Dès six heures ce matin, Bernis est parti à cheval avec un guide: très
inquiété par la mauvaise nouvelle d’hier soir, je l’ai envoyé en avant
pour reconnaître la route, marquer les mauvais endroits et nous procurer
des secours en cas de besoin.
A sept heures, je quitte la Résidence en compagnie du fidèle et
courageux compagnon, de Guérin et de Tiam. Nous emmenons un guide. En
démarrant, dans l’allée même, nous nous ensablons d’un côté... Je le
sais bien, ce n’est là qu’un incident sans importance. Pourtant j’y
crois voir un mauvais présage.
Enfin, après de nombreux efforts, nous repartons... et nous avons du
moins la consolation de passer en vitesse devant le personnel de la
Résidence qui nous envoie un dernier adieu.
... Ici, commencent les pires difficultés de notre voyage. Nous pensions
avoir désarmé la déveine: elle nous attendait au retour. Quelque
suspects que soient les éloges qu’on se décerne à soi-même, je m’en
voudrais au moins pour mes vaillants compagnons de ne pas reconnaître
qu’il nous a fallu vraiment une endurance et une ténacité presque
sauvages pour ne pas tout abandonner et continuer notre voyage jusqu’à
la résidence de M. Beaudoin.
Mais la suite du récit le démontrera mieux, je l’espère, que ce
témoignage «d’auto-satisfaction»!
Donc, à peine sortis de la ville et entrés dans la grande plaine, nous
commençons par nous embourber. Heureusement, à cet endroit, de nombreux
coolies travaillent à la chaussée. Ils lâchent leur travail avec une
joie mal dissimulée pour venir à notre aide. Tirés, poussés, cahotés,
nous avançons à grand’peine... Enfin, nous retrouvons un terrain moins
traître et nous nous plaisons à croire que notre tribut au malheur est
acquitté et que désormais ça marchera tout seul.
En effet, nous parcourons 500 mètres à très bonne allure. Nous n’osons
croire à tant de chance--et nous avons trop raison, car nous voici
embourbés de nouveau!... Tout le monde descend et se met à pousser
consciencieusement. Je reste seul à la direction, tandis que mes pauvres
amis... de concert avec les indigènes s’évertuent à faire avancer la
voiture. Elle se décide enfin à démarrer et si brusquement que le
compagnon, Guérin et les indigènes, entraînés par la force de la vitesse
mal acquise, s’étalent pêle-mêle de tout leur long dans la boue. Ils
prennent le parti d’en rire.
Un peu plus loin, même comédie!... Elle nous amuse déjà moins. Je sens
que nos malheurs frisent le ridicule... mais le comique de notre
situation ne m’en paraît que plus douloureux. Je m’énerve et je tourne
ma fureur contre Hervé de Bernis à qui j’en veux de son absence
prolongée... Que fait-il? Pourquoi n’est-il pas là?... J’en profite du
moins pour l’attraper de la bonne manière! Pense-t-il donc que c’est
pour faire l’école buissonnière que je l’ai envoyé en avant? Se
rappelle-t-il seulement notre existence? Nous croit-il en automobile ou
en bateau? Ah mais... Ah mais...
Bernis ne se défend pas, et pour cause!
Guérin, plus calme, me fait remarquer que notre éclaireur a sûrement
passé par là, car il a fidèlement laissé quelques piquets, qui seuls, de
loin en loin, indiquent les passages qu’il aura jugé difficiles. La
belle avance! et que me font ces piquets dans l’état d’exaspération où
je suis?
Notre précieuse essence diminue et nous n’avançons pas...
De guerre lasse, je finis par faire demander des buffles et, en
attendant, je descends tirer à la carabine des grues antigones qui
pullulent autour de nous.
J’en sacrifie trois aux mânes de Bernis qui continue d’être absent,
comme il n’est pas permis de l’être!!
Enfin les buffles arrivent, de leur pas tranquille et lent. Ils sont
quatre et paraissent résignés à tout. Je les envie.
On les attelle et nous repartons cahin-caha.
Crac!... Dans une secousse les cordes cassent.
Tout le travail de l’attelage est à refaire!
Les cahots sont si durs et la boue si tenace que nous remplaçons les
cordes par le câble en acier du treuil.
Il est plus de midi maintenant.
Et nous n’arrivons pas même en vue de Kracka... C’est-à-dire qu’en cinq
heures, nous n’avons pas fait 14 kilomètres!!!
La voilà bien l’ivresse de la vitesse!
Enfin, après mille et une péripéties dont le récit deviendrait
fastidieux, nous apercevons sur la lisière de la forêt les premières
canhas de cet intangible village de Kracka.
Cependant le ciel se couvre comme le président d’une réunion politique,
quand il sent que ça va mal tourner: en effet, tout permet de prévoir
une de ces pluies dont le ciel garde le privilège à ces régions bénies
de l’Extrême-Orient. Dieu sait pourtant que nous n’avons nul besoin
d’une nouvelle averse pour contrecarrer notre marche... Mais que faire?
Nos coolies, qui s’intéressent à la voiture à feu, nous disent de
marcher par nos propres moyens et de faire une entrée sensationnelle
dans le village! Sans doute, ils seraient flattés de se trouver associés
à notre triomphe éventuel... Cette soif de gloire n’est pas pour nous
déplaire. Malheureusement le terrain ne se prête guère à une si belle
ambition, car maintenant nous roulons sur du sable et notre allure n’a
rien de bien triomphal.
