His tawny beard was th'equal grace

HISTOIRE

DE LA

LITTÉRATURE ANGLAISE

TOME TROISIÈME

739--PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT

7, rue des Canettes, 7

HISTOIRE

DE LA

LITTÉRATURE ANGLAISE

PAR H. TAINE

TOME TROISIÈME

QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1878

Tous droits réservés.

HISTOIRE

DE LA

LITTÉRATURE ANGLAISE.

LIVRE III.

L'ÂGE CLASSIQUE.

CHAPITRE I.

La Restauration.

§ 1. LES VIVEURS.

I. Les excès du puritanisme. -- Comment ils amènent les excès du

sensualisme.

II. Peinture de ces moeurs par un étranger. -- Les Mémoires de

Grammont. -- Différence de la débauche en France et en

Angleterre.

III. L'_Hudibras_ de Butler. -- Platitude de son comique et

âpreté de sa rancune.

IV. Bassesses, cruautés, brutalités, débauches de la cour. --

Rochester, sa vie, ses poëmes, son style, sa morale.

V. Quelle est la philosophie qui convient à ces moeurs. --

Hobbes, son esprit et son style. -- Ses retranchements et ses

découvertes. -- Sa méthode mathématique. -- En quoi il se

rapproche de Descartes. -- Sa morale, son esthétique, sa

politique, sa logique, sa psychologie, sa métaphysique. -- Esprit

et objet de sa philosophie.

VI. Le théâtre. -- Changement dans le goût et dans le public. --

L'auditoire avant la Restauration, et l'auditoire après la

Restauration.

VII. Dryden. Disparates de ses comédies. -- Maladresse de ses

indécences. -- Comment il traduit l'_Amphitryon_ de Molière.

VIII. Wycherley. -- Sa vie. -- Son caractère. -- Sa tristesse,

son âpreté et son impudeur. -- _L'Amour au bois_, _l'Épouse

campagnarde_, _le Maître de danse_. -- Peintures licencieuses et

détails repoussants. -- Son énergie et son réalisme. -- Rôles

d'Olivia et de Manly dans son _Plain dealer_. -- Paroles de

Milton.

§ 2. LES MONDAINS.

I. Apparition de la vie mondaine en Europe. -- Ses conditions et

ses causes. -- Comment elle s'établit en Angleterre. -- Les

modes, les amusements, les conversations, les façons et les

talents de salon.

II. Avénement de l'esprit classique en Europe. -- Ses origines.

-- Ses caractères. -- Différence de la conversation sous

Élisabeth et sous Charles II.

III. Sir William Temple. -- Sa vie, son caractère, son esprit,

son style.

IV. Les écrivains à la mode. -- Leur langage correct, leurs

façons galantes. -- Sir Charles Sedley, le comte de Dorset,

Edmund Waller. -- Ses sentiments et son style. -- En quoi il est

poli. -- En quoi il n'est pas assez poli. -- Culture du style. --

Manque de poésie. -- Caractère de la poésie et du style

classiques et monarchiques.

V. Sir John Denham. -- Son poëme de _Cooper's Hill_. -- Ampleur

oratoire de ses vers. -- Gravité anglaise de ses préoccupations

morales. -- Comment les gens du monde et les écrivains se

modèlent alors sur la France.

VI. Les comiques. -- Comparaison de ce théâtre et de celui de

Molière. -- L'ordre des idées dans Molière. -- Les idées

générales dans Molière. -- Comment chez Molière l'odieux est

dissimulé, quoique la vérité soit peinte. -- Comment chez Molière

l'honnête homme reste homme du monde. -- Comment l'honnête homme

de Molière est un modèle français.

VII. L'action. -- Entre-croisement des intrigues. -- Frivolité

des intentions. -- Âpreté des caractères. -- Grossièreté des

moeurs. -- En quoi consiste le talent de Wycherley, Congrève,

Vanbrugh et Farquhar. -- Quels personnages ils peuvent composer.

VIII. Les personnages naturels. -- Le mari, sir John Brute, le

squire Sullen. -- Le père, sir Tunbelly. -- La jeune fille, miss

Hoyden. -- Le jeune garçon, le squire Humphry. -- Idée de la

nature d'après ce théâtre.

IX. Les personnages artificiels. -- Les femmes du monde. -- Miss

Prue. Lady Wishfort. Lady Pliant. Mistress Millamant. -- Les

hommes du monde. Mirabell. -- Idée de la société d'après ce

théâtre. -- Pourquoi cette culture et cette littérature n'ont pas

produit d'oeuvres durables. -- En quoi elles sont opposées au

caractère anglais. -- Transformation du goût et des moeurs.

X. La prolongation de la comédie. -- Sheridan. -- Sa vie. -- Son

talent. -- _L'École de médisance._ -- Comment la comédie dégénère

et s'éteint. -- Causes de la décadence du théâtre en Europe et en

Angleterre.

§ 1. LES VIVEURS.

Lorsqu'on feuillette tour à tour l'oeuvre des peintres de la cour sous

Charles Ier, puis sous Charles II, et qu'on quitte les nobles

portraits de Van-Dyck pour les figures de Lely, la chute est subite et

profonde: on sortait d'un palais, on tombe dans un mauvais lieu.

