pareilles dans la société des beaux. Toutes ces ingénues y font
merveille, d'actions et de maximes. _L'Épouse campagnarde_ de
Wycherley a donné le ton. Quand par hasard une d'elles se trouve
presque à demi honnête[127], elle a les façons et l'audace d'un
hussard en robe. Les autres naissent avec des âmes de courtisanes et
de procureuses. «Si j'épouse mylord Aimwell, dit Dorinda, j'aurai
titre, rang, préséance, le parc, l'antichambre, de la splendeur, un
équipage, du bruit, des flambeaux.--Holà! ici les gens de milady
Aimwell!--Des lumières, des lumières sur l'escalier!--Faites avancer
le carrosse de milady Aimwell!--Ôtez-vous de là, faites place à Sa
Seigneurie.--Est-ce que tout cela n'a pas son prix[128]?» Elle est
franche, et les autres aussi, Corinna, miss Betty, Belinda par
exemple. Belinda dit à sa tante, dont la vertu chancelle: «Plus tôt
vous capitulerez, mieux cela vaudra.» Un peu plus tard, quand elle se
décide à épouser Heartfree, pour sauver sa tante compromise, elle fait
une profession de foi qui pronostique bien l'avenir du nouvel époux:
«Si votre affaire n'était pas dans la balance, je songerais plutôt à
pêcher quelque odieux mari, homme de qualité pourtant, et je prendrais
le pauvre Heartfree seulement pour galant[129].» Ces demoiselles sont
savantes, et en tout cas très-disposées à suivre les bonnes leçons.
Écoutons plutôt miss Prue: «Regardez cela, madame, regardez ce que M.
Tattle m'a donné. Regardez, ma cousine, une tabatière! Et il y a du
tabac dedans; tenez, en voulez-vous? Oh! Dieu! que cela sent bon! M.
Tattle sent bon partout, sa perruque sent bon, et ses gants sentent
bon, et son mouchoir sent bon, très-bon, meilleur que les roses.
Sentez, maman, madame, veux-je dire. Il m'a donné cette bague pour un
baiser. (À Tattle.) Je vous prie, prêtez-moi votre mouchoir. Sentez,
cousine. Il dit qu'il me donnera quelque chose qui fera que mes
chemises sentiront aussi bon; cela vaut mieux que la lavande; je ne
veux plus que nourrice mette de lavande dans mes chemises[130].»
C'est le caquetage étourdissant d'une jeune pie qui pour la première
fois prend sa volée. Tattle, resté seul avec elle, lui dit qu'il va
lui faire l'amour. «Bien, et de quelle façon me ferez-vous l'amour?
Allez, je suis impatiente que vous commenciez. Dois-je faire l'amour
aussi? Il faut que vous me disiez comment.--Il faut que vous me
laissiez parler, miss, il ne faut pas que vous parliez la première; je
vous ferai des questions, et vous me ferez les réponses.--Ah! c'est
donc comme le catéchisme? Eh bien! allez, questionnez.--Pensez-vous
que vous pourrez m'aimer?--Oui.--Oh! diable! vous ne devez pas dire
oui si vite, vous devez dire non, ou que vous ne savez pas, ou que
vous ne sauriez répondre.--Comment! je dois donc mentir?--Oui, si vous
voulez être bien élevée; toutes les personnes bien élevées mentent;
d'ailleurs vous êtes femme, et vous ne devez jamais dire ce que vous
pensez. Ainsi, quand je vous demande si vous pouvez m'aimer, vous
devez répondre non et m'aimer tout de même. Si je vous demande de
m'embrasser, vous devez être en colère, mais ne pas me refuser.--Ô bon
Dieu! que ceci est gentil! j'aime bien mieux cela que notre vieille
façon campagnarde de dire ce qu'on pense. Eh bien! vrai, j'ai toujours
eu grande envie de dire des mensonges, mais on me faisait peur et on
me disait que c'est un péché.--Eh bien! ma jolie créature,
voulez-vous me rendre heureux en me donnant un baiser?--Non certes, je
suis en colère contre vous. (Elle court à lui et l'embrasse.)--Holà!
holà! c'est assez bien, mais vous n'auriez pas dû me le donner, vous
auriez dû me le laisser prendre.--Ah bien! nous recommencerons[131].»
