et Cléopatre_. «Toutes mes autres pièces, disait-il, je les ai faites
pour la foule; celle-ci, je l'ai faite pour moi-même.» Et, en effet, il
l'avait composée savamment d'après l'histoire et la logique. Ce qui est
mieux encore, il l'avait écrite virilement. «La charpente de la pièce,
disait-il dans sa préface, est suffisamment régulière, et les unités de
temps, de lieu et d'action, plus exactement observées que peut-être le
théâtre anglais ne le requiert. Particulièrement, l'action est si bien
une qu'elle est la seule de son espèce sans épisode ni intrigue
subsidiaire, chaque scène conduisant à l'effet principal et chaque acte
se terminant par un grand changement de situation.» Il a fait davantage;
il a quitté l'attirail français, il est rentré dans la tradition
nationale: «Dans mon style, j'ai essayé, de parti pris, d'imiter le
divin Shakspeare, et pour le faire plus librement, je me suis débarrassé
de la rime. J'ose dire qu'en l'imitant je me suis surpassé moi-même dans
cette pièce, et qu'entre autres je préfère la scène entre Antoine et
Ventidius, au premier acte, à tout ce que j'ai écrit dans ce genre.» Il
avait raison; si sa Cléopatre est manquée, si cette défaillance de la
conception détourne l'intérêt et gâte l'ensemble, si la rhétorique
nouvelle et l'emphase ancienne viennent parfois suspendre l'émotion et
détruire la vraisemblance, en somme pourtant le drame se tient debout,
et qui plus est, il marche. Le poëte est expert; il a bien calculé, il
sait _faire une scène_, montrer le duel intérieur par lequel deux
passions se disputent le coeur de l'homme. On sent chez lui les
vicissitudes tragiques de la lutte, le progrès d'un sentiment, la
défaite des résistances, l'afflux lent du désir ou de la colère,
jusqu'au moment où la volonté redressée ou séduite se précipite
soudainement d'un seul côté. Il y a des mots naturels: le poëte écrit et
pense trop sainement pour ne pas les trouver quand il en a besoin. Il y
a des caractères virils: lui-même est un homme, et, sous ses
complaisances de courtisan, sous ses affectations de poëte à la mode, il
a gardé le naturel énergique et âpre. Sauf une scène d'injures, son
Octavie est une matrone romaine, et quand, jusque dans Alexandrie,
jusque chez Cléopatre, elle vient chercher Antoine, elle le fait avec
une simplicité et une noblesse qu'on ne surpassera pas. «La soeur de
César!» lui dit Antoine en l'abordant.--«Ce mot-là est dur. Si je
n'avais été que la soeur de César,--je serais restée dans le camp de
César.--Mais votre Octavie, votre femme tant maltraitée,--quoique bannie
de votre lit et chassée de votre maison,--quoique soeur de César, est
encore à vous.--Il est vrai, j'ai une âme qui dédaigne votre
froideur,--qui me pousse à ne point chercher ce que vous devriez
offrir.--Mais la vertu d'une épouse surmonte cet orgueil.--Je viens pour
vous réclamer comme mon bien, pour vous montrer--ma fidélité d'abord,
pour demander, pour implorer votre tendresse.--Votre main, mon seigneur;
elle est à moi, et je la demande.» Et quand Antoine, humilié, se révolte
contre la grâce qui lui vient d'Octave et lui dit que sans doute elle a
demandé pardon pour lui pauvrement et bassement: «Pauvrement et
bassement! Je n'aurais pas pu faire une pareille demande,--ni mon frère
l'accorder....--Ma triste fortune, je le vois, me soumet toujours à vos
désobligeantes méprises.--Mais les conditions que je vous apporte sont
telles--que vous n'aurez pas à rougir de les accepter. J'aime votre
honneur--parce qu'il est le mien. On ne dira jamais--que le mari
d'Octavie fut l'esclave d'un autre homme.--Seigneur, vous êtes libre;
libre même de l'épouse que vous avez en aversion.--Car, quoique mon
frère veuille acheter pour moi votre tendresse,--et me fasse la
condition et le ciment de votre paix,--j'ai une âme comme la vôtre: je
ne puis recevoir--votre amour comme une aumône, ni implorer ce que je
mérite.--Je dirai à mon frère que nous sommes réconciliés.--Il retirera
ses troupes, et vous vous mettrez en marche--pour gouverner l'Orient.
