Par malheur, ce talent conduit parfois aux balourdises; quand on parle

bien de tout, on se croit le droit de parler de tout. On s'érige en

philosophe, en critique, même en érudit; et on l'est en effet, au

moins pour les dames. On écrit, comme sir William, des _Essais sur le

gouvernement_, sur la _Vertu héroïque_[73], sur la poésie,

c'est-à-dire de petits traités sur la société, sur le beau, sur la

philosophie de l'histoire. On est un Locke, un Herder, un Bentley de

salon, rien autre chose. Parfois, sans doute, l'esprit naturel

rencontre de bons jugements neufs: Temple, le premier, trouve un

souffle pindarique dans le vieux chant de Regnard Lodbrog, et met le

_Don Quichotte_ au premier rang parmi les grandes oeuvres de

l'invention moderne; de même encore lorsqu'il touche un sujet de sa

compétence, par exemple les causes de la puissance et de la décadence

des Turcs, il raisonne à merveille. Mais pour le reste il est

écolier; même, chez lui, le pédant perce, le pire des pédants, celui

qui, ne sachant pas, veut paraître savoir, qui cite l'histoire de tous

les pays, allègue Jupiter, Saturne, Osiris, Fo-hi, Confucius,

Manco-Capac, Mahomet, et disserte sur toutes ces civilisations si mal

débrouillées, si inconnues, comme s'il les avait étudiées solidement,

dans les sources, lui-même, et non pas sur des extraits de son

secrétaire ou dans les livres de seconde main. Un jour l'entreprise

tourna mal; ayant voulu prendre part à une querelle littéraire, et

réclamer la supériorité pour les anciens contre les modernes, il se

crut helléniste, antiquaire, raconta les voyages de Pythagore et

l'éducation d'Orphée, fit remarquer que les anciens sages de la Grèce

«étaient communément d'excellents poëtes et de grands médecins; si

versés dans la philosophie naturelle, qu'ils prédisaient non-seulement

les éclipses dans le ciel, mais les tremblements de terre et les

tempêtes, les grandes sécheresses et les grandes pestes, l'abondance

ou la rareté de telles sortes de fruits ou de grains[74],» talents

admirables et que nous ne possédons plus aujourd'hui. Outre cela il

regretta la décadence de la musique «qui autrefois enchantait les

hommes, les bêtes, les oiseaux, les serpents, au point que leur

nature même en était changée[75].» Il voulut énumérer les plus grands

écrivains modernes et oublia dans son catalogue, «parmi les

Italiens[76], Dante, Pétrarque, l'Arioste et le Tasse; parmi les

Français, Pascal, Bossuet, Molière, Corneille, Racine et Boileau;

parmi les Espagnols, Lope et Calderon; parmi les Anglais, Chaucer,

Spencer, Shakspeare et Milton;» en revanche il y inséra Paolo Sarpi,

Guevara, sir Philip Sidney, Selden, Voiture et Bussy-Rabutin, «auteur

des _Amours de Gaul_.» Pour tout combler, il déclara authentiques et

admirables les fables d'Ésope, cette pesante rédaction byzantine, et

les lettres de Phalaris, cette méchante fabrication sophistique; deux

ouvrages, selon lui, «qui, étant les plus anciens dans leur genre,

sont aussi les meilleurs dans leur genre.» Enfin, pour s'enferrer

lui-même sans remède, il remarqua gravement que «sans doute quelques

savants, du moins de ceux qui passent pour tels sous le nom de

critiques, n'avaient point estimé ces lettres authentiques; mais qu'il

fallait être un bien médiocre peintre pour ne point y reconnaître une

peinture originale. Une telle diversité de passions dans une telle

variété d'actions et de circonstances de la vie et du gouvernement,

une telle liberté de pensée, une telle hardiesse d'expression, une

telle libéralité envers ses amis, un tel dédain de ses ennemis, une

telle considération pour les hommes savants, une telle estime pour les

gens de bien, une telle connaissance de la vie, un tel mépris de la

mort, en même temps qu'une telle âpreté de naturel et une telle

cruauté dans la vengeance, n'ont pu être jamais manifestés que par

celui qui les a possédés; et j'estime Lucien auquel on les attribue

aussi incapable de les écrire que de faire ce que Phalaris a

osé[77].» Très-belle rhétorique; il est fâcheux qu'une phrase si bien

faite couvre de telles sottises. Telle que la voilà, elle parut

triomphante, et l'applaudissement universel dont fut accueilli ce beau

bavardage oratoire, montre les goûts et la culture, l'insuffisance et

la politesse de ce monde élégant dont Temple était la merveille, et

qui, comme Temple, n'aimait de la vérité que le vernis.

