Ainsi, pervers de volonté, impuissant d'action,--il suivait les

factions, qui ne le suivaient pas[235].

Shimei[236], de qui la jeunesse avait été fertile en promesses et

de zèle pour son Dieu et de haine pour son roi,--qui sagement

s'abstenait des péchés coûteux--et ne rompait jamais le sabbat,

excepté pour un profit,--qu'on ne vit jamais lâcher une

malédiction--ou un juron, si ce n'est contre le

gouvernement[237]....

Contre ces malédictions, leur chef, Shaftesbury, se roidissait; accusé

de haute trahison, il était absous par le grand jury, malgré tous les

efforts de la cour, aux applaudissements d'une foule immense, et ses

partisans faisaient frapper une médaille à son image, montrant

audacieusement sur le revers le soleil royal obscurci par un nuage.

Dryden répliqua par son poëme de _la Médaille_, et la diatribe

effrénée rabattit la provocation ouverte:

Oh! si le poinçon qui a copié toutes ses grâces,--et labouré de

tels sillons pour cette face d'eunuque,--avait pu tracer sa

volonté toujours changeante!--Ce travail infini eût lassé l'art

du graveur:--beau héros de bataille d'abord, et, comme un pygmée

que le vent emporte,--lancé dans la guerre par une inquiétude

prématurée;--général sans barbe, rebelle avant d'être

homme,--tant sa haine contre son prince commença jeune!--Puis,

vermine frétillante dans l'oreille de l'usurpateur,--trafiquant

de son esprit vénal contre des tas d'or,--il se jeta dans le

moule des saints cafards,--gémit, soupira, pria, tant que la

cafardise fut un lucre,--la plus bruyante cornemuse du glapissant

cortége[238]!

La même amertume envenimait la controverse religieuse. Les disputes de

dogme, un instant rejetées dans l'ombre par les moeurs débauchées et

sceptiques, avaient éclaté de nouveau, enflammées par le catholicisme

bigot du prince et par les craintes justifiées de la nation. Le poëte,

qui, dans la _Religion d'un laïque_, était encore anglican tiède et

demi-douteur, entraîné peu à peu par ses inclinations absolutistes,

s'était converti à la religion catholique, et, dans son poëme de _la

Biche et la Panthère_, il combattit pour sa nouvelle foi. «La nation,

dit-il en commençant, est dans une trop grande fermentation pour que

je puisse attendre guerre loyale ou même simplement quartier des

lecteurs du parti contraire[239].» Et là-dessus, empruntant les

allégories du moyen âge, il représente toutes les sectes hérétiques

comme des bêtes de proie acharnées contre une biche blanche, d'origine

céleste; il n'épargne ni les comparaisons brutales, ni les sarcasmes

grossiers, ni les injures ouvertes. La discussion est toute serrée et

théologique. Ses auditeurs ne sont pas de beaux esprits occupés à voir

comment on peut orner une matière sèche, théologiens par occasion et

pour un moment, avec défiance et réserve, comme Boileau dans son

_amour de Dieu_. Ce sont des opprimés, à peine soulagés depuis un

instant d'une persécution séculaire, attachés à leur foi par leurs

souffrances, respirant à demi parmi les menaces visibles et les haines

grondantes de leurs ennemis contenus. Il faut que leur poëte soit

dialecticien comme un docteur d'école; il a besoin de toute la rigueur

de la logique; il s'y accroche en nouveau converti, tout imbu des

preuves qui l'ont arraché à la foi nationale et qui le soutiennent

contre la défaveur publique, fécond en distinctions, marquant du doigt

le défaut des arguments, divisant les réponses, ramenant l'adversaire

à la question, épineux et déplaisant pour un lecteur moderne, mais

d'autant plus loué et aimé de son temps. Il y a dans tous ces esprits

anglais un fonds de sérieux et de véhémence; la haine s'y soulève,

toute tragique, avec un éclat sombre comme la houle d'une mer du Nord.

