fait pour jeter sur cette comédie anglaise, qui allait s'éteignant
chaque jour davantage, l'illumination d'un dernier succès? Il a pris
deux personnages de Fielding, Blifil et Tom Jones; deux pièces de
Molière, _le Misanthrope_ et _le Tartufe_; et de ces deux substances
puissantes, condensées avec une dextérité admirable, il a fait un feu
d'artifice le plus brillant qu'on ait jamais vu. Chez Molière, il n'y
a qu'une médisante, Célimène; les autres personnes ne sont là que pour
lui fournir la réplique; c'est bien assez d'une pareille moqueuse;
encore raille-t-elle avec une sorte de mesure, sans se presser, en
vraie reine de salon qui a le temps de causer, qui se sait écoutée,
qui s'écoute; elle est femme du monde, elle garde le ton de la belle
conversation; même pour effacer l'âcreté, voici venir au milieu des
médisances la raison calme, le discours sensé de l'aimable Éliante.
Molière met en scène les méchancetés du monde et ne les grossit pas;
ici elles sont plutôt grossies que peintes: «Merci de ma vie! dit sir
Peter, une réputation tuée à chaque parole!» En effet, ils sont
féroces, et c'est une vraie curée; même ils se salissent pour mieux
outrager. Mistress Candour dit que «lord Buffalo a découvert milady
dans une maison de renommée médiocre.» Elle ajoute qu'une veuve de «la
rue voisine a guéri de son hydropisie et vient de retrouver ses formes
d'une façon tout à fait surprenante[155].» L'acharnement est si fort
qu'ils descendent au rôle de bouffons. La plus élégante personne du
salon, lady Teazle, montre ses dents pour singer une femme ridicule,
tire sa bouche d'un côté, fait des grimaces. Nul arrêt, nul
adoucissement; les sarcasmes partent en fusillade. L'auteur en a fait
provision, il faut bien qu'il les emploie. C'est lui qui parle par la
bouche de chacun de ses personnages; il leur donne à tous le même
esprit, je veux dire son esprit, son ironie, son âpreté, sa vigueur
pittoresque; quels qu'ils soient, badauds, fats, vieilles filles, il
n'importe; il ne s'agit pour lui que d'éclater en une minute par vingt
explosions. «Ne raillons pas: c'est ce que je répète constamment à ma
cousine Ogle, et vous savez qu'elle se croit arbitre en fait de
beauté.--Très-justement, car elle possède elle-même une collection de
traits empruntés à toutes les nations du monde.--C'est vrai, elle a un
front irlandais.--Des cheveux écossais.--Un nez hollandais.--Des
lèvres autrichiennes.--Un teint d'Espagnole.--Et des dents à la
chinoise.--Bref, sa figure ressemble à une table d'hôte de Spa, où il
n'y a pas deux convives de la même nation.--Ou bien à quelque congrès
à la fin d'une guerre générale, dans lequel toutes les parties jusqu'à
ses yeux semblent avoir des directions différentes, et où le nez et le
menton semblent seuls disposés à se rencontrer[156].--Monsieur
Surface, vous avez de mauvaises nouvelles de votre frère; mais, pour
moi, je ne l'ai jamais cru si déréglé qu'on le dit. Il a perdu tous
ses amis, mais il n'y a personne dont les juifs disent autant de
bien.--Très-vrai, sur ma foi! Si la juiverie pouvait élire, je crois
que Charles serait alderman; parole d'honneur, personne n'est plus
populaire en cet endroit-là. J'apprends qu'il paye plus d'annuités que
la tontine irlandaise, et que, toutes les fois qu'il est malade, ils
font dire des prières pour sa guérison dans leurs synagogues.--Et
personne qui vive avec plus de splendeur. On m'a dit que, lorsqu'il
invite ses amis, il se met à table avec une douzaine de ses cautions,
qu'il a une vingtaine de marchands attendant dans son antichambre et
un huissier derrière la chaise de chaque convive[157].--Monsieur
Surface, je n'ai pas eu l'intention de vous blesser; mais comptez
là-dessus, votre frère est tout à fait coulé bas.--Parole d'honneur,
coulé aussi bas qu'un homme l'a jamais été; il ne trouverait pas une
guinée à emprunter.--Tout est vendu dans son logis, tout ce qui était
transportable.--J'ai vu quelqu'un qui a été chez lui. Rien de laissé,
sauf quelques bouteilles vides oubliées, et les portraits de famille,
qui, je crois, sont enchâssés dans les lambris.--Et j'ai eu aussi le
chagrin d'entendre de mauvaises histoires contre lui.--Oh! il a fait
beaucoup de vilaines choses, cela est certain.--Mais pourtant, comme
il est votre frère....--Nous vous dirons tout à une autre
occasion[158].» Voilà comme il a acéré, multiplié, enfoncé jusqu'au
vif les épigrammes mesurées de Molière. Mais est-il possible de
s'ennuyer devant une décharge si bien nourrie de méchancetés et de
bons mots?