Elle fait des progrès si prompts qu'il faut enrayer la citation tout
de suite. Et remarquez que la caque sent toujours le hareng. Toutes
ces charmantes personnes arrivent très-vite au langage des laveuses de
vaisselle. Quand Ben, le marin balourd, veut lui faire la cour, elle
le renvoie avec des injures, elle se démène, elle lâche une
gargouillade de petits cris et de gros mots, elle l'appelle grand veau
marin. «Veau marin! sale torchon que vous êtes! je ne suis pas assez
veau pour lécher votre museau peint, vous face de fromage[132]!»
Excitée par ces aménités, elle s'emporte, elle pleure, elle l'appelle
_barrique de goudron puant_. On vient mettre le holà dans cette
première entrevue toute galante. Elle s'enflamme, elle crie qu'elle
veut épouser Tattle, ou, au défaut, Robin le sommelier. Son père la
menace des verges: «Au diable les verges! je veux un homme, j'aurai un
homme[133]!» Ce sont des cavales, jolies si vous voulez, et
bondissantes; mais décidément, entre les mains de ces poëtes, l'homme
naturel n'est plus qu'un échappé d'écurie ou de chenil.
Serez-vous plus content de l'homme cultivé? La vie mondaine qu'ils
peignent est un vrai carnaval, et les têtes de leurs héroïnes sont des
moulins d'imaginations extravagantes et de bavardage effréné. Voyez
dans Congreve comme elles caquettent, avec quel flux de paroles,
d'affectations, de quelle voix flûtée et modulée, avec quels gestes,
quels tortillements des bras, du cou, quels regards levés au ciel,
quelles gentillesses et quelles singeries[134]! «Es-tu sûre que sir
Rowland n'oubliera pas de venir, et qu'il ne mollira pas s'il vient?
Sera-t-il importun, Foible, et me pressera-t-il? car s'il n'était pas
importun!... Oh! je ne violerai jamais les convenances! je mourrai de
confusion si je suis forcée de faire des avances? Oh! non, je ne
pourrai jamais faire d'avances. Je m'évanouirai s'il s'attend à des
avances. Non, j'espère que sir Rowland est trop bien élevé pour mettre
une dame dans la nécessité de manquer aux formes. Je ne veux pas
pourtant être trop retenue, je ne veux pas le mettre au désespoir;
mais un peu de hauteur n'est pas déplacée, un peu de dédain
attire.--Oui, un peu de dédain convient à madame.--Oui, mais la
tendresse me convient mieux que tout: une sorte d'air mourant. Tu vois
ce portrait, n'est-ce pas, Foible? Tu vois qu'il a quelque chose de
noyé dans le regard. Oui, j'aurai ce regard-là. Ma nièce veut l'avoir,
mais elle n'a pas les traits qu'il faut. Sir Rowland est-il bien?
Qu'on enlève ma toilette, je m'habillerai en haut. Je veux recevoir
sir Rowland ici. Est-il bien? Ne me réponds pas. Je ne veux pas le
savoir. Je veux être surprise. Je veux qu'on me prenne par surprise.
Et quel air ai-je, Foible?--Un air tout à fait vainqueur,
madame.--Bien, mais, comment le recevrai-je? Dans quelle attitude
ferai-je sur son coeur la première impression? Serai-je assise? Non,
je ne veux pas être assise. Je marcherai. Oui, je marcherai quand il
entrera, comme si je venais de la porte, et puis je me retournerai en
plein vers lui! Non, ce serait trop soudain. Je serai couchée; c'est
cela, je serai couchée. Je le recevrai dans mon petit boudoir, il y a
un sofa. Oui, je ferai la première impression sur un sofa. Je ne serai
pas couchée pourtant, mais penchée et appuyée sur un coude, avec un
pied un peu pendant, dépassant la robe et dandinant d'une façon
pensive. Oui, et alors, aussitôt qu'il paraîtra, je sursauterai, et je
serai surprise, et je me lèverai pour aller à sa rencontre dans le
plus joli désordre[135].» Ces agitations de coquette mûre deviennent
encore plus véhémentes au moment critique[136]. Lady Pliant, sorte de
Belise anglaise, se croit aimée de Millefond, qui ne l'aime pas du
tout et qui tâche en vain de la détromper: «Pour l'amour du ciel,
madame!--Oh! ne nommez plus le ciel. Bon Dieu! comment pouvez-vous
parler du ciel et avoir tant de perversité dans le coeur? Mais
peut-être ne pensez-vous pas que ce soit un péché. On dit qu'il y a
des _gentlemen_ parmi vous qui ne pensent pas que ce soit un péché.