Au lieu de ces seigneurs fiers et calmes qui restent cavaliers en

devenant hommes de cour, de ces grandes dames si simples qui semblent

à la fois princesses et jeunes filles, de ce monde généreux et

héroïque, élégant et orné, où resplendit encore la flamme de la

Renaissance, où reluit déjà la politesse de l'âge moderne, on

rencontre des courtisanes dangereuses ou provocantes, à l'air ignoble

ou dur, incapables de pudeur ou de pitié[1]. Leurs mains potelées,

épanouies, ploient mignardement des doigts à fossettes; des torsades

de cheveux lourds roulent sur leurs épaules charnues; les yeux noyés

clignent voluptueusement, un fade sourire erre sur les lèvres

sensuelles. L'une relève un flot de cheveux dénoués qui coule sur les

rondeurs de sa chair rose; celle-ci, languissante, se laisse aller,

ouvrant une manche dont la molle profondeur découvre toute la

blancheur de son bras. Presque toutes sont en chemise; plusieurs

semblent sortir du lit; le peignoir froissé colle sur la gorge, et

semble défait par une nuit de débauche; la robe de dessous, toute

chiffonnée, tombe sur les hanches; les pieds froissent la soie qui

chatoie et luit. Toutes débraillées qu'elles sont, elles se parent

insolemment l'un luxe de filles: ceintures de diamants, dentelles

bouillonnantes, splendeur brutale des dorures, profusion d'étoffes

brodées et bruissantes, coiffures énormes, dont les boucles et les

torsades enroulées et débordantes provoquent le regard par

l'échafaudage de leur magnificence effrontée. Des draperies tortillées

tombent alentour en forme d'alcôve, et les yeux plongent par une

échappée sur les allées d'un grand parc dont la solitude sera commode

à leurs plaisirs.

[Note 1: Voyez surtout les portraits de lady Mooreland, de lady

Williams, de la comtesse d'Ossory, de la duchesse de Cleveland, de

lady Price, etc.]

I

Tout cela était venu par contraste: le puritanisme avait amené

l'orgie, et les fanatiques avaient décrié la vertu. Pendant de longues

années, la sombre imagination anglaise, saisie de terreurs

religieuses, avait désolé la vie humaine. La conscience, à l'idée de

la mort et de l'obscure éternité, s'était troublée; des anxiétés

sourdes y avaient pullulé en secret comme une végétation d'épines, et

le coeur malade, tressaillant à chaque mouvement, avait fini par

prendre en dégoût tous ses plaisirs et en horreur tous ses instincts.

Ainsi empoisonné dans sa source, le divin sentiment de la justice

s'était tourné en folie lugubre. L'homme, déclaré pervers et damné, se

croyait enfermé dans un cachot de perdition et de vice où nul effort

et nul hasard ne pouvaient faire entrer un rayon de lumière, à moins

que la main d'en haut, par une faveur gratuite, ne vînt arracher la

pierre scellée de ce tombeau. Il avait mené la vie d'un condamné,

bourrelée et angoisseuse, opprimée par un désespoir morne, et hantée

de spectres. Tel s'était cru souvent sur le point de mourir: tel

autre, à l'idée d'une croix, était traversé d'hallucinations

douloureuses[2]; ceux-ci sentaient le frôlement du malin esprit: tous

passaient des nuits les yeux fixés sur les histoires sanglantes et

les appels passionnés de l'Ancien Testament, écoutant les menaces et

les tonnerres du Dieu terrible, jusqu'à renouveler en leur propre

coeur la férocité des égorgeurs et l'exaltation des voyants. Sous cet

effort, la raison peu à peu défaillait. À force de chercher le

Seigneur, on trouvait le rêve. Après de longues heures de sécheresse,

l'imagination faussée et surmenée travaillait. Des figures

éblouissantes, des idées inconnues se levaient tout d'un coup dans le

cerveau échauffé; l'homme était soulevé et traversé de mouvements

extraordinaires. Ainsi transformé, il ne se reconnaissait plus

lui-même; il ne s'attribuait pas ces inspirations véhémentes et

soudaines qui s'imposaient à lui, qui l'entraînaient hors des chemins

frayés, que rien ne liait entre elles, qui le secouaient et

l'illuminaient sans qu'il pût les prévoir, les arrêter ou les régler:

il y voyait l'action d'une puissance surhumaine, et s'y livrait avec

l'enthousiasme du délire et la roideur de la foi.

Pour comble, le fanatisme s'était changé en institution: le sectaire

avait noté tous les degrés de la transfiguration intérieure, et réduit

en théorie l'envahissement du rêve: il travaillait avec méthode à

chasser la raison pour introniser l'extase. Fox en faisait l'histoire,

Bunyan en donnait les règles, le Parlement en offrait l'exemple,

toutes les chaires en exaltaient la pratique. Des ouvriers, des

soldats, des femmes en discouraient, y pénétraient, s'animaient par

les détails de leur expérience et la publicité de leur émotion. Une

nouvelle vie s'était déployée, qui avait flétri et proscrit

l'ancienne. Tous les goûts temporels étaient supprimés, toutes les

joies sensuelles étaient interdites; l'homme spirituel restait seul

debout sur les ruines du reste, et le coeur, exclu de toutes ses

issues naturelles, ne pouvait plus regarder ni respirer que du côté de

son funeste Dieu. Le puritain passait lentement dans les rues, les

yeux au ciel, les traits tirés, jaune et hagard, les cheveux ras, vêtu

de brun ou de noir, sans ornements, ne s'habillant que pour se

couvrir. Si quelqu'un avait les joues pleines, il passait pour

tiède[3]. Le corps entier, l'extérieur, jusqu'au ton de la voix, tout

devait porter la marque de la pénitence et de la grâce. Le puritain

discourait en paroles traînantes, d'un accent solennel, avec une sorte

de nasillement, comme pour détruire la vivacité de la conversation et

la mélodie de la voix naturelle. Ses entretiens remplis de citations

bibliques, son style imité des prophètes, son nom et le nom de ses

enfants, tirés de l'Écriture, témoignaient que sa pensée habitait le

monde terrible des prophètes et des exterminateurs. Du dedans, la

contagion avait gagné le dehors. Les alarmes de la conscience

s'étaient changées en lois d'État. La rigidité personnelle était

devenue une tyrannie publique. Le puritain avait proscrit le plaisir

comme un ennemi, chez autrui aussi bien que chez lui-même. Le

Parlement faisait fermer les maisons de jeu, les théâtres, et

fouetter les acteurs à la queue d'une charrette; les jurons étaient

taxés; les arbres de mai étaient coupés; les ours, dont les combats

amusaient le peuple, étaient tués; le plâtre des maçons puritains

rendait décentes les nudités des statues; les belles fêtes poétiques

étaient interdites. Des amendes et des punitions corporelles

interdisaient même aux enfants «les jeux, les danses, les sonneries de

cloches, les réjouissances, les régalades, les luttes, la chasse,»

