Un d'eux (Dryden toujours à part) s'est élevé jusqu'au talent, sir

John Denham, secrétaire de Charles Ier, employé aux affaires

publiques, qui, après une jeunesse dissolue, revint aux habitudes

graves et, laissant derrière lui des chansons satiriques et des

polissonneries de parti, atteignit dans un âge plus mûr le haut style

oratoire. Son meilleur poëme, _Cooper's Hill_, est la description

d'une colline et de ses alentours, jointe aux souvenirs historiques

que cette vue réveille et aux réflexions morales que cet aspect peut

suggérer. Tous ces sujets sont appropriés à la noblesse et aux limites

de l'esprit classique, et déploient ses forces sans révéler ses

faiblesses; le poëte peut montrer tout son talent, sans rien forcer

dans son talent. Le beau langage rencontre alors toute sa beauté,

parce qu'il est sincère. On a du plaisir à suivre le déroulement

régulier de ces phrases abondantes, où les idées opposées ou

redoublées atteignent pour la première fois leur assiette définitive

et leur clarté complète, où la symétrie ne fait que préciser le

raisonnement, où le développement ne fait qu'achever la pensée, où

l'antithèse et la répétition n'apportent pas leurs badinages et leurs

afféteries, où la musique des vers, ajoutant l'ampleur du son à la

plénitude du sens, conduit le cortége des idées, sans effort et sans

désordre, sur un rhythme approprié à leur bel ordre et à leur

mouvement. L'agrément s'y joint à la solidité; l'auteur de _Cooper's

Hill_ sait plaire autant qu'imposer. Son poëme est comme un parc

monarchique, digne et nivelé sans doute, mais arrangé pour le plaisir

des yeux et rempli de points de vue choisis. Il nous promène en

détours aisés à travers une multitude d'idées variées. Il rencontre

ici une montagne, là-bas un souvenir des nymphes, souvenir classique

qui ressemble à un portique de statues, plus loin le large cours d'un

fleuve, et à côté les débris d'une abbaye: chaque page du poëme est

comme une allée distincte qui a sa perspective distincte. Un peu

après, la pensée se reporte vers les superstitions du moyen âge

ignorant et vers les excès de la révolution récente; puis vient l'idée

d'une chasse royale; on voit le cerf inquiet arrêté au milieu du

feuillage. «Il se rappelle sa force, puis sa vitesse; ses pieds ailés,

puis sa tête armée, les uns pour fuir son destin, l'autre pour

l'affronter[89];» il fuit pourtant, et les chiens aboyants le

pressent. Ce sont là les spectacles nobles et la diversité étudiée des

promenades aristocratiques. Chaque objet d'ailleurs reçoit ici, comme

en une résidence royale, tout l'ornement qu'on peut lui donner; les

épithètes d'embellissement viennent recouvrir les substantifs trop

maigres: les décorations de l'art transforment la vulgarité de la

nature: les vaisseaux sont des «tours flottantes;» la Tamise est la

fille bien-aimée de l'Océan; la montagne cache sa tête altière au sein

des nues, pendant qu'un manteau de verdure flotte sur ses flancs.

Entre les diverses sortes d'imaginations, il y en a une monarchique,

toute pleine de cérémonies officielles et magnifiques, de gestes

contenus et d'apparat, de figures correctes et commandantes, uniforme

et imposante comme l'ameublement d'un palais: c'est d'elle que les

classiques et Denham tirent toutes leurs couleurs poétiques; les

objets, les événements prennent sa teinte, parce qu'ils sont

contraints de la traverser. Ici les objets et les événements sont

contraints de traverser encore autre chose. Denham n'est pas seulement

courtisan, il est Anglais, c'est-à-dire préoccupé d'émotions morales.