[Note 69: Voir surtout _An Account of the United Provinces, Memoirs of

Gardening_.]

[Note 70: I have often wondered how such sharp and violent invectives

came to be made so generally against Epicurus, by the ages that

followed him, whose admirable wit, felicity of expression, excellence

of nature, sweetness of conversation, temperance of life, and

constancy of death, made him so beloved by his friends, admired by his

scholars, and honoured by the Athenians.]

[Note 71: But, where factions were once entered and rooted in a state,

they thought it madness for good men to meddle with public affairs (P.

203, 206, 191, t. III.)]

[Note 72: But the true service of the public is a business of so much

labour and so much care, that though a good and wise man may not

refuse it, if he be called to it by his prince or his country, and

thinks he can be of more than vulgar use, yet he will seldom or never

seek it, but leaves it commonly to men who, under the disguise of

public good, pursue their own designs of wealth, power, and such

bastard honours as usually attend them, not that which is the true,

and only true reward of virtue.]

[Note 73: Comparez cet essai à l'ouvrage de Carlyle; c'est le même

titre et le même sujet, et il est curieux d'y voir la différence des

deux siècles.]

[Note 74: They were commonly excellent poets, and great physicians:

they were so learned in natural philosophy, that they foretold not

only eclipses in the heavens, but earthquakes at land, and storms at

sea, great droughts, and great plagues, much plenty or much scarcity

of certain sorts of fruits or grain; not to mention the magical powers

attributed to several of them, to allay storms, to raise gales, to

appease commotions of people, to make plagues cease.]

[Note 75: What are become of the charms of music, by which men and

beasts, fishes, fowls and serpents, were so frequently enchanted, and

their very natures changed; by which the passions of men were raised

to the greatest height and violence, and then as suddenly appeased, so

as they might be justly said to be turned into lions or lambs, into

wolves or into harts, by the powers and charms of this admirable art?]

[Note 76: Macaulay, _Essai sur William Temple_.]

[Note 77: It may, perhaps, be further affirmed, in favour of the

ancients, that the oldest books we have are still in their kind the

best. The two most ancient that I know of in prose, among those we

call profane authors, are still Esop's Fables and Phalaris's Epistles,

both living near the same time, which was that of Cyrus and

Pythagoras. As the first has been agreed by all ages since for the

greatest master in his kind, and all others of that sort have been but

imitations of his original, so I think the Epistles of Phalaris to

have more race, more spirit, more force of wit and genius, than any

others I have ever seen, either ancient or modern. I know several

learned men (or that usually pass for such, under the name of critics)

have not esteemed them genuine, and Politian, with some others, have

attributed them to Lucian; but I think he must have little skill in

painting, that cannot find out this to be an original; such diversity

of passions, upon such variety of actions and passages of life and

government, such freedom of thought, such boldness of expression, such

bounty to his friends, such scorn of his enemies, such honour of

learned men, such esteem of good, such knowledge of life, such

contempt of death, with such fierceness of nature and cruelty of

revenge, could never be represented but by him that possessed them;

and I esteem Lucian to have been no more capable of writing than of

acting what Phalaris did. In all one writ, you find the scholar or the

sophist; and in all the other, the tyrant and the commander. (_Of

ancient and modern learning_, 469.)]