Peut-être n'est-ce pas un péché pour ceux qui pensent que ce n'en est
pas un. En vérité, si je pensais que ce n'est pas un péché....
Pourtant mon honneur.... Non, non, levez-vous, venez, vous verrez
combien je suis bonne. Je sais que l'amour est puissant, et que
personne ne peut s'empêcher d'être épris. Ce n'est pas votre faute....
Et vraiment je jure que ce n'est pas non plus la mienne. Comment
pouvais-je m'empêcher d'avoir des charmes? Et comment pouviez-vous
vous empêcher de devenir mon captif? Je jure que c'est une vraie pitié
que ce soit une faute; mais mon honneur.... Oui, mais votre honneur
aussi.... Et le péché! Oui, et la nécessité!... Ô Seigneur Dieu, voici
quelqu'un qui vient. Je n'ose rester. Bien, vous devez réfléchir à
votre crime, et lutter autant que vous pourrez contre lui,--lutter,
certainement; mais ne soyez pas mélancolique, ne vous désespérez pas.
N'imaginez pas non plus que je vous accorderai jamais quoi que ce
soit. Oh! non, non.... Mais faites état qu'il vous faut quitter toutes
les idées de mariage, car j'ai beau savoir que vous n'aimiez Cynthia
que comme un paravent de votre passion pour moi, cela pourtant me
rendrait jalouse. Oh! bon Dieu, qu'est-ce que j'ai dit? Jalouse, non,
non. Je ne peux pas être jalouse, puisque je ne dois pas vous aimer.
Aussi n'espérez pas; mais ne désespérez pas non plus. Oh! les voilà
qui viennent, il faut que je me sauve[137].» Elle se sauve et nous ne
la suivons pas.
Cette étourderie, cette volubilité, cette jolie corruption, ces
façons évaporées et affectées se rassemblent en un portrait le plus
brillant, le plus mondain de ce théâtre, celui de mistress Millamant,
«une belle dame,» dit la liste des personnages[138]. Elle entre
«toutes voiles dehors, l'éventail ouvert,» traînant l'équipage de ses
falbalas et de ses rubans, fendant la presse des fats dorés, attifés,
en perruques fines, qui papillonnent sur son passage, dédaigneuse et
folâtre, spirituelle et moqueuse, jouant avec les galanteries,
pétulante, ayant horreur de toute parole grave et de toute action
soutenue, ne s'accommodant que du changement et du plaisir. Elle rit
des sermons de Mirabell, son prétendant. «N'ayez donc pas cette figure
tragique, inflexiblement sage, comme Salomon dans une vieille
tapisserie, quand on va couper l'enfant.... Ha! ha! ha! pardonnez-moi,
il faut que je rie; ha! ha! ha! quoique je vous accorde que c'est un
peu barbare[139].» Elle éclate, puis elle se met en colère, puis elle
badine, puis elle chante, puis elle fait des mines. Le décor change à
chaque mouvement et à vue. C'est un vrai tourbillon; tout tourne dans
sa cervelle comme dans une horloge dont on a cassé le grand ressort.
Rien de plus joli que sa façon d'entrer en ménage. «Ah! je ne me
marierai jamais que je ne sois sûre d'abord de faire ma volonté et mon
plaisir. Écoutez bien, je ne veux pas qu'on me donne de petits noms
après que je serai mariée; positivement, je ne veux pas de petits
noms.--De petits noms?--Oui, comme ma femme, mon amie, ma chère, ma
joie, mon bijou, mon amour, mon cher coeur, et tout ce vilain jargon
de familiarité nauséabonde entre mari et femme. Je ne supporterai
jamais cela. Bon Mirabell, ne soyons jamais familiers ou tendres.