tous les exercices et tous les amusements qui pouvaient profaner le

dimanche. Les ornements, les tableaux, les statues des églises étaient

arrachés ou déchirés. Le seul plaisir qu'on gardât et qu'on souffrît

était le nasillement des psaumes, l'édification des sermons prolongés,

l'excitation des controverses haineuses, la joie âpre et sombre de la

victoire remportée sur le démon et de la tyrannie exercée contre ses

fauteurs. En Écosse, pays plus froid et plus dur, l'intolérance allait

jusqu'aux derniers confins de la férocité et de la minutie, instituant

une surveillance sur les pratiques privées et sur la dévotion

intérieure de chaque membre de chaque famille, ôtant aux catholiques

leurs enfants, imposant l'abjuration sous peine de prison perpétuelle

ou de mort, amenant par troupeaux[4] les sorcières au bûcher[5]. Il

semblait qu'un nuage noir se fût appesanti sur la vie humaine, noyant

toute lumière, effaçant toute beauté, éteignant toute joie, traversé

çà et là par des éclairs d'épée et par des lueurs de torches, sous

lesquels on voyait vaciller des figures de despotes moroses, de

sectaires malades, d'opprimés silencieux.

[Note 2: Carlyle, _Cromwell's speeches and letters_, t. I, p. 48.]

[Note 3: Le colonel Hutchinson fut un instant suspect parce qu'il

portait les cheveux longs et qu'il s'habillait bien.]

[Note 4: 1648, trente en un jour. Une d'elles avoua qu'elle avait été

à une assemblée où étaient cinq cents sorcières.--_Pictorial history_,

t. III, p. 489.]

[Note 5: In 1652 the kirk-session of Glasgow «brot boyes and servants

before them, for breaking the Sabbath and other faults. They had

clandestine censors, and gave money to some for this end.» (Buckle,

_History of Civilisation_, I, 346.)

Even yearly in the 18th century the «most popular divines» in Scotland

affirmed that Satan «frequently appears clothed in a corporeal

substance.» (_Ibid._, 367.)

«No husband shall kiss his wife, and no mother shall kiss her child on

the Sabbath-day.» (_Ibid._, 385.)

The quhilk day the Sessioune caused mak this act, that ther sould be

no pypers at brydels, etc. (_Ibid._, 389.)

1719. The presbytery of Edinburgh indignantly declares: «Yea, some

have arrived at that height of impiety as not to be ashamed of washing

in water and swimming in rivers upon the holy Sabbath.» (_Ibid._)

«I think David had never so sweet a time as then, when he was pursued

as a partridge by his son Absalom.» (Gray's _Great and Precious

Promises_.)

Voir tout le chapitre où Buckle a décrit, d'après les textes, l'état

de l'Écosse au dix-septième siècle.]

II

Le roi rétabli, ce fut une délivrance. Comme un fleuve barré et

engorgé, l'esprit public se précipita de tout son poids naturel et de

toute sa masse acquise dans le lit qu'on lui avait fermé. L'élan

emporta les digues. Le violent retour aux sens noya la morale. La

vertu parut puritaine. Le devoir et le fanatisme furent confondus

dans un discrédit commun. Dans ce grand reflux, la dévotion, balayée

avec l'honnêteté, laissa l'homme dévasté et fangeux. Les parties

supérieures de sa nature disparurent; il n'en resta que l'animal sans

frein ni guide, lancé par ses convoitises à travers la justice et la

pudeur.

Quand on regarde ces moeurs à travers Hamilton et Saint-Évremond, on

les tolère. C'est que leurs façons françaises font illusion. La

débauche du Français n'est qu'à demi choquante; si l'animal en lui se

déchaîne, c'est sans trop d'excès. Son fonds n'est pas, comme chez

l'autre, rude et puissant. Vous pouvez casser la glace brillante qui

le recouvre, sans rencontrer le torrent gonflé et bourbeux qui gronde

sous son voisin[6]; le ruisseau qui en sortira n'aura que de petites

échappées, rentrera de lui-même et vite dans son lit accoutumé. Le

Français est doux, naturellement civilisé, peu enclin à la sensualité

grande ou grossière, amateur de conversation sobre, aisément prémuni

contre les moeurs crapuleuses par sa finesse et son bon goût. Le

chevalier de Grammont a trop d'esprit pour aimer l'orgie. C'est qu'en

somme l'orgie n'est pas agréable: casser des verres, brailler, dire

des ordures, s'emplir jusqu'à la nausée, il n'y a là rien de bien

tentant pour des sens un peu délicats; il est né épicurien, et non

glouton ou ivrogne. Ce qu'il cherche, c'est l'amusement, non la joie

déboutonnée ou le plaisir bestial. Je sais bien qu'il n'est pas sans

reproche. Je ne lui confierais pas ma bourse, il oublie trop aisément

la distinction du tien et du mien; surtout je ne lui confierais pas ma

femme: il n'est pas net du côté de la délicatesse; ses escapades au

jeu et auprès des dames sentent d'un peu bien près l'aigrefin et le

suborneur. Mais j'ai tort d'employer ces grands mots à son endroit; il

sont trop pesants, ils écrasent une aussi fine et aussi jolie

créature. Ces lourds habits d'honneur ou de honte ne peuvent être

portés que par des gens sérieux, et Grammont ne prend rien au sérieux,

ni les autres, ni lui-même, ni le vice, ni la vertu. Passer le temps

agréablement, voilà toute son affaire. «On ne s'ennuya plus dans

l'armée, dit Hamilton, dès qu'il y fut.» C'est là sa gloire et son

objet; il ne se pique ni ne se soucie d'autre chose. Son valet le

vole: un autre eût fait pendre le coquin: mais le vol était joli, il

garde son drôle. Il partait oubliant d'épouser sa fiancée, on le

rattrape à Douvres; il revient, épouse; l'histoire était plaisante: il

ne demande rien de mieux. Un jour, étant sans le sou, il détrousse au

jeu le comte de Caméran. «Est-ce qu'après la figure qu'il a faite,

Grammont peut plier bagage comme un croquant? Non pas, il a des

sentiments, il soutiendra l'honneur de la France.» Le badinage couvre

ici la tricherie; au fond, il n'a pas d'idées bien claires sur la

propriété. Il régale Caméran avec l'argent de Caméran; Caméran eût-il

mieux fait, ou autrement? Peu importe que son argent soit dans la

poche de Grammont ou dans la sienne: le point important est gagné,

puisqu'on s'est amusé à le prendre et qu'on s'amuse à le dépenser.