Pourtant nous défilons devant les cahutes en deuxième vitesse et à grand
renfort de sirène, ce qui ne laisse pas que de faire son petit effet
habituel sur les foules accourues et nous nous arrêtons sous la sala (je
dis bien: _sous_, car elle est perchée sur pilotis à plus de trois
mètres du sol!)
Nous montons déjeuner... et le gouverneur indigène nous apporte en
cadeau un paon magnifique! Mais hélas, ce noble gibier exhale un tel
relent de pourriture que toute la sala en est infectée. Je n’en remercie
pas moins avec effusion le brave gouverneur, car il paraît que le goût
du faisandé est ici une élégance! je crains seulement que le donataire
ne se croie forcé par politesse d’assister à notre repas. Nous nous
regardons tous avec inquiétude, car le bonhomme prolonge sa visite et se
répand en protestations... Si seulement le paon pouvait s’inspirer de la
conduite de ce fromage dont parle Courteline et qui «profitant d’un
moment d’inattention avait déjà gagné la sortie»! Mais non: le paon
reste là, bien en évidence, il semble symboliser, par son immobilité
posthume et par son redoutable parfum, la Politique dite «avancée».
Enfin, le gouverneur se décide à prendre congé! Nous en ressentons un
réel soulagement. Le paon fera le bonheur des trois coolies qui le
regardent avec des yeux avides.
Délivrés de l’affreuse extrémité où la politesse a failli nous réduire,
nous nous mettons à table... Et Bernis continue à ne pas être là.
Il se décide enfin à paraître à la fin du repas. Il ne montre aucun
embarras et nous dit avec le plus grand flegme qu’il est très étonné que
nous ne l’ayons point rejoint... Non! Vraiment... ces cavaliers ne
doutent de rien!
Les renseignements qu’il rapporte sur la route sont parfaitement
décourageants. Mais enfin, on ne peut tout de même pas lui en vouloir.
Vers deux heures la pluie commence à tomber... que dis-je? à crouler.
J’ai déjà vu pleuvoir dans plusieurs pays, mais rien ne se peut comparer
à ce déchaînement de cataracte: ce ne sont plus des gouttes, mais des
jets d’eau ininterrompus, une véritable nappe liquide qui noie tout. On
se croirait dans un aquarium. Cette inondation s’accompagne, comme il
sied, d’éclairs livides et de roulements de tonnerre assourdissants.
Ce déluge ne nous décourage pourtant pas. Et nous nous remettons en
route, regrettant seulement de ne pas avoir à notre disposition le
Parapluie de l’Escouade. Guérin seul a le parapluie du chauffeur, mais
il renonce à le déployer pour ne pas nous humilier et aussi parce que le
déchaînement de la bourrasque ne lui permettrait pas de le tenir ouvert.
Sous la trombe, nous traversons la forêt en troisième vitesse; c’est
d’ailleurs de la folie pure ou du moins la rage du désespoir, car il est
impossible de voir la route qui disparaît sous 40 centimètres d’eau.
Nous roulons à moitié submergés, trempés, aveuglés... Et quelles
secousses! quels cahots! quels bonds désordonnés sur les perfides
racines, les trous, les ornières et toutes les variétés d’accidents de
terrain. Il ne nous en arrive pas d’autres pourtant... Au bout d’une
demi-heure la pluie cesse brusquement et dans la détente qui suit, sous
le soleil reparu, nous marchons à merveille: nous nous embourbons bien
un peu en vue de Tang-Krassang, mais pour repartir aussitôt. A trois
heures, nous traversons en vitesse le pont du village et nous arrêtons
pour saluer le gouverneur.
Il nous invite aimablement à passer la nuit chez lui et nous fait valoir
les meilleures raisons de ne pas continuer notre route. Nous le
remercions de son obligeance, mais nous ne voulons rien entendre! Nous
nous sommes mis en tête de coucher à Baraï. Nous coucherons à Baraï.
Et nous repartons, enthousiastes...
Pan! à peine nous avons fait 30 mètres que le moteur s’arrête net... et
pour la plus forte raison du monde: il ne reste plus une goutte
d’essence.
--Ça y est! Je l’avais bien dit! constate Guérin avec cette exaspérante
suffisance de ceux qui ont toujours prévu tous les malheurs.
Eh! sans doute! il l’avait bien dit... mais il n’empêche pas que nous
voilà propres!... Plus d’essence, et encore 120 kilomètres à faire!
Si nous attendons ici que la provision arrive, nous risquons d’être
bloqués par l’eau qui de plus en plus envahit la plaine et l’aura
bientôt transformée en un immense lac... Agréable perspective!... Il est
écrit que nous aurons établi le record de la panne!
Un seul parti se présente (et qui n’a pas de quoi affoler une
Américaine): envoyer en toute hâte un messager à cheval vers M. Chambert
pour lui demander si l’essence est arrivée et le prier, en ce cas, de
nous l’envoyer le plus rapidement possible... Sinon, il nous faudra
prendre des buffles à Tang-Krassang et nous faire tirer jusqu’à
Kompong-Cham. L’homme part avec la lettre.
Et nous revenons tout penauds chez l’aimable gouverneur qui se montre
ravi de nous recevoir, le brave homme!
En attendant l’heure du dîner, nous nous installons sur le pont pour
tirer les cormorans à cou de serpent et les hérons qui remontent la
rivière. Après en avoir abattu plus de cent pour la plus grande joie de
la population réunie, nous allons dîner avec notre ami le gouverneur et
nous passons la nuit dans sa maison, un peu réconfortés par la bonne
grâce de son hospitalité.
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