Au milieu de ses combats publics, Dryden s'abattit sur un ennemi

privé, Shadwell, et l'accabla d'un immortel mépris[240]. Le grand

style épique et la rime solennelle vinrent assener le sarcasme, et le

malheureux rimeur, par un triomphe dérisoire, fut traîné sur le char

poétique où la Muse assied les héros et les dieux. Dryden peignit

l'Irlandais Fleknoë, antique roi de la sottise, délibérant pour

trouver un successeur digne de lui, et choisissant Shadwell, héritier

de son bavardage, propagateur de la niaiserie, glorieux vainqueur du

sens commun. De toutes parts, à travers les rues jonchées de

paperasses, les nations s'assemblent pour contempler le jeune héros,

debout auprès du trône paternel, le front ceint de brouillards mornes,

laissant errer sur son visage le fade sourire de l'imbécillité

contente[241]. Son père le bénit: «Règne, mon fils, depuis l'Irlande

jusqu'aux Barbades lointaines[242]. Avance tous les jours plus loin

dans la sottise et l'impudence; d'autres t'enseigneront le succès;

apprends de moi le travail infécond, les accouchements avortés[243].

Ta muse tragique fait sourire, ta muse comique fait dormir. De quelque

fiel que tu charges ta plume, tes satires inoffensives ne peuvent

jamais mordre. Quitte le théâtre, et choisis pour régner quelque

paisible province dans le pays des acrostiches[244].» Ainsi se déploie

l'insultante mascarade, non point étudiée et polie comme _le Lutrin_

de Boileau, mais pompeuse et crue, poussée en avant par un souffle

brutal et poétique, comme on voit un grand navire entrer dans les

bourbes de la Tamise, toutes voiles ouvertes et froissant l'eau.

[Note 230: They who can criticise so weakly as to imagine that I have

done my worst may be convinced at their own cost, that I can write

severely with more ease, than I can gently.]

[Note 231: Charles Ier.]

[Note 232: Le duc de Monmouth.]

[Note 233: Le comte de Shaftesbury.

Of these false Achitophel was first;

A name to all succeeding ages curst:

For close designs and crooked counsels fit;

Sagacious, bold, and turbulent of wit;

Restless, unfix'd in principles and place;

In power unpleas'd, impatient of disgrace:

A fiery soul, which, working out its way,

Fretted the pigmy body to decay,

And o'er-inform'd the tenement of clay.

A daring pilot in extremity;

Pleas'd with the danger when the waves went high,

He sought the storms; but, for a calm unfit,

Would steer too nigh the sands to boast his wit.

Great wits are sure to madness near allied,

And thin partitions do their bounds divide;

Else why should he, with wealth and honour blest,

Refuse his age the needful hours of rest?

Punish a body which he could not please,

Bankrupt of life, yet prodigal of ease?

And all to leave what with his toil he won,

To that unfeather'd two-legg'd thing, a son;

Got, while his soul did huddled notions try,

And born a shapeless lump, like anarchy.

In friendship false, implacable in hate;

Resolv'd to ruin or to rule the state.]

[Note 234: Le duc de Buckingham.]

[Note 235:

In the first rank of these did Zimri stand;

A man so various that he seem'd to be

Not one, but all mankind's epitome:

Stiff in opinions, always in the wrong,

Was ev'ry thing by starts, and nothing long

But, in the course of one revolving moon,

Was chemist, fiddler, statesman, and buffoon;

Then all for women, painting, rhyming, drinking,

Besides ten thousand freaks that died in thinking.

Blest madman! who could ev'ry hour employ

With something new to wish, or to enjoy.

Railing and praising were his usual themes;

And both, to show his judgment, in extremes;

So over-violent, or over-civil,

That ev'ry man with him was God or devil.

In squandering wealth was his peculiar art;

Nothing went unrewarded but desert:

Beggar'd by fools, whom still he found too late,

He had his jest, and they had his estate;

He laugh'd himself from court, then sought relief

By forming parties, but could ne'er be chief;

For, spite of him, the weight of business fell

On Absalom and wise Achitophel:

Thus, wicked but in will, of means bereft,

He left not faction, but of that was left.]

[Note 236: Slingsby Bethel.]

[Note 237:

Shimei, whose youth did early promise bring

Of zeal to God and hatred to his king;

Did wisely from expensive sins refrain,

And never broke the Sabbath but for gain;

Nor was he ever known an oath to vent,

Or curse unless against the Government.]