Vous me pourrez laisser à Athènes;--n'importe où; je ne me plaindrai
jamais.--Je ne garderai que le stérile nom d'épouse--et vous serez
quitte de tout autre ennui[195].» Cela est grand; cette femme a un coeur
fier, et aussi un coeur d'épouse; elle sait donner et elle sait
souffrir; ce qui est mieux, elle sait se sacrifier sans emphase et d'un
ton calme; ce n'est point une âme vulgaire qui a conçu une pareille âme.
Et le vieux général Ventidius qui, avec elle et avant elle, vient pour
retirer Antoine de son illusion et de son esclavage, est digne de parler
pour l'honneur, comme elle a parlé pour le devoir. Sans doute c'est un
plébéien, un soldat rude et railleur, qui a la franchise et les
plaisanteries de son métier, maladroit parfois, qu'un habile eunuque de
sérail pourra duper, «héros au crâne épais,» et qui, par simplicité
d'âme, par grossièreté d'éducation, ramènera Antoine sans s'en douter
dans le rets qui semblait brisé. En attendant, il triomphe avec un gros
rire: «Voilà des nouvelles pour vous, cours, mon officieux eunuque. Ne
manque pas d'arriver le premier; presse-toi. Vite, mon cher eunuque,
vite. En avant, mon cher demi-homme.» Et, tombant dans un piége, il dit
à Antoine qu'il a vu Cléopatre infidèle avec Dolabella:--«Ma
Cléopatre?--Votre Cléopatre. La Cléopatre de Dolabella. La Cléopatre de
tout le monde.--Tu mens.--Je ne mens pas, mon seigneur. Cela est-il si
étrange? Est-ce qu'une maîtresse quittée ne se pourvoit pas? Vous savez
bien qu'elle n'est pas accoutumée aux nuits solitaires[196].» Voilà
justement le bon moyen de rendre Antoine jaloux, et le ramener furieux à
Cléopatre. Mais quel brave coeur, et comment on entend, lorsqu'il est
seul avec Antoine, le mâle accent, la profonde voix qui a tonné dans les
batailles! Il aime son général en bon et honnête dogue, et ne demande
pas mieux que de mourir, pourvu que ce soit aux pieds de son maître. Il
gronde sourdement, en le voyant abattu, tourne autour de lui et d'un
coup il pleure: «Regarde, empereur, voilà une rosée qui n'est pas
ordinaire.--Je n'ai pas pleuré depuis quarante ans,--mais à présent la
faiblesse de ma mère me revient aux yeux.»--«Par le ciel, dit Antoine,
il pleure le bon vieil homme, il pleure--et les grosses gouttes rondes
courent les unes après les autres sur les sillons de ses joues[197].»
Et là-dessus Antoine, lui-même, pleure. On pense, en écoutant ces
sanglots terribles, aux vétérans de Tacite, qui, au sortir des marais de
la Germanie, la poitrine cicatrisée, la tête blanchie, les membres
roidis par le service, baisaient les mains de Drusus, et lui mettaient
les doigts dans leurs gencives, pour lui faire sentir leurs dents usées,
tombées, incapables de mâcher le mauvais pain qu'on leur jetait.
