettres de lord Chesterfield._

-- Sa politesse et sa morale. -- _L'Opéra du Gueux_, par Gay. --

Ses élégances et sa satire.

III. Principes de la civilisation en France et en Angleterre. --

La conversation en France. Comment elle aboutit à une révolution.

-- Le sens moral en Angleterre. Comment il aboutit à une réforme.

IV. La religion. -- Les apparences visibles. -- Le sentiment

profond. -- Comment la religion est populaire. -- Comment elle

est vivante. -- Les ariens. -- Les méthodistes.

V. La chaire. -- Médiocrité et efficacité de la prédication. --

Tillotson. -- Sa lourdeur et sa solidité. -- Barrow. -- Son

abondance et sa minutie. -- South. -- Son acrete et son énergie.

-- Comparaison des prédicateurs en France et en Angleterre.

VI. La théologie. -- Comparaison de l'apologétique en France et

en Angleterre. -- Sherlock, Stillingfleet, Clarke. -- La

théologie n'est pas spéculative, mais morale. -- Les plus grands

esprits se rangent du côté du christianisme. -- Impuissance de la

philosophie spéculative. -- Berkeley, Newton, Locke, Hume, Reid.

-- Développement de la philosophie morale. -- Smith, Price,

Hutcheson.

VII. La constitution. -- Le sentiment du droit. -- _Traité du

gouvernement_, par Locke. -- La théorie du droit personnel est

acceptée. -- Comment le tempérament, l'orgueil et l'intérêt la

soutiennent. -- La théorie du droit personnel est appliquée. --

Comment les élections, les journaux, les tribunaux la mettent en

pratique.

VIII. La tribune. -- Énergie et rudesse de cette éloquence. --

Lord Chatam. -- Junius. -- Fox. -- Sheridan. -- Pitt. -- Burke.

IX. Issue du travail du siècle. -- Transformation économique et

morale. -- Comparaison des portraits de Reynold et de ceux de

Lely. -- Doctrines et tendances contraires en France et en

Angleterre. -- Les révolutionnaires et les conservateurs. --

Jugement de Burke et du peuple anglais sur la Révolution

française.

Avec l'établissement de 1688, un nouvel esprit apparaît en Angleterre.

Lentement, par degrés, la révolution morale accompagne la révolution

sociale: l'homme change en même temps que l'État, dans le même sens et

par les mêmes causes; le caractère s'accommode à la situation, et l'on

voit peu à peu dominer dans les moeurs et dans les lettres l'esprit

sérieux, réfléchi, moral, capable de discipline et d'indépendance, qui

seul peut soutenir et achever une constitution.

I

Ce ne fut pas sans peine, et au premier regard il semble qu'à cette

révolution, dont elle est si fière, l'Angleterre n'ait rien gagné.

L'aspect des choses sous Guillaume, Anne et les deux premiers Georges,

est repoussant; on est tenté de juger comme Swift: on se dit que s'il

a peint le Yahou, c'est qu'il l'a vu; nu ou traîné en carrosse, le

Yahou n'est pas plus beau. On ne voit que corruption en haut, et

brutalités en bas; une troupe d'intrigants mène une populace de

brutes. La bête humaine, enflammée par les passions politiques, éclate

en cris, en violences, brûle l'amiral Byng en effigie, exige sa mort,

veut détruire sa maison et son parc, oscille tour à tour sous la main

de chaque parti, et de son élan aveugle semble prête à démolir la

société civile. Quand le docteur Sacheverell est mis en jugement, les

garçons bouchers, les boueurs, les balayeurs de cheminée, les

marchands de pommes, les filles de joie et toute la canaille,

s'imaginant que l'Église est en danger, l'accompagnent avec des

hurlements de colère et d'enthousiasme, et le soir se mettent à brûler

et à piller les temples des dissidents. Quand lord Bute, en dépit de

l'opinion populaire, est mis à la place de Pitt, il est assailli de

pierres et obligé d'entourer sa voiture d'une forte garde de boxeurs.

À chaque accident politique, on entend un grondement d'émeute, on voit

des bousculades, des coups de poing, des têtes cassées. C'est pis

lorsque l'intérêt personnel du peuple est en jeu. Le gin avait été

inventé en 1684, et un demi-siècle après[264] l'Angleterre en

consommait sept millions de gallons. Les marchands, sur leurs

enseignes, invitaient les gens à venir s'enivrer pour deux sous; pour

quatre sous, on avait de quoi tomber mort ivre; de plus, la paille

gratis; le marchand traînait ceux qui tombaient dans un cellier où ils

cuvaient leur eau-de-vie. On ne traversait pas les rues de Londres

sans rencontrer des misérables inertes, insensibles, gisant sur le

pavé, et que la charité des passants pouvait seule empêcher d'être

étouffés dans la boue ou écrasés par les voitures. On voulut par un

impôt modérer cette fureur; ce fut en vain; les juges n'osaient

condamner, les dénonciateurs étaient assassinés. La chambre plia, et

Walpole, se sentant au bord d'une révolte, retira sa loi[265]. Tous

ces légistes en perruque solennelle et en hermine, ces évêques en

dentelles, ces lords brodés et dorés, ce beau gouvernement adroitement

équilibré est porté sur le dos d'une brute énorme et redoutable qui

d'ordinaire chemine docilement, quoique grondante, mais qui tout d'un

coup, d'un caprice, peut le secouer et l'écraser. On le vit bien en

1780, pendant l'émeute de lord Gordon. Sans raison ni direction, au

cri de _à bas les papistes!_ la populace soulevée démolit les prisons,

lâcha les criminels, maltraita les pairs, et fut trois jours maîtresse

de la ville, brûlant, pillant et se gorgeant. Les tonneaux de gin

défoncés faisaient des ruisseaux dans les rues. Enfants et femmes à

genoux y buvaient jusqu'à mourir. Les uns devenaient furieux, les

autres s'affaissaient stupides, et l'incendie des maisons croulantes

finissait par les brûler ou les engloutir. Onze ans plus tard, à

Birmingham, ils saccagèrent et détruisirent les maisons des libéraux

et des dissidents, et le lendemain on les trouva, par tas, ivres morts

le long des chemins et dans les haies. L'instinct s'émeut

dangereusement dans cette race trop forte et trop nourrie. Le taureau

populaire se lançait comme une masse sur le premier chiffon rouge

qu'il croyait voir.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5) · 第 16 / 28 段