Pareillement, voyez le changement qu'entre ses mains a subi
l'hypocrite. Sans doute, tout le grandiose du rôle a disparu: Joseph
Surface ne porte plus, comme Tartufe, tout le poids de la comédie; il
n'a plus, comme son grand-père, un tempérament de cocher, une audace
d'homme d'action, des façons de bedeau, une encolure de moine. Il est
simplement égoïste et prudent; s'il s'est engagé dans une intrigue,
c'est un peu malgré lui; il n'y tient qu'à demi, en jeune homme
correct, bien habillé, passablement renté, assez timide et méticuleux
de son naturel, de façons discrètes, et dépourvu de passions
violentes; tout est chez lui douceâtre et poli; il est de son temps;
il ne fait pas étalage de religion, mais de morale; c'est un gentleman
à sentences, à beaux sentiments, disciple de Johnson ou de Rousseau,
faiseur de phrases. Sur ce pauvre homme assez plat, il n'y a pas de
quoi bâtir un drame; et les grandes situations que Sheridan prend à
Molière perdent la moitié de leur force en s'appuyant sur un si
mesquin support. Mais comme la rapidité, l'abondance, le naturel des
événements couvrent cette insuffisance! comme l'adresse suffit à tout!
comme elle semble capable de suppléer à tout, même au génie! comme le
spectateur rit de voir Joseph pris dans son sanctuaire ainsi qu'un
renard dans son terrier; obligé de dissimuler la femme, puis de
cacher le mari; forcé de courir de l'un à l'autre, occupé à renfoncer
l'une derrière son paravent et l'autre dans son cabinet; réduit à se
jeter dans ses propres piéges, à justifier ceux qu'il voudrait perdre,
le mari aux yeux de la femme, le neveu aux yeux de l'oncle; à perdre
la seule personne qu'il tienne à justifier, j'entends le précieux et
immaculé Joseph Surface; à se trouver enfin ridicule, odieux, bafoué,
confondu, en dépit de ses habiletés et justement par ses habiletés,
coup sur coup, sans trêve ni remède; à s'en aller, le pauvre renard,
la queue basse, le pelage gâté, parmi les huées et les cris! Et comme
en même temps, tout à côté, les prises de bec de sir Peter et de sa
femme, le souper, les chansons, la vente des portraits chez le
prodigue viennent mettre une comédie dans la comédie, et renouveler
l'intérêt en renouvelant l'attention! On cesse de songer à
l'atténuation des caractères, comme on a cessé de songer à
l'altération de la vérité; on se laisse emporter par la vivacité de
l'action, comme on s'est laissé éblouir par le scintillement du
dialogue; on est charmé; on bat des mains; on se dit qu'au-dessous de
la grande invention la verve et l'esprit sont les plus agréables dons
du monde; on les savoure à leur heure; on trouve qu'ils ont aussi leur
place dans le festin littéraire, et que, s'ils ne valent pas les mets
substantiels, les vins francs et généreux du premier service, ils
fournissent le dessert.
