22 avril 1908.

Je crois pouvoir affirmer que malgré notre fatigue aucun de nous n’a

fermé l’œil de toute la nuit, car les chiens ont tenu à nous donner un

dernier concert et on peut leur rendre cette justice qu’ils se sont

vraiment surpassés.

Et le pis est que les indigènes se sont mis de la partie: soit pour

faire taire la meute hurlante, soit pour leur plaisir personnel, ils

nous ont prouvé qu’en fait de tapage nocturne ils n’ont pas de rivaux

dans la vieille Europe... Enfin, dans les rares moments où bêtes et gens

se résignaient à un silence relatif, le cri du lézard entretenait notre

insomnie! Cet innocent reptile qui, chez nous, peut passer pour un

modèle de discrétion, s’est découvert (grâce à l’influence du milieu

sans doute!) une voix redoutable, non qu’elle soit éclatante et claire,

mais si rauque et si lugubre qu’on en reste énervé même après qu’elle

s’est tue...

Nous nous levons donc de mauvaise humeur, avec la noire perspective

d’une journée entière d’auto-buffle!

La pluie a cessé et nous ne voulons pas nous attarder ici, car nous nous

rappelons avec tristesse notre entrée triomphale à Baraï le mois dernier

et nous nous sentons profondément humiliés.

Tout cela par la faute de la poste ou des Messageries Fluviales qui ont

certainement commis une erreur de nom de province dans l’envoi de notre

essence. Rien n’est plus exaspérant que de subir les conséquences d’une

faute dont on n’est pas responsable. Tout était si bien prévu, nos

dispositions si bien prises... Et voilà toute la fin de notre voyage et

ce retour dont nous nous faisions fête, compromis par une négligence

anonyme et contre quoi nous ne pouvons rien. Nous sommes d’autant plus

désolés que maintenant la route est bonne et praticable... Quand je dis

la route, le mot de _sente_ serait plus exact sans doute, mais nous

avons franchi tant d’ornières que nous n’en sommes plus à cela près...

et si nous avions seulement un peu d’essence nous pourrions rentrer à

Saïgon en deux ou trois étapes!

Enfin, il faut nous résigner... De nouveaux buffles nous entraînent hors

de Baraï. Leur lenteur ne les distingue point de ceux qui nous

traînaient hier... c’est toujours le même pas inégal et lourd, les mêmes

à-coups, les mêmes cahots.

Nous nous arrêtons pour déjeuner auprès d’une petite pagode en pleine

forêt: je laisse le volant à Guérin et vais en avant tuer quelques

malheureux volatiles sur lesquels je passe ma mauvaise humeur.

A cinq heures, nous atteignons le village de Poungro où nous nous

disposons à passer la nuit.

Nous avons parcouru dans toute cette journée vingt kilomètres!

Cela se passe de commentaires... sauf celui de Guérin:

--Il y a de quoi donner sa démission!

[Illustration: NOS ATTELAGES APRÈS BARAÏ]

[Illustration: ANG-KOR-THOM--AVENUE INTÉRIEURE]

[Illustration: DANS LES RIZIÈRES]

La Ville au Bois dormant · 第 89 / 102 题