Celui-ci est un de ces esprits puissants et limités qu'on nomme

positifs, si fréquents en Angleterre, de la famille de Swift et de

Bentham, efficaces et brutaux comme une machine d'acier. De là chez

lui une méthode et un style d'une sécheresse et d'une vigueur

extraordinaires, les plus capables de construire et de détruire; de là

une philosophie qui, par l'audace de ses dogmes, a mis dans une

lumière immortelle une des faces indestructibles de l'esprit humain.

Dans chaque objet, dans chaque événement, il y a quelque fait primitif

et constant qui en est comme le noyau solide, autour duquel viennent

se grouper les riches développements qui l'achèvent. L'esprit positif

s'abat du premier coup sur ce noyau, écrase l'éclatante végétation qui

le recouvre, la disperse, l'anéantit, puis, concentrant sur lui tout

l'effort de sa prise véhémente, le dégage, le soulève, le taille, et

l'érige en un lieu visible d'où il brillera désormais à tous et pour

toujours comme un cristal. Tous les ornements, toutes les émotions

sont exclus du style de Hobbes; ce n'est qu'un amas de raisons et de

faits serrés dans un petit espace, attachés entre eux par la déduction

comme par des crampons de fer. Point de nuances, nul mot fin ou

recherché. Il ne prend que les plus familiers de l'usage commun et

durable; depuis deux cents ans, il n'y en a pas douze chez lui qui

aient vieilli; il perce jusqu'au centre du sens radical, écarte

l'écorce passagère et brillante, circonscrit la portion solide qui est

la matière permanente de toute pensée et l'objet propre du sens

commun. Partout, pour affermir, il retranche; il atteint la solidité

par les suppressions. De tous les liens qui unissent les idées, il

n'en garde qu'un, le plus stable; son style n'est qu'un raisonnement

continu et de l'espèce la plus tenace, tout composé d'additions et de

soustractions, réduit à la combinaison de quelques notions simples

qui, s'ajoutant les unes aux autres ou se retranchant les unes des

autres, forment sous des noms divers des totaux ou des différences

dont on suit toujours la génération et dont on démêle toujours les

éléments. Il a pratiqué d'avance la méthode de Condillac, remontant

dès l'abord au fait primordial, tout palpable et sensible, pour suivre

de degré en degré la filiation et le parentage des idées dont il est

la souche, en sorte que le lecteur, conduit de chiffre en chiffre,

peut à chaque moment justifier l'exactitude de son opération et

vérifier la valeur de ses produits. Un pareil instrument logique

fauche à travers les préjugés avec une roideur et une hardiesse

d'automate. Hobbes déblaye la science des mots et des théories

scolastiques. Il raille les quiddités, il écarte les espèces sensibles

et intelligibles, il rejette l'autorité des citations[20]. Il tranche

avec une main de chirurgien dans le coeur des croyances les plus

vivantes. Il nie que les livres de Moïse, de Josué et des autres

soient de leurs prétendus auteurs. Il déclare que nul raisonnement ne

réussit à prouver la divinité de l'Écriture, et qu'il faut à chacun

pour y croire une révélation surnaturelle et personnelle. Il renverse

en six mots l'autorité de cette révélation et de toute autre: «Dire

que Dieu a parlé en rêve à un homme, c'est dire simplement qu'il a

rêvé que Dieu lui parlait. Dire qu'il a vu une vision ou entendu une

voix, c'est dire qu'il a eu un rêve qui tenait du sommeil et de la

veille. Dire qu'il parle par une inspiration surnaturelle, c'est dire

qu'il trouve en lui-même un ardent désir de parler, ou quelque forte

opinion pour laquelle il ne peut alléguer aucune raison naturelle et

suffisante[21].» Il réduit l'homme à n'être qu'un corps, l'âme à

n'être qu'une fonction, Dieu à n'être qu'une inconnue. Toutes ses

phrases sont des équations ou des réductions mathématiques. En effet,

c'est aux mathématiques qu'il emprunte son idée de la science[22].

