... Notre première démarche matinale est de rendre visite en auto à
notre excellent gouverneur: il nous reçoit, entouré de toute sa famille,
avec une parfaite bonne grâce et nous invite à boire: on se croirait
vraiment chez un hobereau des bords de la Loire; c’est le même accueil
simple, cordial et franc, la même politesse attentive et gentiment
familière.
Puis nous repartons pour la sala où nous prenons Tiam et le guide qui
doit nous conduire jusqu’à Siem-Reap.
Les charrettes sont déjà en route.
Après avoir passé le pont de Kompong-Chen, nous nous engageons dans la
prairie...
[Illustration: DANS LA PLAINE]
Ici, au lieu de boucher et de combler les ornières, les coolies ont fait
mieux: ils ont simplement fauché les herbes sur une largeur de trois
mètres et presque en ligne droite. Le résultat nous apparaît tout à fait
louable... car nous roulons sur un terrain un peu cahoteux sans doute,
mais d’une dureté propice à la vitesse et nous avançons rapidement.
Ce n’est pas pour nous vanter, comme dit à peu près le vaudevilliste,
mais il fait terriblement chaud! Le moteur lui-même en souffre quoiqu’il
ne manque pas une goutte d’eau au radiateur. Mais il en a vu de plus
dures, et son malaise ne se traduit heureusement par aucune panne.
A midi, nous entrons (sans frapper) dans un bouquet d’arbres et nous
débouchons sur la grande mare entourée de cabanes de pêcheurs.
Le site est ravissant et, selon la formule des écrivains du dix-septième
siècle, «fait à souhait pour le plaisir des yeux». Ce frais paysage nous
repose, après la monotonie de l’interminable plaine. Nous descendons une
légère pente, puis nous contournons la mare pour aller la traverser à
l’endroit le moins large, sur un pont formé de planches posées sur les
pirogues.
Nous commençons d’abord par nous arrêter pour remercier le chef du
village qui nous a préparé la route et pour le prier de ne pas faire
démolir cette confortable et solide passerelle que nous comptons bien
retrouver en revenant d’Ang-Kor.
... Je ne sais pourquoi, cette prévision du retour me fait espérer que
nous arriverons!
La passerelle se comporte très vaillamment.
De l’autre côté de l’eau, nous remontons une berge assez escarpée et
nous retrouvons la plaine qui s’étend à perte de vue devant nous.
Le chemin tracé par les soins des gouverneurs nous permet de goûter
cette joie ineffable: «la quatrième vitesse!»
Nous nous enivrons d’espace, et cette boisson symbolique nous rafraîchit
un peu, malgré la chaleur qui continue de se surpasser.
A une heure après-midi, nous nous arrêtons devant une pittoresque canha
que sa position nous autorise à qualifier de lacustre, car elle s’élève
sur pilotis à 3 mètres au-dessus du sol. Nous garons l’auto dessous,
puis nous déjeunons et prenons un peu de repos jusqu’à trois heures.
[Illustration: CHEZ LE GOUVERNEUR INDIGÈNE DE CHICK-REANG]
A trois heures et demie, nous rentrons en forêt et, après avoir traversé
une clairière, nous nous trouvons brusquement devant la maison du
gouverneur indigène de Chick-Reang... Notre arrivée est saluée par des
pétarades, des détonations et tout un bombardement: c’est un feu
d’artifice que l’on tire en notre honneur! Nous ne songeons pas à lui
reprocher d’être diurne. Sans doute il y perd un peu, mais il n’y a pas
de sa faute: on ne nous attendait pas si tôt. D’ailleurs, cet accueil
pyrotechnique regagne en vacarme ce qu’il perd en couleur, et nous en
demeurons quelques instants confus mais assourdis.
Le gouverneur qui nous a fait cette surprise nous reçoit solennellement
chez lui: il a mis des fleurs partout et pavoisé sa demeure avec des
branches de palmiers fort artistement arrangées.
Cette gracieuse réception nous va droit au cœur. Ce nous est une vraie
joie de penser que les populations indigènes, aussi bien que les
administrateurs français, s’intéressent à notre voyage.
Nous avons fait depuis ce matin 50 kilomètres.
La direction a dû être un peu faussée lorsque l’avant passa à travers le
pont de Kompong-Thom et a pris beaucoup de jeu.
Nous demandons au gouverneur de nous faire creuser une fosse; cette
exigence lui semble un peu prématurée et sa politesse se refuse à
admettre que nous en soyons réduits à une telle extrémité! Mais nous lui
faisons comprendre que «c’est pour la voiture» et en quelques instants
notre fosse est prête. Il ne reste plus qu’à y descendre...
Hervé et Guérin disparaissent sous la voiture et, quoique notre pauvre
mécanicien n’ait encore qu’une seule main de libre, tous deux
s’escriment si bien qu’en deux heures le mal est réparé (en fourrant des
pièces de 50 centimes dans la direction!).
Mais il est bien trop tard pour repartir et d’ailleurs notre aimable
gouverneur s’y oppose formellement: il nous tient, il nous garde. Ah!
Mais!
Pour que rien ne manque à son hospitalité il nous conduit dans une pièce
de sa maison qui nous remplit d’enthousiasme: c’est une magnifique salle
de bains où nous nous isolons avec délices, pendant que Tiam prépare le
dîner.
Les charrettes arrivent à six heures sous la conduite de l’habile et
toujours exact Nam-Ay!
Tout marche donc à souhait. Et reposés, propres et affamés, nous nous
apprêtons à faire honneur au dîner.
Hélas! à peine sommes-nous à table qu’une pluie d’insectes s’abat sur
nous: il en sort de partout... il nous en entre surtout dans les yeux,
dans la bouche, dans les narines. Et, comme c’est la lumière qui les
attire, nous nous trouvons forcés de continuer notre repas dans
l’obscurité. Mais ce petit inconvénient nous paraît de bien peu
d’importance après tout ce que nous avons souffert, et la gaîté générale
n’y perd rien, au contraire...!
La main de Guérin va de mieux en mieux, quoiqu’il lui soit encore
impossible de s’en servir, mais son autre main en vaut deux! Néanmoins,
il faut encore le panser chaque soir avec beaucoup de soins et cela ne
va pas sans souffrances: mais à sentir que nous approchons du but, notre
blessé oublie son mal et il est le seul à ne pas s’en plaindre.
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