N'allons jamais en visite ensemble, ni au théâtre ensemble. Soyons
étrangers l'un pour l'autre et bien élevés; soyons aussi étrangers
que si nous étions mariés depuis longtemps, et aussi bien élevés que
si nous n'étions pas mariés du tout.... J'aurai la liberté de rendre
des visites à qui je voudrai, et d'en recevoir de qui je voudrai,
d'écrire et recevoir des lettres, sans que vous m'interrogiez, sans
que vous me fassiez la mine. Je viendrai dîner quand il me plaira; je
dînerai dans mon boudoir quand je serai de mauvaise humeur, et cela
sans donner de raison. Mon cabinet sera inviolable; je serai la seule
reine de ma table à thé, vous n'en approcherez jamais sans demander
permission d'abord, et enfin, partout où je serai, vous frapperez
toujours à la porte avant d'entrer[140].» Le code est complet; j'y
voudrais pourtant encore un article, la séparation de biens et de
corps; ce serait le vrai mariage mondain, c'est-à-dire le divorce
décent. Et je réponds que dans deux ans Mirabell et sa femme y
viendront. Au reste tout ce théâtre y aboutit; car remarquez qu'en
fait de femmes, d'épouses surtout, je n'en ai présenté que les aspects
les plus doux. Il est sombre au fond, amer, et par-dessus tout
pernicieux. Il présente le ménage comme une prison, le mariage comme
une guerre, la femme comme une révoltée, l'adultère comme une issue,
le désordre comme un droit, et l'extravagance comme un plaisir[141].
Une femme comme il faut se couche au matin, se lève à midi, maudit son
mari, écoute des gravelures, court les bals, hante les théâtres,
déchire les réputations, met chez elle un tripot, emprunte de
l'argent, agace les hommes, traîne et accroche son honneur et sa
fortune à travers les dettes et les rendez-vous. «Nous sommes aussi
perverses que les hommes, dit lady Brute, mais nos vices prennent une
autre pente. À cause de notre poltronnerie, nous nous contentons de
mordre par derrière, de mentir, de tricher aux cartes, et autres
choses pareilles; comme ils ont plus de courage que nous, ils
commettent des péchés plus hardis et plus imprudents: ils se
querellent, se battent, jurent, boivent, blasphèment, et le
reste[142].» Excellent résumé, où les _gentlemen_ sont compris comme
les autres! Le monde n'a fait que les munir de phrases correctes et de
beaux habits. Ils ont ici, chez Congreve surtout, le style le plus
élégant; ils savent surtout donner la main aux dames, les entretenir
de nouvelles; ils sont experts dans l'escrime des ripostes et des
répliques; ils ne se décontenancent jamais, ils trouvent des tournures
pour faire entendre les idées scabreuses; ils discutent fort bien, ils
parlent excellemment, ils saluent mieux encore; mais, en somme, ce
sont des drôles. Ils sont épicuriens par système, séducteurs par
profession. Ils mettent l'immoralité en maximes et raisonnent leur
vice. «Donnez-moi, dit l'un d'eux, un homme qui tienne ses cinq sens
aiguisés et brillants comme son épée, qui les garde toujours dégainés
dans l'ordre convenable, avec toute la portée possible, ayant sa
raison comme général, pour les détacher tour à tour sur tout plaisir
qui s'offre à propos, et pour ordonner la retraite à la moindre
apparence de désavantage et de danger. J'aime une belle maison, mais
pourvu qu'elle soit à un autre, et voilà justement comme j'aime une
belle femme[143].» Tel séduit de parti pris la femme de son ami; un
autre, sous un faux nom, prend la fiancée de son frère. Tel suborne
des témoins pour accrocher une dot. Je prie le lecteur d'aller lire
lui-même les stratagèmes délicats de Worthy, de Mirabell et des
autres. Ce sont des coquins froids qui manient le faux, l'adultère,
l'escroquerie en experts. On les présente ici comme des gens de bel
air; ce sont les _jeunes-premiers_, les héros, et comme tels ils
obtiennent à la fin les héritières[144]. Il faut voir dans Mirabell,
par exemple, ce mélange de corruption et d'élégance; mistress Fainall,
son ancienne maîtresse, mariée par lui à un ami commun qui est un
