de révolution plus bienfaisante que celle de 1688, il n'y en eut point
qui fût lancée ou soutenue par de plus sales ressorts. La trahison est
partout, non pas simple, mais double et triple. Sous Guillaume et sous
Anne, amiraux, ministres, gentilshommes du conseil, favoris de
l'antichambre, tous correspondent et conspirent avec les Stuarts
qu'ils ont déjà vendus, sauf à les vendre encore, par une complication
de marchés qui vont se détruisant l'un l'autre et par une complication
de parjures qui vont se dépassant l'un l'autre jusqu'à ce que personne
ne sache plus à qui il appartient ni qui il est. Le plus grand
capitaine du temps, le duc de Marlborough, est un des plus bas coquins
de l'histoire, entretenu par ses maîtresses, économe administrateur de
la paye qu'il reçoit d'elles, occupé à voler ses soldats, trafiquant
des secrets d'État, traître envers Jacques, envers Guillaume, envers
l'Angleterre, capable de risquer sa vie pour épargner une paire de
bottes mouillées, et de faire tomber dans une embuscade française une
expédition de soldats anglais. Après lui vient Bolingbroke, sceptique
et cynique, tour à tour ministre de la reine et du prétendant, aussi
déloyal envers l'un qu'envers l'autre, marchand de consciences, de
mariages et de promesses, ayant gaspillé du génie dans les débauches
et les tripotages pour arriver à la disgrâce, à l'impuissance et au
mépris[266]. Vient enfin Walpole, chassé de la chambre comme
concussionnaire, premier ministre pendant vingt ans, et qui se vantait
de savoir le tarif de chaque conscience. «Il y a des membres écossais,
disait Montesquieu en 1729[267], qui n'ont que 200 livres sterling, et
se vendent à ce prix. Les Anglais ne sont plus dignes de leur liberté.
Ils la vendent au roi, et si le roi la leur redonnait ils la lui
vendraient encore.» Il faut voir dans le journal de Dodington, espèce
de Figaro malhonnête, la façon ingénieuse et les jolies tournures de
ce grand commerce. «Un jour de vote difficile, dit le docteur King,
Walpole, passant dans la cour des requêtes, aperçut un membre du parti
contraire: il le tira à part et lui dit: «Donnez-moi votre voix, voici
un billet de banque de deux mille livres sterling.» Le membre lui fit
cette réponse: «Sir Robert, vous avez dernièrement rendu service à
quelques-uns de mes amis intimes, et la dernière fois que ma femme est
venue à la cour, le roi l'a reçue très-gracieusement, ce qui
certainement est arrivé par votre influence. Je me considérerais donc
comme très-ingrat (et il mit le billet de banque dans sa poche) si je
vous refusais la faveur que vous voulez bien me demander aujourd'hui.»
Voilà de quel air un homme de goût faisait ses affaires. La corruption
était si bien dans les moeurs publiques et dans l'état politique
qu'après la chute de Walpole, lord Bute, qui l'avait dénoncée, fut
obligé de la pratiquer et de l'accroître. Son collègue Fox changea les
bureaux du trésor (_pay-office_) en marché, débattit son prix avec des
centaines de membres, déboursa en une matinée 25000 livres sterling.
On ne pouvait avoir des votes qu'argent comptant, et encore aux
moments importants ces mercenaires menaçaient de passer à l'ennemi, se
mettaient en grève, et demandaient davantage. Et croyez que les chefs
se faisaient leur part. Ils se vendent ou se payent en titres, en
dignités, en sinécures; pour obtenir la vacance d'une place, on donne
au titulaire une pension de deux, trois, cinq, et jusqu'à sept mille
livres sterling. Pitt, le plus intègre de ces hommes politiques, le
chef de ceux qui s'appelaient patriotes, donne et retire sa parole,
attaque ou défend Walpole, propose la guerre ou la paix, le tout pour
devenir ou rester ministre. Fox, son rival, est une sorte de pourri
éhonté. Le duc de Newcastle, «dont le nom était perfidie,» espèce de
caricature vivante, le plus maladroit, le plus ignorant, le plus
moqué, le plus méprisé des nobles, reste ministre trente ans et dix
ans premier ministre à cause de sa parenté, de sa fortune, des
élections dont il dispose et des places qu'il peut donner. La chute
des Stuarts a mis le gouvernement aux mains de quelques grandes
familles qui, au moyen de bourgs pourris, de députés achetés et de
discours sonores, oppriment le roi, manient les passions populaires,
intriguent, mentent, se chamaillent et tâchent de s'escroquer le
pouvoir.