C'est d'après les mathématiques qu'il veut réformer les sciences

morales. C'est le point de départ des mathématiques qu'il donne aux

sciences morales, lorsqu'il pose que la sensation est un mouvement

interne causé par un choc extérieur, le désir un mouvement interne,

dirigé vers un corps extérieur, et lorsqu'il fabrique avec ces deux

notions combinées tout le monde moral. C'est la méthode des

mathématiques qu'il donne aux sciences morales, lorsqu'il démêle comme

les géomètres deux idées simples qu'il transforme par degrés en idées

plus complexes, et qu'avec la sensation et le désir il compose les

passions, les droits et les institutions humaines, comme les

géomètres avec la ligne courbe et la ligne droite composent les

polyèdres les plus compliqués. C'est l'aspect des mathématiques qu'il

a donné aux sciences morales, lorsqu'il a dressé dans la vie humaine

sa construction incomplète et rigide, semblable au réseau de figures

idéales que les géomètres instituent au milieu des corps. Pour la

première fois, on voyait chez lui comme chez Descartes, mais avec

excès et en plus haut relief, la forme d'esprit qui fit par toute

l'Europe l'âge classique: non pas l'indépendance de l'inspiration et

du génie comme à la Renaissance; non pas la maturité des méthodes

expérimentales et des conceptions d'ensemble comme dans l'âge présent;

mais l'indépendance de la raison raisonnante, qui, écartant

l'imagination, s'affranchissant de la tradition, pratiquant mal

l'expérience, trouve dans la logique sa reine, dans les mathématiques

son modèle, dans le discours son organe, dans la société polie son

auditoire, dans les vérités moyennes son emploi, dans l'homme abstrait

sa matière, dans l'idéologie sa formule, dans la révolution française

sa gloire et sa condamnation, son triomphe et sa fin.

Mais tandis que Descartes, au milieu d'une société et d'une religion

épurées, ennoblies et apaisées, intronisait l'esprit et relevait

l'homme, Hobbes, au milieu d'une société bouleversée et d'une religion

en délire, dégradait l'homme et intronisait le corps. Par dégoût des

puritains, les courtisans réduisaient la vie humaine à la volupté

animale; par dégoût des puritains, Hobbes réduisait la nature humaine

à la partie animale. Les courtisans étaient athées et brutaux en

pratique: il était athée et brutal en spéculation. Ils avaient établi

la mode de l'instinct et de l'égoïsme: il écrivait la philosophie de

l'égoïsme et de l'instinct. Ils avaient effacé de leurs coeurs tous

les sentiments fins et nobles: il effaçait du coeur tous les

sentiments nobles et fins. Il érigeait leurs moeurs en théorie,

donnait le manuel de leur conduite, et rédigeait d'avance les

axiomes[23] qu'ils allaient traduire en actions. Selon lui comme selon

eux, «le premier des biens est la conservation de la vie et des

membres; le plus grand des maux est la mort, surtout avec tourment.»

Les autres biens et les autres maux ne sont que les moyens de ceux-là.

Nul ne recherche ou souhaite que ce qui lui est agréable. «Nul ne

donne qu'en vue d'un avantage personnel.»--Pourquoi les amitiés

sont-elles des biens? «Parce qu'elles sont utiles, les amis servant à

la défense et encore à d'autres choses.»--Pourquoi avons-nous pitié du

malheur d'autrui? «Parce que nous considérons qu'un malheur semblable

pourrait nous arriver.»--Pourquoi est-il beau de pardonner à qui

demande pardon? «Parce que c'est là une preuve de confiance en

soi-même.» Voilà le fond du coeur humain. Regardez maintenant ce

qu'entre ces mains flétrissantes deviennent les plus précieuses

fleurs. «La musique, la peinture, la poésie, sont agréables comme

imitations qui rappellent le passé, parce que, si le passé à été bon,

il est agréable en imitation comme bon, et que, s'il a été mauvais, il

est agréable en imitation comme passé.» C'est à ce grossier mécanisme

qu'il réduit les beaux-arts; on s'en est aperçu quand il a voulu

traduire l'_Iliade_. À ses yeux, la philosophie est du même ordre. «Si

la sagesse est utile, c'est qu'elle est de quelque secours; si elle

est désirable en soi, c'est qu'elle est agréable.» Ainsi nulle dignité

dans la science: c'est un passe-temps ou une aide, bonne au même titre

qu'un domestique ou un pantin. L'argent, étant plus utile, vaut mieux.