IV

Ce sont là les moeurs oratoires et polies qui peu à peu, à travers

l'orgie, percent et prennent l'ascendant. Insensiblement le courant se

nettoie et marque sa voie, comme il arrive à un fleuve qui, entrant

violemment dans un nouveau lit, clapote d'abord dans une tempête de

bourbe, puis pousse en avant ses eaux encore fangeuses qui par degrés

vont s'épurer. Ces débauchés tâchent d'être gens du monde et parfois y

réussissent. Wycherley écrit bien, très-clairement, sans la moindre

trace d'euphuïsme, presque à la française. Son Dapperwitt dit de Lucy,

en périodes balancées: «Elle est belle sans affectation, folâtre sans

grossièreté, amoureuse sans impertinence.» Au besoin il est ingénieux,

ses _gentlemen_ échangent des comparaisons heureuses. «Les maîtresses,

dit l'un, sont comme les livres: si vous vous y appliquez trop, ils

vous alourdissent, et vous rendent impropre au monde; mais si vous en

usez avec discrétion, vous n'en êtes que plus propre à la

conversation.--Oui, dit un autre, une maîtresse devrait être comme une

petite retraite à la campagne, près de la ville, non pour y demeurer

constamment, mais pour y passer la nuit de temps en temps. Et vite

dehors, afin de mieux goûter la ville au retour[78]!» Ces gens font du

style, même à contre-temps, et en dépit de la situation ou de la

condition des personnages. Un cordonnier dit dans Etheredge: «Il n'y a

personne dans la ville qui vive plus en gentilhomme que moi avec sa

femme. Je ne m'inquiète jamais de ses sorties, elle ne s'informe

jamais des miennes; nous nous parlons civilement et nous nous haïssons

cordialement[79].» L'art est parfait dans ce petit discours: tout y

est, jusqu'à l'antithèse symétrique de mots, d'idées et de sons; quel

beau diseur que ce cordonnier satirique!--Après la satire, le

madrigal. Tel personnage, au beau milieu du dialogue et en pleine

prose, décrit «de jolies lèvres boudeuses avec une petite moiteur qui

s'y pose, pareilles à une rose de Provins fraîche sur la branche,

avant que le soleil du matin en ait séché toute la rosée[80].» Ne

voilà-t-il pas les gracieuses galanteries de la cour? Rochester

lui-même, parfois, en rencontre. Deux ou trois de ses chansons sont

encore dans les recueils expurgés à l'usage des jeunes filles

pudiques. Ils ont beau polissonner de fait; à chaque instant il faut

qu'ils complimentent et saluent; devant les femmes qu'ils veulent

séduire, ils sont bien obligés de roucouler des tendresses et des

fadeurs; s'ils n'ont plus qu'un frein, l'obligation de paraître bien

élevés, ce frein les retient encore. Rochester est correct même au

milieu des immondices; il ne dit d'ordures que dans le style habile et

solide de Boileau. Tous ces viveurs veulent être gens d'esprit et du

monde. Sir Charles Sedley se ruine et se salit, mais Charles II

l'appelle «le vice-roi d'Apollon.» Buckingham exalte «la magie de son

style.» Il est le plus charmant, le plus recherché des causeurs; il

fait des mots, et aussi des vers, toujours agréables, quelquefois

délicats; il manie avec dextérité le joli jargon mythologique; il

insinue en légères chansons coulantes toutes ces douceurs un peu

apprêtées qui sont comme les friandises des salons. «Ma passion,

dit-il à Chloris, croissait avec votre beauté; et l'Amour, pendant que

sa mère vous favorisait, lançait à mon coeur un nouveau dard de

flamme.» Puis il ajoute en manière de chute: «Ils employaient tout

leur art amoureux, lui pour faire un amant, elle pour faire une

beauté[81].»

Il n'y a point du tout d'amour dans ces gentillesses; on les accepte

comme on les offre, avec un sourire; elles font partie du langage

obligé, des petits soins que les cavaliers rendent aux dames:

j'imagine qu'on les envoyait le matin avec le bouquet ou la boîte de

cédrats confits. Roscommon compose une pièce sur un petit chien mort,

sur le rhume d'une jeune fille; ce méchant rhume l'empêche de chanter:

maudit hiver! Et là-dessus il prend l'hiver à partie, l'apostrophe

longuement. Vous reconnaissez les amusements littéraires de la vie

mondaine. On y prend tout légèrement, gaiement, l'amour d'abord, et

aussi le danger. La veille d'une bataille navale, Dorset, en mer, au

roulis du vaisseau, adresse aux dames une chanson célèbre. Rien n'y

est sérieux, ni le sentiment ni l'esprit; ce sont des couplets qu'on

fredonne en passant; il en part un éclair de gaieté; un instant après,

on n'y pense plus. «Surtout, leur dit Dorset, pas d'inconstance! Nous

en avons assez ici en mer.» Et ailleurs: «Si les Hollandais savaient

notre état, ils arriveraient bien vite, quelle résistance leur

feraient des gens qui ont laissé leurs coeurs au logis?» Puis viennent

des plaisanteries trop anglaises: «Ne nous croyez pas infidèles si

nous ne vous écrivons point à chaque poste. Nos larmes prendront une

voie plus courte; la marée vous les apportera deux fois par jour[82].»

