Et cependant dès l'abord, il se donna au drame; il en fit vingt-sept,

et signa un traité avec les acteurs du Théâtre du Roi pour leur en

fournir trois par an. Le théâtre, interdit sous la république, venait

de se rouvrir avec une magnificence et un succès extraordinaires. Les

décorations enrichies et devenues mobiles, les rôles de femmes joués

non plus par de jeunes garçons, mais par des femmes, l'éclairage

splendide et nouveau des bougies, les machines, la popularité récente

des acteurs qui devenaient les héros de la mode, l'importance

scandaleuse des actrices, qui devenaient les maîtresses des grands

seigneurs et du roi, l'exemple de la cour et l'imitation de la France

attiraient les spectateurs en foule. La soif du plaisir, longtemps

comprimée, débordait. On se dédommageait de la longue abstinence

imposée par les puritains fanatiques; les yeux et les oreilles,

dégoûtés des visages moroses, de la prononciation nasale, des

éjaculations officielles sur le péché et la damnation, se rassasiaient

de la douceur des chants, du chatoiement des étoffes, de la séduction

des danses voluptueuses. On voulait jouir, et jouir d'une façon

nouvelle; car un nouveau monde, celui des courtisans et des oisifs,

s'était formé. L'abolition des tenures féodales, l'augmentation énorme

du commerce et de la richesse, l'affluence des propriétaires, qui

mettaient des fermiers à leur place et venaient à Londres pour goûter

les plaisirs de la ville et chercher les faveurs du roi, avaient

installé au sommet de la société, ici comme en France, la classe,

l'autorité, les moeurs et les goûts des gens du monde, hommes de

salons et de loisir, amateurs de plaisir, de conversation, d'esprit et

de savoir-vivre, occupés de la pièce en vogue moins pour se divertir

que pour la juger. Ainsi se bâtit le théâtre de Dryden; le poëte,

avide de gloire et pressé d'argent, y trouvait l'argent avec la

gloire, et innovait à demi, à grand renfort de théories et de

préfaces, s'écartant de l'ancien drame anglais, s'approchant de la

nouvelle tragédie française, essayant un compromis entre l'éloquence

classique et la vérité romantique, s'accommodant tant bien que mal au

nouveau public qui le payait et l'acclamait.

«La langue, la conversation et l'esprit[162], dit-il, se sont

perfectionnés depuis le siècle dernier,» ce qui a fait découvrir dans

les anciens poëtes beaucoup de fautes, et a introduit un genre de

drame nouveau. «Qu'un homme sachant l'anglais lise attentivement les

oeuvres de Shakspeare et de Fletcher, j'ose affirmer qu'il trouvera à

chaque page, soit quelque solécisme de langue, soit quelque manque de

sens notable. La plupart de leurs fables sont composées avec une

histoire ridicule et incohérente. Beaucoup de pièces de Shakspeare

sont fondées sur des impossibilités, ou du moins si bassement écrites,

que la partie comique n'excite point notre rire, ni la partie sérieuse

notre intérêt. Je montrerais aisément que notre Fletcher si admiré

n'entendait ni l'art de bien nouer une intrigue, ni ce qu'on appelle

les bienséances du théâtre. Par exemple, son Philaster blesse sa

maîtresse sur le théâtre; son _Berger_ commet deux fois la même

brutalité[163].» Nulle part il ne garde aux rois la dignité royale.