misérable, se plaint à lui de cet odieux mariage. Il l'apaise, il la
conseille, il lui indique la mesure précise, le vrai biais qui doit
accommoder les choses: «Vous devez avoir du dégoût pour votre mari,
mais tout juste ce qu'il en faut afin d'avoir du goût pour votre
amant[145].» Elle s'écrie avec désespoir: «Pourquoi m'avez-vous fait
épouser cet homme?» Il sourit d'un air composé: «Pourquoi
commettons-nous tous les jours des actions dangereuses et
désagréables? Pour sauver cette idole, la réputation[146].» Comme ce
raisonnement est tendre! Peut-on mieux consoler une femme qu'on a
jetée dans l'extrême malheur? Et comme l'insinuation qui suit est
d'une logique touchante! «Si la familiarité de nos amours avait
produit les conséquences que vous redoutiez, sur qui auriez-vous fait
tomber le nom de père avec plus d'apparence que sur un mari[147]?» Il
insiste en style excellent; écoutez ce dilemme d'un homme de coeur:
«Votre mari était juste ce qu'il nous fallait: ni trop vil, ni trop
honnête. Un meilleur eût mérité de ne pas être _sacrifié_ à cette
occasion; un pire n'aurait pas répondu à notre idée. Quand vous serez
lasse de lui, vous savez le remède[148].» C'est ainsi qu'on ménage les
sentiments d'une femme, surtout d'une femme qu'on a aimée. Pour
comble, ce délicat entretien a pour but de faire entrer la pauvre
délaissée dans une intrigue basse qui procurera à Mirabell une jolie
femme et une belle dot. Certainement le _gentleman_ sait son monde, on
ne saurait mieux que lui employer une ancienne maîtresse. Voilà les
personnages cultivés de ce théâtre, aussi malhonnêtes que les
personnages incultes: ayant transformé les mauvais instincts en vices
réfléchis, la concupiscence en débauche, la brutalité en cynisme, la
perversité en dépravation, égoïstes de parti pris, sensuels avec
calcul, immoraux de maximes, réduisant les sentiments à l'intérêt,
l'honneur aux bienséances, et le bonheur au plaisir.
La restauration anglaise tout entière fut une de ces grandes crises
qui, en faussant le développement d'une société et d'une littérature,
manifestent l'esprit intérieur qu'elles altèrent et qui les contredit.
Ni les forces n'ont manqué à cette société, ni le talent n'a manqué à
cette littérature; les hommes du monde ont été polis, et les écrivains
ont été inventifs. On eut une cour, des salons, une conversation, la
vie mondaine, le goût des lettres, l'exemple de la France, la paix, le
loisir, le voisinage des sciences, de la politique, de la théologie,
bref toutes les circonstances heureuses qui peuvent élever l'esprit
et civiliser les moeurs. On eut la vigueur satirique de Wycherley, le
brillant dialogue et la fine moquerie de Congreve, le franc naturel et
l'entrain de Vanbrugh, les inventions multipliées de Farquhar, bref
toutes les ressources qui peuvent nourrir l'esprit comique et ajouter
un vrai théâtre aux meilleures constructions de l'esprit humain. Rien
n'aboutit, et tout avorta. Ce monde n'a laissé qu'un souvenir de
corruption: cette comédie est demeurée un répertoire de vices; cette
société n'a eu qu'une élégance salie; cette littérature n'a atteint
qu'un esprit refroidi. Les moeurs ont été grossières ou frivoles; les
idées sont demeurées incomplètes ou futiles. Par dégoût et par
contraste, une révolution se préparait dans les inclinations
littéraires et dans les habitudes morales en même temps que dans les
croyances générales et dans la constitution politique. L'homme
changeait tout entier, et d'une seule volte-face. La même répugnance
et la même expérience le détachaient de toutes les parties de son
ancien état. L'Anglais découvrait qu'il n'est point monarchique,
papiste, ni sceptique, mais libéral, protestant et croyant. Il
comprenait qu'il n'est point viveur ni mondain, mais réfléchi et
intérieur. Il y a en lui un trop violent courant de vie animale pour
qu'il puisse, sans danger, se lâcher du côté de la jouissance; il lui
faut une barrière de raisonnements moraux qui réprime ses