C'est pourquoi «celui qui est sage n'est pas riche, comme disent les

stoïciens, mais celui qui est riche est sage[24].» Pour la religion,

elle n'est que la «crainte d'un pouvoir invisible feint par l'esprit

ou imaginé d'après des récits publiquement autorisés[25].» En effet,

cela est vrai pour l'âme d'un Rochester ou d'un Charles II; poltrons

ou injurieux, crédules ou blasphémateurs, ils n'ont rien soupçonné au

delà.--Nul droit naturel. «Avant que les hommes se fussent liés par

des conventions, chacun avait le droit de faire ce qu'il voulait

contre qui il voulait.» Nulle amitié naturelle. «Les hommes ne

s'associent que par intérêt ou vanité, c'est-à-dire par amour de soi,

non par amour des autres. L'origine des grandes sociétés durables

n'est pas la bienveillance mutuelle. Tous dans l'état de nature ont la

volonté de nuire.... L'homme est un loup pour l'homme.... L'état de

nature est la guerre, non pas simple, mais de tous contre tous, et par

essence cette guerre est éternelle.[26]» Le déchaînement des sectes,

le conflit des ambitions, la chute des gouvernements, le débordement

des imaginations aigries et des passions malfaisantes avaient suggéré

cette idée de la société et de l'homme. Ils aspiraient tous,

philosophes et peuple, à la monarchie et au repos. Hobbes, en logicien

inexorable, la veut absolue; la répression en sera plus forte et la

paix plus stable. Que nul ne résiste au souverain. Quoi qu'il fasse

contre un sujet, quel qu'en soit le prétexte, ce n'est point

injustice. C'est lui qui doit décider des livres canoniques. Il est

pape et plus que pape. Ses sujets, s'il l'ordonne, doivent renoncer

au Christ, au moins de bouche; le pacte primitif lui a livré sans

réserve l'entière possession de tous les actes extérieurs; au moins,

de cette façon, les sectaires n'auront pas, pour troubler l'État, le

prétexte de leur conscience. C'est dans ces extrémités que l'immense

fatigue et l'horreur des guerres civiles avaient précipité un esprit

étroit et conséquent. Sur cette prison scellée où il enfermait et

resserrait de tout son effort la méchante bête de proie, il appuyait

comme un dernier bloc, pour éterniser la captivité humaine, la

philosophie entière et toute la théorie, non-seulement de l'homme,

mais du reste de l'univers. Il réduisait les jugements à «l'addition

de deux noms,» les idées à des états du cerveau, les sensations à des

mouvements corporels, les lois générales à de simples mots, toute

substance au corps, toute science à la connaissance des corps

sensibles, tout l'être humain à un corps capable de mouvement reçu ou

rendu[27], en sorte que l'homme, n'apercevant lui-même et la nature

que par la face méprisée, et rabattu dans sa conception de lui-même et

du monde, pût ployer sous le faix de l'autorité nécessaire et subir

enfin le joug que sa nature rebelle refuse et doit porter. Tel est en

effet le désir que suggère ce spectacle de la restauration anglaise.

L'homme méritait alors ce traitement, parce qu'il inspirait alors

cette philosophie; il va se montrer sur la scène tel qu'il s'est

montré dans la théorie et dans les moeurs.

[Note 20: «Si l'on veut respecter l'antiquité, c'est l'âge présent qui

est le plus vieux.»]

[Note 21: To say he hath spoken to him in a dream is no more than to

say he dreamed that God spoke to him. To say he hath seen a vision or

heard a voice, is to say that he has dreamed between sleeping and

waking. To say he speaks by supernatural inspiration, is to say he

finds an ardent desire to speak or some strong opinion of himself for

which he cannot alledge no natural and sufficient reason.]

[Note 22: From the principal parts of nature, reason and passion, have

proceeded two kinds of learning, mathematical and dogmatical. The

former is free from controversy and dispute, because it consisteth in

comparing figure and motion only, in which things truth and the

interest of men oppose not each other. But in the other there is

nothing undisputable, because it compares men and meddles with their

right and profit.]

[Note 23: Ses principaux ouvrages ont été écrits entre 1646 et 1655.]

[Note 24: Nemo dat nisi respiciens ad bonum sibi.