[Note 238:

Oh, could the stile that copy'd every grace,

And plough'd such furrows for an eunuch face,

Could it have form'd his ever-changing will,

The various piece had tir'd the graver's skill!

A martial hero first, with early care,

Blown, like a pigmy, by the winds to war.

A beardless chief, a rebel, e'er a man:

So young his hatred to his prince began.

Next this, how widely will ambition steer!

A vermin wriggling in the usurper's ear.

Bartering his venal wit for sums of gold,

He cast himself into the saint-like mould,

Groan'd, sigh'd, and pray'd, while godliness was gain,

The loudest bag-pipe of the squeaking train.

(_The Medal._)]

[Note 239: The nation is in too high a ferment for me to expect either

fair war, or even so much as fair quarter, from a reader of the

opposite party.]

[Note 240: _Mac-Fleknoë._]

[Note 241:

The hoary prince in majesty appear'd,

High on a throne of his own labours rear'd.

At his right hand our young Ascanius sat,

Rome's other hope, and pillar of the state;

His brows thick fogs, instead of glories, grace,

And lambent dulness play'd around his face.

As Hannibal did to the altars come,

Sworn by his sire a mortal foe to Rome,

So Shadwell swore, nor should his vow be vain,

That he, till death, true dulness would maintain;

And, in his father's right, and realm's defence,

Ne'er to have peace with Wit, nor truce with sense.

The king himself the sacred unction made,

As king by office, and as priest by trade.

In his sinister hand, instead of ball,

He placed a mighty mug of potent ale.]

[Note 242: Îles où l'on transportait les condamnés.]

[Note 243:

«Heav'n bless my son, from Ireland let him reign,

To far Barbadoes on the western main;

Of his dominion may no end be known,

And greater than his father's be his throne;

Beyond Love's Kingdom let him stretch his pen!»

He paus'd; and all the people cried, Amen.

Then thus continued he: «My son, advance

Still in new impudence, new ignorance.

Success let others teach; learn thou, from me

Pangs without birth, and fruitless industry.

Let Virtuosos in five years be writ;

Yet not one thought accuse thy toil of wit.

Let 'em be all by thy own model made

Of dulness, and desire no foreign aid;

That they to future ages may be known,

Not copies drawn, but issue of thy own.

Nay, let thy men of wit, too, be the same,

All full of thee, and diff'ring but in name.»]

[Note 244:

«Like mine, thy gentle numbers feebly creep;

Thy tragic muse gives smiles; thy comic, sleep.

With whate'er gall thou sett'st thyself to write,

Thy inoffensive satires never bite.

In thy felonious heart though venom lies,

It does but touch thy Irish pen, and dies.

Thy genius calls thee not to purchase fame

In keen Iambics, but mild Anagram.

Leave writing plays, and choose for thy command

Some peaceful province in Acrostic land.

There thou may'st wings display, and altars raise,

And torture one poor word ten thousand ways.

Or, if thou wouldst thy diff'rent talents suit,

Set thy own songs, and sing them to thy lute.»

He said: but his last words were scarcely heard,

For Bruce and Longvil had a trap prepared;

And down they sent the yet declaiming bard.

Sinking, he let his drugget robe behind,

Borne upwards by a subterranean wind.

The mantle fell to the young prophet's part

With double portion of his father's art.]

