18 avril 1908.

... Dès cinq heures du matin, nous ouvrons les yeux... et la plus vive

stupéfaction se peint dans nos regards.

--Y a du monde! s’écrie Guérin!

Et en effet, la pagode abandonnée s’est peuplée pendant la nuit! En face

de nos nattes, sont accroupis une dizaine de bonzes et autant

d’indigènes. Toute cette assemblée garde le plus profond silence et la

plus hiératique immobilité.

Ne voulant pas paraître moins flegmatiques, nous nous décidons à nous

habiller publiquement... Personne ne dit rien, de part ni d’autre.

--«Je crois tout de même qu’ils sont épatés!» murmure Guérin.

En quelques minutes nous sommes prêts et laissant là tous ces gens, nous

sortons de notre pagode.

Dehors, un même cri de joie nous échappe devant la splendeur du ciel

nettoyé et d’un beau bleu tout neuf!... Un soleil éclatant darde ses

rayons sur la terre détrempée. Puisse-t-il sécher notre route et nous

permettre ainsi d’avancer par nos propres moyens sans avoir recours à ce

brave mais maudit animal... «l’animal nécessaire»: le buffle!!!

[Illustration]

Nous nous rendons à pied jusqu’à l’arbre postal sous lequel notre

voiture a passé la nuit: le terrain résiste sous nos semelles: nous

commençons à espérer.

Les charrettes sont arrivées dans la nuit, sous la conduite du sûr et

fidèle Nam-Ay.

Une petite discussion s’engage pour décider si nous partirons seuls ou

traînés. Cette dernière alternative nous répugne profondément, mais nous

savons trop par expérience qu’il ne faut négliger aucune précaution, et

pour plus de sûreté, j’envoie Bernis et Guérin reconnaître le chemin à

pied tandis que nous préparons le déjeuner sous la tente, car le soleil

fait déjà des siennes!

[Illustration: LA MARE AUX CANARDS]

Au bout d’une heure, les deux «scouts» reviennent enchantés et

rapportent la bonne nouvelle que l’on peut y aller carrément. Toutefois,

nous attendons jusqu’après midi pour laisser le bon soleil accomplir son

œuvre.

Afin de varier un peu l’ordinaire du menu, nous tuons le temps, Bernis

et moi, en tuant trois canards sur la mare. Le temps s’en remettra vite,

mais les canards difficilement.

A une heure, nous sommes prêts. En route!

Le chemin est bon, car le sable qui nous retenait à l’aller avec un

déplorable acharnement reste encore humide de la pluie diluvienne d’hier

soir et offre à nos roues une bonne prise (à vos souhaits!) une si bonne

prise même qu’à deux heures et demie nous arrivons en face de la

Résidence de Kompong-Thom.

Nous espérons retrouver à Kompong-Thom le pont qui nous permit de passer

la rivière à l’aller... Autre déconvenue (mais nous n’en sommes plus à

les compter!) notre pont a été enlevé par la crue des eaux. Aussi force

nous est de laisser l’auto chez M. Colin.

L’aimable Résident, M. Chambert, nous reçoit comme de vieux amis et la

joie qu’il montre à nous revoir se mêle de quelque admiration. Il nous

avoue que jusqu’à notre entrée dans Ang-Kor il avait douté du succès de

notre entreprise et nous félicite vivement de l’avoir menée à bien. Nous

faisons un brin de toilette, puis nous revenons près de notre charmant

hôte qui déjà se met à notre disposition pour organiser les opérations

de la traversée du fleuve, que l’absence de pont rend plutôt hasardeuse.

Pour gagner du temps et couper au plus court, nous avons recours aux

moyens primitifs: le radeau, d’ailleurs solide, qui sert d’appontement à

la douane sera maintenu par deux grosses pirogues. Nous voulons espérer

que ce ponton improvisé supportera le poids de l’auto... Mais encore

faut-il prendre les dispositions nécessaires et nous ne pourrons tenter

le passage que demain.

* * * * *

Dimanche 19 avril 1908.

C’est aujourd’hui le saint jour de Pâques et nos cœurs sont pleins de

nostalgie. Il nous semble entendre, à travers la vaste terre, l’écho

lointain des carillons joyeux et des chants d’allégresse qui saluent la

résurrection du Sauveur. Là-bas tout est en fête... Ici, rien que les

aboiements des chiens cambodgiens, de ces affreux chiens dont les

hurlements lugubres nous ont exaspérés durant tant de jours et surtout

tant de nuits.

Grâce à l’intelligente organisation de M. Chambert, et à l’activité des

coolies, le ponton se trouve prêt dès la première heure du matin.

Guérin, plein de confiance, part aussitôt levé pour faire passer la

voiture. Je ne sais pourquoi, je ne puis partager cette belle

sérénité... L’eau perfide nous a ménagé tant de surprises désagréables

que je me sens envahi de sombres pressentiments; mais je n’en veux rien

laisser voir à Guérin et je le laisse donc partir seul.