Amicitiæ bonæ, nempe utiles. Nam amicitiæ cùm ad multa alia, tum ad

præsidium conferunt.

Sapientia utile. Nam præsidium in se habet nonnullum. Appetibile est

per se, id est jucundum. Item pulchrum, quia acquisitio difficilis.

Non enim qui sapiens est, ut dixere stoici, dives est, sed contra qui

dives est sapiens est dicendus.

Ignoscere veniam petenti pulchrum. Nam indicium fiduciæ sui.

Imitatio jucundum, revocat enim præterita. Præterita autem si bona

fuerint, jucunda sunt repræsentata, quia bona. Si mala, quia

præterita. Jucunda igitur musica, pictura, poesis.]

[Note 25: Metus potentiarum invisibilium, sive fictæ illæ sint, sive

ab historiis acceptæ sint publice, religio. Si publice acceptæ non

sint, superstitio.]

[Note 26: Omnis societas vel commodi causa vel gloriæ, hoc est, sui,

non sociorum amore contrahitur.

Statuendum originem magnarum et diuturnarum societatum non a mutua

benevolentia, sed a mutuo metu exstitisse.

Voluntas lædendi omnibus inest in statu naturæ.

Status hominum naturalis antequam in societatem coiretur, bellum.

Neque hoc simpliciter, sed bellum omnium in omnes.

Bellum sua natura sempiternum.]

[Note 27: Corpus et substantia idem significant, et proinde vox

composita substantia incorporea est insignificans æque ac si quis

diceret corpus incorporeum.

Quidquid imaginamur finitum est. Nulla ergo est idea neque conceptus

qui oriri potest a voce hac, infinitum.

Recidit ratiocinatio omnis ad duas operationes animi, additionem et

substractionem.

Genus et universale nominum non rerum nomina sunt.

Veritas in dicto non in re consistit.

Sensio igitur in sentiente nihil aliud esse potest præter motum

partium aliquarum intus in sentiente existentium, quæ partes motæ

organorum quibus sentimus partes sunt.]

VII

Quand les théâtres, fermés par le parlement, rouvrirent, on s'aperçut

bientôt que le goût avait changé. Shirley, le dernier de la grande

école, n'écrit plus et meurt. Waller, Buckingham, Dryden, sont obligés

de refaire les pièces de Shakspeare, de Fletcher, de Beaumont, pour

les accommoder à la mode. Pepys, qui va voir _le Songe d'une nuit

d'été_[28], déclare «qu'il n'y retournera plus jamais, car c'est la

plus insipide et ridicule pièce qu'il ait vue de sa vie.» La comédie

se transforme; c'est que le public s'était transformé.

