11 avril 1908.

... Notre première démarche matinale est de rendre visite en auto à

notre excellent gouverneur: il nous reçoit, entouré de toute sa famille,

avec une parfaite bonne grâce et nous invite à boire: on se croirait

vraiment chez un hobereau des bords de la Loire; c’est le même accueil

simple, cordial et franc, la même politesse attentive et gentiment

familière.

Puis nous repartons pour la sala où nous prenons Tiam et le guide qui

doit nous conduire jusqu’à Siem-Reap.

Les charrettes sont déjà en route.

Après avoir passé le pont de Kompong-Chen, nous nous engageons dans la

prairie...

[Illustration: DANS LA PLAINE]

Ici, au lieu de boucher et de combler les ornières, les coolies ont fait

mieux: ils ont simplement fauché les herbes sur une largeur de trois

mètres et presque en ligne droite. Le résultat nous apparaît tout à fait

louable... car nous roulons sur un terrain un peu cahoteux sans doute,

mais d’une dureté propice à la vitesse et nous avançons rapidement.

Ce n’est pas pour nous vanter, comme dit à peu près le vaudevilliste,

mais il fait terriblement chaud! Le moteur lui-même en souffre quoiqu’il

ne manque pas une goutte d’eau au radiateur. Mais il en a vu de plus

dures, et son malaise ne se traduit heureusement par aucune panne.

A midi, nous entrons (sans frapper) dans un bouquet d’arbres et nous

débouchons sur la grande mare entourée de cabanes de pêcheurs.

Le site est ravissant et, selon la formule des écrivains du dix-septième

siècle, «fait à souhait pour le plaisir des yeux». Ce frais paysage nous

repose, après la monotonie de l’interminable plaine. Nous descendons une

légère pente, puis nous contournons la mare pour aller la traverser à

l’endroit le moins large, sur un pont formé de planches posées sur les

pirogues.

Nous commençons d’abord par nous arrêter pour remercier le chef du

village qui nous a préparé la route et pour le prier de ne pas faire

démolir cette confortable et solide passerelle que nous comptons bien

retrouver en revenant d’Ang-Kor.

... Je ne sais pourquoi, cette prévision du retour me fait espérer que

nous arriverons!

La passerelle se comporte très vaillamment.

De l’autre côté de l’eau, nous remontons une berge assez escarpée et

nous retrouvons la plaine qui s’étend à perte de vue devant nous.

Le chemin tracé par les soins des gouverneurs nous permet de goûter

cette joie ineffable: «la quatrième vitesse!»

Nous nous enivrons d’espace, et cette boisson symbolique nous rafraîchit

un peu, malgré la chaleur qui continue de se surpasser.

A une heure après-midi, nous nous arrêtons devant une pittoresque canha

que sa position nous autorise à qualifier de lacustre, car elle s’élève

sur pilotis à 3 mètres au-dessus du sol. Nous garons l’auto dessous,

puis nous déjeunons et prenons un peu de repos jusqu’à trois heures.

[Illustration: CHEZ LE GOUVERNEUR INDIGÈNE DE CHICK-REANG]

A trois heures et demie, nous rentrons en forêt et, après avoir traversé

une clairière, nous nous trouvons brusquement devant la maison du

gouverneur indigène de Chick-Reang... Notre arrivée est saluée par des

pétarades, des détonations et tout un bombardement: c’est un feu

d’artifice que l’on tire en notre honneur! Nous ne songeons pas à lui

reprocher d’être diurne. Sans doute il y perd un peu, mais il n’y a pas

de sa faute: on ne nous attendait pas si tôt. D’ailleurs, cet accueil

pyrotechnique regagne en vacarme ce qu’il perd en couleur, et nous en

demeurons quelques instants confus mais assourdis.

Le gouverneur qui nous a fait cette surprise nous reçoit solennellement

chez lui: il a mis des fleurs partout et pavoisé sa demeure avec des

branches de palmiers fort artistement arrangées.

Cette gracieuse réception nous va droit au cœur. Ce nous est une vraie

joie de penser que les populations indigènes, aussi bien que les

administrateurs français, s’intéressent à notre voyage.

Nous avons fait depuis ce matin 50 kilomètres.

La direction a dû être un peu faussée lorsque l’avant passa à travers le

pont de Kompong-Thom et a pris beaucoup de jeu.

Nous demandons au gouverneur de nous faire creuser une fosse; cette

exigence lui semble un peu prématurée et sa politesse se refuse à

admettre que nous en soyons réduits à une telle extrémité! Mais nous lui

faisons comprendre que «c’est pour la voiture» et en quelques instants

notre fosse est prête. Il ne reste plus qu’à y descendre...

Hervé et Guérin disparaissent sous la voiture et, quoique notre pauvre

mécanicien n’ait encore qu’une seule main de libre, tous deux

s’escriment si bien qu’en deux heures le mal est réparé (en fourrant des

pièces de 50 centimes dans la direction!).

Mais il est bien trop tard pour repartir et d’ailleurs notre aimable

gouverneur s’y oppose formellement: il nous tient, il nous garde. Ah!

Mais!

Pour que rien ne manque à son hospitalité il nous conduit dans une pièce

de sa maison qui nous remplit d’enthousiasme: c’est une magnifique salle

de bains où nous nous isolons avec délices, pendant que Tiam prépare le

dîner.

Les charrettes arrivent à six heures sous la conduite de l’habile et

toujours exact Nam-Ay!

Tout marche donc à souhait. Et reposés, propres et affamés, nous nous

apprêtons à faire honneur au dîner.

Hélas! à peine sommes-nous à table qu’une pluie d’insectes s’abat sur

nous: il en sort de partout... il nous en entre surtout dans les yeux,

dans la bouche, dans les narines. Et, comme c’est la lumière qui les

attire, nous nous trouvons forcés de continuer notre repas dans

l’obscurité. Mais ce petit inconvénient nous paraît de bien peu

d’importance après tout ce que nous avons souffert, et la gaîté générale

n’y perd rien, au contraire...!

La main de Guérin va de mieux en mieux, quoiqu’il lui soit encore

impossible de s’en servir, mais son autre main en vaut deux! Néanmoins,

il faut encore le panser chaque soir avec beaucoup de soins et cela ne

va pas sans souffrances: mais à sentir que nous approchons du but, notre

blessé oublie son mal et il est le seul à ne pas s’en plaindre.

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La Ville au Bois dormant · 第 66 / 102 题