En effet, notre ami pratique toujours l’hospitalité pyrotechnique... et
c’est au milieu des plus accueillantes pétarades que nous pénétrons dans
sa demeure où nous déjeunons à la hâte, malgré toute son insistance pour
nous garder. Mais le temps presse. Et si nous avons mis vingt-huit jours
pour venir de Saïgon à Ang-Kor, nous sentons grandir en nous le secret
désir de battre notre propre record.
Donc, dès une heure vingt, nous prenons congé de notre aimable hôte et
nous repartons avec l’intention un peu hardie d’arriver le soir même à
Kompong-Thom.
Aux approches de Kompong-Chen, nous trouvons le terrain détrempé et
boueux. Il a dû pleuvoir énormément depuis notre passage. Cette simple
constatation nous remplit d’inquiétude... La série de nos déboires
aquatiques va-t-elle donc recommencer, et allons-nous donc nous trouver
contraints de reprendre la lutte avec l’eau, notre pire ennemie... Cette
crainte légitime ne doit rien à l’alcoolisme! Mais si nous devons, après
avoir élargi le chemin en venant, nous trouver arrêtés par la boue,
voilà qui risque de compromettre notre retour.
Cela n’empêche point qu’à deux heures nous arrivons à Kompong-Chen, ce
qui nous permet de déclarer modestement que nous avons marché à une
allure merveilleuse.
L’excellent gouverneur indigène voudrait bien nous décider à passer la
nuit chez lui, mais nous sommes résolus à ne pas écouter la voix des
sirènes (sauf celle de notre voiture!...) et nous donnons ordre à Nam-Ay
de faire aller les charrettes jusqu’à Kompong-Thom.
Un dernier adieu au brave Cambodgien et nous démarrons majestueusement.
D’abord tout marche à merveille.
Mais hélas! nos tristes pressentiments ne tardent pas à se justifier...
Peu à peu la route mollit sous nos pneus. Nous franchissons quelques
kilomètres dans des flaques de boue et, tout à coup, la voiture refuse
nettement d’aller plus loin. Le moteur, affolé, tourne comme un derviche
et perd toute action sur les roues qui patinent. Les antidérapants ne
mordent plus l’argile des ornières.
Tout le monde descend.
Avec les pioches et les piques, nous reprenons tristement notre besogne
de terrassiers sans autre effet d’ailleurs que de faire une sorte de
bouillie rougeâtre à dégoûter des Spartiates!
Nous en sommes réduits aux stratagèmes les plus désespérés, comme par
exemple à casser les termitières pour remplir de leurs débris les
sillons qui semblent se creuser davantage à mesure que nous les
comblons.
Après une demi-heure de travail, nous tentons un démarrage timide... Dix
mètres plus loin, nous nous embourbons de nouveau... et cela sous les
yeux étonnés et voire un peu méprisants d’un groupe d’indigènes qui sont
accourus au passage de la voiture et qui ne paraissent pas regretter
leur dérangement. Nous en sommes humiliés comme il convient et il est
évident que le prestige européen n’en mène pas large.
Mais que faire?...
Les indigènes qui, pour comble de confusion, commencent à nous prendre
en pitié, nous font comprendre qu’il est impossible de trouver ni bœufs
ni buffles dans la région.
Et la nuit arrive. Une nuit escortée de gros nuages noirs qui
envahissent rapidement tout le ciel et qui ne présagent rien de bon.
Nous ne pouvons cependant pas coucher là!
... Pourtant, je devine que, moyennant finances, la commisération des
indigènes qui nous entourent ne demanderait qu’à devenir active: c’est
d’une psychologie très simple, mais infaillible.
Nous entamons donc les négociations. Le résultat ne se fait pas
attendre! La loi de l’offre et de la demande s’affirme une fois de plus,
si bien qu’au bout de quelques minutes, Guérin ayant fixé aux ressorts
d’avant deux cordes longues de plus de vingt mètres, tous les badauds,
hommes, femmes et enfants, s’y attellent courageusement, tout joyeux de
la bonne aubaine.
Et nous avançons, en demi-première vitesse...
Où sont nos belles allures de ce matin?
Je me renseigne sur un abri pour la nuit; car nous n’avons rien avec
nous, tout notre campement étant resté sur les charrettes. Il paraît que
nous trouverons une pagode auprès de ce fameux arbre postal où nous
avons fait halte en venant...
Maintenant il fait nuit noire. Des éclairs éblouissants qui se succèdent
presque sans interruption nous montrent du moins la route. Les phares
projettent deux faisceaux lumineux sur les épaules luisantes des
coolies. Et toute cette scène prend un aspect fantastique, dont nous
jouirions peut-être... sans la pluie qui nous aveugle. Et quelle
pluie!... Avec nous, le déluge. C’est à se demander si notre voyage ne
devient pas sous-marin!
Enfin, nous stoppons devant la palissade de la pagode.
Les coolies ruisselants lâchent les cordes.
A la hâte, on extrait de la voiture la malle et les provisions et Guérin
repart avec notre guide garer l’auto sous l’arbre postal décidément bien
précieux. Le guide y passera la nuit et les phares allumés avertiront le
cortège des charrettes, qui s’arrêtera pour nous attendre.
Notre aimable compagnon veut bien remplir les fonctions de cuisinier où
il excelle d’ailleurs et, avec l’aide de Tiam, se met à préparer le
dîner.
Guérin revient trempé jusqu’aux «eaux» (suivant sa propre expression).
Nous mangeons vite et sans rien dire, puis nous nous couchons sur des
nattes.
Et je constate une fois de plus que le bruit de la pluie est éminemment
soporifique.
* * * * *