Quels auditeurs que ceux de Shakspeare et de Fletcher! Quelles âmes

jeunes et charmantes! Dans cette salle infecte où il fallait brûler du

genièvre, devant cette misérable scène à demi éclairée, devant ces

décors de cabaret, ces rôles de femmes joués par des hommes,

l'illusion les prenait. Ils ne s'inquiétaient guère des

vraisemblances; on pouvait les promener en un instant sur des forêts

et des océans, d'un ciel à l'autre, à travers vingt années, parmi dix

batailles et tout le pêle-mêle des aventures. Ils ne se souciaient

point de toujours rire; la comédie, après un éclat de bouffonnerie,

reprenait son air sérieux ou tendre. Ils venaient moins pour s'égayer

que pour rêver. Il y avait dans ces coeurs tout neufs comme un amas de

passions et de songes, passions sourdes, songes éclatants, dont

l'essaim emprisonné bourdonnait obscurément, attendant que le poëte

vînt lui ouvrir la nouveauté et la splendeur du ciel. Des paysages

entrevus dans un éclair, la crinière grisonnante d'une longue vague

qui surplombe, un coin de forêt humide où les biches lèvent leur tête

inquiète, le sourire subit et la joue empourprée d'une jeune fille qui

aime, le vol sublime et changeant de tous les sentiments délicats,

par-dessus tout l'extase des passions romanesques, voilà les

spectacles et les émotions qu'ils venaient chercher. Ils montaient

d'eux-mêmes au plus haut du monde idéal; ils voulaient contempler les

extrêmes générosités, l'amour absolu; ils ne s'étonnaient point des

féeries, ils entraient sans effort dans la région que la poésie

transfigure; leurs yeux avaient besoin de sa lumière. Ils comprenaient

du premier coup ses excès et ses caprices; ils n'avaient pas besoin

d'être préparés; ils suivaient ses écarts, ses bizarreries, le

fourmillement de ses inventions regorgeantes, les soudaines

prodigalités de ses couleurs surchargées, comme un musicien suit une

symphonie. Ils étaient dans cet état passager et extrême où

l'imagination adulte et vierge, encombrée de désirs, de curiosités et

de forces, développe tout d'un coup l'homme, et dans l'homme ce qu'il

y a de plus exalté et de plus exquis.

Des viveurs ont pris leur place. Ils sont riches, ils ont tâché de se

polir à la française, ils ont ajouté à la scène des décors mobiles, de

la musique, des lumières, de la vraisemblance, de la commodité, toute

sorte d'agréments extérieurs; mais le coeur leur manque.

Représentez-vous ces fats à demi ivres, qui ne voient dans l'amour que

le plaisir, et dans l'homme que les sens: un Rochester au lieu d'un

Mercutio. Avec quelle partie de son âme pourrait-il comprendre la

poésie et la fantaisie? La comédie romanesque est hors de sa portée;

il ne peut saisir que le monde réel, et dans ce monde l'enveloppe

palpable et grossière. Donnez-lui une peinture exacte de la vie

ordinaire, des événements plats et probables, l'imitation littérale de

ce qu'il fait, et de ce qu'il est; mettez la scène à Londres, dans

l'année courante; copiez ses gros mots, ses railleries brutales, ses

entretiens avec les marchandes d'oranges, ses rendez-vous au parc, ses

essais de dissertation française. Qu'il se reconnaisse, qu'il retrouve

les gens et les façons qu'il vient de quitter à sa taverne ou dans

l'antichambre; que le théâtre et la rue soient de plain-pied. La

comédie lui donnera les mêmes plaisirs que la vie; il s'y traînera

également dans la vulgarité et dans l'ordure; il n'aura besoin pour y

assister ni d'imagination, ni d'esprit; il lui suffira d'avoir des

yeux et des souvenirs. Cette exacte imitation lui fournira l'amusement

en même temps que l'intelligence. Les vilaines paroles le feront rire

par sympathie, les images effrontées le divertiront par réminiscence.

L'auteur d'ailleurs prend soin de lui fournir une fable qui le

réveille; il s'agit ordinairement d'un père ou d'un mari qu'on trompe.

Les beaux gentilshommes prennent comme l'écrivain le parti du galant,

s'intéressent à ses progrès, et se croient avec lui en bonne fortune.

Joignez à cela des femmes qu'on débauche et qui veulent être

débauchées. Ces provocations, ces façons de filles, le chassez-croisez

des échanges et des surprises, le carnaval des rendez-vous et des

soupers, l'impudence des scènes aventurées jusqu'aux démonstrations

physiques, les chansons risquées, les _gueulées_[29] lancées et

renvoyées parmi des tableaux vivants, toute cette orgie représentée

remue les coureurs d'intrigues par l'endroit sensible. Et par surcroît

le théâtre consacre leurs moeurs. À force de ne représenter que des

vices, il autorise leurs vices. Les écrivains posent en règle que

toutes les femmes sont des drôlesses, et que tous les hommes sont des

brutes. La débauche entre leurs mains devient une chose naturelle,

bien plus, une chose de bon goût; ils la professent. Rochester et

Charles II pouvaient sortir du théâtre édifiés sur eux-mêmes,

convaincus comme ils l'étaient déjà que la vertu n'est qu'une grimace,

la grimace des coquins adroits qui veulent se vendre cher.

[Note 28: 1662.]

[Note 29: Mot de Le Sage.]