Les moeurs privées sont aussi belles que les moeurs publiques.
D'ordinaire le roi régnant déteste son fils; ce fils fait des dettes,
demande au parlement d'augmenter sa pension, et se ligue avec les
ennemis de son père. George Ier tient sa femme en prison pendant
trente-deux ans, et s'enivre le soir chez deux laiderons, ses
maîtresses. George II, qui aime sa femme, prend des maîtresses pour
avoir l'air galant, se réjouit de la mort de son fils, escroque le
testament de son père. Son fils aîné[268] triche aux cartes, et un
jour, à Kensington, ayant emprunté 5000 livres sterling à Dodington,
dit en le voyant sous la fenêtre: «Cet homme passe pour une des
meilleures têtes de l'Angleterre, et pourtant, avec tout son esprit,
je viens de l'alléger de 5000 livres.» George IV est une espèce de
cocher, joueur, viveur scandaleux, parieur sans probité, et que ses
manoeuvres manquèrent de faire exclure du Jockey-Club. Le seul honnête
homme est George III, un pauvre lourdaud borné qui devint fou, et que
sa mère avait tenu comme cloîtré pendant sa jeunesse. Elle donnait
pour motif la corruption universelle des gens de qualité: «Les jeunes
gens, disait-elle, sont tous des viveurs, et les jeunes femmes font la
cour aux hommes au lieu d'attendre qu'on la leur fasse[269].» En
effet, le vice est à la mode, et non pas délicat comme en France.
«L'argent, écrivait Montesquieu, est ici souverainement estimé,
l'honneur et la vertu peu. Il faut à l'Anglais un bon dîner, une fille
et de l'aisance. Comme il n'est pas répandu et qu'il est borné à cela,
dès que sa fortune se délabre, et qu'il ne peut plus avoir cela, il se
tue ou se fait voleur.» Il y a dans les jeunes gens une surabondance
de séve grossière qui leur fait prendre les brutalités pour les
plaisirs. Les plus célèbres s'appelaient Mohicans, et la nuit
tyrannisaient Londres. Ils arrêtaient les gens, et les faisaient
danser en leur piquant les jambes à coups d'épée; parfois ils
mettaient une femme dans un tonneau et la faisaient rouler ainsi du
haut d'une pente; d'autres la posaient sur la tête les pieds en l'air;
quelques-uns aplatissaient le nez du malheureux qu'ils avaient saisi,
et avec les doigts lui faisaient sortir les yeux de l'orbite. Swift,
les comiques et les romanciers ont peint la bassesse de cette grosse
débauche, qui a besoin de tapage, qui vit d'ivrognerie, qui s'étale
dans la crudité, qui aboutit à la cruauté, qui finit par l'irréligion
et l'athéisme[270]. Ce tempérament batailleur et trop fort a besoin de
s'employer orgueilleusement et audacieusement à la destruction de ce
que les hommes respectent et de ce que les institutions protégent. Ils
attaquent les prêtres par le même instinct qu'ils rossent le guet.