débordements. Il y a en lui un trop fort courant d'attention et de
volonté pour qu'il puisse s'employer à porter des bagatelles; il lui
faut quelque lourd travail utile qui dépense sa force. Il a besoin
d'une digue et d'un emploi. Il lui faut une constitution et une
religion qui le refrènent par des devoirs à observer et qui l'occupent
par des droits à défendre. Il n'est bien que dans la vie sérieuse et
réglée; il y trouve le canal naturel et le débouché nécessaire de ses
facultés et de ses passions. Dès à présent il y entre, et ce théâtre
lui-même en porte la marque. Il se défait et se transforme. Collier
l'a discrédité, Addison le blâme. Le sentiment national s'y réveille:
les moeurs françaises y sont raillées: les prologues célèbrent les
défaites de Louis XIV; on y présente sous un jour ridicule ou odieux
la licence, l'élégance et la religion de sa cour[149]. L'immoralité,
par degrés, y diminue, le mariage est plus respecté, les héroïnes ne
vont plus qu'au bord de l'adultère[150]; les viveurs s'arrêtent au
moment scabreux: tel à cet instant se dit purifié et parle en vers
pour mieux marquer son enthousiasme; tel loue le mariage[151];
quelques-uns, au cinquième acte, aspirent à la vie rangée. On verra
bientôt Steele écrire une pièce morale intitulée _le Héros chrétien_.
Désormais la comédie décline, et le talent littéraire se porte
ailleurs. L'essai, le roman, le pamphlet, la dissertation remplacent
le drame, et l'esprit anglais classique, abandonnant des genres qui
répugnent à sa structure, commence les grandes oeuvres qui vont
l'éterniser et l'exprimer.
[Note 127: L'Hippolyta de Wycherley, la Silvia de Farquhar.]
[Note 128: If I marry my Lord Aimwell, there will be title, place, and
precedence, the park, the play, and the drawing-room, splendour,
equipage, noise, and flambeaux. «Hey, my Lady Aimwell's servants
there!--Light, light to the stairs--my Lady Aimwell's coach put
forward--stand by, make room for her ladyship.»--Are not those things
moving?]
[Note 129: Were it not for your affair in the balance, I should go
near to pick up some odious man of quality yet, and only take poor
Heartfree for a gallant.]
[Note 130: Look you here, madam, then, what Mr. Tattle has given
me.--Look you here, cousin; here's a snuff-box; nay, there's snuff in
't. Here, will you have any?--Oh God, how sweet it is! Mr. Tattle is
all over sweet; his peruke is sweet, and his gloves are sweet, and his
handkerchief is sweet, pure sweet, sweeter than roses.--Smell him,
mother, madam, I mean.--He gave me this ring for a kiss.... Smell,
cousin; he says he'll give me something that will make my smocks smell
this way. Is not it pure? 'Tis better than lavender, nurse.--I'm
resolved I won't let nurse put any more lavender among my smocks--ha,
cousin?]
[Note 131:
MISS PRUE.
Well, and how will you make love to me.--Come, I long to have you
begin.--Must I make love too? You must tell me how.
TATTLE.
You must let me speak, miss; you must not speak first. I must ask you
questions, and you must answer.
MISS PRUE.
What, is it like the catechism?--Come, then, ask me.
TATTLE.
D'ye think you can love me?
MISS PRUE.
Yes.
TATTLE.
Pooh, pox, you must not say yes already. I shan't care a farthing for
you then in a twinkling.
MISS PRUE.
What must I say then?
TATTLE.
Why, you must say no, or you believe not, or you can't tell.
MISS PRUE.
Why, must I tell a lye then?
TATTLE.
Yes, if you'd be well bred. All well-bred persons lye.--Besides, you
are a woman; you must never speak what you think. Your words must
contradict your thoughts, but your actions may contradict your words.
So when I ask you, if you can love me, you must say no; but you must
love me too.--If I tell you you are handsome, you must deny it, and
say I flatter you.--But you must think yourself more charming than I
speak you, and like me, for the beauty which I say you have, as much
as if I had it myself.--If I ask you to kiss me, you must be angry,
but you must not refuse me....