VIII

Dryden, qui un des premiers[30] entre dans cette voie, n'y entre pas

résolument. Une sorte de fumée lumineuse, reste de l'âge précédent,

plane encore sur son théâtre. Sa riche imagination le retient à demi

dans la comédie romanesque. Un jour il arrange le _Paradis_ de Milton,

_la Tempête_ et le _Troilus_ de Shakspeare. Un autre jour, dans

_l'Amour au Couvent_, dans _le Mariage à la mode_, dans _le Faux

Astrologue_, il imite les imbroglios et les surprises espagnoles. Il a

tantôt des images éclatantes et des métaphores exaltées comme les

vieux poëtes nationaux, tantôt des figures recherchées et de l'esprit

pointillé comme Calderon et Lope. Il mêle le tragique et le plaisant,

les renversements de trônes et les peintures de moeurs. Mais dans ce

compromis maladroit l'âme poétique de l'ancienne comédie a disparu: il

n'en reste que le vêtement et la dorure. L'homme nouveau se montre

grossier et immoral, avec ses instincts de laquais sous ses habits de

grand seigneur, d'autant plus choquant que Dryden en cela contrarie

son talent, qu'il est au fond sérieux et poëte, qu'il suit la mode et

non sa pensée, qu'il fait le libertin par réflexion, et pour se

mettre au goût du jour[31]. Il polissonne maladroitement et

dogmatiquement; il est impie sans élan, en périodes développées. Un de

ses galants s'écrie: «Est-ce que l'amour sans le prêtre et l'autel

n'est pas l'amour? Le prêtre est là pour son salaire et ne s'inquiète

pas des coeurs qu'il unit. L'amour seul fait le mariage[32].»--«Je

voudrais, dit Hippolyte, qu'il y eût un bal en permanence dans notre

cloître, et que la moitié des jolies nonnes y fût changée en hommes

pour le service des autres[33].» Nul ménagement, nul tact. Dans son

_Moine espagnol_, la reine, assez honnête femme, dit à Torrismond

qu'elle va faire tuer le vieux roi détrôné pour l'épouser, lui

Torrismond, plus à son aise. Bientôt on leur annonce le meurtre:

«Maintenant, dit la reine, marions-nous. Cette nuit, cette heureuse

nuit, est à vous et à moi[34].» À côté de cette tragédie sensuelle,

l'intrigue comique, poussée jusqu'aux familiarités les plus lestes,

étale l'amour d'un cavalier pour une femme mariée qui à la fin se

trouve être sa soeur. Dryden ne trouve dans ce dénoûment rien qui

froisse son coeur. Il a perdu jusqu'aux plus vulgaires répugnances de

la pudeur naturelle. Quand il traduit une pièce hasardée,

_Amphitryon_, par exemple, il la trouve trop modeste; il en ôte les

adoucissements, il en alourdit le scandale. «Le roi et le prêtre, dit

Jupiter, sont en quelque manière contraints par convenance d'être des

hypocrites bien masqués[35].» Là-dessus, le dieu étale crûment son

despotisme. Au fond, ses sophismes et son impudence sont pour Dryden

un moyen de décrier par contre-coup les théologiens et leur Dieu

arbitraire. «Un pouvoir absolu, dit Jupiter, ne peut faire de mal. Je

n'en puis faire à moi-même, puisque c'est ma volonté que je fais, ni

aux hommes, puisque tout ce qu'ils ont est à moi. Cette nuit je

jouirai de la femme d'Amphitryon, car lorsque je la fis, je décrétai

que mon bon plaisir serait de l'aimer. Ainsi je ne fais point de tort

à son mari, car je me suis réservé le droit de l'avoir tant qu'elle

me plairait[36].» Cette pédanterie ouverte se change en luxure

ouverte sitôt qu'il voit Alcmène. Nul détail n'est omis: Jupiter lui

dit tout, et devant les suivantes, et le lendemain, quand il sort,

elle fait pis que lui, elle s'accroche à lui, elle entre dans des

peintures intimes. Toutes les façons royales de la haute galanterie

ont été arrachées comme un vêtement incommode; c'est le sans-gêne

cynique au lieu de la décence aristocratique; la scène est écrite

d'après Charles II et la Castlemaine[37] au lieu d'être écrite d'après

Louis XIV et Mme de Montespan.

[Note 30: Son _Wild Galant_ est de 1662.]

[Note 31: «We love to get our mistresses, and purr over them, as cats

do over mice, and then let them get a little way, and all the pleasure

is to pat them back again.»