«Debout, debout,--vous usez vos heures endormies--dans une indolence
désespérée que vous appelez faussement philosophie.--Douze légions vous
attendent et ont hâte de vous nommer leur chef.--À force de pénibles
marches, en dépit de la chaleur et de la faim,--je les ai conduites
patientes--depuis la frontière des Parthes jusqu'au Nil.--Cela vous fera
bien de voir leurs faces brûlées du soleil,--leurs joues cicatrisées,
leurs mains entamées; il y a de la vertu en eux.--Ils vendront ces
membres plus cher--que ces jolis soldats pomponnés là-bas ne voudront
les acheter[198].»--Et quand tout est perdu, quand les Égyptiens ont
trahi, et qu'il ne s'agit plus que de bien finir: «Il reste
encore--trois légions dans la ville. Le dernier assaut--a coupé le
reste. Si votre dessein est de mourir,--et à présent je le souhaite,--en
voilà assez,--pour faire autour de nous un tas d'ennemis morts,--un
bûcher honorable pour nos funérailles.--Choisissez votre mort.--J'ai vu
la mort sous tant de formes--que peu m'importe laquelle.--Ma vie à mon
âge est un tel haillon, à peine si elle vaut qu'on la donne.--J'aurais
souhaité pourtant que nous eussions jeté la nôtre de meilleure
grâce,--comme deux lions pris aux rets, avançant la griffe et blessant
les chasseurs.»--Antoine le supplie de partir, il refuse; Antoine veut
mourir de sa main.--«Non, par le ciel, je ne le veux pas; et ce n'est
pas pour vous survivre.»--«Tue-moi d'abord, tu mourras après; sers ton
ami, avant toi-même.»--«Alors, donnez-moi la main. Nous nous
retrouverons bientôt.» Il embrasse Antoine, tire l'épée, puis s'arrête:
«Je ne voudrais pas faire une affaire d'une bagatelle. Pourtant, je ne
peux pas vous regarder et vous tuer; je vous prie, tournez votre
face.--Soit, et frappe bien, à fond.--À fond, aussi loin que mon épée
entrera[199].» Et du coup, lui-même il se tue.--Ce sont là les moeurs
tragiques et stoïques de la monarchie militaire, les grandes
prodigalités de meurtres et de sacrifices avec lesquelles les hommes de
ce monde bouleversé et brisé tuaient et finissaient.--Cet Antoine, pour
qui on a tant fait, lui aussi, il a mérité qu'on l'aime; il a été l'un
des vaillants sous César, le premier soldat d'avant-garde; la bonté, la
générosité palpitent en lui jusqu'au bout; s'il est faible contre une
femme, il est fort contre les hommes; il a les muscles, la poitrine, la
colère et les bouillonnements d'un combattant; c'est cette chaleur de
sang, c'est ce sentiment trop vif de l'honneur qui cause sa perte; il ne
sait pas se pardonner sa faute; il n'a pas cette hauteur de génie qui,
planant au-dessus des maximes ordinaires, affranchit l'homme des
hésitations, des découragements et des remords; il n'est que soldat, il
ne peut oublier qu'il a failli à la consigne: «Mon empereur!» lui dit
Ventidius.--«Ton empereur! Non, c'est là un nom de victoire! Le soldat
victorieux, rouge de blessures qu'il ne sent pas, salue de ce nom son
général. Actium, Actium, oh!»--«Vous y pensez trop.»--«Ici, ici, le
poids est ici, bloc de plomb pendant le jour; et la nuit, pendant mes
courts assoupissements fiévreux, c'est la sorcière qui chevauche mes
rêves.»--Enfin, voici de nouveau des armes et des hommes, et une aurore
d'espérance. «Combattrons-nous?» dit Ventidius.--«Je te le garantis, mon
vieux brave. Tu me verras encore une fois sous ma cuirasse, à la tête de
ces vieilles troupes qui ont battu les Parthes, crier: en avant,
suivez-moi[200].» Il se croit à la bataille, et déjà sa fougue
l'emporte. Ce n'est pas un tel homme qui gouvernera les hommes; on ne
maîtrise la fortune qu'après s'être maîtrisé soi-même; celui-ci n'est
fait que pour se contredire et se détruire, et pour tourner tour à tour
sous l'effort de toutes les passions. Sitôt qu'il croit Cléopatre
fidèle, l'honneur, la réputation, l'empire, tout disparaît. «Qu'est-ce
que cela, Ventidius? Voilà qui contre-pèse tout le reste.--Eh! nous
avons fait plus que vaincre César, à présent.--Non-seulement ma reine
est innocente, mais elle m'aime.--M'en aller, où? la quitter! quitter
tout ce qu'il y a de parfait!--Donnez, grands Dieux! donnez à votre
petit garçon, à votre César,--ce monde, un hochet pour jouer avec,--ce
colifichet d'empire. Il est content à bon marché.--Moi, je ne veux pas
moins que Cléopatre[NM]!» L'abattement viendra après l'excès; ces sortes
d'âmes ne sont trempées que contre la crainte; leur courage n'est que
celui du taureau et du lion; il a besoin, pour demeurer entier, du
mouvement corporel, du danger visible; c'est le tempérament qui les
soutient; devant les grandes douleurs morales, ils s'affaissent.