Collins, Tindal, Bolingbroke sont leurs docteurs; la corruption des
moeurs, l'habitude des trahisons, le choc des sectes, la liberté des
discussions, le progrès des sciences et la fermentation des idées
semblent dissoudre le christianisme. «Point de religion, disait
Montesquieu, en Angleterre. Quatre ou cinq de la chambre des communes
vont à la messe ou au sermon de la chambre.... Si quelqu'un parle de
religion, tout le monde se met à rire. Un homme ayant dit de mon
temps: Je crois cela comme article de foi, tout le monde se mit à
rire.» En effet, la phrase était provinciale et sentait son vieux
temps. L'important était d'avoir bon ton, et il est plaisant de voir
dans lord Chesterfield en quoi ce bon ton consiste. De justice,
d'honneur, il ne parle qu'en courant et pour la forme: «Avant tout,
dit-il à son fils, ayez des manières.» Il y revient dans chaque lettre
avec une insistance, une abondance, une force de preuves, qui font un
contraste grotesque. «Mon cher ami, comment vont les manières, les
agréments, les grâces, et tous ces petits riens si nécessaires pour
rendre un homme aimable? Les prenez-vous? y faites-vous des
progrès?... Polissez-vous, ne curez point vos ongles en société, ne
mettez pas vos doigts dans votre nez, posez bien vos pieds.... Votre
maître de danse est à présent le plus important de tous.... Surtout
laissez de côté la rouille de Cambridge.... On m'assure que Mme de....
est jolie comme un coeur, et que, nonobstant cela, elle s'en est tenue
scrupuleusement à son mari, quoiqu'il y ait déjà plus d'un an qu'elle
est mariée. Elle n'y pense pas; il faut décrotter cette femme-là.
Décrottez-vous donc tous les deux réciproquement.» Et un peu après:
«Que vous dit Mme de...? Pour un attachement, je la préférerais à
Mme...; mais pour une galanterie, je donnerais la préférence à la
dernière. Tout cela peut s'arranger ensemble, et l'un n'empêche pas
l'autre.» Soyez galant, adroit, délié; plaisez aux femmes; «ce sont
les femmes qui mettent les hommes à la mode;» plaisez aux hommes; «une
souplesse de courtisan décidera de votre fortune.» Et il lui cite en
exemple Bolingbroke et Marlborough, les deux pires roués du siècle.
Ainsi parle un homme grave, ancien ministre, arbitre de l'éducation et
du goût[271]. Il veut déniaiser son fils, lui donner l'air français,
ajouter aux solides connaissances diplomatiques et aux grandes visées
d'ambition l'air engageant, sémillant et frivole. Ce vernis, qui à
Paris est la couleur vraie, n'est ici qu'un placage choquant. Cette
politesse transplantée est un mensonge, cette vivacité un manque de
sens, et cette éducation mondaine ne semble propre qu'à faire des
comédiens et des coquins.
Ainsi jugea Gay dans son _Opéra du Gueux_, et la société polie
applaudit avec fureur au portrait qu'il traçait d'elle. Soixante-trois
nuits de suite, la pièce fut jouée parmi un tonnerre de rires; les
dames firent écrire les chansons sur leurs éventails, et l'actrice
principale, dit-on, épousa un duc. Quelle satire! Les voleurs
infestaient Londres, tellement qu'en 1728 la reine elle-même manqua
d'être dévalisée; ils s'étaient formés en bandes, ayant des officiers,
un trésor, un chef, et se multipliaient, quoique toutes les six
semaines on les envoyât par «charretées» à la potence. Voilà la
société que Gay mit en scène; à son avis, elle valait la grande; on
avait peine à l'en distinguer: manières, esprit, conduite, morale,
dans l'une et l'autre, tout est semblable. «En fait de vices à la
mode, on ne peut dire si les gentilshommes du grand chemin imitent les
gentilshommes à la mode, ou si les gentilshommes à la mode imitent les
gentilshommes du grand chemin[272].» En quoi, par exemple, Peachum
diffère-t-il d'un grand ministre? Il est comme lui chef d'une bande de
voleurs, il a comme lui un registre pour inscrire les vols, il reçoit
comme lui de l'argent des deux mains, il fait comme lui prendre et
pendre ses amis quand ses amis lui sont à charge, il se sert comme lui
du langage parlementaire et des comparaisons classiques, il a comme
lui de la gravité, de la tenue, et s'indigne éloquemment quand on
soupçonne son honneur. Vous répondrez peut-être qu'il se dispute avec
son associé au sujet des profits, et l'empoigne à la gorge? Mais
dernièrement sir Robert Walpole et lord Townshend se sont colletés sur
une question pareille. Écoutez les instructions que Peachum donne à sa
fille; ne sont-ce pas les propres maximes du monde? «Ayez des amants,
mademoiselle; une femme doit savoir être mercenaire, quand même elle
ne serait jamais allée à la cour ni dans une assemblée.... Comment!
vous épousez M. Macheath, et votre belle raison est que vous l'aimez?