D'ailleurs l'action est chez eux toute barbare. Ils mettent des

batailles sur le théâtre: ils transportent en un instant la scène à

vingt ans ou à cinq cents lieues de distance, et vingt fois de suite

en un acte; ils entassent ensemble trois ou quatre actions

différentes, surtout dans les drames historiques. Mais c'est par le

style qu'ils pêchent le plus. «Dans Shakspeare, beaucoup de mots et

encore plus de phrases sont à peine intelligibles, et de celles que

nous entendons, quelques-unes sont contre la grammaire, d'autres

grossières, et tout son style est tellement surchargé d'expressions

figurées qu'il est aussi affecté qu'obscur[164].» Ben Jonson lui-même

a souvent de mauvaises constructions, des redondances, des

barbarismes. «L'art de bien placer les mots pour la douceur de la

prononciation a été inconnu jusqu'au moment où M. Waller

l'introduisit[165].» Enfin tous descendent jusqu'aux calembours, aux

expressions populacières et basses. «C'est que, outre le manque de

savoir et d'éducation, ils n'avaient pas le bonheur d'entendre la

bonne conversation. Il y avait dans leur siècle moins de galanterie

que dans le nôtre. Les gentilshommes aujourd'hui veulent qu'on les

divertisse en leur montrant leurs propres ridicules. Ils veulent bien

accorder que votre compère Jean et votre compère Jacques parlent selon

leur état; mais ils ne s'amusent point de leurs pots à bière et de

leurs guenilles[166].» C'est pour eux maintenant qu'on doit écrire, et

surtout pour les plus instruits[167]; car ce n'est pas assez d'avoir

de l'esprit ou d'aimer la tragédie pour être bon juge: il faut encore

posséder une solide science et une haute raison, connaître Aristote,

Horace, Longin, et prononcer d'après leurs règles. Ces règles, fondées

sur l'observation et la logique, ordonnent qu'il n'y ait qu'une

action, que cette action ait un commencement, un milieu et une fin,

que ses parties dérivent naturellement l'une de l'autre, qu'elle

excite la terreur et la pitié de manière à nous instruire et à nous

améliorer, que les caractères soient distincts, suivis, conformes à

la tradition ou au dessein du poëte[168].--Telle sera, dit Dryden, la

nouvelle tragédie, fort voisine, ce semble, de la tragédie française,

d'autant plus qu'il cite ici Bossu et Rapin comme s'il les prenait

pour précepteurs.

Elle en diffère néanmoins, et Dryden[169] énumère tout ce qu'un

parterre anglais peut blâmer chez nous.--Les Français, dit-il, n'ont

point de caractères vraiment comiques: à peine si Corneille en a mis

un dans son _Menteur_; tous leurs personnages se ressemblent, ce sont

des êtres effacés, sans originalité distinctive. _Le Menteur_, quoique

bien traduit et bien joué, a paru plat aux Anglais et fort au-dessous

des caractères de Fletcher et de Ben Jonson. Pareillement leurs

intrigues sont trop maigres, trop réduites à une action unique et

privées de l'accompagnement des petites actions secondaires.

D'ailleurs ils parlent au lieu d'agir. «_Cinna_, _Pompée_ ne sont

point des tragédies, mais de longs discours sur la raison d'État, et

_Polyeucte_, en matière de religion, est aussi solennel qu'un long

point d'orgue dans un motet. Quand le cardinal Richelieu réforma le

théâtre français, on y introduisit ces harangues pour l'accommoder à

la gravité d'un prélat.... Je ne nie pas que cela ne puisse convenir à

l'humeur des Français; nous qui sommes plus moroses, nous venons au

théâtre pour être divertis; eux qui sont d'un tempérament gai et léger

y viennent pour se rendre plus sérieux[170].» Quant aux tumultes et

aux combats, qu'en France on rejette derrière la scène, «il y a une

sorte d'âpreté farouche dans le caractère de nos compatriotes qui les

réclame et fait qu'ils ne peuvent s'en passer.» Aussi bien les

Français, à force de s'embarrasser dans ces scrupules[171], et de se

confiner dans leurs unités et dans leurs règles, ont ôté l'action de

leur théâtre, et se sont réduits à une monotonie et à une sécheresse

insupportables. Ils manquent d'invention, de naturel, de variété,

d'abondance. «Ils se contentent d'être maigrement réguliers. Leur

langue affaiblie s'est trop raffinée, et, comme l'or pur, elle plie à

tous les chocs; notre vigoureux anglais n'obéit pas encore à l'art,

mais il est plus propre aux pensées viriles, et son alliage l'a

fortifié[172].» Qu'on raille tant qu'on voudra Fletcher et Shakspeare,

«il y a dans leur style une imagination plus mâle et un plus grand

souffle que dans aucun des Français[173].»

Quoique excessive, cette critique est bonne, et c'est parce qu'elle

est bonne que je me défie des oeuvres qu'elle va produire. Il est

dangereux pour un artiste d'être excellent théoricien; l'esprit qui

crée s'accommode mal avec l'esprit qui juge; celui qui, tranquillement

assis sur le bord, disserte et compare, n'est guère capable de se

lancer droit et audacieusement dans la mer orageuse de l'invention.