VIII

C'est dans ces trois poëmes que le grand art d'écrire, signe et source

de la littérature classique, apparut pour la première fois. Un nouvel

esprit naissait et renouvelait l'art avec le reste; désormais et pour

un siècle, les idées s'engendrent et s'ordonnent par une loi

différente de celle qui jusqu'alors les a formées. Sous Spencer et

Shakspeare, les mots vivants comme des cris ou comme une musique

faisaient voir l'inspiration intérieure qui les lançait. Une sorte de

vision possédait l'artiste; les paysages et les événements se

déroulaient dans son esprit comme dans la nature; il concentrait dans

un éclair tous les détails et toutes les forces qui composent un être,

et cette image agissait et se développait en lui comme l'objet hors de

lui; il imitait ses personnages, il entendait leurs paroles; il

trouvait plus aisé de les répéter toutes palpitantes que de raconter

ou d'expliquer leurs sentiments; il ne jugeait pas, il voyait; il

était involontairement acteur et mime; le drame était son oeuvre

naturelle, parce que les personnages y parlent et que l'auteur n'y

parle pas. Voici que cette conception complexe et imitative se

décolore et se décompose; l'homme n'aperçoit plus les choses d'un jet,

mais par détails; il tourne autour d'elles pas à pas, portant sa lampe

tour à tour sur toutes leurs parties. La flamme qui d'une seule

illumination les révélait s'est éteinte; il remarque des qualités, il

note des points de vue, il classe des groupes d'actions, il juge et il

raisonne. Les mots, tout à l'heure animés et comme gonflés de séve, se

flétrissent et se sèchent; ils deviennent abstraits; ils cessent de

susciter en lui des figures et des paysages; ils ne remuent que des

restes de passions affaiblies; ils jettent à peine quelques lueurs

défaillantes sur la toile uniforme de sa conception ternie; ils

deviennent exacts, presque scientifiques, voisins des chiffres, et,

comme les chiffres, ils se disposent en séries, alliés par leurs

analogies, les premiers plus simples conduisant aux seconds plus

composés, tous du même ordre, en telle sorte que l'esprit qui entre

dans une voie la trouve unie et ne soit jamais contraint de la

quitter. Dès lors une nouvelle carrière s'ouvre: l'homme a le monde

entier à repenser; le changement de sa pensée a changé tous les points

de vue, et tous les objets vont prendre une nouvelle forme dans son

esprit transformé. Il s'agit d'expliquer et de prouver; c'est là tout

le style classique, c'est tout le style de Dryden.

Il développe, il précise, il conclut; il annonce sa pensée, puis la

résume, pour que le lecteur la reçoive préparée, et, l'ayant reçue, la

retienne. Il la fixe en termes exacts justifiés par le dictionnaire,

en constructions simples justifiées par la grammaire, pour que le

lecteur ait à chaque pas une méthode de vérification et une source de

clarté. Il oppose les idées aux idées, et les phrases aux phrases,

pour que le lecteur, guidé par le contraste, ne puisse dévier de la

route tracée. Vous devinez quelle peut être la beauté dans une

pareille oeuvre. Cette poésie n'est qu'une prose plus forte. Les idées

plus serrées, les oppositions plus marquées, les images plus hardies,

ne font qu'ajouter de l'autorité au raisonnement. La mesure et la rime

transforment les jugements en sentences. L'esprit, tendu par le

rhythme, s'étudie davantage, et arrive à la noblesse par la réflexion.

Les jugements s'enchâssent en des images abréviatives ou en des lignes

symétriques qui leur donnent la solidité et la popularité d'un dogme.

Les vérités générales atteignent la forme définitive qui les transmet

à l'avenir et les propage dans le genre humain. Tel est le mérite de

ces poëmes: ils plaisent par leurs bonnes expressions[245]. Sur un

tissu plein et solide se détachent des fils habilement noués ou

éclatants. Ici Dryden a rassemblé en un vers un long raisonnement; là

une métaphore heureuse a ouvert sous l'idée principale une perspective

nouvelle[246]; plus loin deux mots semblables collés l'un contre

l'autre ont frappé l'esprit d'une preuve imprévue et victorieuse;

ailleurs une comparaison cachée a jeté une teinte de gloire ou de

honte sur le personnage qui ne s'y attendait pas[247]. Ce sont toutes

les adresses et les réussites du style calculé, qui rend l'esprit

attentif et le laisse persuadé ou convaincu.

[Note 245:

Strong were our sires, and as they fought they writ,

Conqu'ring with force of arms and dint of wit.

Theirs was the giant race, before the flood.

And thus, when Charles return'd, our empire stood.

Like James, he the stubborn soil manur'd,

With rules of husbandry the rankness cur'd,

Tam'd us to manners, when the stage was rude

And boisterous English wit with art indu'd....

But what we gain'd in skill we lost in strength,

Our builders were with want of genius curs'd,

The second temple was not like the first.]

[Note 246:

Held up the buckler of the people's cause,

Against the crown and skulk'd against the laws....