Lorsqu'il se croit trahi, il s'abandonne et ne sait plus que mourir.
«Que César arpente seul ce monde; je suis las de mon rôle.--Ma torche
est finie, et le monde est devant moi--comme un noir désert à l'approche
de la nuit.--Je veux me coucher, ne pas vaguer davantage[201].» De
pareils vers font penser aux lugubres rêves d'Othello, de Macbeth,
d'Hamlet lui-même; par-dessus le monceau des tirades ronflantes et des
personnages en carton peint, il semble que le poëte soit allé toucher
l'ancien drame, pour en rapporter le frémissement.
À côté de lui, un autre aussi l'a senti, un jeune homme, un pauvre
aventurier, qui tour à tour étudiant, acteur, officier, toujours
désordonné et toujours pauvre, vécut follement et tristement dans les
excès et la misère, à la façon des vieux tragiques, avec leur
inspiration, avec leurs fougues, et qui mourut à trente-quatre ans,
selon les uns d'une fièvre causée par la fatigue, selon les autres
d'un jeûne prolongé au bout duquel il avala trop vite un morceau de
pain donné par charité. À travers l'enveloppe pompeuse de la
rhétorique nouvelle, Thomas Otway a retrouvé parfois les passions de
l'autre siècle. On sent que son temps lui nuit, qu'il émousse lui-même
l'âpreté et la vérité de son émotion, que le mot propre et hardi ne
lui arrive plus, que tout autour de lui le style oratoire, les phrases
d'auteur, la déclamation classique, les antithèses bien faites
viennent bourdonner, étouffer son accent sous leur ronflement tendu et
monotone. Il ne lui a manqué que de naître cent ans plus tôt. On
retrouve dans son _Orpheline_, dans sa _Venise sauvée_, les noires
imaginations de Webster, de Ford et de Shakspeare, leur conception
lugubre de la vie, leurs atrocités, leurs meurtres, leurs peintures
des passions irrésistibles qui s'entre-choquent aveuglément comme un
troupeau de bêtes sauvages, et bouleversent le champ de bataille de
leurs hurlements et de leur tumulte, pour ne laisser après elles que
des dévastations et des tas de morts. Comme Shakspeare, ce qu'il étale
sur la scène ce sont les entraînements et les fureurs humaines, un
frère qui viole la femme de son frère, un mari qui se parjure pour sa
femme, Polydore, Chamont, Jaffier, des âmes violentes et faibles que
l'occasion transporte, que la tentation renverse, chez qui le
transport ou le crime, comme un venin versé dans une veine, monte par
degrés, empoisonne tout l'homme, gagne par contagion ceux qu'il
touche, et les tord et les abat ensemble dans le délire des
convulsions. Comme Shakspeare, il a trouvé de ces mots poignants, et
vivants[202], qui montrent le fond de l'homme, l'étrange craquement de
la machine qui se démonte, le roidissement de la volonté qui se tend
jusqu'à se briser[203], la simplicité des vrais sacrifices, les
humilités de la passion exaspérée et mendiante qui implore jusqu'au
bout contre toute espérance sa pâture et son assouvissement[204].