Ajoutez que Dryden se tient trop dans le juste milieu des

tempéraments; les artistes originaux aiment uniquement et injustement

une certaine idée et un certain monde; le reste disparaît à leurs

yeux; enfermés dans une portion de l'art, ils nient ou raillent

l'autre; c'est parce qu'ils sont bornés qu'ils sont forts. On voit

d'avance que Dryden, poussé d'un côté par son esprit anglais, sera

tiré d'un autre par ses règles françaises, que tour à tour il osera et

se contiendra à moitié, qu'en fait de mérite il atteindra la

médiocrité, c'est-à-dire la platitude, qu'en matière de défauts il

tombera dans les disparates, c'est-à-dire dans les absurdités. Tout

art original est réglé par lui-même, et nul art original ne peut être

réglé par un autre; il porte en lui-même son contre-poids et ne reçoit

pas de contre-poids d'autrui; il forme un tout inviolable: c'est un

être animé qui vit de son propre sang, et qui languit ou meurt, si on

lui ôte une partie de son sang pour le remplacer par du sang étranger.

L'imagination de Shakspeare ne peut être guidée par la raison de

Racine, et la raison de Racine ne peut être exaltée par l'imagination

de Shakspeare; chacune est bien en soi et exclut sa rivale: c'est

faire un bâtard, un malade et un monstre, que de les mêler. Le

désordre, l'action violente et brusque, les crudités, l'horreur, la

profondeur, la vérité, l'imitation exacte du réel et l'élan effréné

des passions folles, tous les traits de Shakspeare se conviennent.

L'ordre, la mesure, l'éloquence, la finesse aristocratique, la

politesse mondaine, la peinture exquise de la délicatesse et de la

vertu, tous les traits de Racine se conviennent. C'est détruire l'un

que de l'atténuer, c'est détruire l'autre que de l'enflammer. Tout

leur être et toute leur beauté consistent dans l'accord de leurs

parties: renverser cet accord, c'est abolir leur être et leur beauté.

Pour produire, il faut inventer une conception personnelle et

conséquente; il ne faut pas mêler deux conceptions étrangères et

opposées: Dryden n'a pas fait ce qu'il fallait, et a fait ce qu'il ne

fallait pas.

Il avait d'ailleurs le pire des publics, débauché et frivole, dépourvu

d'un goût personnel, égaré à travers les souvenirs confus de la

littérature nationale et les imitations déformées des littératures

étrangères ne demandant au théâtre que la volupté des sens ou

l'amusement de la curiosité. Au fond, le drame, comme toute oeuvre

d'art, ne fait que rendre sensible une idée profonde de l'homme et de

la vie; il y a une philosophie cachée sous ses enroulements et sous

ses violences, et le public doit être capable de la comprendre comme

le poëte de la trouver. Il faut que l'auditeur ait réfléchi ou senti

avec énergie ou délicatesse pour entendre des pensées énergiques ou

délicates, et jamais _Hamlet_ ou _Iphigénie_ ne toucheront un viveur

vulgaire ou un coureur d'argent. Le personnage qui pleure sur la

scène ne fait que renouveler nos propres larmes; notre intérêt n'est

que de la sympathie, et le drame est comme une conscience extérieure

qui nous avertit de ce que nous sommes, de ce que nous aimons et de ce

que nous avons senti. De quoi le drame aurait-il averti des joueurs

comme Saint-Albans, des ivrognes comme Rochester, des prostituées

comme lady Castlemaine, de vieux enfants comme Charles II? Quels

spectateurs que des épicuriens grossiers incapables même de décence

feinte, amateurs de volupté brutale, barbares dans leurs jeux,

orduriers dans leurs paroles, dépourvus d'honneur, d'humanité, de

politesse, et qui faisaient de la cour un mauvais lieu! Des

décorations splendides, des changements à vue, le tapage des grands

vers et des sentiments forcés, l'apparence de quelques règles

apportées de Paris, voilà la pâture naturelle de leur vanité et de

leur sottise, et voilà le théâtre de la Restauration anglaise.

Je prends l'une de ces tragédies, fort célèbre alors, _l'Amour

tyrannique ou la Royale Martyre_. Beau titre et propre à faire fracas.