Voilà des larmes qui ne sont guère tristes; la dame les regarde comme

l'amant les verse, de bonne humeur; elle est dans sa loge (il s'en

doute et l'écrit), offrant sa main blanche à un autre qui la baise, et

se donnant une contenance avec le frou-frou de son éventail. Dorset ne

s'en afflige guère, continue à jouer avec la poésie, sans excès ni

assiduité, au courant de la plume, écrivant aujourd'hui un couplet

contre Dorinda, demain une satire contre M. Howard, toujours

facilement et sans étude, en véritable gentilhomme. Il est comte,

chambellan, riche; il pensionne et patronne les poëtes comme il ferait

des coquettes, c'est-à-dire pour se divertir sans s'attacher. Le duc

de Buckingham fait la même chose et le contraire, caresse l'un,

parodie l'autre, est adulé, moqué, et finit par attraper son portrait,

qui est un chef-d'oeuvre, mais point flatté, de la main de Dryden. On

a vu en France ces passe-temps et ces tracasseries; on trouve ici les

mêmes façons et la même littérature, parce qu'on y rencontre la même

société et le même esprit.

Entre ces poëtes, au premier rang, est Edmund Waller, qui vécut et

écrivit ainsi jusqu'à quatre-vingt-deux ans: homme d'esprit et à la

mode, bien élevé, familier dès l'abord avec les grands, ayant du tact

et de la prévoyance, prompt aux reparties, difficile à décontenancer,

du reste personnel, de sensibilité médiocre, ayant changé plusieurs

fois de parti, et portant fort bien le souvenir de ses volte-faces;

bref, le véritable modèle du mondain et du courtisan. C'est lui qui,

ayant loué Cromwell, puis Charles II, mais celui-ci moins bien que

l'autre, répondait pour s'excuser: «Les poëtes, sire, réussissent

mieux dans la fiction que dans la vérité.» Dans cette sorte de vie,

les trois quarts des vers sont de circonstance: ils font la menue

monnaie de la conversation ou de la flatterie; ils ressemblent aux

petits événements et aux petits sentiments d'où ils sont nés. Telle

pièce est sur le thé, telle autre sur un portrait de la reine: il

faut bien faire sa cour; d'ailleurs «Sa Majesté a commandé les vers.»

Une dame lui fait cadeau d'une plume d'argent, vite un remercîment

rimé; une autre peut dormir à volonté, vite un couplet enjoué; un faux

bruit se répand qu'elle vient de se faire peindre, vite des stances

sur cette grosse affaire. Un peu plus loin, il y aura des vers à la

comtesse de Carlisle sur sa chambre, des condoléances à lord

Northumberland sur la mort de sa femme, un joli mot sur une dame qui a

été pressée dans la foule, une réponse, couplet pour couplet, à des

vers de sir John Suckling. Il prend au vol les frivolités, les

nouvelles, les bienséances, et sa poésie n'est qu'une conversation

écrite, j'entends la conversation qu'on fait au bal, quand on parle

pour parler, en relevant une boucle de perruque ou en tortillant un

gant glacé. La galanterie, comme il convient, en a la plus grande

part, et on se doute bien que l'amour n'y est pas trop sincère. Au

fond, Waller soupire avec réflexion (Sacharissa avait une belle dot),

à tout le moins par convenance; ce qu'il y a de plus visible dans ses

poëmes tendres, c'est qu'il souhaite écrire coulamment et bien rimer.

Il est affecté, il exagère, il fait de l'esprit, il est auteur. Il

s'adresse à la suivante, «sa compagne de servage,» n'osant s'adresser

à Sacharissa elle-même. «Ainsi, dans les nations qui adorent le

soleil, un Persan modeste, un Maure aux yeux affaiblis n'ose point

élever ses regards éblouis au delà du nuage doré qui, sous la lumière

du dieu triomphant, orne le ciel oriental, et, honoré de ses rayons,

dépasse en splendeur tout le reste[83].» Bonne comparaison! Voilà une

révérence bien faite: j'espère que Sacharissa répond par une révérence

aussi correcte. Ses désespoirs sont du même goût; il perce de ses cris

les allées de Penshurst, «raconte sa flamme aux hêtres,» et les hêtres

bien appris «inclinent leurs têtes par compassion.» Il est probable

que dans ces promenades douloureuses son plus grand soin était de ne

pas mouiller ses souliers à talons. Ces transports d'amour amènent les

machines classiques, Apollon, les Muses; Apollon est fâché qu'on

maltraite un de ses serviteurs, lui dit de s'en aller, et il s'en va

en effet, disant à Sacharissa qu'elle est plus dure qu'un chêne, et

que certainement elle est née d'un rocher[84].