Comme Shakspeare, il a conçu de vraies âmes féminines[205], une
Monimia, surtout une Belvidera qui, semblable à Imogène, s'est donnée
tout entière et perdue comme en un abîme dans l'adoration de celui
qu'elle a choisi, qui ne sait qu'aimer, obéir, pleurer, souffrir, et
qui meurt comme une fleur séparée de sa tige, sitôt qu'on arrache ses
bras du col autour duquel elle les avait noués. Comme Shakspeare
enfin, il a retrouvé au moins une fois la grande bouffonnerie amère,
le sentiment cru de la bassesse humaine, et il a planté au milieu de
sa tragédie la plus douloureuse, un grotesque immonde, un vieux
sénateur qui se délasse de sa gravité officielle en faisant le soir
chez sa courtisane le farceur et le valet. Comme cela est amer! comme
il a vu vrai en montrant l'homme empressé de quitter son costume et sa
parade! comme l'homme est prompt à s'avilir quand, échappé à son rôle,
il revient à lui-même! comme le singe et le chien reparaissent en
lui[206]! Le sénateur Antonio arrive chez cette Aquilina, qui
l'insulte; cela l'amuse; les gros mots reposent, au sortir des
respects; il fait la petite voix, il manie son fausset, comme un
pitre. «Nacki, Nacki, Nacki; je suis venu, petite Nacki; onze heures
passées; une bonne heure; assez tard en conscience pour se mettre au
lit, Nacki. Nacki ai-je dit? Oui, Nacki, Aquilina, Lina, Quilina,
Aquilina, Naquilina, Acki, Nacki, Nacki, la reine Nacki, allons, viens
au lit, petite gueuse, petite guenon, petite chatte, proooo pritt.....
Je suis sénateur!»--«Bouffon, vous voulez dire.»--«Possible, mon cher
coeur; cela ne gâte pas le sénateur. Allons, Nacki, Nacki, il faut
jouer au cheval fondu, Nacki.» Et il gamine; elle le chasse, elle
l'appelle idiot, brute, elle lui dit qu'il n'y a rien de bon en lui
que son argent; il en rit, il chante: «Ah, vous ne voulez pas vous
asseoir? Eh bien, tenez, je suis un taureau, un taureau de Bazan, le
taureau des taureaux, tous les taureaux que vous voudrez. Je me dresse
comme ceci, je me penche le front comme ceci, je fais broum, broum, je
fais broum, broum. Ah, vous ne voulez pas vous asseoir?» Et il mugit
comme un boeuf, il la poursuit dans la chambre. Enfin ils s'asseyent.
«Maintenant me revoici sénateur, et ton amant; ma petite Nacki, Nacki.
Ah, crapaud, crapaud, crapaud; crache à ma figure un peu, Nacki;
crache à ma figure, je t'en prie, un tout petit peu, un si petit peu
que rien; crachez, crachez, crachez, crachez donc quand on vous
l'ordonne, je t'en prie, crache; tout de suite, tout de suite, crache;
pourquoi ne veux-tu pas cracher? Alors je serai un chien.--Un chien,
Monseigneur!--Oui, un chien, et je te donnerai cette autre bourse pour
me laisser être un chien, et me traiter comme un chien un petit
instant.» Là-dessus il se met sous la table et aboie. «Ah, vous
mordez, eh bien! vous aurez des coups de pied.»--«Va; de tout mon
coeur. Des coups de pied, des coups de pied, maintenant que je suis
sous la table. Encore des coups de pied. Plus fort. Encore plus fort.