Wildblood dit à sa maîtresse: «I am none of those unreasonable lovers

that propose to themselves the loving to eternity. A month is commonly

my stint.»--Et Jacintha répond: «Or would not a fortnight serve our

turn?» (_Mock Astrologer._)

Souvent, à la barbarie de ses plaisanteries, on dirait qu'il traduit

Hobbes.]

[Note 32:

Is not Love love without a Priest and Altars?

The temples are inanimate, and know not

What vows are made in them; the Priest stands ready

For his hire, and cares not what hearts he couples.

Love alone is marriage....]

[Note 33: I wished the ball might be kept perpetually in our cloyster,

and that half the handsome nuns in it might be turned to men, for the

sake of the other.]

[Note 34: This night, this happy night is yours and mine.

Et tout à côté on rencontre des allusions politiques. Cela peint

temps. Par exemple, Torrismond dit pour s'excuser d'épouser la reine:

Power which in one age is tyranny

Is ripen'd in the next to succession.

She's in possession.]

[Note 35:

For Kings and Priest are in a manner bound

For reverence sake, to be close hypocrites.]

[Note 36:

Fate is what I

By virtue of omnipotence have made it.

And Power omnipotent can do no wrong.

Not to myself, because I will it so;

Not yet to men, for what they are is mine.

This night I will enjoy Amphytrion's wife:

For when I made her, I decreed her such

As I shou'd please to love.]

IX

J'en passe plusieurs: Crowne, l'auteur de _Sir Courtly Nice_;

Shadwell, l'imitateur de Ben Jonson; mistress Afra Behn, qui se fit

appeler Astrée, espion et courtisane, payée par le gouvernement et par

le public. Etheredge est le premier qui, dans son _Homme à la mode_,

donne l'exemple de la comédie imitative et peigne uniquement les

moeurs d'alentour; du reste franc viveur et contant librement ses

habitudes. «Pourchasser les filles, hanter le théâtre, ne songer à

rien toute la journée, et toute la nuit aussi, direz-vous:» c'étaient

là ses occupations à Londres. Plus tard, à Ratisbonne, «il fait de

graves révérences, converse avec les sots, écrit des lettres

insipides[38],» et se console mal avec les Allemandes. C'est avec ce

sérieux qu'il prenait ses fonctions d'ambassadeur. Un jour, ayant trop

dîné, il tomba du haut d'un escalier et se cassa le cou; la perte

n'était pas grande. Mais le héros de ce monde fut William Wycherley,

le plus brutal des écrivains qui aient sali le théâtre. Envoyé en

France pendant la révolution, il s'y fit papiste, puis au retour

abjura, puis à la fin, dit Pope, abjura encore. Privées du lest

protestant, ces têtes vides allaient de dogme en dogme, de la

superstition à l'incrédulité ou à l'indifférence, pour finir par la

peur. Il avait appris chez M. de Montausier l'art de bien porter des

gants et une perruque; cela suffisait alors pour faire un _gentleman_.

Ce mérite et le succès d'une pièce ignoble, _l'Amour au bois_,

attirèrent sur lui les yeux de la duchesse de Cleveland, maîtresse du

roi et de tout le monde. Cette femme, qui ramassait des danseurs de

corde, le ramassa un jour au beau milieu du Ring. Elle mit la tête à

la portière et lui cria publiquement: «Monsieur, vous êtes un maraud,

un drôle, un fils de.....» Touché de ce compliment, il accepta ses

bonnes grâces, et obtint par contre-coup celles du roi. Il les perdit,

épousa une femme de mauvaises moeurs, se ruina, resta sept ans en

prison pour dettes, passa le reste de sa vie dans les embarras

d'argent, regrettant sa jeunesse, perdant la mémoire, écrivaillant de

mauvais vers qu'il faisait corriger par Pope avec toutes sortes de

tiraillements d'amour-propre, rimant des obscénités plates, traînant

son corps usé et son cerveau lassé à travers la misanthropie et le

libertinage, jouant le misérable rôle de viveur édenté et de polisson

en cheveux blancs. Onze jours avant sa mort, il avait épousé une jeune

fille qui se trouva une coquine. Il finit comme il avait commencé, par

la maladresse et l'inconduite, n'ayant réussi ni à être heureux ni à

être honnête, n'ayant employé un esprit viril et un talent vrai que

pour son mal et le mal d'autrui.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5) · 第 2 / 28 段