L'aimer! l'aimer! Je croyais que mademoiselle était trop bien élevée
pour cela. Ma fille doit être pour moi ce qu'une dame de la cour est
pour un ministre d'État, la clef de toute la bande[273].» Quant à M.
Macheath, c'est le digne gendre d'un tel politique. S'il est moins
brillant au conseil que dans l'action, cela convient à son âge.
Trouvez-nous un jeune officier noble qui ait meilleure tournure ou
fasse des actions plus belles. Il vole sur les grands chemins, voilà
de la bravoure; il partage son butin avec ses amis, voilà de la
générosité. «Vous voyez, messieurs, leur dit-il, je ne suis pas un
simple ami de cour qui promet tout et ne donne rien. Que les
courtisans se filoutent entre eux; nous du moins, messieurs, nous
avons gardé assez d'honneur pour nous maintenir purs parmi les
corruptions du monde[274].» Au reste, il est galant, il a une
demi-douzaine de femmes, une douzaine d'enfants, il fréquente les
mauvais lieux, il est aimable avec les beautés qu'il y rencontre, il a
de l'aisance, il salue bien et à la ronde; il tourné à chacune son
compliment: «Mademoiselle Slammekin, toujours votre abandon et cet air
négligé du grand monde! Vous toutes, dames à la mode qui connaissez
votre beauté, vous aimez le déshabillé. Mademoiselle Jenny,
daignerez-vous accepter un petit verre?--Je ne bois jamais de liqueurs
fortes, excepté quand j'ai la colique.--Justement l'excuse des dames à
la mode: une personne de qualité a toujours la colique[275].» N'est-ce
pas le vrai ton de la bonne compagnie? Et douterez-vous encore que M.
Macheath soit un homme de qualité quand vous apprendrez qu'il a mérité
d'être pendu et qu'il ne l'est pas? À cette preuve tout doit céder. Si
pourtant vous en voulez une autre, il ajoutera que «en matière de
conscience et de morale moisie il n'est point du tout vulgaire; cette
considération-là rogne aussi peu sur ses profits et sur ses plaisirs
que sur ceux d'aucun gentilhomme d'Angleterre[276].» Après un tel mot,
il faut bien se rendre. N'objectez pas la saleté de ces moeurs; vous
voyez bien qu'elle n'a rien de rebutant, puisque la bonne compagnie
s'en régale. Ces intérieurs de prison et de mauvais lieu, ces tripots,
cette odeur de gin, ces marchandages d'entremetteuses et ces comptes
de filous, rien ne dégoûte les dames, qui applaudissent dans leurs
loges. Elles chantent les chansons de Polly; leurs nerfs n'ont peur
d'aucun détail; elles ont déjà respiré ces senteurs de bouges dans les
pastorales limées de l'aimable poëte[277]. Elles rient de voir Lucy
qui montre sa grossesse à Macheath, et qui verse à Polly de la mort
aux rats. Elles sont familières avec toutes les gracieusetés de la
potence et toutes les gentillesses de la médecine. Mistress Trapes
expose son métier devant elles, et se plaint d'avoir onze belles
clientes entre les mains du chirurgien[278]. M. Filch, un pilier de
prison, dit qu'ayant remplacé «le faiseur d'enfants, devenu invalide,
il a amassé quelque argent à procurer aux dames de l'endroit des
grossesses pour leur faire avoir un sursis[279].» Une verve atroce,
aigrie d'ironie poignante, coule à travers l'oeuvre comme un de ces
ruisseaux de Londres dont Swift et Gay ont décrit les puanteurs
corrosives; à cent ans de distance, elle déshonore encore le monde qui
s'est éclaboussé et miré dans son bourbier.