Desire of power, on Earth a vicious weed

Yet sprung from high is of celestial seed!

(_Absalon et Achitophel._)]

[Note 247:

Why then should I, encouraging the bad,

Turn rebel, and run popularly mad?]

IX

À la vérité, il n'y a guère ici d'autre mérite littéraire. Si Dryden

est un politique expérimenté, un controversiste instruit, bien muni

d'arguments, sachant tous les tournants de la discussion, versé dans

l'histoire des hommes et des partis, cette habileté de pamphlétaire,

toute pratique et anglaise, le retient dans la basse région des

combats journaliers et personnels, bien loin de la haute philosophie

et de la liberté spéculative, qui impriment au style classique des

contemporains français la durée et la grandeur. Au fond, dans ce

siècle en Angleterre, toutes les discussions restent étroites. Excepté

le terrible Hobbes, ils manquent tous de la grande invention. Dryden,

comme les autres, reste confiné dans des raisonnements et des insultes

de secte et de faction. Les idées alors sont aussi petites que les

haines sont fortes; nulle doctrine générale n'ouvre au-dessus du

tumulte de la bataille des perspectives poétiques: des textes, des

traditions, une triste escorte de raisonnements rigides, voilà les

armes; les préjugés et les passions se valent dans les deux partis.

C'est pourquoi la matière manque à l'art d'écrire. Dryden n'a point de

philosophie personnelle qu'il puisse développer; il ne fait que

versifier des thèmes qui lui sont donnés par autrui. Dans cette

stérilité, l'art se réduit bientôt à revêtir des pensées étrangères,

et l'écrivain se fait antiquaire ou traducteur. En effet, la plus

grande partie des vers de Dryden sont des imitations, des remaniements

ou des copies. Il a traduit Perse, Virgile, une partie d'Horace, de

Théocrite, de Juvénal, de Lucrèce et d'Homère, et mis en anglais

moderne plusieurs contes de Boccace et de Chaucer. Ces traductions

alors semblaient d'aussi grandes oeuvres que des compositions

originales. Quand il aborda l'_Énéide_, «la nation, dit Johnson, parut

se croire intéressée d'honneur à l'issue.». Addison lui fournit les

arguments de chaque livre et un essai sur _les Géorgiques_; d'autres

lui donnèrent des éditions, des notes; des grands seigneurs

rivalisèrent pour lui offrir l'hospitalité; les souscripteurs

abondèrent. On disait que le Virgile anglais allait donner le Virgile

latin à l'Angleterre. Longtemps ce travail fut considéré comme sa

première gloire; de même à Rome, sous Cicéron, dans la disette

originelle de la poésie nationale, les traducteurs des pièces grecques

étaient aussi loués que les inventeurs.

Cette stérilité d'invention altère le goût ou l'alourdit. Car le goût

est un système instinctif, et nous mène par des maximes intérieures

que nous ignorons; l'esprit, guidé par lui, sent des liaisons, fuit

des dissonances, jouit ou souffre, choisit ou rejette, d'après des

conceptions générales qui le maîtrisent et qu'il ne voit pas; elles

ôtées, on voit disparaître le tact qu'elles produisent, et l'écrivain

commet des maladresses, parce que la philosophie lui a manqué. Telle

est l'imperfection des récits remaniés par Dryden d'après Chaucer ou

Boccace. Dryden ne sent pas que des contés de fées ou de chevaliers ne

conviennent qu'à une poésie enfantine, que des sujets naïfs demandent

un style naïf, que les conversations de Renard et de Chanteclair, les

aventures de Palémon et d'Arcite, les métamorphoses, les tournois, les

apparitions, réclament la négligence étonnée et le gracieux babil du

vieux Chaucer. Les vigoureuses périodes, les antithèses réfléchies

oppriment ici ces aimables fantômes; les phrases classiques les

accablent dans leurs plis trop serrés: on ne les voit plus; pour les

retrouver, on se retourne vers leur premier père; on quitte la lumière

trop crue d'un âge savant et viril; on ne les suit bien que dans leur

premier style, dans l'aurore de la pensée crédule, sous la vapeur qui

joue autour de leurs formes vagues, avec toutes les rougeurs et tous

les sourires du matin. D'ailleurs, quand Dryden entre en scène, il

écrase les délicatesses de son maître, insérant des tirades ou des

raisonnements, effaçant les tendresses abandonnées et sincères. Quelle

distance entre son récit de la mort d'Arcite et celui de Chaucer!