Souvent il quitte son paysage pour entrer dans quelque réflexion

grave; la politique, la religion viennent déranger le plaisir de ses

yeux; à propos d'une colline ou d'une forêt, il médite sur l'homme: le

dehors le ramène au dedans, et l'impression des sens aux

contemplations de l'âme. Les gens de cette race sont par nature et par

habitude des hommes intérieurs. Lorsqu'il voit la Tamise se jeter dans

la mer, il la compare «à la vie mortelle qui court à la rencontre de

l'éternité.» Le front d'une montagne battue par les tempêtes lui

rappelle «la commune destinée de tout ce qui est haut et grand.» Le

cours du fleuve lui suggère des idées de réformation intérieure. «Ah!

si ma vie pouvait couler comme ton onde, si je pouvais prendre ton

cours pour modèle comme je l'ai pris pour sujet, limpide, quoique

profond, doux et non endormi, puissant sans fureur, plein sans

débordements[90]!» Il y a dans ces âmes un fonds indestructible

d'instincts moraux et de mélancolie grandiose, et c'en est la plus

grande marque que de retrouver ce fonds à la cour de Charles II.

Ce ne sont là pourtant que des percées rares, et comme des

affleurements de la roche primitive. Les habitudes mondaines font une

couche épaisse qui partout la recouvre ici. Les moeurs, la

conversation, le style, le théâtre, le goût, tout est français ou

tâche de l'être; ils nous imitent comme ils peuvent et vont se former

en France. Beaucoup de cavaliers y vinrent, chassés par Cromwell.

Denham, Waller, Roscommon et Rochester y résidèrent; la duchesse de

Newcastle, poëte du temps, se maria à Paris; le duc de Buckingham fit

une campagne sous Turenne; Wycherley fut envoyé en France par son

père, qui voulait le dérober à la contagion des opinions puritaines;

Vanbrugh, un des meilleurs comiques, alla s'y polir. Les deux cours

étaient alliées presque toujours de fait et toujours de coeur, par la

communauté d'intérêts et de principes religieux et monarchiques.

Charles II recevait de Louis XIV une pension, une maîtresse, des

conseils et des exemples; les seigneurs suivaient le prince, et la

France était le modèle de la cour. Sa littérature et ses moeurs, les

plus belles de l'âge classique, faisaient la mode. On voit dans les

écrits anglais que les auteurs français sont leurs maîtres, et se

trouvent entre les mains de tous les gens bien élevés. On consulte

Bossuet, on traduit Corneille, on imite Molière, on respecte Boileau.

Cela va si loin, que les plus galants tâchent d'être tout à fait

Français, de mêler dans toutes leurs phrases des bribes de phrases

françaises. «Parler en bon anglais, dit Wycherley, est maintenant une

marque de mauvaise éducation, comme écrire en bon anglais, avoir le

sens droit ou la main brave.» Ces fats francisés[91] sont des

complimenteurs, toujours poudrés, parfumés, «éminents pour être bien

gantés[92].» Ils affectent la délicatesse, font les dégoûtés, trouvent

les Anglais brutaux, tristes et roides, essayent d'être évaporés,

étourdis, rient, bavardent à tort et à travers, et mettent la gloire

de l'homme dans la perfection de la perruque et des saluts. Le

théâtre, qui raille ces imitateurs, est imitateur à leur manière. La

comédie française devient un modèle comme la politesse française. On

les copie l'une et l'autre en les altérant, sans les égaler; car la

France monarchique et classique se trouve entre toutes les nations la

mieux disposée par ses instincts et sa constitution pour les façons de

la vie mondaine et les oeuvres de l'esprit oratoire. L'Angleterre la

suit dans cette voie, emportée par le courant universel du siècle,

mais à distance, et tirée de côté par ses inclinaisons nationales.

C'est cette direction commune et cette déviation particulière que le

monde et sa poésie ont annoncées, que le théâtre et ses personnages

vont manifester.

[Note 89:

He calls to mind his strength, and then his speed,

His winged heels, and then his armed head:

With these t' avoid, with that his fate to meet:

But fear prevails and bids him trust his feet.