Ce qu'il y a de bien réel en tout cela, c'est la sensualité, non pas

ardente, mais leste et gaie; il y a telle pièce _sur une chute_ qu'un

abbé de cour sous Louis XV eût pu écrire: «Ne rougissez pas, belle, ne

prenez pas l'air sévère; que pouvait faire l'amant, hélas! sinon

fléchir quand tout son ciel sur lui s'appuyait? Son tort unique, s'il

en eut un, fut de vous laisser vous relever trop tôt[85].» D'autres

mots se sentent de l'entourage et ne sont point assez polis. «Amoret,

s'écrie-t-il, vous aussi douce, aussi bonne que le mets le plus

délicieux, qui, à peine goûté, verse dans le coeur la vie et la

joie[86].» Je ne serais pas satisfait, si j'étais femme, d'être

comparée à un _beefsteak_, même appétissant; je n'aimerais pas

davantage à me voir, comme Sacharissa, mise au niveau du bon vin qui

porte à la tête[87]: c'est trop d'honneur pour le porto et pour la

viande. Le fond anglais perçait ici et ailleurs; par exemple, la belle

Sacharissa, qui n'était plus belle, ayant demandé à Waller s'il ferait

encore des vers pour elle: «Oui, madame, répondit-il, quand vous serez

aussi jeune et aussi belle qu'autrefois.» Voilà de quoi scandaliser un

Français. Néanmoins Waller est d'ordinaire aimable; une sorte de

lumière brillante flotte comme une gaze autour de ses vers; il est

toujours élégant, souvent gracieux. Cette grâce est comme le parfum

qui s'exhale du monde; les fraîches toilettes, les salons parés,

l'abondance et la recherche de toutes les commodités délicates mettent

dans l'âme une sorte de douceur qui se répand au dehors en

complaisances et en sourires; Waller en a, et des plus caressants, à

propos d'un bouton, d'une ceinture, d'une rose. Ces sortes de bouquets

conviennent à sa main et à son art. Il y a une galanterie exquise dans

ses stances à la petite lady Lucy Sidney sur son âge. Et quoi de plus

attrayant pour un homme de salon, que ce frais bouton de jeunesse

encore fermé, mais qui déjà rougit et va s'ouvrir? «Pourtant,

charmante fleur, ne dédaignez pas cet âge que vous allez connaître si

tôt; le matin rose laisse sa lumière se perdre dans l'éclat plus riche

du midi[88].» Tous ses vers coulent avec une harmonie, une limpidité,

une aisance continues, sans que jamais sa voix s'élève, ou détonne, ou

éclate, ou manque au juste accent, sinon par l'affectation mondaine

qui altère uniformément tous les tons pour les assouplir. Sa poésie

ressemble à une de ces jolies femmes maniérées, attifées, occupées à

pencher la tête, à murmurer d'une voix flûtée des choses communes

qu'elles ne pensent guère, agréables pourtant dans leur parure trop

enrubannée, et qui plairaient tout à fait si elles ne songeaient pas à

plaire toujours.

Ce n'est pas qu'ils ne puissent toucher les sujets graves; mais ils

les touchent à leur façon, sans sérieux ni profondeur. Ce qui manque

le plus à l'homme de cour, c'est l'émotion vraie de l'idée inventée et

personnelle. Ce qui intéresse le plus l'homme de cour, c'est la

justesse de la décoration et la perfection de l'apparence extérieure.