La royale martyre est sainte Catherine, princesse royale à ce qu'il

paraît, amenée au tyran Maximin. Elle confesse sa foi, et on lui lâche

un philosophe païen, Apollonius, pour la réfuter. «Prêtre, lui dit

Maximin, pourquoi restes-tu muet? Tu vis du ciel, tu dois

disputer[174].» Encouragé, il dispute; mais sainte Catherine argumente

vigoureusement: «La raison combat contre votre chère religion,--car

plusieurs dieux feraient plusieurs infinis;--ceci était connu des

premiers philosophes,--qui sous différents noms n'en adoraient qu'un

seul,--quoique vos vains poëtes se soient ensuite trompés--en faisant

un dieu de chaque attribut.» Apollonius se gratte un peu l'oreille, et

finit par répondre qu'il y a de grandes vérités et de bonnes règles

morales dans le paganisme. La pieuse logicienne lui répond aussitôt:

«Alors que toute la dispute se réduise--à comparer ces règles et le

christianisme!» Désarçonné, Apollonius se convertit à l'instant même,

injurie le prince, qui, trouvant sainte Catherine fort belle, se sent

amoureux tout d'un coup et fait des calembours: «Absent, je puis

ordonner son martyre;--mais un regard de plus, et le martyr sera

moi[175].»

Dans cet embarras, il envoie un grand officier pour déclarer son amour

à sainte Catherine; le grand officier cite et loue les dieux

d'Épicure: à l'instant, la sainte établit la doctrine des causes

finales, qui renverse celles des atomes. Maximin arrive lui-même et

lui dit «que si elle continue à repousser sa flamme il la fera périr

dans d'autres flammes[176].» Là-dessus elle le tutoie, le brave,

l'appelle esclave et s'en va. Touché de ces procédés, il veut

l'épouser légitimement, et pour cela répudie sa femme. Cependant, afin

de n'omettre aucun expédient, il emploie un magicien qui fait des

conjurations (sur le théâtre), évoque les esprits infernaux, et amène

une ronde de petits Amours: ceux-ci dansent et chantent des chansons

voluptueuses autour du lit de sainte Catherine. Son ange gardien

survient et les chasse. Pour dernière ressource, Maximin fait mettre

une roue sur le théâtre pour y exposer sainte Catherine et sa mère. Au

moment où l'on déshabille la sainte, un ange pudique descend fort à

propos et casse la roue; après quoi, on les emmène et on leur coupe le

cou dans la coulisse. Joignez à ces belles inventions une double

intrigue, l'amour de Valéria, fille de Maximin, pour Porphyrius,

général des prétoriens, celui de Porphyrius pour Bérénice, femme de

Maximin, puis une catastrophe subite, trois morts, et le règne des

honnêtes gens qui s'épousent et se disent des politesses. Telle est

cette tragédie, qui se dit française, et la plupart des autres sont

semblables. Dans _la Reine Vierge_, dans _le Mariage à la mode_, dans

_Aurengzèbe_, dans _l'Empereur de l'Inde_, et surtout dans _la

Conquête de Grenade_, tout est extravagant. On se taille en pièces, on

prend des villes, on se poignarde, et on déclame de tout son gosier.

Ces drames ont justement la vérité, et le naturel d'un _libretto_

d'opéra. Les incantations y abondent; un esprit apparaît dans

_Montezuma_ et déclare que les dieux indiens s'en vont. Les ballets

s'y trouvent; Vasquez et Pizarre, assis dans une jolie grotte,

regardent en conquérants les danses des Indiennes, qui folâtrent

voluptueusement autour d'eux. Les scènes de Lulli n'y manquent pas:

Alméria, comme Armide, arrive pour tuer Cortez endormi, et tout d'un

coup se prend d'amour pour lui. Encore les _libretti_ d'opéra

n'ont-ils pas de disparates; ils évitent tout ce qui pourrait choquer

l'imagination ou les yeux; ils sont faits pour des gens de goût qui

fuient toute laideur et toute lourdeur. Ici croiriez-vous bien qu'on

donne la torture à Montézuma sur le théâtre, et que pour comble un

prêtre pendant ce temps dispute avec lui[177]? Je reconnais dans cette

pédanterie atroce les beaux cavaliers du temps, logiciens et

bourreaux, qui se nourrissaient de controverse, et par plaisir

allaient voir les supplices des puritains. Je reconnais derrière ces

cascades d'invraisemblances et d'aventures les courtisans puérils et

blasés qui, alourdis par le vin, ne sentaient plus les discordances,

et dont les nerfs ne remuaient que par le choc des surprises et la

barbarie des événements.