So fast he flies, that his reviewing eye

Has lost the chasers, and his ear the cry.]

[Note 90:

My eye, descending from the hill, surveys

Where Thames among the wanton valleys strays:

Thames, the most lov'd of all the Ocean's sons

By his old sire, to his embraces runs;

Hasting to pay his tribute to the sea,

Like mortal life to meet eternity.

Nor with a sudden and impetuous wave,

Like profuse kings, resumes the wealth he gave.

No unexpected inundations spoil

The mower's hopes, or mock the ploughman's toil,

But godlike his unweary'd bounty flows;

First loves to do, then loves the good he does.

O, could I flow like thee, and make thy stream

My great example, as it is my theme!

Though deep, yet clear; though gentle, yet not dull:

Strong without rage, without o'erflowing full....

But his proud head the airy mountain hides

Among the clouds; his shoulders and his sides

A shady mantle clothes; his curled brows

Frown on the gentle stream, which calmly flows;

While winds and storms his lofty forehead beat,

The common fate of all that's high or great.]

[Note 91: Etheredge dans _Sir Fopling Flutter_, Wycherley dans

_Monsieur de Paris_.]

[Note 92: «I was always eminent for being bien ganté.» (Etheredge,

_Sir Fopling Flutter_.)]

VI

Quatre écrivains principaux établissent cette comédie; Wycherley,

Congrève, Vanbrugh, Farquhar[93], le premier grossier et dans la

première irruption du vice, les autres plus rassis, ayant le goût de

l'urbanité plutôt que du libertinage, tous du reste hommes du monde et

se piquant de savoir vivre, de passer leur temps à la cour ou dans les

belles compagnies, d'avoir les goûts et la carrière des gentilshommes.

«Je ne suis pas un écrivain, disait Congreve à Voltaire, je suis un

_gentleman_.» En effet, dit Pope, «il vécut plus comme un homme de

qualité que comme un homme de lettres, fut célèbre pour ses bonnes

fortunes, et passa ses dernières années dans la maison de la duchesse

de Marlborough.» J'ai dit que Wycherley, sous Charles II, était un des

courtisans les plus à la mode. Il servit à l'armée quelque temps,

comme aussi Vanbrugh et Farquhar; rien de plus galant que le nom «de

capitaine» qu'ils prenaient, les récits militaires qu'ils

rapportaient, et la plume qu'ils mettaient à leur chapeau. Ils

écrivirent tous des comédies du même genre mondain et classique,

composées d'actions probables, telles que nous en voyons autour de

nous et tous les jours, de personnages bien élevés, tels qu'on en

rencontre ordinairement dans un salon, de conversations correctes ou

élégantes, telles que les gens bien élevés peuvent en tenir. Ce

théâtre, dépourvu de poésie, de fantaisie et d'aventures, imitatif et

discoureur, se forme en même temps que celui de Molière, par les mêmes

causes, et d'après lui, en sorte que, pour le comprendre, c'est à

celui de Molière qu'il faut le comparer.

