Départ à dix heures et demie.
En sortant de Chick-Reang nous avons à traverser une petite rivière
presque sans eau et que nous considérons comme inoffensive.
Les indigènes y ont élevé une étroite digue en terre qui va nous
permettre de passer à gué...
La jolie rivière, o gai; la jolie rivière.
Pleins d’une présomptueuse assurance, nous nous engageons sur notre
digue de fortune... mais la terre encore molle et mal tassée s’effondre
du côté droit. Notre lourde voiture prend des libertés dangereuses avec
la ligne droite. Elle penche, elle penche... à rendre des points à la
tour de Pise... Je sens que nous allons chavirer! Par bonheur, un
changement de vitesse rapide et opportun remet tout en place et nous
tire de peine.
--Encore un obstacle «qui ne nous aura pas!» dit Guérin.
C’est égal, nous retrouvons la terre ferme avec un certain soulagement.
Elle est très ferme en effet, et la route d’une dureté aussi engageante
qu’hier. Aussi, nous roulons en quatrième vitesse à la grande joie des
populations, qui nous regardent passer comme une trombe. L’absence de
vaches nous humilie un peu, mais on ne peut pas tout avoir!
Après Roum nous quittons la province de M. Chambert pour entrer dans
celle de M. Lorin.
L’approche du but nous donne des ailes!
Vlan! Tout à coup, un piquet se dresse au milieu de notre belle route
qui s’arrête brusquement... Dans la langue muette mais énergique des
piquets, cela veut dire: Halte-là, on ne passe pas!
Nous sommes consternés... Mais que faire? Continuer notre route, c’est
le parti auquel nous nous arrêtons; nous nous y arrêtons même très peu
et nous repartons de plus belle à l’aventure!
[Illustration: UNE PROCESSION A SIEM-REAP]
Évidemment les ordres de Battambang ne seront pas arrivés à temps! car
rien n’a été fait et pendant 10 kilomètres nous nous dirigeons d’après
l’inspiration... intermittente du guide qui cherche à retrouver le
sentier des charrettes dans la direction de Siem-Reap.
Enfin, nous arrivons tant bien que mal à une petite sala, où nous
déjeunons. Il faut bien vivre!
Puis nous repartons mélancoliquement et nous suivons les ornières
jusqu’à Siem-Reap... où nous parvenons enfin, à quatre heures et demie,
après nous être ensablés six fois!
Siem-Reap! Ce nom-là nous chante aux oreilles comme une fanfare de
victoire... car voici notre dernière étape!
Siem-Reap... c’est déjà presque Ang-Kor. En effet, nous ne sommes plus
qu’à 5 kilomètres de la ville et des temples et les 5 kilomètres qui
nous en séparent sont relativement praticables.
Nous sommes reçus à Siem-Reap par le gouverneur chef chez qui je remise
l’auto et par M. Amand, garde principal. Nous nous installons dans la
grande «sala» située de l’autre côté de la rivière, mais encore
faudra-t-il faire passer l’auto que son poids nous empêche d’embarquer
sur un sampan. Le gouverneur va faire construire un pont et, demain,
nous pourrons nous offrir le luxe d’une entrée triomphale dans les
fameuses ruines, avec notre vaillante et solide voiture que nous tenons
à conduire jusqu’à l’apothéose!
Nous retrouvons, chez M. Amand, le même accueil charmant et la même
bonne grâce qui nous ont tant secondés au cours de ce dur voyage. Il se
multiplie pour nous installer et nous fournir tout ce qui nous manque.
Notre dîner retentit d’une gaîté débordante et un peu fébrile; nous
avons besoin de nous répéter que nous sommes tout près du but, car nous
pouvons à peine croire au bonheur d’être arrivés et nous restons un peu
ahuris d’avoir pu mener à bien une expédition tant de fois compromise.
Il y a exactement vingt-huit jours que nous avons quitté Saïgon. Nous
parlions alors de «la Ville au Bois dormant» comme d’une cité de rêve,
lointaine et mystérieuse, où nous tendions de tous nos vœux, mais dont
nous nous sentions séparés par tant d’obstacles, qu’au départ de ce
voyage nous espérions seulement en retirer le seul honneur de l’avoir
entrepris.
Ce jour inespéré de la réussite, le voilà arrivé pourtant, grâce à une
persévérance que l’on peut sans nous blesser qualifier d’entêtement...
Décidément, rien ne vaut, pour aller loin, une volonté bien arrêtée.
Mais nous devons aussi le succès de notre expédition à ce bon Guérin
qui, malgré ses souffrances, n’a cessé de prodiguer à notre robuste
Lorraine Diétrich les soins les plus actifs et les plus intelligents. Au
nom de mes compagnons et au mien, je le remercie bien sincèrement ici de
ses loyaux services et je rends grâce à son courage, à son entrain et à
son infatigable bonne humeur.
... Et ce soir, tandis que mes chers compagnons de route devisent
joyeusement, il me revient en mémoire, je ne sais pourquoi, ces deux
admirables vers que Malherbe adressait à Henri IV:
La moisson de nos champs lassera nos faucilles
Et les fruits passeront la promesse des fleurs!
[Illustration: A SIEM-REAP]
[Illustration: DIGUE INTÉRIEURE D’ENTRÉE D’ANG-KOR-VAT]
[Illustration: ARRIVÉE A ANG-KOR-VAT]