Entrons plus avant. Dryden veut mettre dans son théâtre les beautés de

la tragédie française, et d'abord la noblesse des sentiments; Est-ce

assez de copier, comme il fait, des phrases chevaleresques? Il s'en

faut de tout un monde, car il faut tout un monde pour former des âmes

nobles. La vertu chez nos tragiques est fondée sur la raison, sur la

religion, sur l'éducation, sur la philosophie. Leurs personnages ont

cette justesse d'esprit, cette netteté de logique, cette élévation de

jugement qui instituent dans l'homme des maximes arrêtées et l'empire

de soi. On aperçoit dans leur voisinage les doctrines de Bossuet et de

Descartes; la réflexion aide en eux la conscience; l'habitude du monde

y joint le tact et la finesse. La fuite des actions violentes et des

horreurs physiques, la proportion et l'ordre de la fable, l'art de

déguiser ou d'éviter les êtres grossiers ou trop bas, la perfection

continue du style le plus mesuré et le plus noble, tout contribue à

porter la scène dans une région sublime, et nous croyons à des âmes

plus hautes en les voyant dans un air plus pur. Dans Dryden, peut-on

y croire? Les personnages atroces ou infâmes viennent à chaque instant

par leurs crudités nous rabattre dans leur fange. Maximin, ayant

poignardé Placidius, s'assied sur son corps, le poignarde deux fois

encore, et dit aux gardes: «Amenez-moi l'impératrice et Porphyrius

morts; je veux braver le ciel une tête dans chaque main[178].»

Nourmahal, repoussée par le fils de son mari, insiste quatre fois avec

l'indécente pédanterie que voici: «Pourquoi ces scrupules contre un

plaisir où la nature rassemble toutes ses joies en une seule? La

promiscuité dans l'amour est la loi générale. Quels qu'aient été les

premiers amants, un frère et une soeur furent le second couple[179].»

À l'instant l'illusion s'en va; on se croyait dans un salon de nobles

personnages, on y trouve une prostituée folle et un sauvage ivre.

Levez les masques: les autres ne valent guère mieux. Alméria, à qui

l'on offre une couronne, répond insolemment: «Je la prends non comme

donnée par vous, mais comme due à mon mérite et à ma beauté[180].»

Indamora, à qui un vieux courtisan fait une déclaration d'amour, lui

dit son fait avec une gloriole de parvenue et une grossièreté de

servante: «Quand je ne serais pas reine, avez-vous pesé ma beauté, ma

jeunesse qui est dans sa fleur, et votre vieillesse qui est dans sa

décrépitude[181]?» Nulle d'entre ces héroïnes ne sait se conduire;

elles prennent l'impertinence pour la dignité, la sensualité pour la

tendresse; elles ont des abandons de courtisane, des jalousies de

grisette, des petitesses de bourgeoise et des injures de harengère.

Quant aux héros, ce sont les plus déplaisants des Fier-à-Bras.

Léonidas, d'abord reconnu pour prince héréditaire, puis tout d'un coup

abandonné, se console par cette réflexion modeste: «Il est vrai, je

suis seul; mais Dieu l'était aussi avant de faire le monde, et il

était mieux servi par lui-même que par la nature[182].» Parlerai-je du

plus grand sonneur de fanfares, Almanzor, peint, dit Dryden lui-même,

d'après Artaban, redresseur de torts, pourfendeur de bataillons,

destructeur de monarchies[183]? Ce ne sont que sentiments chargés,

dévouements improvisés, générosités exagérées, emphase ronflante de

chevalerie maladroite; au fond, les personnages sont des rustres et

des barbares qui ont essayé de s'affubler de l'honneur français et de

la politesse mondaine. Et telle est en effet cette cour: elle imite

celle de Louis XIV comme un faiseur d'enseignes copie un peintre. Elle

n'a ni goût ni délicatesse, et s'en veut donner l'extérieur. Des

entremetteurs et des dévergondées, des courtisans spadassins ou

bourreaux qui vont voir éventrer Harrison ou qui mutilent Coventry,

des filles d'honneur qui accouchent au bal, ou vendent aux planteurs

les condamnés qu'on leur livre, un palais plein de chiens qui aboient

et de joueurs qui crient, un roi qui en public lutte de gros mots avec

ses maîtresses en chemise[184], voilà cet illustre monde; ils n'ont

pris des façons françaises que le costume, et des sentiments nobles

que les grands mots.