Ce dessert achevé, il faut sortir le table. Après Sheridan, nous en
sortons tout de suite. Dorénavant la comédie languit, s'éteint; il
n'en reste plus que la farce, _les Domestiques du grand ton_, de
Townley, les grotesques de George Colman, un précepteur, une vieille
fille, des paysans avec leur accent local; la caricature survit à la
peinture, et le _Punch_ fait rire encore lorsque l'âge des Reynolds et
des Gainsborough est passé. Aujourd'hui, il n'y a pas en Europe de
scène plus vide, et la bonne compagnie l'abandonne au peuple. C'est
que la forme de société et d'esprit qui l'avait suscitée a disparu. Ce
qui avait dressé le théâtre anglais de la Renaissance, c'était la
vivacité et la surabondance de la conception prime-sautière, qui,
incapable de s'étaler en raisonnements alignés ou de se formuler par
des idées philosophiques, ne trouvait son expression naturelle qu'en
des actions mimées et en des personnages parlants. Ce qui avait
alimenté la comédie anglaise du dix-septième siècle, c'étaient les
besoins de la société polie, qui, habituée aux représentations de la
cour et aux parades du monde, allait chercher sur la scène la peinture
de ses entretiens et de ses salons. Avec la chute de la cour et avec
l'arrêt de l'invention mimique, le vrai drame et la vraie comédie
disparaissent; ils passent de la scène dans les livres. C'est
qu'aujourd'hui on ne vit plus en public à la façon des ducs brodés de
Louis XIV et de Charles II, mais en famille ou devant une table de
travail; le roman remplace le théâtre en même temps que la vie
bourgeoise succède à la vie de cour.
[Note 152: _She Stoops to Conquer._]
[Note 153:
ACRES.
Odds blades! David, no gentleman will ever risk the loss of his
honour.
DAVID.
I say then, it would be but civil in honour never to risk the loss of
a gentleman. Look'ee, master, this honour seems to me a marvellously
false friend, ay truly, a very courtier-like servant.]
[Note 154:
SIR ANTHONY.
Nay, but Jack, such eyes! So innocently wild! So bashfully irresolute!
not a glance but speaks and kindle some thought of love! Then, Jack!
her cheeks! so deeply blushing at the insinuation of her tell-tale
eyes! Then, Jack, her lips! O Jack, lips, smiling at their own
discretion, and if not smiling, more sweetly pouting, more lovely in
sullenness!]
[Note 155:
MRS. CANDOUR.
To-day, Mrs. Clackitt assured me, Mr. and Mrs. Honeymoon were at last
become man and wife, like the rest of their acquaintance. She likewise
hinted that a certain widow, in the next street, had got rid of her
dropsy and recovered her shape in a most surprising manner. And at the
same time Miss Tattle, who was by, affirmed that Lord Buffalo had
discovered his lady at a house of no extraordinary fame; and that Sir
Harry Bouquet and Tom Saunter were to measure swords on a similar
provocation.]
[Note 156:
MRS. CANDOUR.
Well, I will never join in ridiculing a friend; and so I constantly
tell my cousin Ogle, and you all know what pretensions she has to be
critical on beauty.
CRAB.
Oh, to be sure! she has herself the oddest countenance that ever was
seen; 'tis a collection of features from all the different countries
of the globe.
SIR BENJAMIN.
So she has, indeed.... an Irish front....
CRAB.
Caledonian locks....
SIR BENJAMIN.
Dutch nose....
CRAB.
Austrian lips....
SIR BENJAMIN.
Complexion of a Spaniard....
CRAB.
And teeth _à la chinoise_....
SIR BENJAMIN.
In short, her face resembles a _table d'hôte_ at Spa, where no two
guests are of a nation....
CRAB.
Or a congress at the close of a general war; wherein all the members,
even to her eyes, appear to have a different interest, and her nose
and chin are the only parties likely to join issue.]
[Note 157:
CRAB.
Sad comfort, whenever he returns, to hear how your brother has gone
on!
JOSEPH SURFACE.
Charles has been imprudent, sir, to be sure; but I hope no busy people
have already prejudiced Sir Oliver against him. He may reform.
SIR BENJAMIN.
To be sure he may: for my part, I never believed him to be so utterly
void of principle as people say; and, though he has lost all his
friends, I am told nobody is better spoken of by the Jews.
CRAB.
That's true, egad, nephew. If the Old Jewry was a ward, I believe
Charles would be an alderman: no man more popular there, fore Gad! I
hear he pays as many annuities as the Irish tontine; and that,
whenever he is sick, they have prayers for the recovery of his health
in all the synagogues.
SIR BENJAMIN.
Yet no man lives in greater splendour. They tell me, when he
entertains his friends, he will sit down to dinner with a dozen of his
own securities; have a score of tradesmen waiting in the antechamber,
and an officer behind every guest's chair.]
[Note 158:
SIR BENJAMIN.
Mr. Surface, I do not mean to hurt you; but depend on 't, your brother
is utterly undone.
CRAB.
O Lud, ay! undone as ever man was--can't raise a guinea.