[Note 264: 1742. Rapport de lord Lonsdale.]
[Note 265: "In the present inflamed temper of the people, the act
could not be carried into execution without an armed force." (Discours
de Walpole.)]
[Note 266: Voyez le terrible discours de Walpole contre lui, 1734.]
[Note 267: Notes sur son voyage en Angleterre.]
[Note 268: Frédéric, mort en 1751. _Mémoires de Walpole_, t. I, p.
76.]
[Note 269: The young men were all rakes; the young women made love
instead of waiting till it was made to them.]
[Note 270: Personnage de Birton, dans le _Jenny_ de Voltaire.]
[Note 271: «Les Anglais ont ordinairement vingt ans avant d'avoir
parlé à quelque personne au-dessus de leur maître d'école et de leurs
compagnons de collége; s'il arrive qu'ils aient du savoir, tout se
termine au grec et au latin, mais pas un seul mot de l'histoire ou des
langues modernes. Ainsi préparés ils se mettent à voyager; mais comme
ils manquent de dextérité, qu'ils sont extrêmement honteux et timides
et qu'ils n'ont point l'usage des langues étrangères, ils vivent entre
eux et mangent ensemble dans les auberges.» (_Lettres de lord
Chesterfield._)
«Je souhaiterais que vous les priassiez de vous donner des lettres de
recommandation pour les jeunes gens du bel air et pour les coquettes
sur le bon ton, afin que vous pussiez être dans l'honnête débauche de
Munich.» (_Ibidem._)]
[Note 272: Through the whole piece, you may observe such a similitude
of manners in high and low life, that it is difficult to determine
whether, in the fashionable vices, the fine gentlemen imitate the
gentlemen of the road, or the gentlemen of the road the fine
gentlemen.]
[Note 273: My daughter to me should be, like a court lady to a
minister of state, a key to a whole gang.
A woman knows how to be mercenary though she has never been in a court
or at an assembly.
Why, foolish jade, thou wilt be as ill-used and as much neglected as
if thou hadst married a Lord!
.... I did not marry him as 'tis the fashion coolly and deliberately
for honour or money. But I love him.
Love him, worse and worse! I thought the girl had been better bred.]
[Note 274: You see, gentlemen, I am not a mere court friend, who
professes every thing and will do nothing.... But we, gentlemen, have
still honour enough to break through the corruptions of the world.]
[Note 275: Mistress Slammekin! As careless and genteel as ever! all
you fine ladies who know your own beauty, affect an undress.... If any
of the ladies chose gin, I hope they will be so free to call for it.
JENNY.
Indeed, sir, I never drink strong-waters, but when I have the cholic.
MACHEATH.
Just the excuse of the fine ladies! why, a lady of quality is never
without the cholic....
MISTRESS SLAMMEKIN.
I am sure at least three men of his hanging should be set down to my
account.
MISTRESS TRULL.
Mistress Slammekin, that is not fair. For you know one of them was
taken in bed with me.]
[Note 276: As to conscience and musty morals, I have as few drawbacks
upon my profits or pleasures, as any man of quality in England; in
those I am not at least vulgar.... To ruin a girl of severe education,
is no small addition to the pleasure of our fine gentlemen.
Of all the animals of prey, man is the only sociable one.]
[Note 277: Dans ces Églogues les dames expliquent en bon style que
leurs amies ont pour amants des laquais:
Her favours Sylvia shares amongst mankind;
Such gen'rous Love could never be confin'd.
Ailleurs la servante dit à la dame:
Have you not fancy'd in his frequent kiss
Th'ungrateful leavings of a filthy miss?]
[Note 278: I have eleven fine customers now down, under the surgeon's
hand....]
[Note 279: Since the favourite child-getter was disabled by mishap, I
have picked up a little money, by helping the ladies to a pregnancy
against their being called down to sentence....
LUCY.