L'odieux et l'ignoble disparaissent de la vie ainsi entendue. S'il

fait sa cour aux princes, soyez sûr que ce n'est point à genoux: une

âme si vive ne s'affaisse point sous le respect; l'esprit le met de

niveau avec les plus grands; sous prétexte d'amuser le roi, il lui dit

des vérités vraies[7]. S'il tombe à Londres au milieu des scandales,

il n'y enfonce point; il y glisse sur la pointe du pied, si lestement

qu'il ne garde pas de boue. On n'aperçoit plus sous ses récits les

angoisses et les brutalités que les événements recèlent; le conte file

prestement, éveillant un sourire, puis un autre, puis encore un autre,

si bien que l'esprit tout entier est emmené, d'un mouvement agile et

facile, du côté de la belle humeur. À table, Grammont ne s'empiffrera

pas; au jeu, il ne deviendra pas furieux; devant sa maîtresse, il ne

lâchera pas de gros mots; dans les duels, il ne haïra pas son

adversaire. L'esprit français est comme le vin français: il ne rend

les gens ni brutaux, ni méchants, ni tristes. Telle est la source de

cet agrément: les soupers ne détruisent ici ni la finesse, ni la

bonté, ni le plaisir. Le libertin reste sociable, poli et prévenant;

sa gaieté n'est complète que par la gaieté des autres[8]; il s'occupe

d'eux aussi naturellement que de lui-même, et, par surcroît, il reste

alerte et dispos d'intelligence; les saillies, les traits brillants,

les mots heureux petillent sur ses lèvres: il pense à table et en

compagnie, quelquefois mieux que seul ou à jeun. Vous voyez bien

qu'ici le débauché n'opprime pas l'homme; Grammont dirait qu'il

l'achève, et que l'esprit, le coeur, les sens ne trouvent leur

perfection et leur joie que dans l'élégance et l'entrain d'un souper

choisi.

[Note 6: Voyez, dans Richardson, Swift et Fielding, mais surtout dans

Hogarth, la peinture de cette débauche brutale. Encore récemment dans

un _finish_ à Londres, les gentlemen s'amusaient à soûler de belles

filles parées en robe de bal; puis quand elles tombaient inertes, à

leur faire avaler du poivre, de la moutarde et du vinaigre. (Flora

Tristan, 1840, _Promenades dans Londres_, chap. VIII.--Témoin

oculaire.)]

[Note 7: Le roi jouait au trictrac: arrive un coup douteux: «Ah! voici

Grammont qui nous jugera; Grammont, venez nous juger.--Sire, vous avez

perdu.--Comment! vous ne savez pas encore....--Eh! ne voyez-vous pas,

sire, que si le coup eût été seulement douteux, ces messieurs

n'auraient pas manqué de vous donner gain de cause?»]

[Note 8: «Il déterrait les malheureux pour les secourir.»]

III

Tout au rebours en Angleterre. Si on gratte la morale qui sert

d'enveloppe, la brute apparaît dans sa violence et sa laideur. Un de

leurs hommes d'État disait que chez nous la populace lâchée se

laisserait conduire par les mots d'humanité et d'honneur, mais que

chez eux, pour l'apaiser, il faudrait lui jeter de la viande crue.

L'injure, le sang, l'orgie, voilà la pâture où se rua cette populace

de nobles. Tout ce qui excuse un carnaval y manque, et d'abord

l'esprit. Trois ans après le retour du roi, Butler publie son

_Hudibras_: avec quels applaudissements! les contemporains seuls

peuvent le dire, et le retentissement s'en est prolongé jusqu'à nous.

Si vous saviez comme l'esprit en est bas, avec quelle maladresse et

dans quelles balourdises il délaye sa farce vindicative! Çà et là

subsiste une image heureuse, débris de la poésie qui vient de périr;

mais tout le tissu de l'oeuvre semble d'un Scarron, aussi ignoble que

l'autre et plus méchant. Cela est imité, dit-on, de _Don Quichotte_;

Hudibras est un chevalier puritain qui va, comme l'autre, redresser

les torts et embourser des gourmades. Dites plutôt que cela ressemble

à la misérable contrefaçon d'Avellaneda[9]. Le petit vers bouffon

trotte indéfiniment de son pas boiteux, clapotant dans la boue qu'il

affectionne, aussi sale et aussi plat que dans _l'Énéide travestie_.

La peinture d'Hudibras et de son cheval dure un chant presque entier;

quarante vers sont dépensés à décrire sa barbe, quarante autres à

décrire ses culottes. D'interminables discussions scolastiques, des

disputes aussi prolongées que celles des puritains, étendent leurs

landes et leurs épines sur toute une moitié du poëme. Point d'action,

point de naturel, partout des satires avortées, de grosses

caricatures; ni art, ni mesure, ni goût; le style puritain est

transformé en un baragouin absurde, et la rancune enfiellée, manquant

son but par son excès même, défigure le portrait qu'elle veut tracer.

Croiriez-vous qu'un tel écrivain fait le joli, qu'il veut nous

égayer, qu'il prétend être agréable? La belle raillerie que ce trait

sur la barbe d'Hudibras! «Ce météore chevelu dénonçait la chute des

sceptres et des couronnes; par son symbole lugubre, il figurait le

déclin des gouvernements, et sa bêche[10] hiéroglyphique disait que

son tombeau et celui de l'État étaient creusés[11].» Il est si content

de cette gaieté insipide, qu'il la prolonge pendant dix vers encore.