SIR BENJAMIN.
And every thing sold, I'm told, that was movable.
CRAB.
I have seen one that was at his house. Not a thing left but some empty
bottles that were overlooked, and the family pictures, which I believe
were framed in the wainscots.
SIR BENJAMIN.
And I'm very sorry also to hear some bad stories against him.
(_Going_).
CRAB.
Oh, he has done many mean things, that's certain.
SIR BENJAMIN.
But, however, as he's your brother.... (_Going._)
CRAB.
We'll tell you all another opportunity.]
CHAPITRE II
Dryden.
I. Débuts de Dryden. -- Fin de l'âge poétique. -- Cause des
décadences et des renaissances littéraires.
II. Sa famille. -- Son éducation. -- Ses études. -- Ses lectures.
-- Ses habitudes. -- Sa situation. -- Son caractère. -- Son
public. -- Ses amitiés. -- Ses querelles. -- Concordance de sa
vie et de son talent.
III. Les théâtres rouverts et transformés. -- Le nouveau public
et le goût nouveau. -- Théories dramatiques de Dryden. -- Son
jugement sur l'ancien théâtre anglais. -- Son jugement sur le
nouveau théâtre français. -- Son oeuvre composite. -- Disparates
de son théâtre. -- _L'Amour tyrannique._ -- Grossièretés de ses
personnages. -- _L'Empereur de l'Inde_, _Aurengzèbe_,
_Almanzor_.
IV. Style de ce théâtre. -- Le vers rimé. -- La diction fleurie.
-- Les tirades pédantesques. -- Désaccord du style classique et
des événements romantiques. -- Comment Dryden reprend et gâte les
inventions de Shakspeare et de Milton. -- Pourquoi ce drame n'a
pas abouti.
V. Mérites de ce drame. -- Personnages d'Antoine et de don
Sébastien. -- Otway. -- Sa vie. -- Ses oeuvres. -- _L'Orpheline,
Venise sauvée._
VI. Dryden écrivain. -- Espèce, portée, limites de son esprit. --
Sa maladresse dans la flatterie et les gravelures. -- Sa
pesanteur dans la dissertation et la discussion. -- Sa vigueur et
son honnêteté foncière.
VII. Comment la littérature en Angleterre a son emploi dans la
politique et la religion. -- Poëmes politiques de Dryden:
_Absalon et Achitophel, la Médaille._ -- Poëmes religieux de
Dryden: _Religio Laici, la Biche et la Panthère._ -- Âpreté et
virulence de ces poëmes. -- _Mac Flecnoe._
VIII. Apparition de l'art d'écrire. -- Différence entre la forme
d'esprit de l'âge artistique et la forme d'esprit de l'âge
classique. -- Procédés de Dryden. -- La diction soutenue et
oratoire.
IX. Manque d'idées générales en cet âge et dans cet esprit. --
Ses traductions. -- Ses remaniements. -- Ses imitations. -- Ses
contes et ses épîtres. -- Ses défauts. -- Ses mérites. -- Sérieux
de son caractère, élans de son inspiration, accès d'éloquence
poétique. -- _Ode pour la fête de sainte Cécile._
X. Fin de Dryden. -- Ses misères. -- Sa pauvreté. -- En quoi son
oeuvre est incomplète. -- Sa mort.
La comédie nous a emmenés bien loin; il faut revenir, considérer les
autres genres. Au centre du grand courant se meut un esprit supérieur.
Dans l'histoire de ce talent, on verra l'histoire de l'esprit anglais
classique, sa structure, ses lacunes et ses puissances, sa formation
et son développement.
I
Il s'agit d'un jeune homme, lord Hastings, mort à dix-neuf ans de la
petite vérole.
Son corps était un orbe, et son âme sublime--se mouvait autour
des pôles de la vertu et du savoir....--Viens, docte Ptolémée, et
essaye--de mesurer la hauteur de ce héros....--Les pustules
gonflées d'orgueil qui bourgeonnaient à travers sa chair,--comme
des boutons de roses, s'enfonçaient dans sa peau de lis.--Chaque
petite rougeur avait une larme en elle--pour pleurer la faute que
commettait sa naissance;--ou bien étaient-ce des diamants envoyés
pour orner sa peau,--sa peau, le coffret d'une âme intérieure
plus riche encore?--Il n'y eut pas besoin de comète pour prédire
ce changement,--puisque son cadavre pouvait passer pour une
constellation[159]!
