Donc, à cinq heures du matin, je pars avec Guérin pour Ang-Kor d’où nous
revenons avec M. Comaille... Hélas! pas l’ombre de pirates! Ces
messieurs auraient-ils peur de nous? Et faut-il renoncer à faire leur
connaissance?
M. Comaille nous ayant assurés que nous pouvons le laisser sans aucune
crainte, nous décidons de partir à la rencontre de ces invisibles
bandits. Et non sans avoir remercié tout le monde et payé le pont qui
nous supporta si vaillamment, nous quittons définitivement Siem-Reap à
sept heures.
En route pour Saïgon!... Quels nouveaux obstacles allons-nous
rencontrer? Et notre bonne voiture parviendra-t-elle à boucler la
boucle? reviendra-t-elle indemne à son point de départ? Chacun de nous
se le demande à part soi.
Nous roulons.
Toujours pas de pirates, mais du sable. A neuf heures, nous faisons
halte pour changer l’eau du radiateur. Nous nous apitoyons sur l’aspect
lamentable de notre capote que les branches ont écorchée et déformée au
point qu’elle ressemble à un chapeau d’Allemande. Heureusement, nous
allons maintenant pouvoir rouler en plaine...
Une surprise plus qu’agréable nous attend: grâce aux ordres donnés par
M. Lorin, et bien exécutés par les coolies, les herbes ont été coupées
sur notre passage; aussi pouvons-nous filer en quatrième vitesse.
C’est d’ailleurs le seul moyen que nous puissions employer pour lutter
contre la chaleur qui défie toute concurrence. Le vent de la course nous
rafraîchit un peu. Et nous commençons à ressentir les premières joies du
retour: ainsi, non seulement nous aurons réussi à atteindre Ang-Kor,
mais aussi à en revenir, ce qui nous paraît doublement méritoire! Mais
toutefois, comme disent les feuilletonnistes, n’anticipons pas sur les
événements.
Tout en roulant, nous ne pouvons nous empêcher de songer à l’opinion de
la presse indo-chinoise. Que vont dire en nous voyant revenir les
journaux de Saïgon, très sceptiques et un peu moqueurs au moment du
départ? Nous pouvons nous en faire quelque idée déjà d’après les
dépêches reçues à Kompong-Thom et qui nous disaient l’étonnement des
Saïgonnais à mesure que nous avancions. Nous serions curieux de lire les
feuilles le lendemain de notre rentrée dans la belle capitale de la
Cochinchine. A ces causes et pour quelques autres raisons, le retour
sera pour nous tous une joie immense, et un touriste n’a-t-il pas écrit
quelque part que l’heure du retour est la plus agréable d’un voyage!
Pendant que nous nous communiquons ces réflexions, en phrases
entrecoupées par la vitesse de l’auto qui fait maintenant du cinquante à
l’heure, nous tombons dans une bande de plus de trente élans... qui
arrêtent le nôtre, si j’ose risquer ce jeu de mots en la circonstance.
Je bloque les freins... Mais le temps de saisir ma carabine, ces jolies
bêtes au pied léger nous brûlent la politesse. Moi je brûle une
cartouche, résultat: un blessé (c’est un élan que je veux dire)!
Et les pirates?... Ils s’obstinent à briller par leur absence et nous
sommes un peu déçus de ne pas rencontrer ces fameux bandits qui font
trembler les populations. Ces notes de voyage auraient certainement
gagné à tourner au roman d’aventures au lieu de rester le récit exact de
nos mésaventures incessantes! Mais le souci de la vérité nous interdit
de sacrifier à la fantaisie. Nous n’avons pas vu les pirates: nous en
avons seulement beaucoup entendu parler. Et peut-être la réciproque
est-elle vraie?... eux aussi, sans doute, auront beaucoup entendu parler
de nous et surtout de cette _voiture de feu_, de ce _dragon_, dont la
vitesse et le bruit eussent très probablement suffi à les tenir en
respect. Quoi qu’il en soit, ces messieurs n’ont point jugé à propos de
se montrer. Je le regrette pour ma carabine et pour mes lecteurs.
Nous atteignons donc Chick-Reang sans combattre, mais non sans nous
ensabler en traversant la digue de la rivière... cette même digue qui,
déjà à l’aller, nous avait joué un si vilain tour et avait si bien
failli nous faire verser.
Par bonheur, nous retrouvons là notre charmant ami le gouverneur
indigène. Il se précipite à notre secours, accompagné d’une bande de
coolies qui, sous sa ferme et habile direction, ont vite fait de nous
tirer de ce mauvais pas.