20 avril 1908.

Dès six heures ce matin, Bernis est parti à cheval avec un guide: très

inquiété par la mauvaise nouvelle d’hier soir, je l’ai envoyé en avant

pour reconnaître la route, marquer les mauvais endroits et nous procurer

des secours en cas de besoin.

A sept heures, je quitte la Résidence en compagnie du fidèle et

courageux compagnon, de Guérin et de Tiam. Nous emmenons un guide. En

démarrant, dans l’allée même, nous nous ensablons d’un côté... Je le

sais bien, ce n’est là qu’un incident sans importance. Pourtant j’y

crois voir un mauvais présage.

Enfin, après de nombreux efforts, nous repartons... et nous avons du

moins la consolation de passer en vitesse devant le personnel de la

Résidence qui nous envoie un dernier adieu.

... Ici, commencent les pires difficultés de notre voyage. Nous pensions

avoir désarmé la déveine: elle nous attendait au retour. Quelque

suspects que soient les éloges qu’on se décerne à soi-même, je m’en

voudrais au moins pour mes vaillants compagnons de ne pas reconnaître

qu’il nous a fallu vraiment une endurance et une ténacité presque

sauvages pour ne pas tout abandonner et continuer notre voyage jusqu’à

la résidence de M. Beaudoin.

Mais la suite du récit le démontrera mieux, je l’espère, que ce

témoignage «d’auto-satisfaction»!

Donc, à peine sortis de la ville et entrés dans la grande plaine, nous

commençons par nous embourber. Heureusement, à cet endroit, de nombreux

coolies travaillent à la chaussée. Ils lâchent leur travail avec une

joie mal dissimulée pour venir à notre aide. Tirés, poussés, cahotés,

nous avançons à grand’peine... Enfin, nous retrouvons un terrain moins

traître et nous nous plaisons à croire que notre tribut au malheur est

acquitté et que désormais ça marchera tout seul.

En effet, nous parcourons 500 mètres à très bonne allure. Nous n’osons

croire à tant de chance--et nous avons trop raison, car nous voici

embourbés de nouveau!... Tout le monde descend et se met à pousser

consciencieusement. Je reste seul à la direction, tandis que mes pauvres

amis... de concert avec les indigènes s’évertuent à faire avancer la

voiture. Elle se décide enfin à démarrer et si brusquement que le

compagnon, Guérin et les indigènes, entraînés par la force de la vitesse

mal acquise, s’étalent pêle-mêle de tout leur long dans la boue. Ils

prennent le parti d’en rire.

Un peu plus loin, même comédie!... Elle nous amuse déjà moins. Je sens

que nos malheurs frisent le ridicule... mais le comique de notre

situation ne m’en paraît que plus douloureux. Je m’énerve et je tourne

ma fureur contre Hervé de Bernis à qui j’en veux de son absence

prolongée... Que fait-il? Pourquoi n’est-il pas là?... J’en profite du

moins pour l’attraper de la bonne manière! Pense-t-il donc que c’est

pour faire l’école buissonnière que je l’ai envoyé en avant? Se

rappelle-t-il seulement notre existence? Nous croit-il en automobile ou

en bateau? Ah mais... Ah mais...

Bernis ne se défend pas, et pour cause!

Guérin, plus calme, me fait remarquer que notre éclaireur a sûrement

passé par là, car il a fidèlement laissé quelques piquets, qui seuls, de

loin en loin, indiquent les passages qu’il aura jugé difficiles. La

belle avance! et que me font ces piquets dans l’état d’exaspération où

je suis?

Notre précieuse essence diminue et nous n’avançons pas...

De guerre lasse, je finis par faire demander des buffles et, en

attendant, je descends tirer à la carabine des grues antigones qui

pullulent autour de nous.

J’en sacrifie trois aux mânes de Bernis qui continue d’être absent,

comme il n’est pas permis de l’être!!

Enfin les buffles arrivent, de leur pas tranquille et lent. Ils sont

quatre et paraissent résignés à tout. Je les envie.

On les attelle et nous repartons cahin-caha.

Crac!... Dans une secousse les cordes cassent.

Tout le travail de l’attelage est à refaire!

Les cahots sont si durs et la boue si tenace que nous remplaçons les

cordes par le câble en acier du treuil.

Il est plus de midi maintenant.

Et nous n’arrivons pas même en vue de Kracka... C’est-à-dire qu’en cinq

heures, nous n’avons pas fait 14 kilomètres!!!

La voilà bien l’ivresse de la vitesse!

Enfin, après mille et une péripéties dont le récit deviendrait

fastidieux, nous apercevons sur la lisière de la forêt les premières

canhas de cet intangible village de Kracka.

Cependant le ciel se couvre comme le président d’une réunion politique,

quand il sent que ça va mal tourner: en effet, tout permet de prévoir

une de ces pluies dont le ciel garde le privilège à ces régions bénies

de l’Extrême-Orient. Dieu sait pourtant que nous n’avons nul besoin

d’une nouvelle averse pour contrecarrer notre marche... Mais que faire?

Nos coolies, qui s’intéressent à la voiture à feu, nous disent de

marcher par nos propres moyens et de faire une entrée sensationnelle

dans le village! Sans doute, ils seraient flattés de se trouver associés

à notre triomphe éventuel... Cette soif de gloire n’est pas pour nous

déplaire. Malheureusement le terrain ne se prête guère à une si belle

ambition, car maintenant nous roulons sur du sable et notre allure n’a

rien de bien triomphal.