Ils s'attachent médiocrement au fond, et beaucoup à la forme. En

effet, c'est la forme qu'ils prennent pour sujet dans presque toutes

leurs poésies sérieuses; ils sont critiques, ils posent des préceptes,

ils font des _arts poétiques_. Denham, puis Roscommon, dans un poëme

complet, enseignent l'art de bien traduire les vers. Le duc de

Buckingham versifie un _Essai sur la poésie_ et un _Essai sur la

satire_. Dryden est au premier rang parmi ces pédagogues. Comme Dryden

encore, ils se font traducteurs, amplificateurs. Roscommon traduit

l'_Art poétique_ d'Horace, Waller le premier acte de _Pompée_, Denham

des fragments d'Homère, de Virgile, un poëme italien sur _la justice

et la tempérance_. Rochester compose un poëme sur _l'homme_ dans le

goût de Boileau, une épître sur _le rien_; Waller, l'amoureux,

fabrique un poëme didactique sur _la crainte de Dieu_, un autre en six

chants sur _l'amour divin_. Ce sont des exercices de style. Ces gens

prennent une thèse de théologie, un lieu commun de philosophie, un

précepte de poésie, et le développent en prose mesurée, munie de

rimes; ils n'inventent rien, ne sentent pas grand'chose, et ne

s'occupent qu'à faire de bons raisonnements avec des métaphores

classiques, en termes nobles, sur un patron convenu. La plupart des

vers consistent en deux substantifs munis de leurs épithètes et liés

par un verbe, à la façon des vers latins de collége. L'épithète est

bonne: il a fallu feuilleter le _Gradus_ pour la trouver, ou, comme le

veut Boileau, emporter le vers inachevé dans sa tête, et rêver une

heure en plein champ, jusqu'à ce que, au coin d'un bois, on ait trouvé

le mot qui avait fui.--Je bâille, mais j'applaudis. C'est à ce prix

qu'une génération finit par former le style soutenu qui est nécessaire

pour porter, publier et prouver les grandes choses. En attendant, avec

leur diction ornée, officielle, et leur pensées d'emprunt, ils sont

comme des chambellans brodés, compassés, qui assistent à un mariage

royal ou à un baptême auguste, l'esprit vide, l'air grave, admirables

de dignité et de manières, ayant la correction et les idées d'un

mannequin.

[Note 78: Mistresses are like books; if you pore upon them too much,

they doze you, and make you unfit for company; but if used discretly,

you are the fitter for conversation by them.

A mistress should be like a little country retreat near the town; not

to dwell in constantly, but only so a night, and away, to taste the

town the better when a man returns.]

[Note 79: There is never a man in the town lives more like a gentleman

with his wife than I do. I never mind her motions; she never enquires

into mine. We speak to one another civilly, hate one another

heartily.]

[Note 80: Pretty pouting lips, with a little moisture hanging on them,

that look like the Province rose fresh on the bush, ere the morning

sun has quite drawn up the dew.]

[Note 81:

My passion with your beauty grew,

While Cupid at my heart,

Still as his mother favour'd you,

Threw a new flaming dart.

Each gloried in their wanton part;

To make a lover, he

Employ'd the utmost of his art--

To make a beauty, she.]

[Note 82:

Then, if we write not by each post,

Think not we are unkind;

Nor yet conclude our ships are lost

By Dutchmen or by wind:

Our tears we'll send a speedier way;

The tide shall bring them twice a-day.

With a fa, etc.

To pass our tedious hours away;

We throw a merry main;

Or else at serious ombre play;

But why should we in vain

Each other's ruin thus pursue?

We were undone when we left you.

With a fa, etc.

But now our fears tempestuous grow,

And cast our hopes away;

Whilst you, regardless of our wo,

Sit careless at a play:

Perhaps permit some happier man

To kiss your hand, or flirt your fan.

With a fa, etc.

And now we've told you all our loves,

And likewise all our fears,

In hopes this declaration moves

Some pity for our tears;

Let's hear of no inconstancy,

We have too much of that at sea.

With a fa la, la, la, la.]

[Note 83:

So in those nations which the Sun adore

Some modest Persian or weak-eyed Moor

No higher dares advance his dazzled sight

Than to some gilded cloud, which near the light

Of their ascending God adorns the East,

And graced with his beam, outshines the rest.]

[Note 84:

While in this park I sing, the list'ning deer

Attend my passion and forget to fear;

When to the beeches I report my flame,

They bow their heads, as if they felt the same.

To Gods appealing when I reach their bow'rs

With loud complaint, they answer me in show'rs.

To thee a wild and cruel soul is giv'n,

More deaf than trees and prouder than the heav'n.

The rock

.... That cloven rock produc'd thee.

This last complaint th'indulgent ears did pierce

Of just Apollo, president of verse,

Highly concerned that the Muse should bring

Damage to one whom he had taught to sing, etc.]

[Note 85:

Then blush not, Fair! or on him frown:

How could the youth, alas! but bend

When his whole Heav'n upon him lean'd;

If ought by him amiss was done,

'Twas to let you rise so soon.]

[Note 86:

Amoret! as sweet and good

As the most delicious food,

Which but tasted does impart

Life and gladness to the heart.]

[Note 87:

Sacharissa's beauty's wine,

Which to madness doth incline;

Such a liquor as no brain

That is mortal can sustain.]

[Note 88:

Yet, fairest blossom, do not slight

The age which you may know so soon.

The rosy morn resigns her light

And milder glory to the noon.]

V

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5) · 第 5 / 28 段