[Note 162: _Defence of the Epilogue to the Conquest of

Grenada.--Grounds of Criticism in tragedy._]

[Note 163: The language, wit, and conversation of our age are improved

and refined above the last....

Let us consider in what the refinement of a language principally

consists: That is either in rejecting such old words or phrases which

are ill sounding or improper, or in admitting new, which are more

proper, more sounding, and more significant....

Let any man who understands English, read diligently the Works of

Shakspeare and Fletcher, and I dare undertake that he will find, in

every page, either some solecism of speech, or some notorious flaw in

sense.... Many of their plots were made up of some ridiculous or

incoherent story, which in one play many times took up the business of

an age. I suppose I need not name _Pericles, Prince of Tyre_, nor the

historical plays of Shakspeare; besides many of the rest, as the

_Winter's Tale_, _Love's Labour Lost_, _Measure for Measure_, which

were either grounded on impossibilities, or at least so meanly written

that the comedy neither caused your mirth nor the serious part our

concernment.

.... I could easily demonstrate that our admired Fletcher neither

understood correct plotting, nor what they call the decorum of the

stage.... The reader will see _Philaster_ wounding his mistress, and

afterwards his boy, to save himself.... His shepherd falls twice into

the former indecency of wounding women. (_Defence of the Epilogue_,

etc.)]

[Note 164: Many of his words and more of his phrases are scarce

intelligible; and of those which we understand, some are

ungrammatical, others coarse; and his whole style is so pestered with

figurative expressions, that it is affected as it is obscure.]

[Note 165: Well-placing of words for the sweetness of pronunciation

was not known till Mr. Waller introduced it.]

[Note 166: In the age wherein those poets lived there was less of

gallantry than in ours.... Besides the want of learning and education,

they wanted the happiness of converse....

If any ask me wherein it is that our conversation is so much refined,

I must ascribe it to the Court.

Gentlemen will now be entertained with the follies of each other, and

though they allow Cob and Tib to speak properly, yet they are not much

pleased with their tankard or with their rags.]

[Note 167: Préface de _All for Love_.]

[Note 168: They are likewise to be gathered from the several virtues,

vices, or passions, and many other common-places which a poet must be

supposed to have learned from natural philosophy, ethicks, and

history: of all which whosoever is ignorant does not deserve the name

of poet.]

[Note 169: _Essay on Dramatic Poesy._]

[Note 170: The beauties of the French poesy are the beauties of a

statue, but not of a man, because not animated with the soul of poesy,

which is imitation of humour and passions.... He who will look upon

their plays which have been written 'till these last ten years or

thereabouts, will find it an hard matter to pick out two or three

passable humours amongst them. Corneille himself, their archpoet, what

has he produced except the _liar_? And you know how it was cry'd up in

France. But when it came upon the English stage, though well

translated.... the most favourable to it would not put it in

competition with many of Fletcher's or Ben Jonson's.... Their verses

are to me the coldest I have ever read.... their speeches being so

many declamations. When the French stage came to be reformed by

cardinal Richelieu, those long harangues were introduced, to comply

with the dignity of a churchman. Look upon the _Cinna_ and the

_Pompey_. They are not so properly to be called plays as long

discourses of reason of state; and _Polyeucte_, in matters of

religion, is as solemn as the long stops upon our organs. Since that

time it is grown into a custom, and their actors speak by the

hour-glass, like our parsons.... I deny not this may suit well enough

with the French; for as we, who are a more sullen people, come to be

diverted at our plays; so they, who are of an aery and gay temper,

come hither to make themselves more serious. (_Essay on Dramatic

Poesy._)]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5) · 第 11 / 28 段