12 avril 1908 (Dimanche des Rameaux).

Départ à dix heures et demie.

En sortant de Chick-Reang nous avons à traverser une petite rivière

presque sans eau et que nous considérons comme inoffensive.

Les indigènes y ont élevé une étroite digue en terre qui va nous

permettre de passer à gué...

La jolie rivière, o gai; la jolie rivière.

Pleins d’une présomptueuse assurance, nous nous engageons sur notre

digue de fortune... mais la terre encore molle et mal tassée s’effondre

du côté droit. Notre lourde voiture prend des libertés dangereuses avec

la ligne droite. Elle penche, elle penche... à rendre des points à la

tour de Pise... Je sens que nous allons chavirer! Par bonheur, un

changement de vitesse rapide et opportun remet tout en place et nous

tire de peine.

--Encore un obstacle «qui ne nous aura pas!» dit Guérin.

C’est égal, nous retrouvons la terre ferme avec un certain soulagement.

Elle est très ferme en effet, et la route d’une dureté aussi engageante

qu’hier. Aussi, nous roulons en quatrième vitesse à la grande joie des

populations, qui nous regardent passer comme une trombe. L’absence de

vaches nous humilie un peu, mais on ne peut pas tout avoir!

Après Roum nous quittons la province de M. Chambert pour entrer dans

celle de M. Lorin.

L’approche du but nous donne des ailes!

Vlan! Tout à coup, un piquet se dresse au milieu de notre belle route

qui s’arrête brusquement... Dans la langue muette mais énergique des

piquets, cela veut dire: Halte-là, on ne passe pas!

Nous sommes consternés... Mais que faire? Continuer notre route, c’est

le parti auquel nous nous arrêtons; nous nous y arrêtons même très peu

et nous repartons de plus belle à l’aventure!

[Illustration: UNE PROCESSION A SIEM-REAP]

Évidemment les ordres de Battambang ne seront pas arrivés à temps! car

rien n’a été fait et pendant 10 kilomètres nous nous dirigeons d’après

l’inspiration... intermittente du guide qui cherche à retrouver le

sentier des charrettes dans la direction de Siem-Reap.

Enfin, nous arrivons tant bien que mal à une petite sala, où nous

déjeunons. Il faut bien vivre!

Puis nous repartons mélancoliquement et nous suivons les ornières

jusqu’à Siem-Reap... où nous parvenons enfin, à quatre heures et demie,

après nous être ensablés six fois!

Siem-Reap! Ce nom-là nous chante aux oreilles comme une fanfare de

victoire... car voici notre dernière étape!

Siem-Reap... c’est déjà presque Ang-Kor. En effet, nous ne sommes plus

qu’à 5 kilomètres de la ville et des temples et les 5 kilomètres qui

nous en séparent sont relativement praticables.

Nous sommes reçus à Siem-Reap par le gouverneur chef chez qui je remise

l’auto et par M. Amand, garde principal. Nous nous installons dans la

grande «sala» située de l’autre côté de la rivière, mais encore

faudra-t-il faire passer l’auto que son poids nous empêche d’embarquer

sur un sampan. Le gouverneur va faire construire un pont et, demain,

nous pourrons nous offrir le luxe d’une entrée triomphale dans les

fameuses ruines, avec notre vaillante et solide voiture que nous tenons

à conduire jusqu’à l’apothéose!

Nous retrouvons, chez M. Amand, le même accueil charmant et la même

bonne grâce qui nous ont tant secondés au cours de ce dur voyage. Il se

multiplie pour nous installer et nous fournir tout ce qui nous manque.

Notre dîner retentit d’une gaîté débordante et un peu fébrile; nous

avons besoin de nous répéter que nous sommes tout près du but, car nous

pouvons à peine croire au bonheur d’être arrivés et nous restons un peu

ahuris d’avoir pu mener à bien une expédition tant de fois compromise.

Il y a exactement vingt-huit jours que nous avons quitté Saïgon. Nous

parlions alors de «la Ville au Bois dormant» comme d’une cité de rêve,

lointaine et mystérieuse, où nous tendions de tous nos vœux, mais dont

nous nous sentions séparés par tant d’obstacles, qu’au départ de ce

voyage nous espérions seulement en retirer le seul honneur de l’avoir

entrepris.

Ce jour inespéré de la réussite, le voilà arrivé pourtant, grâce à une

persévérance que l’on peut sans nous blesser qualifier d’entêtement...

Décidément, rien ne vaut, pour aller loin, une volonté bien arrêtée.

Mais nous devons aussi le succès de notre expédition à ce bon Guérin

qui, malgré ses souffrances, n’a cessé de prodiguer à notre robuste

Lorraine Diétrich les soins les plus actifs et les plus intelligents. Au

nom de mes compagnons et au mien, je le remercie bien sincèrement ici de

ses loyaux services et je rends grâce à son courage, à son entrain et à

son infatigable bonne humeur.

... Et ce soir, tandis que mes chers compagnons de route devisent

joyeusement, il me revient en mémoire, je ne sais pourquoi, ces deux

admirables vers que Malherbe adressait à Henri IV:

La moisson de nos champs lassera nos faucilles

Et les fruits passeront la promesse des fleurs!

[Illustration: A SIEM-REAP]

[Illustration: DIGUE INTÉRIEURE D’ENTRÉE D’ANG-KOR-VAT]

[Illustration: ARRIVÉE A ANG-KOR-VAT]

La Ville au Bois dormant · 第 67 / 102 题