La bêtise croît à mesure qu'on avance. Se peut-il qu'on ait trouvé

plaisantes des gentillesses comme celles-ci? «Son épée avait pour page

une dague, qui était un peu petite pour son âge, et en conséquence

l'accompagnait en la façon dont les nains suivaient les chevaliers

errants. C'était un poignard de service, bon pour la corvée et pour le

combat; quand il avait crevé une poitrine ou une tête, il servait à

nettoyer les souliers ou à planter des oignons[12].» Tout tourne au

trivial; si quelque beauté se présente, le burlesque la salit. À voir

ces longs détails de cuisine, ces plaisanteries rampantes et crues, on

croit avoir affaire à un amuseur des halles; ainsi parlent les

charlatans des ponts quand ils approprient leur imagination et leur

langage aux habitudes des tavernes et des taudis. L'ordure s'y trouve;

en effet, la canaille rit quand le bateleur fait allusion aux

ignominies de la vie privée[13]. Voilà le grotesque dont les

courtisans de la Restauration ont fait leurs délices; leur rancune et

leur grossièreté se sont complues au spectacle de ces marionnettes

criardes; d'ici à travers deux siècles, on entend le gros rire de cet

auditoire de laquais.

[Note 9:

For as Æneas bore his sire

Upon his shoulder through the fire,

Our knight did bear no less a pack

Of his own buttocks on his back.]

[Note 10: Cette barbe était taillée en bêche.]

[Note 11:

His tawny beard was th'equal grace

Both of his wisdom and his face;

In cut and dye so like a tile,

A sudden view it would beguile:

The upper part whereof was whey,

The nether orange, mix'd with grey.

The hairy meteor did denounce

The fall of sceptres and of crowns:

With grisly type did represent

Declining age of government,

And tell, with hieroglyphic spade,

Its own grave and the state's were made:

Like Samson's heart-breakers, it grew

In time to make a nation rue;

Thought it contributed its own fall,

To wait upon the public downfall....--

"Twas bound to suffer persecution,

And martyrdom, with resolution;

T'oppose itself against the hate

And vengeance of th'incensed state,

In whose defiance it was worn,

Still ready to be pull'd and torn,

With red-hot irons to be tortur'd,

Revild, and spit upon, and martyr'd.

Maugre all which, 'twas to stand fast,

As long as monarchy should last;

But when the state should hap to reel,

'Twas to submit to fatal steel,

And fall, as it was consecrate,

A sacrifice to fall of state,

Whose thread of life the fatal sisters

Did twist together with his whiskers,

And twine so close, that Time should never,

In life or death, their fortunes sever:

But with his rusty sickle mow

Both down together at a blow.]

[Note 12:

This sword a dagger had his page,

That was but little for his age,

And therefore waited on him so

As Dwarfs upon Knights errants do...

When it had stabb'd or broke a head,

It would scrape trenchers or chip bread.

... 'T would make clean shoes, and in the earth

Set leeks and onions, and so forth.]

[Note 13:

Quoth Hudibras, I smell a rat.

Ralpho, thou dost prevaricate.

For though the thesis which thou lay'st

Be true adamussim as thou say'st.

(For that Bear-baiting should appear

Jure divino lawfuller

Than Synods are, thou dost deny,

Totidem verbis, so do I,)

Yet there is a fallacy in this;

For, if by thy Homoesis,

Tussis pro crepitu, an art

Under a Cough to slur a Fart,

Thou wouldst sophistically imply,

Both are unlawful, I deny.]