See how I am forced to bear about the load of infamy you have laid
upon me...
Not the greatest lady in the land could have better strong-waters in
her closet, for her own private drinking.]
II
Ce n'étaient là que des dehors, et les bons observateurs, Voltaire
par exemple, ne s'y sont point trompés. Entre la vase du fond et
l'écume de la surface roulait le grand fleuve national, qui, s'épurant
par son mouvement propre, laissait déjà voir par intervalles sa
couleur vraie, pour étaler bientôt la régularité puissante de sa
course et la limpidité salubre de son eau. Il avançait dans son lit
natal; chaque peuple a le sien et coule sur sa pente. C'est cette
pente qui donne à chaque civilisation son degré et sa forme, et c'est
elle qu'il faut tâcher de décrire et de mesurer.
Pour cela, nous n'avons qu'à suivre les voyageurs des deux pays qui à
ce moment franchissent la Manche. Jamais l'Angleterre n'a regardé et
imité davantage la France, ni la France l'Angleterre. Pour voir les
courants distincts où glissait chacune des deux nations, il n'y avait
qu'à ouvrir les yeux. À Paris, disait lord Chesterfield à son fils,
recherchez la conversation polie; «elle tourne sur quelque sujet de
goût, quelques points d'histoire, de critique et même de philosophie,
qui conviennent mieux à des êtres raisonnables que les dissertations
anglaises sur le temps et sur le whist[280].» En effet, nous nous
sommes civilisés par la conversation; les Anglais, point. Sitôt que le
Français sort du labeur machinal et de la grosse vie physique, même
avant d'en être sorti, il cause; c'est là son achèvement et son
plaisir[281]. À peine a-t-il échappé aux guerres de religion et à
l'isolement féodal, il fait la révérence et dit son mot. Avec l'hôtel
de Rambouillet, les salons s'ouvrent; le bel entretien qui va durer
deux siècles commence; Allemands, Anglais, toute l'Europe novice ou
balourde l'écoute, bouche béante, et de temps en temps essaye
maladroitement de l'imiter. Qu'ils sont aimables, nos causeurs! Quels
ménagements! quel tact inné! Avec quelle grâce et quelle dextérité ils
savent persuader, intéresser, amuser, caresser la vanité malade,
retenir l'attention distraite, insinuer la vérité dangereuse, et voler
toujours à cent pieds au-dessus de l'ennui où leurs rivaux barbotent
de tout leur poids natif! Mais surtout comme ils se sont déliés vite!
D'instinct et sans effort, ils ont rencontré le geste aisé, la parole
facile, l'élégance soutenue, le trait piquant, la clarté parfaite.
Leurs phrases, encore compassées sous Balzac, se dégagent, s'allégent,
s'élancent, courent, et sous Voltaire ont pris des ailes. Vit-on
jamais pareil désir et pareil art de plaire? Les sciences pédantes,
l'économie politique, la théologie, les habitantes renfrognées de
l'Académie et de la Sorbonne, ne parlent qu'en épigrammes. L'_Esprit
des Lois_ de Montesquieu est aussi «l'esprit sur les lois.» Les
périodes de Rousseau, qui enfanteront une révolution, ont été,
dix-huit heures durant, tournées, polies, balancées dans sa tête. La
philosophie de Voltaire petille en millions d'étincelles. Toute idée
doit devenir un bon mot; on ne pense plus qu'en saillies; il faut que
toute vérité, la plus épineuse ou la plus sainte, devienne un joli
jouet de salon, lancé, puis relancé comme un volant doré par les mains
mignonnes des dames, sans faire tache sur les sabots de dentelle d'où
pendent languissamment leurs bras fluets, sur les guirlandes que
déroulent dans les panneaux les Amours roses. Tout doit reluire,
scintiller ou sourire. On atténue les passions, on affadit l'amour, on
multiplie les bienséances, on outre le savoir-vivre. L'homme raffiné
devient «sensible.» De sa douillette de taffetas, il tire incessamment
le mouchoir brodé dont il essuiera le commencement d'une larme; il
pose la main sur son coeur, il s'attendrit, il est devenu si délicat