«Molière n'est d'aucune nation, disait un grand acteur anglais; un

jour le dieu de la comédie, ayant voulu écrire, se fit homme, et par

hasard tomba en France.» Je le veux bien; mais en devenant homme il se

trouva du même coup homme du dix-septième siècle et Français, et c'est

pour cela qu'il fut le dieu de la comédie. «Divertir les honnêtes

gens, disait Molière, quelle entreprise étrange!» Il n'y a que l'art

français du dix-septième siècle qui pouvait y réussir; car il consiste

à conduire aux idées générales par un chemin agréable, et le goût de

ces idées est, comme l'habitude de ce chemin, la marque propre des

honnêtes gens. Molière, comme Racine, développe et compose. Ouvrez la

première venue de ses pièces à la première scène venue; au bout de

trois réponses, vous êtes entraîné ou plutôt emmené. La seconde

continue la première, la troisième achève la seconde, la quatrième

complète le tout; un courant s'est formé qui nous porte, nous emporte

et ne nous lâche plus. Nul arrêt, nul écart; point de hors-d'oeuvre

qui viennent nous distraire. Pour empêcher les échappées de l'esprit

distrait, un personnage secondaire, le laquais, la suivante, l'épouse,

viennent, couplet par couplet, doubler en style différent la réponse

du principal personnage, et à force de symétrie et de contraste nous

maintenir dans la voie tracée. Arrivés au terme, un second courant

nous prend et fait de même. Il est composé comme le premier et en vue

du premier. Il le rend visible par son opposition ou le fortifie par

sa ressemblance. Ici les valets répètent la dispute, puis la

réconciliation des maîtres. Là-bas Alceste, tiré d'un côté pendant

trois pages par la colère, est ramené du côté contraire et pendant

trois pages par l'amour. Plus loin, les fournisseurs, les professeurs,

les proches, les domestiques se relayent, scène sur scène, pour mieux

mettre en lumière la prétention et la duperie de M. Jourdain. Chaque

scène, chaque acte relève, termine ou prépare l'autre. Tout est lié et

tout est simple; l'action marche et ne marche que pour porter l'idée;

nulle complication, point d'incidents. Un événement comique suffit à

la fable. Une douzaine de conversations composent _le Misanthrope_. La

même situation cinq ou six fois renouvelée est toute _l'École des

Femmes_. Ces pièces sont «faites avec rien.» Elles n'ont pas besoin

d'événements, elles se trouvent au large dans l'enceinte d'une chambre

et d'une journée, sans coups de main, sans décoration, avec une

tapisserie et quatre fauteuils. Ce peu de matière laisse l'idée percer

plus nettement et plus vite; en effet, tout leur objet est de mettre

cette idée en lumière: la simplicité du sujet, le progrès de l'action,

la liaison des scènes, tout aboutit là. À chaque pas, la clarté croît,

l'impression s'approfondit, le vice fait saillie; le ridicule

s'amoncelle, jusqu'à ce que, sous ces sollicitations appropriées et

combinées, le rire parte et fasse éclat. Et ce rire n'est pas une

simple convulsion de gaieté physique; un jugement l'a provoqué.

L'écrivain est un philosophe qui nous fait toucher dans un exemple

particulier une vérité universelle. Nous comprenons par lui, comme par

La Bruyère ou Nicole, la force de la prévention, l'entêtement du

système, l'aveuglement de l'amour. Les couplets de son dialogue, comme

les arguments de leurs traités, ne sont que les preuves suivies et la

justification logique d'une conclusion préconçue. Nous philosophons

avec lui sur la nature humaine, et nous pensons, parce qu'il a pensé.

Et il n'a pensé ainsi qu'à titre de Français, pour un auditoire de

Français gens du monde. Nous goûtons chez lui notre plaisir national.

Notre esprit fin et ordonnateur, le plus exact à saisir la filiation

des idées, le plus prompt à dégager les idées de leur matière, le plus

curieux d'idées nettes et accessibles, trouve ici son aliment avec son

image. Aucun de ceux qui ont voulu nous montrer l'homme ne nous a

conduits par une voie plus droite et plus commode vers un portrait

mieux éclairé et plus parlant.

J'ajoute: vers un portrait plus agréable, et c'est là le grand talent

comique; il consiste à effacer l'odieux, et remarquez que dans le

monde l'odieux foisonne. Sitôt que vous voulez le peindre avec vérité,

en philosophe, vous rencontrez le vice, l'injustice et partout

l'indignation; le divertissement périt sous la colère et la morale.