Pourtant nous défilons devant les cahutes en deuxième vitesse et à grand

renfort de sirène, ce qui ne laisse pas que de faire son petit effet

habituel sur les foules accourues et nous nous arrêtons sous la sala (je

dis bien: _sous_, car elle est perchée sur pilotis à plus de trois

mètres du sol!)

Nous montons déjeuner... et le gouverneur indigène nous apporte en

cadeau un paon magnifique! Mais hélas, ce noble gibier exhale un tel

relent de pourriture que toute la sala en est infectée. Je n’en remercie

pas moins avec effusion le brave gouverneur, car il paraît que le goût

du faisandé est ici une élégance! je crains seulement que le donataire

ne se croie forcé par politesse d’assister à notre repas. Nous nous

regardons tous avec inquiétude, car le bonhomme prolonge sa visite et se

répand en protestations... Si seulement le paon pouvait s’inspirer de la

conduite de ce fromage dont parle Courteline et qui «profitant d’un

moment d’inattention avait déjà gagné la sortie»! Mais non: le paon

reste là, bien en évidence, il semble symboliser, par son immobilité

posthume et par son redoutable parfum, la Politique dite «avancée».

Enfin, le gouverneur se décide à prendre congé! Nous en ressentons un

réel soulagement. Le paon fera le bonheur des trois coolies qui le

regardent avec des yeux avides.

Délivrés de l’affreuse extrémité où la politesse a failli nous réduire,

nous nous mettons à table... Et Bernis continue à ne pas être là.

Il se décide enfin à paraître à la fin du repas. Il ne montre aucun

embarras et nous dit avec le plus grand flegme qu’il est très étonné que

nous ne l’ayons point rejoint... Non! Vraiment... ces cavaliers ne

doutent de rien!

Les renseignements qu’il rapporte sur la route sont parfaitement

décourageants. Mais enfin, on ne peut tout de même pas lui en vouloir.

Vers deux heures la pluie commence à tomber... que dis-je? à crouler.

J’ai déjà vu pleuvoir dans plusieurs pays, mais rien ne se peut comparer

à ce déchaînement de cataracte: ce ne sont plus des gouttes, mais des

jets d’eau ininterrompus, une véritable nappe liquide qui noie tout. On

se croirait dans un aquarium. Cette inondation s’accompagne, comme il

sied, d’éclairs livides et de roulements de tonnerre assourdissants.

Ce déluge ne nous décourage pourtant pas. Et nous nous remettons en

route, regrettant seulement de ne pas avoir à notre disposition le

Parapluie de l’Escouade. Guérin seul a le parapluie du chauffeur, mais

il renonce à le déployer pour ne pas nous humilier et aussi parce que le

déchaînement de la bourrasque ne lui permettrait pas de le tenir ouvert.

Sous la trombe, nous traversons la forêt en troisième vitesse; c’est

d’ailleurs de la folie pure ou du moins la rage du désespoir, car il est

impossible de voir la route qui disparaît sous 40 centimètres d’eau.

Nous roulons à moitié submergés, trempés, aveuglés... Et quelles

secousses! quels cahots! quels bonds désordonnés sur les perfides

racines, les trous, les ornières et toutes les variétés d’accidents de

terrain. Il ne nous en arrive pas d’autres pourtant... Au bout d’une

demi-heure la pluie cesse brusquement et dans la détente qui suit, sous

le soleil reparu, nous marchons à merveille: nous nous embourbons bien

un peu en vue de Tang-Krassang, mais pour repartir aussitôt. A trois

heures, nous traversons en vitesse le pont du village et nous arrêtons

pour saluer le gouverneur.

Il nous invite aimablement à passer la nuit chez lui et nous fait valoir

les meilleures raisons de ne pas continuer notre route. Nous le

remercions de son obligeance, mais nous ne voulons rien entendre! Nous

nous sommes mis en tête de coucher à Baraï. Nous coucherons à Baraï.

Et nous repartons, enthousiastes...

Pan! à peine nous avons fait 30 mètres que le moteur s’arrête net... et

pour la plus forte raison du monde: il ne reste plus une goutte

d’essence.

--Ça y est! Je l’avais bien dit! constate Guérin avec cette exaspérante

suffisance de ceux qui ont toujours prévu tous les malheurs.

Eh! sans doute! il l’avait bien dit... mais il n’empêche pas que nous

voilà propres!... Plus d’essence, et encore 120 kilomètres à faire!

Si nous attendons ici que la provision arrive, nous risquons d’être

bloqués par l’eau qui de plus en plus envahit la plaine et l’aura

bientôt transformée en un immense lac... Agréable perspective!... Il est

écrit que nous aurons établi le record de la panne!

Un seul parti se présente (et qui n’a pas de quoi affoler une

Américaine): envoyer en toute hâte un messager à cheval vers M. Chambert

pour lui demander si l’essence est arrivée et le prier, en ce cas, de

nous l’envoyer le plus rapidement possible... Sinon, il nous faudra

prendre des buffles à Tang-Krassang et nous faire tirer jusqu’à

Kompong-Cham. L’homme part avec la lettre.

Et nous revenons tout penauds chez l’aimable gouverneur qui se montre

ravi de nous recevoir, le brave homme!

En attendant l’heure du dîner, nous nous installons sur le pont pour

tirer les cormorans à cou de serpent et les hérons qui remontent la

rivière. Après en avoir abattu plus de cent pour la plus grande joie de

la population réunie, nous allons dîner avec notre ami le gouverneur et

nous passons la nuit dans sa maison, un peu réconfortés par la bonne

grâce de son hospitalité.

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La Ville au Bois dormant · 第 87 / 102 题