Le temps passe. Guérin ne revient pas plus que Marlborough!

Mon inquiétude s’accroît si bien qu’à neuf heures, craignant quelque

mésaventure, je me précipite au débarcadère accompagné de M. Chambert

qui prend mon angoisse en pitié. Enfin, nous apercevons notre Diétrich.

Elle est de notre côté mais encore amarrée sur le radeau. Des coolies

travaillent à construire une amorce de planches du rivage au ponton.

... Tout à coup, au moment où l’auto, tirée par une vingtaine d’hommes,

va démarrer, la pirogue de droite qui a déjà embarqué beaucoup d’eau

coule à pic et entraîne avec elle le radeau et la malheureuse machine

dont l’arrière plonge entièrement. Dans cette position d’équilibre

instable, elle menace de se renverser tout à fait et de sombrer: or, il

y a plus de deux mètres d’eau.

... Malgré la distance qui nous sépare, il me semble vraiment que je

sens le cœur de ce brave Guérin battre à l’unisson du mien. La même

angoisse nous a saisis à la pensée de voir couler sous nos yeux notre

vaillante machine. Il faut agir! (c’est ce que l’on se répète toujours

dans les cas désespérés... mais sans rien trouver à faire). Pourtant, je

crie les ordres qui me passent par la tête et l’on commence par couper

vivement les amarres de la pirogue de droite. Puis M. Chambert qui, lui

aussi, a la décision prompte, envoie chercher ses quatre éléphants

domestiques tandis que je demande à notre ami le gouverneur cambodgien

de faire venir sans retard le plus de coolies possible.

Car il n’y a qu’un moyen de sauver notre pauvre machine, c’est de lui

faire franchir d’un bond l’espace de deux mètres qui sépare le ponton du

rivage. Jamais la solidité de la voiture n’aura été mise à pareille

épreuve. Et, en admettant qu’elle veuille bien consentir à ce saut

périlleux, je me demande comment elle se recevra... et si elle survivra

à la secousse.

Voici les quatre éléphants de la résidence. Leur galop fait trembler la

terre... leurs cornacs les arrêtent et les attellent au bout d’un gros

câble fixé à l’auto... Le long de ce câble, je fais disposer cent

cinquante coolies non sans avoir essayé de leur expliquer ce que

j’attends d’eux. Leur chef stylé par le gouverneur cambodgien, qui veut

bien nous servir d’interprète, leur transmet mes indications... Ils

semblent comprendre et se laissent placer dans l’ordre que je prescris.

Enfin, au signal donné, hommes et éléphants unissant tous leurs efforts,

tirent violemment, d’une seule secousse brusque. Mon cœur s’arrête une

seconde. Je vois la voiture soulevée quitter le ponton et pour ainsi

dire prendre son élan... Est-ce la fin de notre expédition?

Non! D’un saut formidable et que je n’aurais pas cru possible, l’auto,

enlevée, retombe avec un bruit mat sur la terre ferme.

Je me jette sur elle un peu comme je me jetterais sur le corps d’un ami

qui viendrait de faire une chute terrible. Il me semble bien qu’aucun

organe essentiel n’est atteint, mais j’ai besoin de l’entendre dire par

Guérin... je le consulte du regard.

--Rien de cassé! me dit-il du ton dont un chirurgien décréterait que la

malade est sauvée!...

Pourtant il me faut une preuve suprême...

Vite un coup de pompe pour la pression d’essence, un tour de manivelle

et le moteur ronfle! Ivre de joie, je saute sur le siège et je démarre

majestueusement... Cette fois-ci, je puis bien le dire (en style

d’obélisque!): aux acclamations d’un peuple immense!

C’est égal, il faut vraiment que toutes les pièces de la voiture soient

d’une solidité invraisemblable pour avoir résisté à un pareil choc...

venant après tant d’autres secousses.

Enfin, nous voilà une fois de plus sauvés des eaux. Pareille au canard

légendaire, notre auto les a bien passées!... Les charrettes aussi sont

là. Demain matin, nous partirons pour Kompong-Cham. Fasse le ciel que

notre route ne soit pas trop détrempée.

... Une mauvaise nouvelle vient déjà gâter notre joie: la provision

d’essence n’est pas arrivée et Guérin m’annonce qu’il n’en reste plus

que cent litres dans les réservoirs.

Si la route est bonne peut-être arriverons-nous!

Mais si elle est mouillée nous resterons en panne!

Et quelle panne! sans essence en plein Cambodge!

[Illustration: TERRE FERME!]

[Illustration: ANG-KOR-THOM--COUR EN RUINES]

[Illustration: SANS ESSENCE, MAIS NON SANS ESCORTE]

La Ville au Bois dormant · 第 83 / 102 题