MISS PRUE.
O Lord, I swear this is pure.--I like it better than our old-fashioned
country way of speaking one's mind. And must not you lie too?
TATTLE.
Hum--yes.--But you must believe I speak truth....
MISS PRUE.
O Gemini! Well, I always had a great mind to tell lies. But they
frightened me, and said it was a sin.
TATTLE.
Well, my pretty creature, will you make me happy by giving me a kiss?
MISS PRUE.
No, indeed; I am angry with you. (_Runs and kisses him._)
TATTLE.
Hold, hold, that's pretty well.--But you should not have given it me,
but have suffered me to have taken it.
MISS PRUE.
Well, we'll do it again.
TATTLE.
With all my heart.--Now then, my little angel. (_Kisses her._)
MISS PRUE.
Pish.
TATTLE.
That is right. Again, my charmer. (_Kisses again._)
MISS PRUE.
O fye, nay, now I can't abide you!
TATTLE.
Admirable! That was as well as if you had been born and bred in Covent
Garden.]
[Note 132:
MISS PRUE.
Well, and there's a handsome gentleman, and a fine gentleman, and a
sweet gentleman, that was here, that loves me, and I love him; and if
he sees you speak to me any more, he'll thrash your jacket for you, he
will; you great sea-calf.
BEN.
What! do you mean that fair-weather spark that was here just now? Will
he thrash my jacket? Let'n, let'n, let'n--but an he comes near me,
mayhap I may give him a salt-eel for's supper, for all that. What does
father mean, to leave me alone, as soon as I come home, with such a
dirty dowdy? Sea-calf! I an't calf enough to lick your chalked face,
you cheese-curd you.]
[Note 133: Now my mind is set upon a man; I will have a man some way
or other. Oh! methinks I'm sick when I think of a man....
FORESIGHT.
Hussy, you shall have a rod.
MISS PRUE.
A fiddle of a rod! I'll have a husband. And if you won't get me one,
I'll get one for myself. I'll marry our Robin the butler. He says he
loves me, and he's a handsome man, and shall be my husband. I warrant
he'll be my husband, and thank me too, for he told me so.]
[Note 134: Congreve, _The Way of the World_.]
[Note 135: But art thou sure Sir Rowland will not fail to come? Or
will he not fail when he does come? Will he be importunate, Foible,
and push? For if he should not be importunate--I shall never break
decorum.--I shall die with confusion, if I am forced to advance.--Oh
no, I can never advance. I shall swoon, if he should expect advances.
No, I hope Sir Rowland is better bred than to put a lady to the
necessity of breaking her forms. I won't be too coy neither--I won't
give him despair.--But a little disdain is not amiss--a little scorn
is alluring.
FOIBLE.
A little scorn becomes your Ladyship.
LADY WISHFORT.
Yes, but tenderness becomes me best--a sort of dyingness. You see that
picture has a sort of a--ha, Foible?--a swimmingness in the
eyes.--Yes, I'll look so.--My niece affects it. But she wants
features.--Is Sir Rowland handsome? Let my toilet be removed.--I'll
dress above. I'll receive Sir Rowland here.--Is he handsome? Don't
answer me. I won't know. I'll be inspirated. I'll be taken by
surprise....
LADY WISHFORT.
And how do I look, Foible?
FOIBLE.
Most killing well, madam.
LADY WISHFORT.
Well, and how shall I receive him? In what figure shall I give his
heart the first impression?--Shall I sit?--No, I won't sit--I'll
walk--ay, I'll walk from the door upon his entrance, and then turn
full upon him.--No, that will be too sudden.--I'll lie--ay, I'll lie
down.--I'll receive him in my little dressing-room; there is a
couch.--Yes, yes, I'll give the first impression on a couch.--I won't
lie neither, but loll and lean upon an elbow, with one foot a little
dangling off, jogging in a thoughtful way.--Yes; and then as soon as
he appears, start,--ay, start, and be surprised, and rise to meet him
with most pretty disorder.]
[Note 136: Congreve, _Double Dealer_.]
[Note 137:
MILLEFOND.
For heaven's sake, madam.