Regardez au fond du _Tartufe_; un sale cuistre, un paillard rougeaud

de sacristie qui, faufilé dans une honnête et délicate famille, veut

chasser le fils, épouser la fille, suborner la femme, ruiner et

emprisonner le père, y réussit presque, non par des ruses fines, mais

avec des momeries de carrefour et par l'audace brutale de son

tempérament de cocher: quoi de plus repoussant? et comment tirer de

l'amusement d'une telle matière, où Beaumarchais et La Bruyère[94]

vont échouer? Pareillement, dans _le Misanthrope_, le spectacle d'un

honnête homme loyalement sincère, profondément amoureux, que sa vertu

finit par combler de ridicules et chasser du monde, n'est-il pas

triste à voir? Rousseau s'est irrité qu'on y ait ri, et si nous

regardions la chose, non dans Molière, mais en elle-même, nous y

trouverions de quoi révolter notre générosité native. Parcourez les

autres sujets: c'est Georges Dandin qu'on mystifie, Géronte qu'on bat,

Arnolphe qu'on dupe, Harpagon qu'on vole, Sganarelle qu'on marie, des

filles qu'on séduit, des maladroits qu'on rosse, des niais qu'on fait

financer. Il y a des douleurs en tout cela, et de très-grandes; bien

des gens ont plus d'envie d'en pleurer que d'en rire: Arnolphe,

Dandin, Harpagon, approchent de bien près des personnages tragiques,

et quand on les regarde dans le monde, non au théâtre, on n'est pas

disposé au sarcasme, mais à la pitié. Faites-vous décrire les

originaux d'après lesquels Molière compose ses médecins. Allez voir

cet expérimentateur hasardeux qui, dans l'intérêt de la science,

essaye une nouvelle scie ou inocule un virus; pensez aux longues nuits

d'hôpital, au patient hâve qu'on porte sur un matelas vers la table

d'opérations et qui étend la jambe, ou bien encore au grabat du

paysan, dans la chaumière humide où suffoque la vieille mère

hydropique[95], pendant que ses enfants comptent, en grommelant, les

écus qu'elle a déjà coûtés. Vous en sortez le coeur gros, tout gonflé

par le sentiment de la misère humaine; vous découvrez que la vie, vue

de près et face à face, est un amas de crudités triviales et de

passions douloureuses; vous êtes tenté, si vous voulez la peindre,

d'entrer dans la fange lugubre où bâtissent Balzac et Shakspeare; vous

n'y voyez d'autre poésie que l'audacieuse logique qui, dans ce

pêle-mêle, dégage les forces maîtresses, ou l'illumination du génie

qui flamboie sur le fourmillement et sur les chutes de tant de

malheureux salis et meurtris. Comme tout change aux mains de nos

légers Français! comme toute laideur s'efface! comme il est amusant le

spectacle que Molière vient d'arranger pour nous! comme nous savons

gré au grand artiste d'avoir si bien transformé les choses! Enfin nous

avons un monde riant, en peinture il est vrai; on ne peut l'avoir

autrement, mais nous l'avons. Qu'il est doux d'oublier la vérité! quel

art que celui qui nous dérobe à nous-mêmes! quelle perspective que

celle qui transforme en grimaces comiques les contorsions de la