IV

Charles II à table faisait orgueilleusement remarquer à Grammont que

ses officiers le servaient à genoux. Ils faisaient bien, c'était là

leur vraie posture. Le grand chancelier Clarendon, un des hommes les

plus honorés et les plus honnêtes de la cour, apprend à l'improviste,

en plein conseil, que sa fille Anne est grosse des oeuvres du duc

d'York, et que ce duc, frère du roi, lui a promis mariage. Voici les

paroles de ce tendre père; il a pris soin lui-même de nous les

transmettre. «Le chancelier[14] s'emporta avec une excessive colère

contre la perversité de sa fille et dit avec toute la véhémence

imaginable qu'aussitôt qu'il serait chez lui, il la mettrait à la

porte comme une prostituée, lui déclarant qu'elle eût à se pourvoir

comme elle pourrait, et qu'il ne la reverrait jamais.» Remarquez que

ce grand homme avait reçu la nouvelle chez le roi par surprise, et

qu'il trouvait du premier coup ces accents généreux et paternels. «Il

ajouta qu'il aimerait beaucoup mieux que sa fille fût la catin du duc

que de la voir sa femme.» N'est-ce pas héroïque? Mais laissons-le

parler. Un coeur si noblement monarchique peut seul se surpasser

lui-même. «Il était prêt à donner un avis positif, et il espérait que

leurs seigneuries se joindraient à lui pour que le roi fît à l'instant

envoyer _la femme_ à la Tour, où elle serait jetée dans un cachot,

sous une garde si stricte que nulle personne vivante ne pût être

admise auprès d'elle, qu'aussitôt après on présenterait un acte au

Parlement pour lui faire couper la tête, que non-seulement il y

donnerait son consentement, mais qu'il serait le premier à le

proposer.» Quelle vertu romaine! Et de peur de n'être pas cru, il

insiste: «Quiconque connaîtra le chancelier croira qu'il a dit cela de

tout son coeur.» Il n'est pas encore content, il répète son avis, il

s'adresse au roi avec toutes sortes de raisons concluantes pour

obtenir qu'on tranche la tête à sa fille. «J'aimerais mieux me

soumettre à son déshonneur et le supporter en toute humilité que le

voir réparé par son mariage, pensée que j'exècre si fort que je serais

bien plus content de la voir morte avec toute l'infamie qui est due à

sa présomption!» Voilà comment, en cas difficile, un homme garde ses

traitements et sa simarre. Sir Charles Berkeley, capitaine des gardes

du duc d'York, fit mieux encore; il jura solennellement «qu'il avait

couché» avec la jeune fille, et se dit prêt à l'épouser «pour l'amour

du duc, quoique sachant le commerce du duc avec elle.» Puis un peu

après il avoua qu'il avait menti, mais en tout bien, tout honneur,

afin de sauver la famille royale de cette mésalliance. Ce beau

dévouement fut payé; il eut bientôt une pension sur la cassette et fut

créé comte de Falmouth. Dès l'abord, la bassesse des corps publics

avait égalé celle des particuliers. La Chambre des communes, tout à

l'heure reine, encore pleine de presbytériens, de rebelles et de

vainqueurs, vota «que ni elle ni le peuple d'Angleterre ne pouvaient

être exempts du crime horrible de rébellion et de sa juste peine,

s'ils ne s'appliquaient formellement la grâce et le pardon accordés

par Sa Majesté dans la déclaration de Breda.» Puis tous ces héros

allèrent en corps se jeter avec contrition aux pieds sacrés de leur

monarque. Dans cet affaissement universel, il semblait que personne

n'avait plus de coeur. Le roi se fait le mercenaire de Louis XIV, et

vend son pays pour une pension de 200000 livres. Des ministres, des

membres du Parlement, des ambassadeurs reçoivent l'argent de la

France. La contagion gagna jusqu'aux patriotes, jusqu'aux plus purs,

jusqu'aux martyrs. Lord Russell intrigua avec la cour de Versailles;

Algernon Sidney accepta 500 guinées. Ils n'ont plus assez de goût pour

garder un peu d'esprit, ils n'ont plus assez d'esprit pour garder un

peu d'honneur[15].

Si vous regardez l'homme ainsi découronné, vous y retrouverez d'abord

les instincts sanguinaires de la brute primitive. Un membre de la

Chambre des communes, sir John Coventry, avait laissé échapper une

parole qu'on prit pour un blâme des galanteries royales. Le duc de

Monmouth, son ami, le fit assaillir en trahison, sur l'ordre du roi,

par d'honnêtes gens dévoués, qui lui fendirent le nez jusqu'à l'os. Un

scélérat, Blood, avait tenté d'assassiner le duc d'Osmond et poignardé

le gardien de la Tour pour voler les diamants de la couronne. Charles

II, jugeant que cet homme était intéressant et distingué dans son

genre, lui fit grâce, lui donna un domaine en Irlande, l'admit dans sa

familiarité face à face avec le duc d'Osmond, si bien que Blood devint

une sorte de héros et fut reçu dans le meilleur monde. Après de si

beaux exemples, on pouvait tout oser. Le duc de Buckingham, amant de

la comtesse de Shrewsbury, tue le comte en duel; la comtesse, déguisée

en page, tenait le cheval de Buckingham, qu'elle embrassa tout

sanglant; puis ce couple de meurtriers et d'adultères revint

publiquement, et comme en triomphe, à la maison du mort. On ne

s'étonne plus d'entendre le comte de Koenigsmark traiter «de

peccadille» un assassinat qu'il avait commis avec guet-apens. Je

traduis un duel d'après Pepys, pour faire comprendre ces moeurs de

soudards et de coupe-jarrets. «Sir Henri Bellasses et Tom Porter, les

deux plus grands amis du monde, parlaient ensemble, et sir Henri

Bellasses parlait un peu plus haut que d'ordinaire, lui donnant

quelque avis. Quelqu'un de la compagnie qui était là dit:--Comment!

est-ce qu'ils se querellent qu'ils parlent si haut?--Sir Henri

Bellasses, entendant cela, dit:--Non, et je veux que vous sachiez que

je ne querelle jamais que je ne frappe. Prenez cela pour une de mes

règles.--Comment, dit Tom Porter, frapper? Je voudrais bien voir

l'homme d'Angleterre qui oserait me donner un coup.--Là-dessus sir

Henri Bellasses lui donna un soufflet sur l'oreille, et ils allèrent

pour se battre.... Tom Porter apprit que la voiture de sir Henri

Bellasses arrivait; alors il sortit du café où il attendait les

nouvelles, arrêta la voiture, et dit à sir Henri Bellasses de

sortir.--Bien, dit sir Henri Bellasses, mais _vous ne m'attaquerez

pas_ pendant que je descendrai, n'est-ce pas?--Non, dit Tom Porter. Il

descendit, et tous deux dégainèrent. Ils furent blessés tous deux, et

sir Henri Bellasses si fort, qu'il mourut dix jours après.» Ce

n'étaient pas ces bouledogues qui pouvaient avoir pitié de leurs

ennemis. La Restauration s'ouvrit par une boucherie. Les lords

conduisirent le procès des républicains avec une impudence de cruauté

et une franchise de rancune extraordinaires. Un shériff se colleta sur

l'échafaud avec sir Henri Vane, fouillant dans ses poches, lui

arrachant un papier qu'il essayait de lire. Pendant le procès du major

général Harrison, le bourreau fut placé à côté de lui, en habit

sinistre, une corde à la main; on voulait lui donner tout au long

l'avant-goût de la mort. Il fut détaché vivant de la potence, éventré;

il vit ses entrailles jetées dans le feu; puis il fut coupé en

quartiers, et son coeur encore palpitant fut arraché et montré au

peuple. Les cavaliers par plaisir venaient là. Tel renchérissait; le

colonel Turner, voyant qu'on coupait en quartiers le légiste John

Coke, dit aux gens du shériff d'amener plus près Hugh Peters, autre

condamné; l'exécuteur approcha, et, frottant ses mains rouges, demanda

au malheureux si la besogne était de son goût. Les corps pourris de

Cromwell, d'Ireton, de Bradshaw furent déterrés le soir, et les têtes

plantées sur des perches au haut de Westminster-Hall. Les dames

allaient voir ces ignominies; le bon Evelyn y applaudissait; les

courtisans en faisaient des chansons. Ils étaient tombés si bas,

qu'ils n'avaient plus même le dégoût physique. Les yeux et l'odorat

n'aidaient plus l'humanité de leurs répugnances; les sens étaient

aussi amortis que le coeur.