C'est par ces belles choses que débuta Dryden, le plus grand poëte de
l'âge classique en Angleterre.
De telles énormités indiquent la fin d'un âge littéraire. L'excès de
la sottise en poésie, comme l'excès de l'injustice en politique, amène
et prédit les révolutions. La Renaissance, effrénée et inventive,
avait livré les esprits aux fougues et aux caprices de l'imagination,
aux bizarreries, aux curiosités, aux dévergondages de la verve qui ne
se soucie que de se satisfaire, qui éclate en singularités, qui a
besoin de nouveautés, et qui aime l'audace et l'extravagance, comme la
raison aime la justesse et la vérité. Le génie éteint, resta la folie;
l'inspiration ôtée, on n'eut plus que l'absurdité. Jadis le désordre
et l'élan intérieur produisaient et excusaient les _concetti_ et les
écarts; désormais on les fit à froid, par calcul et sans excuse. Ils
exprimaient jadis l'état de l'esprit, désormais ils le démentirent.
Ainsi s'accomplissent les révolutions littéraires. La forme, qui
n'est plus inventée ni spontanée, mais imitée et transmise, survit à
l'esprit passé qui l'a faite, et contredit l'esprit présent qui la
défait. Cette lutte préalable et cette transformation progressive
composent la vie de Dryden, et expliquent son impuissance et ses
chutes, son talent et son succès.
[Note 159:
His body was an orb, his sublime soul
Did move on Virtue's and on Learning's pole.
....Come, learned Ptolemy, and trial make
If thou this hero's altitude canst take.
....Blisters with pride swell'd, which through's flesh did sprout
Like rosebuds, stuck i' th' lilly skin about.
Each little pimple had a tear in it
To wail the fault its rising did commit.
Or were these gems sent to adorn his skin,
The cabinet of a richer soul within?
No cornet need foretell his change drew on
Whose corpse might seem a constellation.]
II
Ses commencements font un contraste frappant avec ceux des poëtes de
la Renaissance, acteurs, vagabonds, soldats, qui dès l'abord roulaient
dans tous les contrastes et toutes les misères de la vie active. Il
naquit vers 1631, d'une bonne famille: son grand-père et son oncle
étaient barons; sir Gilbert Pickering, son parent, fut chevalier,
député, membre sous Cromwell du conseil des vingt et un, l'un des
grands officiers de la nouvelle cour. Dryden fut élevé dans une
excellente école, chez le docteur Busby, alors célèbre; il passa
ensuite quatre ans à Cambridge. Ayant hérité, par la mort de son père,
d'un petit domaine, il n'usa de sa liberté et de sa fortune que pour
persister dans sa vie studieuse, et s'enferma à l'université trois ans
encore. Vous voyez ici les habitudes régulières d'une famille
honorable et aisée, la discipline d'une éducation suivie et solide, le
goût des études classiques et complètes. De telles circonstances
annonçaient et préparaient non un artiste, mais un écrivain.
Je trouve les mêmes inclinations et les mêmes signes dans le reste de
sa vie privée ou publique. Il passe régulièrement sa matinée à écrire
ou à lire, puis dîne en famille. Ses lectures sont d'un homme instruit
et d'un esprit critique, qui songe peu à se divertir où à s'enflammer,
mais qui apprend et qui juge: Virgile, Ovide, Horace, Juvénal, Perse,
voilà ses auteurs favoris; il en traduit plusieurs, il a leurs noms
sans cesse sous la plume; il discute leurs opinions et leur mérite, il
se nourrit de cette raison que les habitudes oratoires ont imprimée
dans toutes les oeuvres de l'esprit romain. Il est familier avec les
nouvelles lettres françaises, héritières des latines, avec Corneille
et Racine, avec Boileau, Rapin et Bossu; il raisonne avec eux, souvent
d'après eux, écrit avec réflexion, et ne manque guère d'arranger
quelque bonne théorie pour justifier chacune de ses nouvelles pièces.