et si correct que les Anglais le prennent tour à tour pour une
femmelette ou pour un maître de danse[282]. Regardez de plus près
cependant ce freluquet enrubanné qui roucoule les chansons de Florian
dans un habit vert tendre. L'esprit de société qui l'a conduit dans
ces fadaises l'a aussi conduit ailleurs; car la conversation, en
France du moins, est une chasse aux idées. Encore aujourd'hui, dans la
défiance et la tristesse des moeurs modernes, c'est à table, pendant
le café, qu'apparaissent la haute politique et la philosophie
première. Penser, surtout penser vite, est une fête. L'esprit y trouve
une sorte de bal; jugez de quel empressement il s'y porte! Toute notre
culture vient de là. À l'aurore du siècle, les dames, entre deux
révérences, développent des portraits étudiés et des dissertations
subtiles; elles entendent Descartes, goûtent Nicole, approuvent
Bossuet. Bientôt les petits soupers commencent, et on y agite au
dessert l'existence de Dieu. Est-ce que la théologie, la morale, mises
en beau style ou en style piquant, ne sont pas des jouissances de
salon et des parures de luxe? La verve s'y emploie, ondule et petille
comme une flamme légère au-dessus de tous les sujets dont elle se
nourrit. Quel essor que celui du dix-huitième siècle! Jamais société
fut-elle plus curieuse de hautes vérités, plus hardie à les chercher,
plus prompte à les découvrir, plus ardente à les embrasser? Ces
marquises musquées, ces fats en dentelles, tout ce joli monde paré,
galant, frivole, court à la philosophie comme à l'Opéra; l'origine des
êtres vivants et les anguilles de Needham, les aventures de Jacques le
Fataliste et la question du libre arbitre, les principes de l'économie
politique et les comptes de l'Homme aux quarante écus, tout est
matière pour eux à paradoxes et à découvertes. Toutes les lourdes
roches que les savants de métier taillaient et minaient péniblement à
l'écart, entraînées et polies dans le torrent public, roulent par
myriades, entre-choquées avec un bruissement joyeux, précipitées par
un élan toujours plus rapide. Nulle barrière, nul heurt; on n'est
point retenu par la pratique; on pense pour penser; les théories
peuvent se déployer à l'aise. En effet, c'est toujours ainsi qu'en
France on a causé. On y joue avec les vérités générales; on en retire
agilement quelqu'une du monceau des faits où elle gît cachée, et on la
développe; on plane au-dessus de l'observation dans la raison et la
rhétorique; on se trouve mal et terre à terre tant qu'on n'est pas
dans la région des idées pures. Et le dix-huitième siècle à cet égard
continue le dix-septième. On avait décrit le savoir-vivre, la
flatterie, la misanthropie, l'avarice: on examine la liberté, la
tyrannie, la religion; on avait étudié l'homme en soi, on étudie
l'homme abstrait. Les écrivains religieux et monarchiques sont de la
même famille que les écrivains impies et révolutionnaires; Boileau
conduit à Rousseau, et Racine à Robespierre. La raison oratoire avait
formé le théâtre régulier et la prédication classique; la raison
oratoire produit la Déclaration des Droits et le _Contrat social_. On
se fabrique une certaine idée de l'homme, de ses penchants, de ses
facultés, de ses devoirs, idée mutilée, mais d'autant plus nette
qu'elle est plus réduite. D'aristocratique elle devient populaire; au
lieu d'être un amusement, elle est une foi; des mains délicates et
sceptiques, elle passe aux mains enthousiastes et grossières. D'un
lustre de salon ils font un flambeau et une torche. Voilà le courant
sur lequel a vogué l'esprit français pendant deux siècles, caressé par
les raffinements d'une politesse exquise, amusé par un essaim d'idées
brillantes, enchanté par les promesses des théories dorées, jusqu'au
moment où, croyant toucher les palais de nuages qu'illuminait la
distance, tout d'un coup il perdit terre et roula dans la tempête de
la Révolution.