[Note 14: Mémoires de Clarendon, t. II, p. 65.]

[Note 15: «Mr. Evelyn tells me of several of the menial servants of

the Court lacking bread, that have not received a farthing wages since

the king's coming in.» (1667. Pepys.)

Mr. Povy says that to this day the king do follow the women as much as

he ever did.--That the Duke of York hath come out of his wife's bed

and gone to others laid in bed for him; that the family (of the duke)

is in horrible debt, by spending above 60000 liv. per annum, when he

hath not 40000 liv.

It is certain that, as it now is, the seamen of England, in my

conscience, would, if they could, go over and serve the King of France

or Holland, rather than us. (24 juin 1667. _Ibid._)]

V

Au sortir de ce sang, ils couraient à la débauche. Il faut lire la vie

du comte de Rochester[16], homme de cour et poëte, qui fut le héros du

temps. Ce sont les moeurs d'un saltimbanque effréné et triste: hanter

les tripots, suborner les femmes, écrire des chansons sales et des

pamphlets orduriers, voilà ses plaisirs; des commérages parmi les

filles d'honneur, des tracasseries avec les écrivains, des injures

reçues, des coups de bâton donnés, voilà ses occupations. Pour faire

le galant, avant d'épouser sa femme, il l'enlève. Pour étaler du

scepticisme, il finit par refuser un duel et gagner le nom de lâche.

Cinq ans durant, dit-on, il resta ivre. La fougue intérieure, manquant

d'une issue noble, le roulait dans des aventures d'arlequin. Une fois,

avec le duc de Buckingham, il loua sur la route de Newmarket une

auberge, se fit aubergiste, régalant les maris et débauchant les

femmes. Il s'introduit déguisé en vieille chez un bonhomme avare, lui

prend sa femme, qu'il passe à Buckingham. Le mari se pend; ils

trouvent l'affaire plaisante. Une autre fois il s'habille en porteur

de chaise, puis en mendiant, et court les amourettes de la canaille.

Il finit par se faire charlatan, astrologue, et vend dans les

faubourgs des drogues pour faire avorter. C'est le dévergondage d'une

imagination véhémente, qui se salit comme une autre se pare, qui se

pousse en avant dans l'ordure et dans la folie comme une autre dans la

raison et dans la beauté. Qu'est-ce que l'amour pouvait devenir dans

des mains pareilles? On ne peut pas copier même les titres de ses

poëmes: il n'a écrit que pour les mauvais lieux. Stendhal disait que

l'amour ressemble à une branche sèche jetée au fond d'une mine; les

cristaux la couvrent, se ramifient en dentelures, et finissent par

transformer le bois vulgaire en une aigrette étincelante de diamants

purs. Rochester commence par lui arracher toute sa parure; pour être

plus sûr de le saisir, il le réduit à un bâton. Tous les fins

sentiments, tous les rêves, cet enchantement, cette sereine et sublime

lumière qui transfigure en un instant notre misérable monde, cette

illusion qui, rassemblant toutes les forces de notre être, nous montre

la perfection dans une créature bornée, et le bonheur éternel dans une

émotion qui va finir, tout disparaît; il ne reste chez lui qu'un

appétit rassasié et des sens éteints; le pis, c'est qu'il écrit sans

verve et correctement; l'ardeur animale, la sensualité pittoresque lui

manquent; on retrouve dans ses satires un élève de Boileau. Rien de

plus choquant que l'obscénité froide. On supporte les priapées de

Jules Romain et la volupté vénitienne, parce que le génie y relève

l'instinct physique, et que, la beauté de ses draperies éclatantes,

transforme l'orgie en une oeuvre d'art. On pardonne à Rabelais quand

on a senti la séve profonde de joie et de jeunesse virile qui regorge

dans ses ripailles: on en est quitte pour se boucher le nez, et l'on

suit avec admiration, même avec sympathie, le torrent d'idées et de

fantaisies qui roule à travers sa fange. Mais voir un homme qui tâche

d'être élégant en restant sale, qui veut peindre en langage d'homme du

monde des sentiments de crocheteur, qui s'applique à trouver pour

chaque ordure une métaphore convenable, qui polissonne avec étude et

de parti pris, qui, n'ayant pour excuse ni le naturel, ni l'élan, ni

la science, ni le génie, dégrade le bon style jusqu'à cet office,

c'est voir un goujat qui s'occupe à tremper une parure dans un

ruisseau. Après tout viennent le dégoût et la maladie. Tandis que la

Fontaine reste jusqu'au dernier jour capable de tendresse et de

bonheur, celui-ci à trente ans injurie la femme avec une âcreté

lugubre. «Quand elle est jeune, elle se prostitue pour son plaisir;

quand elle est vieille, elle prostitue les autres pour son entretien.

Elle est un piége, une machine à meurtre, une machine à débauche.

Ingrate, perfide, envieuse, son naturel est si extravagant, qu'il

tourne à la haine ou à la bonté absurde. Si elle veut être grave, elle

a l'air d'un démon; on dirait d'une écervelée ou d'une coureuse quand

elle tâche d'être polie: disputeuse, perverse, indigne de confiance,

et avide pour tout dépenser en luxure[17].» Quelle confession qu'un

tel jugement, et quel abrégé de vie! On voit à la fin le viveur

hébété, desséché comme un squelette, rongé d'ulcères. Parmi les

refrains, les satires crues, les souvenirs de projets avortés et de

jouissances salies qui s'entassent comme dans un égout dans sa tête

lassée, la crainte de la damnation fermente; il meurt dévot à

trente-trois ans.

Tout en haut, le roi donne l'exemple. «Ce vieux bouc,» comme

l'appellent les courtisans, se croit gai et élégant; quelle gaieté et

quelle élégance! L'air français ne va pas aux gens d'outre-Manche.