Sauf quelques inexactitudes, il connaît fort bien la littérature de sa
nation, marque aux auteurs leur rang, classe les genres, remonte
jusqu'au vieux Chaucer, qu'il traduit et rajeunit. Ainsi muni, il va
s'asseoir l'après-midi au café de Will, qui est le grand rendez-vous
littéraire; les jeunes poëtes, les étudiants qui sortent de
l'université, les amateurs de style se pressent autour de sa chaise,
qui est soigneusement placée l'été près du balcon, l'hiver au coin de
la cheminée, heureux d'un mot, d'une prise de tabac respectueusement
puisée dans sa docte tabatière. C'est qu'en effet il est le roi du
goût et l'arbitre des lettres; il juge les nouveautés, la dernière
tragédie de Racine, une lourde épopée de Blackmore, les premières
odes de Swift, un peu vaniteux, louant ses propres écrits jusqu'à dire
«qu'on n'a jamais composé et qu'on ne composera jamais une plus belle
ode» que sa pièce sur _la fête d'Alexandre_, mais communicatif, aimant
ce renouvellement d'idées que la discussion ne manque jamais de
produire, capable de souffrir la contradiction et de donner raison à
son adversaire. Ces moeurs montrent que la littérature est devenue une
oeuvre d'étude, non d'inspiration, un emploi du goût, non de
l'enthousiasme, une source de distractions, non d'émotions.
Son public, ses amitiés, ses actions, ses luttes aboutissent au même
effet. Il vécut parmi les grands et les gens de cour, dans la société
de moeurs artificielles et de langage calculé. Il avait épousé la
fille de Thomas, comte de Berkshire; il fut historiographe, puis poëte
lauréat. Il voyait fréquemment le roi et les princes. Il adressait
chacune de ses oeuvres à un seigneur dans une préface louangeuse
écrite en style de domestique, et qui témoignait d'un commerce intime
avec les grands. Il recevait une bourse d'or pour chaque dédicace,
allait remercier, introduisait les uns sous des noms déguisés dans son
_Essai sur le Drame_, écrivait des introductions pour les oeuvres des
autres, les appelait Mécène, Tibulle ou Pollion, discutait avec eux
les oeuvres et les opinions littéraires. L'établissement d'une cour
avait amené la conversation, la vanité, l'obligation de paraître
lettré et d'avoir bon goût, toutes les habitudes de salon qui sont les
sources de la littérature classique, et qui enseignent aux hommes
l'art de bien parler[160]. D'autre part, les lettres, rapprochées du
monde, entraient dans les affaires du monde, et d'abord dans les
petites disputes privées. Pendant que les gens de lettres apprennent à
saluer, les gens de cour apprennent à écrire. Bientôt ils se mêlent,
et naturellement ils se battent. Le duc de Buckingham écrit une
parodie de Dryden, le _Rehearsal_, et prend une peine infinie pour
faire attraper au principal acteur le ton et les gestes de son ennemi.
Plus tard Rochester entre en guerre avec le poëte, soutient Settle
contre lui, et loue une bande de coquins pour lui donner des coups de
bâton. Dryden eut, outre cela, des querelles contre Shadwell et une
foule d'autres, puis à la fin contre Blackmore et Jeremy Collier. Pour
comble, il entra dans le conflit des partis politiques et des sectes
religieuses, combattit pour les tories et les anglicans, puis pour les
catholiques, écrivit _la Médaille, Absalon et Achitophel_ contre les
whigs, la _Religio Laici_ contre les dissidents et les papistes, puis
_la Biche et la Panthère_ pour le roi Jacques II, avec la logique d'un
homme de controverse et l'âpreté d'un homme de parti. Il y a bien loin
de cette vie militante et raisonneuse aux rêveries et au détachement
d'un vrai poëte. De telles circonstances enseignent l'art d'écrire
clairement et solidement, le discours méthodique et suivi, le style
exact et fort, la plaisanterie et la réfutation, l'éloquence et la
satire; car ces dons sont nécessaires pour se faire écouter ou se
faire croire, et l'esprit entre de force dans une voie, quand cette
voie est la seule qui le conduise à son but. Celui-ci y entrait de
lui-même. Dès sa seconde pièce[161], l'abondance des idées serrées,
l'énergie et la liaison oratoire, la simplicité, le sérieux, le
souffle héroïque et romain annoncent un génie classique, parent non de
Shakspeare, mais de Corneille, capable non de drames, mais de
discours.
[Note 160: «Si quelqu'un me demande ce qui a si fort poli notre
conversation, je répondrai que c'est la cour.»
Dryden, _Défense de l'Épilogue de la Conquête de Grenade_.]
[Note 161: Stances sur la mort d'Olivier Cromwell.]
III