Dès la première heure arrive un soldat à cheval, porteur d’une très
aimable lettre de M. Chambert.
Hélas, la précieuse essence n’est pas arrivée chez lui, mais il a
télégraphié à son voisin, M. Beaudoin, pour lui demander de nous
l’expédier si, par hasard, elle se trouvait à Kompong-Cham.
... Sans doute, pour le bon philosophe Spinoza qui considérait l’essence
comme un mode de la substance (ou le contraire... je ne sais plus très
bien!...) de telles contingences ne mériteraient pas qu’on s’y
arrêtât!... Mais cette résignation métaphysique nous manque. Et à la
pensée qu’il ne nous reste plus qu’à nous faire traîner par des buffles,
une affreuse tristesse nous accable.
Il faut pourtant vaquer aux préparatifs de ce douloureux voyage. A dix
heures, tout est terminé.
Et, tirés par trois paires de buffles à la carrure imposante et massive,
nous nous mettons en route, suivis de nos charrettes et entourés d’une
dizaine d’indigènes à cheval.
Évidemment c’est très joli à voir: et pour un spectateur désintéressé
notre caravane offrirait un aspect pittoresque à souhait... mais le
spectateur désintéressé n’est pas même là!
Et rien n’est monotone et exaspérant comme cette marche lente et
intermittente.
[Illustration: LA FILE DE CHARRETTES]
Pour comble de détresse, les conducteurs ont une peur terrible de leurs
animaux: ils n’osent les frapper pour hâter leurs pas et ils ne les
accablent que de prévenances... tant et si bien qu’ils les ont attelés
de façon qu’au premier écart, le buffle rebelle puisse se sauver; et
l’on pense qu’il n’y manque point.
Je me demanderai toujours où nous avons pu trouver la patience
nécessaire pour voyager dans de pareilles conditions.
... Enfin, à onze heures trois quarts, nous atteignons le pont de Pnow.
A mesure que nous en approchions, je me sentais plus inquiet, les ponts
nous ayant presque toujours ménagé de mauvaises surprises...
En allant reconnaître celui-là, je passe de l’inquiétude à la crainte la
plus précise et j’ai le sentiment très net qu’un désastre nous attend.
En effet, une crue énorme a depuis notre passage élargi la rivière qui
roule des eaux rapides et boueuses. Le pont s’étant trouvé trop court,
les indigènes l’ont allongé par un procédé très simple; en prenant des
planches indispensables pour supporter le poids de la voiture et en les
posant sur des pirogues. De la sorte le pont a perdu de sa solidité tout
en gagnant de la longueur.
Je fais demander d’autres planches, il n’y en a plus!
Pourtant il faut passer à tout prix et nous n’avons pas le choix entre
deux partis. Je laisse la direction de l’auto à mon brave Guérin et je
me mets en devoir d’organiser l’opération.
La rivière étant peu profonde, j’y fais descendre un cordon d’indigènes
pour soutenir le plancher. Ces vivantes cariatides semblent du reste
s’amuser de tout leur cœur, en barbottant comme des gamins à la mer.
Cent autres traînent la voiture.
[Illustration: LE PONT DE PNOW]
Je traverse le pont en proie à une indescriptible angoisse, je suis sûr
qu’il ne supportera pas le poids de l’auto et des hommes et je m’attends
au pire.
Enfin, comme à regret, je donne le signal du départ.
Les coolies me répondent par des cris sauvages et halent vigoureusement
sur le câble d’acier.
Guérin au volant, la voiture avance. Le pont craque, mais résiste. Au
moment même où je me reprends à espérer, un craquement plus fort me rend
toutes mes craintes: c’en est fait! les planches qui soutenaient les
roues arrière viennent de céder en se relevant du bout et l’arrière
touche sur les pieux en bambous, qui arrêtent sa chute... mais pour
combien de secondes?
Je ne pense pas que de tout notre voyage, nous ayons vécu une minute
plus affreuse.