Catholiques, ils tombent dans la superstition étroite; épicuriens,

dans la grosse débauche; courtisans, dans la servilité basse;

sceptiques, dans l'athéisme débraillé. Cette cour ne sait imiter que

nos ameublements et nos costumes. L'extérieur de régularité et de

décence que le bon goût public maintient à Versailles est rejeté d'ici

comme incommode. Charles et son frère, en robe d'apparat, se mettent à

courir comme au carnaval. Le jour où la flotte hollandaise brûla les

navires anglais dans la Tamise, il soupait chez la duchesse de

Monmouth et s'amusa à poursuivre un phalène. Au conseil, pendant

qu'on exposait les affaires, il jouait avec son chien. Rochester et

Buckingham l'injuriaient de reparties insolentes ou d'épigrammes

dévergondées, il s'emportait et les laissait faire. Il se prenait de

gros mots avec sa maîtresse publiquement; elle l'appelait imbécile, et

il l'appelait rosse. Il revenait de chez elle le matin, «si bien que

les sentinelles elles-mêmes en parlaient[18].» Il se laissait tromper

par elle aux yeux de tous; une fois elle prit deux acteurs, dont un

saltimbanque. Au besoin, elle lui chantait pouille. «Le roi a déclaré

qu'il n'était pas le père de l'enfant dont elle est grosse en ce

moment; mais elle lui a dit: «Le diable m'emporte! vous le

reconnaîtrez.» Là-dessus, il reconnaissait l'enfant, et prenait pour

se consoler deux actrices. Quand arriva sa nouvelle épouse, Catherine

de Bragance, il la séquestra, chassa ses domestiques, la brutalisa

pour lui imposer la familiarité de sa drôlesse, et finit par la

dégrader jusqu'à cette amitié. Le bon Pepys, en dépit de son coeur

monarchique, finit par dire: «Ayant entendu le duc et le roi parler,

et voyant et observant leurs façons de s'entretenir, Dieu me pardonne,

quoique je les admire avec toute l'obéissance possible, pourtant plus

on les considère et on les observe, moins on trouve de différence

entre eux et les autres hommes, quoique, grâce en soit rendue à Dieu,

ils soient tous les deux des princes d'une grande noblesse et d'un

beau naturel!» Il avait vu, un jour de fête, Charles II conduire miss

Stewart dans une embrasure de croisée[19], «et la dévorer de baisers

une demi-heure durant, à la vue de tous.» Un autre jour, «le capitaine

Ferrers lui dit qu'un mois auparavant dans un bal de la cour, une dame

en dansant laissa tomber un enfant.» On l'emporta dans un mouchoir;

«le roi l'eut dans son cabinet environ une semaine, et le disséqua,

faisant à son endroit de grandes plaisanteries.» Ces gaietés de

carabin par-dessus ces aventures de mauvais lieu donnent la nausée.

Les courtisans suivaient l'élan. Miss Jennings, qui devint duchesse de

Tyrconnel, se déguisa un jour en vendeuse d'oranges, et cria sa

marchandise dans les rues. Pepys raconte des fêtes où les seigneurs et

les dames se barbouillaient l'un à l'autre le visage avec de la

graisse de chandelle et de la suie, «tellement que la plupart d'entre

eux ressemblaient à des diables.» La mode était de jurer, de raconter

des scandales, de s'enivrer, de déblatérer contre les prêtres et

l'Écriture, de jouer. Lady Castlemaine en une nuit perdit 25000 livres

sterling. Le duc de Saint-Albans, aveugle, à quatre-vingts ans, allait

au tripot, avec un domestique à côté de lui qui lui nommait chaque

carte. Sedley et Buckhurst se déshabillaient pour courir les rues

après minuit. Un autre, en plein jour, se mettait nu à la fenêtre

pour haranguer la multitude. Je laisse dans Grammont les accouchements

des filles d'honneur et les goûts contre la nature: il faut les

montrer ou les cacher, et je n'ai pas le courage de les insinuer

joliment à sa manière. Je finis par un récit de Pepys qui donnera la

mesure. «Harry Killigrew m'a fait comprendre ce que c'est que cette

société dont on a tant parlé récemment, et qui est désignée sous le

nom de _balleurs_ (_ballers_). Elle s'est formée de quelques jeunes

fous, au nombre desquels il figurait, et de lady Bennett (comtesse

d'Arlington), avec ses dames de compagnie et ses femmes. On s'y

livrait à tous les débordements imaginables; on y dansait à l'état de

pure nature.» L'inconcevable, c'est que cette kermesse n'est point

gaie: ils sont misanthropes et deviennent moroses; ils citent le

lugubre Hobbes et l'ont pour maître. En effet, c'est la philosophie de

Hobbes qui va donner de ce monde le dernier mot et le dernier trait.

[Note 16: Voir une _Étude_ détaillée sur Rochester, par M. Forgues.

(_Revue des Deux-Mondes_, août et septembre 1857.)]

[Note 17: When she is young, she whores herself for sport:

And when she's old, she bawds for her support....

She is a snare, a shamble, a stews.

Her meat and sawce she does for lechery chuse,

And does in laziness delight the more,

Because by that she is provoked to whore.

Ungrateful, treacherous, enviously enclined,

Wild beasts are tamed, floods easier far confined,

Than is her stubborn and rebellious mind....

Her temper so extravagant we find,

She hates or is impertinently kind.

Would she be grave, she then looks like a devil,

And like a fool or whore, when she be civil....

Contentious, wicked, and not fit to trust,

And covetous to spend it on her lust.]

[Note 18: Pepys.]

[Note 19: «Je ne sais où ce fou de Crofts avait pris que les

Moscovites avaient tous de belles femmes, et que leurs femmes avaient

toutes la jambe belle. Le roi soutint qu'il n'y en avait point de si

belle que celle de Mlle Stewart. Elle, pour soutenir la gageure, se

mit à la montrer jusqu'au-dessus du genou.» (Grammont.)]

VI

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5) · 第 1 / 28 段