souffrance! La gaieté est venue; c'est le plus clair de notre avoir à

nous gens de France: les soldats de Villars dansaient pour oublier

qu'ils n'avaient plus de pain. De tous les avoirs, c'est aussi le

meilleur. Ce don-là ne détruit pas la pensée, il la recouvre. Chez

Molière, la vérité est au fond, mais elle est cachée; il a entendu les

sanglots de la tragédie humaine, mais il aime mieux ne pas leur faire

écho. C'est bien assez de sentir nos plaies; n'allons pas les revoir

au théâtre. La philosophie, qui nous les montre, nous conseille de n'y

pas trop penser. Égayons notre condition, comme une chambre de malade,

de conversation libre et de bonne plaisanterie. Affublons Tartufe,

Harpagon, les médecins, de gros ridicules; le ridicule fera oublier le

vice: ils feront plaisir au lieu de faire horreur. Qu'Alceste soit

bourru et maladroit, cela est vrai d'abord, car nos plus vaillantes

vertus ne sont que les heurts d'un tempérament mal ajusté aux

circonstances; mais par surcroît cela sera agréable. Ses mésaventures

ne seront plus le martyre de la justice, mais les désagréments d'un

caractère grognon. Quant aux mystifications des maris, des tuteurs et

des pères, j'imagine que vous n'y voyez point d'attaques en règle

contre la société ou la morale. Ce soir, nous nous divertissons, rien

de plus. Les lavements et les coups de bâtons, les mascarades et les

ballets montrent qu'il s'agit de bouffonneries. Ne craignez pas de

voir la philosophie périr sous les pantalonnades; elle subsiste même

dans _le Mariage forcé_, même dans _le Malade imaginaire_. Le propre

du Français et de l'homme du monde est d'envelopper tout, même le

sérieux, sous le rire. Quand il pense, il ne veut pas en avoir l'air:

il reste aux plus violents moments maître de maison, hôte aimable; il

vous fait les honneurs de sa réflexion ou de sa souffrance. Mirabeau à

l'agonie disait en souriant à un de ses amis: «Approchez donc,

monsieur l'amateur des belles morts, vous verrez la mienne!» C'est

dans ce style que nous causons quand nous nous montrons la vie; il n'y

a pas d'autres nations où l'on sache philosopher lestement et mourir

avec bon goût.

C'est pour cela qu'il n'y en a pas d'autre où la comédie, en restant

comique, offre une morale; Molière est le seul qui nous donne des

modèles sans tomber dans la pédanterie, sans toucher au tragique, sans

entrer dans la solennité. Ce modèle est «l'honnête homme,» comme on

disait alors, Philinte, Ariste, Clitandre, Éraste[96]; il n'y en a

point d'autre qui puisse nous instruire et en même temps nous amuser.

Son esprit est un fonds de réflexion, mais cultivé par le monde. Son

caractère est un fonds d'honnêteté, mais accommodé au monde. Vous

pouvez l'imiter sans manquer à la raison ni au devoir; ce n'est ni un

freluquet ni un viveur. Vous pouvez l'imiter sans négliger vos

intérêts et sans encourir le ridicule; ce n'est ni un niais ni un

malappris. Il a lu, il comprend le jargon de Trissotin et de M.