[Illustration: LE PONT CÈDE]
Affolé, je me jette au-devant des coolies pour les faire tirer de toutes
leurs forces. Ma physionomie angoissée leur en dit sans doute plus long
que les encouragements: d’un effort unanime, presque surhumain, ils
parviennent à faire avancer l’auto _sur les piquets_... car les roues
arrière chassent devant elles les planches au lieu de rouler dessus.
La voiture parcourt ainsi une dizaine de mètres...
Avec beaucoup d’à-propos, les «cariatides» (qui par bonheur ne
participent point de l’immobilité des statues!) parviennent à retenir
les planches transversales qui se dérobent et à les glisser de nouveau
sous les roues arrière. Ainsi soutenue, la voiture roule... pour
retomber d’ailleurs une seconde fois, mais si près de la rive que la
bande hurlante des braves Cambodgiens qui se passionnent pour leur
travail parvient à la tirer hors de l’eau.
Je n’ai jamais poussé un «ouf» plus convaincu!...
Dès que la voiture touche terre, ce pauvre Guérin, blanc comme un linge,
quitte son volant et bondit sous les châssis pour constater les dégâts
causés par les piquets du pont.
... Que va-t-il découvrir, mon Dieu?... Je tremble de le voir
reparaître.
Au bout d’une minute il se redresse tout rayonnant.
--Je n’ai jamais vu ça! crie-t-il enthousiasmé... Les ressorts qui
portaient à faux n’ont pas bougé et il n’y a qu’une petite bosse dans la
tôle protectrice du réservoir... Et ce qui m’épate encore bien plus,
c’est que la boîte des vitesses ait résisté!!!
Si nous étions près d’un bureau de télégraphe, j’enverrais mes éloges
aux constructeurs d’une pareille voiture...
Nous nous félicitons naturellement de l’avoir une fois de plus échappé
belle... et surtout d’avoir entrepris ce hasardeux voyage avec une
machine à décourager l’obstacle!
Je remercie les vaillants Cambodgiens qui nous ont aidés avec tant de
courage, d’entrain et d’intelligence et je leur laisse la bonne
récompense qu’ils ont bien méritée. Cela nous vaut une explosion de
reconnaissance qui nous va au cœur.
Mais l’estomac aussi a ses exigences!... Tant d’émotions nous ont ouvert
l’appétit et incontinent nous nous mettons à table (si l’on peut dire!)
sur le bord de la rivière... car, tandis que nous nous agitions dans
l’affolement, l’impassible Tiam n’a pas perdu une minute pour faire
cuire les inévitables œufs et l’inévitable riz qui composent notre
ordinaire. Nous faisons honneur à ce maigre repas... et nous nous
reprenons à croire que nous avons fatigué la chance contraire.
Hélas! à peine avons-nous fini de rassembler nos chaises, notre table et
notre batterie de cuisine que le ciel adverse (et à verse!) rouvre sur
nous toutes ses cataractes... En une minute la terre a disparu sous une
nappe d’eau.
Nous nous réfugions dans la voiture, mais malgré la capote nous sommes
trempés.
Autant repartir tout de suite!
Mais tel n’est pas l’avis des buffles qu’on vient d’atteler au petit
bonheur sous cette trombe d’eau: ils refusent nettement de tirer. Nous
nous demandons avec intérêt qui l’emportera de la pluie ou de leur
obstination!...
C’est la pluie qui se fatigue la première.
Sans paraître vouloir céder tout à fait, elle diminue pourtant peu à peu
et devient une pluie humaine et supportable.
Les buffles reniflent de satisfaction et se décident enfin à repartir.
La plaine est déjà couverte d’eau: et c’est par une sorte de bruine fine
et froide (le crachin, comme disent les marins) que nous arrivons vers
huit heures du soir à Baraï, trempés, harassés, mourant de faim et
donnant nos buffles aux cent mille démons de la mythologie bouddhique!
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