Ouah, ouah, rro, rro. Par Dieu, je vais happer tes mollets, oah, rro,
rroo, wouaou. Diable! elle tape dur[207].»--En effet; et par-dessus le
marché, elle prend un fouet, le sangle, et le met à la porte. Il
reviendra, comptez-y; la soirée a été bonne pour lui; il se frotte
l'échine, mais il s'est amusé. En somme ce n'est qu'un arlequin
dépaysé, auquel le hasard a jeté une simarre de soie brodée, et qui
lâche à tant par heure des pantalonnades politiques. Il est mieux dans
sa nature et plus à son aise quand il fait le polichinelle que quand
il singe l'homme d'État.
Ce ne sont là que des éclairs; pour le reste, Otway est de son temps,
terne et de couleur forcée, enfoncé comme les autres dans la lourde
atmosphère voilée et grisâtre, demi-française et demi-anglaise, où les
lustres éclatants importés de France s'éteignaient offusqués par le
brouillard insulaire. Il est de son temps; il écrit comme les autres
des comédies fangeuses, _le Soldat de fortune_, _l'Athée_, _l'Amitié à
la mode_. Il peint des cavaliers brutalement vicieux, coquins par
principes, aussi durs et aussi corrompus que ceux de Wycherley: un
Beaugard, qui étale et pratique les maximes de Hobbes; le père, vieux
drôle pourri, qui fait sonner sa morale, et que son fils renvoie
froidement au chenil avec un sac d'écus; un sir Jolly Jumble, espèce
de Falstaff ignoble, entremetteur de profession, que les prostituées
appellent «petit papa,» qui ne peut dîner à côté d'une femme sans «lui
dire des ordures, et tracer avec son doigt des figures obscènes sur la
table;» un sir Davy Dunce, animal, dégoûtant, «dont l'haleine est pire
que de l'assa foetida, qui déclare le linge propre malsain, mange
continuellement de l'ail, et chique du tabac[208];» un Polydore qui,
amoureux de la pupille de son père, tâche de la violer à la première
scène, envie les brutes qui peuvent se satisfaire, puis s'en aller, et
fait le propos de les imiter à l'occasion prochaine[209]. Il n'y a pas
jusqu'à ses héroïnes qu'il ne salisse[210]. Véritablement ce monde
fait mal au coeur. Ils croient couvrir toutes ces crudités sous de
bonnes métaphores correctes, sous des périodes poétiques nettement
terminées, sous un appareil de phrases harmonieuses et d'expressions
nobles. Ils s'imaginent égaler Racine parce qu'ils contrefont le style
de Racine. Ils ne savent pas que dans ce style l'élégance visible
cache une justesse admirable, que s'il est un chef-d'oeuvre d'art, il
est aussi une peinture des moeurs, que les plus délicats et les plus
accomplis entre les gens du monde ont pu seuls le parler et
l'entendre, qu'il peint une civilisation comme celui de Shakspeare,
que chacun de ces vers, qui semblent compassés, a son inflexion et sa
finesse, que toutes les passions et toutes les nuances des passions
s'y expriment, non pas à la vérité sauvages et entières comme dans
Shakspeare, mais atténuées et affinées par la vie de cour, que c'est
là un spectacle aussi unique que l'autre, que la nature parfaitement
polie est aussi complexe et aussi difficile à comprendre que la nature
parfaitement intacte, que, pour eux, ils restent autant au-dessous de
l'une qu'au-dessous de l'autre, et qu'en somme, leurs personnages
ressemblent à ceux de Racine comme le suisse de M. de Beauvilliers, ou
la cuisinière de Mme de Sévigné, ressemblent à Mme de Sévigné et à M.
de Beauvilliers[211].
[Note 195:
ANTONY.
Cæsar's sister.
OCTAVIA.
That's unkind.
Had I been nothing more than Cæsar's sister,
Know, I had still remain'd in Cæsar's camp.
But your Octavia, your much injured wife,
Though banish'd from your bed, driv'n from your house,
In spite of Cæsar's sister, still is yours.
'Tis true, I have a heart disdains your coolness,
And prompts me not to seek what you should offer;
But a wife's virtue still surmounts that pride.