Lycidas, mais c'est pour les percer à jour, les battre avec leurs

règles et égayer à leurs dépens toute la galerie. Il disserte même de

morale, même de religion, mais en style si naturel, en preuves si

claires, avec une chaleur si vraie, qu'il intéresse les femmes et que

les plus mondains l'écoutent. Il connaît l'homme et il en raisonne,

mais en sentences si courtes, en portraits si vivants, en moqueries si

piquantes, que sa philosophie est le meilleur des divertissements. Il

est fidèle à sa maîtresse ruinée, à son ami calomnié, mais sans

fracas, avec grâce. Toutes ses actions, même les belles, ont un tour

aisé qui les orne; il ne fait rien sans agrément. Son grand talent est

le savoir-vivre; ce n'est pas seulement dans les petites formalités de

la vie courante qu'il le porte, c'est dans les circonstances

violentes, au fort des pires embarras. Un bretteur de qualité veut le

prendre pour témoin de son duel; il réfléchit un instant, prononce

vingt phrases qui le dégagent, et, «sans faire le capitan,» laisse les

spectateurs persuadés qu'il n'est pas lâche. Armande l'injurie, puis

se jette à sa tête; il essuie poliment l'orage, écarte l'offre avec

la plus loyale franchise, et, sans essayer un seul mensonge, laisse

les spectateurs persuadés qu'il n'est pas grossier[97]. Quand il aime

Éliante, qui préfère Alceste et qu'Alceste un jour peut épouser, il se

propose avec une délicatesse et une dignité entières, sans s'abaisser,

sans récriminer, sans faire tort à lui-même ou à son ami. Quand Oronte

vient lui lire un sonnet, au lieu d'exiger d'un fat le naturel qu'il

ne peut avoir, il le loue de ses vers convenus en phrases convenues,

et n'a pas la maladresse d'étaler une poétique hors de propos. Il

prend dès l'abord le ton des circonstances; il sent du premier coup ce

qu'il faut dire ou taire, dans quelle mesure et avec quelles nuances,

quel biais précis accommodera la vérité et la mode, jusqu'où il faut

transiger ou résister, quelle fine limite sépare les bienséances et la

flatterie, la véracité et la maladresse. Sur cette ligne étroite, il

avance exempt d'embarras et de méprises, sans être jamais dérouté par

les heurts ou les changements du contour, sans permettre au fin

sourire de la politesse de quitter jamais ses lèvres, sans manquer une

occasion d'accueillir par le rire de la belle humeur les balourdises

de son voisin. C'est cette dextérité toute française qui concilie en

lui l'honnêteté foncière et l'éducation mondaine; sans elle, il irait

tout d'un côté ou tout de l'autre. C'est par elle qu'entre les roués

et les prêcheurs la comédie trouve son héros.

Un tel théâtre peint une race et un siècle. Ce mélange de solidité et

d'élégance appartient au dix-septième siècle et nous appartient. Le

monde ne nous déprave point, il nous développe; ce n'étaient pas

seulement les manières et l'intérieur qu'il polissait alors, mais

encore les sentiments et les idées. La conversation provoquait la

pensée; elle n'était pas un bavardage, mais un examen; avec l'échange

des nouvelles, elle provoquait le commerce des réflexions. La

théologie y entrait, et aussi la philosophie; la morale et

l'observation du coeur en faisaient l'aliment quotidien. La science

gardait sa séve et n'y perdait que ses épines. L'agrément recouvrait

la raison sans l'étouffer. Nulle part nous ne pensons mieux qu'en

société: le jeu des physionomies nous excite; nos idées si promptes

naissent en éclairs au choc des idées d'autrui. L'allure inconstante

des entretiens s'accommode de nos soubresauts; le fréquent changement

de sujets renouvelle notre invention; la finesse des mots piquants

réduit les vérités en monnaie menue et précieuse, appropriée à la

légèreté de notre main. Et le coeur ne s'y gâte pas plus que l'esprit.

Le Français est de tempérament sobre, peu enclin aux brutalités

d'ivrognes, à la jovialité violente, au tapage des soupers sales; il

est doux d'ailleurs, prévenant, toujours disposé à faire plaisir; il a

besoin, pour être à l'aise, de ce courant de bienveillance et

d'élégance que le monde forme et nourrit. Et là-dessus il érige en

maximes ses inclinations tempérées et aimables; il se fait un point

d'honneur d'être serviable et délicat. Voilà l'honnête homme, oeuvre

de la société dans une race sociable. Il n'en était pas ainsi en

Angleterre. Les idées n'y naissent point dans l'élan de la causerie

improvisée, mais dans la concentration des méditations solitaires;

c'est pourquoi alors les idées manquaient. L'honnêteté n'y est pas le

fruit des instincts sociables, mais le produit de la réflexion

personnelle; c'est pourquoi alors l'honnêteté était absente. Le fonds

brutal était resté, l'écorce seule était unie. Les façons étaient

douces et les sentiments étaient durs; le langage était étudié, les

idées étaient frivoles. La pensée et la délicatesse d'âme étaient

rares, les talents et l'esprit disert étaient fréquents. On y

rencontrait la politesse des formes, non celle du coeur; ils n'avaient

du monde que la convention et les convenances, l'étourderie et

l'étourdissement.

[Note 93: De 1672 à 1726.]

[Note 94: Ornuphre, Begears.]

[Note 95: Consultations de Sganarelle dans _le Médecin malgré lui_.]

[Note 96: Parmi les femmes, Éliante, Henriette, Élise, Uranie,

Elmire.]

[Note 97: Voyez l'admirable tact et le sang-froid d'Éliante,

d'Henriette et d'Elmire.]

VII

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5) · 第 6 / 28 段