Quelles misères que ses beaux mots d'auteur, sa galanterie, ses

phrases symétriques, ses froids regrets, si on les compare aux cris

douloureux, aux effusions vraies, à l'amour profond qui éclate chez

l'autre! Mais, le pire défaut, c'est que, presque partout, il est

copiste et conserve les fautes en traducteur littéral, les yeux collés

sur son ouvrage, impuissant à l'embrasser pour le refondre, plus

voisin du versificateur que du poëte. Quand La Fontaine a mis Ésope

ou Boccace en vers, il leur a soufflé un nouvel esprit; il ne leur a

pris qu'une matière; l'âme nouvelle, qui fait le prix de son oeuvre,

est à lui, n'est qu'à lui, et cette âme convient à son oeuvre. Au lieu

des périodes cicéroniennes de Boccace, on voit courir de petits vers

lestes, finement moqueurs, de volupté friande, de naïveté feinte, qui

goûtent le fruit défendu parce qu'il est fruit et parce qu'il est

défendu. Le tragique s'en va, les souvenirs du moyen âge sont à mille

lieues; il ne reste que la gaieté malicieuse, gauloise et bourgeoise,

d'un frondeur et d'un gourmet. Ici les disparates abondent, et Dryden

en est si peu choqué qu'il les importe ailleurs, dans ses poëmes

théologiques, par exemple, représentant l'Église catholique par une

biche et les hérésies par diverses bêtes, qui disputent entre elles

aussi longuement et aussi savamment que des gradués d'Oxford[248]. Je

ne l'aime pas davantage dans ses _épîtres_; ordinairement elles ne

consistent qu'en flatteries, presque toujours crues, souvent

mythologiques, parsemées de sentences un peu banales. «J'ai étudié

Horace, dit-il[249], et je pense que le style de ses épîtres n'est pas

mal imité ici[250].» N'en croyez rien. Les lettres d'Horace, quoique

en vers, sont de vraies lettres, agiles, de mouvement inégal, toujours

improvisées, naturelles. Rien de plus éloigné de Dryden que cet esprit

original et mondain, philosophe et polisson[251], le plus délicat et

le plus nerveux des épicuriens, parent (à dix-huit cents ans de

distance) d'Alfred de Musset et de Voltaire. Il faut, comme Horace,

être penseur et homme du monde pour écrire de la morale agréable, et

Dryden, non plus que ses contemporains, n'est homme du monde ou

penseur.

Mais d'autres traits non moins anglais le soutiennent. Tout d'un coup,

au milieu des bâillements qu'excitaient ces épîtres, les yeux

s'arrêtent. L'accent vrai, les idées neuves ont paru; Dryden, écrivant

à son cousin, gentilhomme de campagne[252], a rencontré une matière

anglaise et originale. Il peint la vie d'un _squire_ rural qui est

l'arbitre de ses voisins, qui évite les procès et les médecins de la

ville, qui se maintient en santé par la chasse et l'exercice. Il cause

avec lui des affaires publiques. Il montre le bon député «servant à la

fois le roi et le peuple, conservant à l'un sa prérogative, à l'autre

son privilége,» placé comme une digue entre les deux fleuves, cédant

davantage au roi en temps de guerre et davantage au peuple en temps de

paix, «empêchant l'un et l'autre de déborder et de tarir[253].» Cette

grave conversation indique un esprit politique nourri par le spectacle

des affaires, ayant, en matière de débats publics et pratiques, la

supériorité que les Français ont dans les dissertations spéculatives

et les entretiens de société. Pareillement, au milieu des sécheresses

de sa polémique éclatent des magnificences subites, un jet de poésie,

une prière sortie du plus profond du coeur; la source anglaise de

passion concentrée s'est tout d'un coup rouverte avec une largeur et

un élan qu'on ne rencontre point ailleurs:

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5) · 第 15 / 28 段