I come to claim you as my own; to show
My duty first, to ask, nay, to beg your kindness;
Your hand, my Lord; 'tis mine, and I will have it.
ANTONY.
I fear, Octavia, you have begg'd my life....
Poorly and basely begg'd it of your brother.
OCTAVIA.
Poorly and basely I could never beg,
Nor could my brother grant....
My hard fortune
Subjects me still to your unkind mistakes.
But the conditions I have brought are such,
You need not blush to take. I love your honour
Because 'tis mine. It never shall be said,
Octavia's husband was her brother's slave.
Sir, you are free; free e'en from her you loath;
For tho' my brother bargains for your love,
Makes me the price and cement of your peace,
I have a soul like yours; I cannot take
Your love as alms, nor beg what I deserve.
I'll tell my brother we are reconcil'd.
He shall draw back his troops, and you shall march
To rule the East. I may be dropt at Athens;
No matter where, I never will complain,
But only keep the barren name of wife,
And rid you of the trouble.]
[Note 196:
There's news for you; run, my officious Eunuch.
Be sure to be the first. Haste forward,
Haste, my dear Eunuch, haste.
On, sweet Eunuch, my dear half-man, proceed....
ANTONY.
My Cleopatra?
VENTIDIUS.
Your Cleopatra.
Dolabella's Cleopatra.
Every man's Cleopatra.
ANTONY.
Thou ly'st.
VENTIDIUS.
I do not lye, my lord.
Is this so strange? Should mistresses be left,
And not provide against a time of change?
You know she's not much us'd to lonely nights.]
[Note 197:
VENTIDIUS.
Look, emperor, this is no common dew;
I have not wept this forty years; but now
My mother comes afresh unto my eyes;
I cannot help her softness.
ANTONY.
By heav'n, he weeps! poor old man, he weeps!
The big round drops course one another down
The furrows of his cheeks. Stop 'em, Ventidius,
Or I shall blush to death; they set my shame,
That caus'd 'em, full before me.
VENTIDIUS.
I'll do my best.
ANTONY.
Sure there's contagion in the tears of friends;
See, I have caught it too. Believe me, 'tis not
For my own griefs, but thine.... Nay, father....]
[Note 198:
No; 'tis you dream; you sleep away your hours
In desperate sloth, miscall'd philosophy.
Up, up, for honour's sake; twelve legions wait you,
And long to call you chief. By painful journeys
I led 'em patient both of heat and hunger,
Down from the Parthian marches to the Nile.
'Twill do you good to see their sun-burnt faces,
Their scarr'd cheeks, and chopt hands; there's virtue in 'em:
They'll sell those mangled limbs at dearer rates
Than yon trim bands can buy.]
[Note 199:
VENTIDIUS.
There yet remain
Three legions in the town. The last assault
Lopt off the rest. If death be your design,
As I must wish it now, these are sufficient
To make a heap about us of dead foes,
An honest pile for burial.
Chuse your death.
For I have seen him in such various shapes,
I care not which I take.
I'm only troubled.
The life I bear is worn to such a rag,
'Tis scarce worth giving. I could wish indeed,
We threw it from us with a better grace,
That, like two lions taken in toils,
We might at least thrust out our paws, and wound
The hunters that inclose us....
ANTONY.
Do not deny me twice.
VENTIDIUS.
By heav'n, I will not.
Let it not be t' out-live you.
ANTONY.
Kill me first,
And then die thou. For 'tis but just thou serve
Thy friend before thyself.
VENTIDIUS.
Give me your hand.
We soon shall meet again. Now farewell, emperor.
.... I will not make a bus'ness of a trifle,
And yet I cannot look on you and kill you.
Pray, turn your face.
ANTONY.
I do. Strike home be sure.
VENTIDIUS.
Home, as my sword will reach.]
[Note 200:
VENTIDIUS.
Emperor!
ANTONY.
Emperor! Why that's the style of victory.
The conqu'ring soldier, red with unfelt wounds,
Salutes his general so: but never more
Shall that sound reach my ears.
VENTIDIUS.
I warrant you.
ANTONY.
Actium, Actium! Oh....
VENTIDIUS.
It sits too near you.
ANTONY.
Here, here it lies; a lump of lead by day;
And in my short, distracted nightly slumbers,
The hag that rides my dreams....
VENTIDIUS.
That's my royal master.
And shall we fight?
ANTONY.
I warrant thee, old soldier;
Thou shalt behold me once again in iron,
And, at the head of our old troops, that beat
The Parthians, cry aloud, «Come, follow me.»
VENTIDIUS.
And what's this toy
In balance with your fortune, honour, fame?
ANTONY.
What is 't, Ventidius? It out-weighs 'em all.
Why, we have more than conquer'd Cæsar now.
My queen's not only innocent, but loves me....
Down on thy knees, blasphemer as thou art
And ask forgiveness of wrong'd Innocence!
VENTIDIUS.
I'll rather die than take it. Will you go?
ANTONY.
Go! Whither? Go from all that's excellent
Give, you gods,
Give to your boy, your Cæsar,
This rattle of a globe to play withal,
This gu-gau world; and put him cheaply off.
I'll not be pleas'd with less than Cleopatra.]
[Note 201:
Let Cæsar walk
Alone upon it. I am weary of my part.
My torch is out, and the world stands before me
Like a black desert. At the approach of night
I'll lay me down and stray no farther on.]
[Note 202:
How my head swims! 'Tis very dark. Good night.
(Mort de Monimia.)]
[Note 203: Voir la mort de Pierre et de Jaffier. Pierre, une fois
poignardé, éclate de rire.]
[Note 204:
JAFFIER.
Oh, that my arms were riveted
Thus round thee ever! But my friends, my oath!
This, and as more.
(_Kisses her._)
BELVIDERA.
Another, sure another
For that poor little one, you've ta'en such care of;
I'll give it him truly.
Il y a de la jalousie dans ce dernier mot.]
[Note 205:
Oh, thou art tender all,
Gentle and kind, as sympathizing nature,
Dove-like, soft and kind....
I'll ever live your most obedient wife,
Nor ever any privilege pretend
Beyond your will.
_Orphan_, p. 69.]
[Note 206: La petite Laclos disait à je ne sais plus quel duc en lui
prenant son grand cordon: «Mets-toi à genoux là-dessus, vieille
ducaille!» Et le duc se mettait à genoux.]
[Note 207:
ANTONIO.
Nacky, Nacky, Nacky,--how dost do, Nacky? Hurry, durry. I am come,
little Nacky. Past eleven o'clock, a late hour; time in all conscience
to go to bed, Nacky.--Nacky did I say? Ay, Nacky, Aquilina, lina,
lina, quilina; Aquilina, Naquilina, Acky, Nacky, queen Nacky.--Come,
let's to bed.--You Fubbs, you Pugg you--You little puss.--Purree
tuzzy--I am a Senator.
AQUILINA.
You are a fool, I am sure.
ANTONIO.
May be so too, sweet-heart. Never the worse Senator for all that.
Come, Nacky, Nacky; let's have a game at romp, Nacky! ....You won't
sit down? Then look you now; suppose me a bull, a Basan bull, the bull
of bulls, or any bull. Thus up I get, and with my brows thus bent--I
broo; I say I broo, I broo, I broo. You won't sit down, will you--I
broo.... Now, I'll be a Senator again, and thy lover, little Nicky,
Nacky. Ah, Toad, Toad, Toad, Toad, spit in my face a little, Nacky;
spit in my face, pry'thee, spit in my face never so little; spit but a
little bit,--spit, spit, spit, spit when you are bid, I say. Do
pry'thee, spit.--Now, now spit. What, you won't spit, will you? Then
I'll be a dog.
AQUILINA.
A dog, my lord!
ANTONIO.