10 avril 1908.

Tout est prêt enfin!

Le pont rendrait des points à celui d’Avignon... On y danse... tout

autant et sans plus de péril: la voiture le traverse en toute sécurité

et comme des planches ont été disposées sur le sable de l’autre côté du

fleuve, nous franchissons la berge dans un style tout à fait

impressionnant.

A huit heures et demie, nous prenons congé de M. Chambert et nous

quittons Kompong-Thom dont il nous a rendu le séjour si agréable, malgré

les coups du mauvais sort.

Nous revoilà donc en route et presque étonnés d’entendre ronfler le

moteur et de nous retrouver en bon ordre de marche.

Guérin a repris toute sa bonne humeur et ne veut plus entendre parler de

sa blessure. Elle doit pourtant le faire souffrir encore, mais il

s’efforce si courageusement de nous la faire oublier qu’il semble

vraiment l’oublier lui-même.

Nous marchons à bonne allure.

A neuf heures, nous traversons la mare de Saloniet sur des poutres très

solides... mais fort étroites, ce qui nous contraint à des prodiges

d’équilibre et à des prouesses de direction pour maintenir une roue sur

chaque poutre: car la moindre déviation entraînerait des conséquences...

sur lesquelles, à l’exemple de la voiture, il vaut mieux ne pas

s’appesantir.

Le paysage est merveilleux: la verdure et les fleurs nous entourent d’un

immense jardin naturel et la route est passable sinon carrossable. Tout

marche assez bien jusque vers dix heures, où nous retrouvons cet imprévu

décevant et sournois qui semble en vérité nous attendre à tous les

détours du chemin: la voie des charrettes, qui se confondait avec celle

de l’auto, se rétrécit brusquement d’au moins 15 centimètres, de sorte

que notre voiture se trouve réduite au rôle de charrue et forcée de

s’ouvrir le passage en écartant la terre des deux côtés.

Je commence à me demander quel nouveau genre d’obstacles nous allons

bien pouvoir trouver d’ici Ang-Kor. Serait-il donc écrit que nous aurons

toutes les déveines?

Nous n’avançons plus qu’en deuxième vitesse, puis en première.

Enfin, la route daigne s’élargir un peu et nous roulons maintenant à une

honnête vitesse à travers une vaste plaine.

Mais la chaleur devient telle et le moteur chauffe à tel point que

l’essence s’évapore avant d’arriver à l’admission et que les explosions

se font irrégulières: puissent ces détails techniques nous valoir la

sympathie attendrie et d’ailleurs rétrospective de tous les chauffeurs

pour qui sont écrites ces notes... Ils comprendront que, comme nous,

notre radiateur a besoin de quelque rafraîchissement.

Nous nous arrêtons donc près d’une mare pour le réconforter d’une douche

nécessaire.

Pendant cet arrêt, je prends ma carabine et j’ai la chance d’abattre un

chevreuil qui broutait à 400 mètres de nous. Ce bel exploit plonge notre

nouveau guide et notre boy Tiam dans une stupeur admirative où il entre

un peu d’épouvante! Évidemment, cela ne leur paraît pas naturel... Ils

nous contemplent, ma carabine et moi, avec des yeux hagards en se

demandant auquel de nous deux attribuer ce miracle: j’en rends grâce à

la précision extraordinaire de mon arme.

Nous déjeunons sous une touffe de bambous, et tandis que nous nous

reprenons à reparler d’Ang-Kor, comme des gens bien décidés à y arriver,

voilà que tout à coup Guérin nous apparaît coiffé d’un bonnet

extraordinaire qui semble lui avoir poussé sur le crâne par une sorte de

magie: c’est un nid de fourmis rouges qui vient de s’abattre sur lui!

Notre brave mécanicien se refuse à voir un don du ciel dans cette

coiffure mouvante et pittoresque et s’en débarrasse avec une vivacité en

somme excusable.

L’émotion générale étant apaisée, nous repartons et nous avons la joie

de retrouver une route suffisamment déblayée et jalonnée par les fameux

balais indicateurs... discrets et silencieux comme d’utiles amis.

Nous sommes bien un peu inquiets de ne pas trouver d’obstacles, car

l’habitude nous manque!... mais nous avançons rapidement: le moteur,

lui, n’a pas de mauvais pressentiments.

A trois heures, nous faisons halte auprès d’une autre mare pour remettre

de l’eau dans la machine... et aussi pour nous reposer un peu. Je

m’étends à l’ombre d’un immense banian avec la ferme intention de m’y

_pausoler_, selon l’heureux néologisme qu’inventa Pierre Louÿs à l’usage

du plus aimable des «Rois fainéants».

Et comme je considère l’envers des feuilles doucement agitées au-dessus

de moi, un objet extraordinaire frappe mes regards...

Quelquefois, en levant les yeux j’aperçois au ciel une étoile: il semble

même difficile qu’il en soit autrement, quand le ciel reste clair! Mais

jamais, au grand jamais, il ne m’était arrivé en levant les yeux

d’apercevoir une boîte aux lettres! Cette tirelire à secrets se trouve

généralement à portée de la main: à trois mètres au-dessus du sol et

solidement fixé au tronc d’un arbre gigantesque, un pareil objet étonne

le voyageur; il se demande s’il s’agit d’une convention postale ignorée,

d’un rite religieux ou d’une simple plaisanterie.

[Illustration: PREMIÈRES CONSTATATIONS]

Je m’informe et l’on m’apprend que c’est «fait exprès», car la saison

des pluies transforme les plaines que nous traversons en un lac immense

dont les eaux sont si hautes que les transports s’y font en jonques, et

qu’alors, cette boîte aux lettres de Tantale se trouve remise à la

portée des facteurs indigènes qui n’ont plus qu’à se baisser pour faire

la levée! Guérin en conclut justement que pendant la saison sèche «la

correspondance est à l’impériale».

Nous ne trouvons pas d’autres curiosités locales jusqu’à Kompong-Chen où

nous arrivons à cinq heures.

Nos charrettes nous y attendent et la sala qui nous est réservée répond

à toutes les exigences du confort asiatique: il diffère sans doute un

peu du confort européen, mais nous commençons à savoir l’apprécier. Nous

avons pour y passer la nuit ces matelas cambodgiens qui se replient

comme des paravents et qui sont durs et frais ainsi qu’il sied sous ce

climat accablant.

Guérin souffre beaucoup moins de sa main et la voiture se porte à

merveille. On fait un pansement à l’un et l’on resserre un boulon à

l’autre. Je ne les sépare point, car notre vaillant mécanicien se soucie

plus de sa voiture que de lui-même et tout lui semble aller pour le

mieux quand _son_ carburateur ou _son_ radiateur ou _son_ moteur ne lui

donnent pas de tracas.

Avant le dîner nous recevons la visite du gouverneur indigène. Il nous

apporte gracieusement des drapeaux français que nous attachons sur la

voiture... Tous ceux qui ont vécu trop longtemps loin de leur pays

comprendront combien nous sommes touchés de cette attention délicate et

charmante.

[Illustration: ON REFAIT DE L’EAU]

Ce brave homme nous apparaît comme un messager de paix et de bon augure.

Il m’annonce que notre route est toute préparée et que nous n’aurons

donc aucune difficulté pour franchir la grande mare qui nous inquiétait

un peu.

Et pour que rien ne manque à notre joie, le gouverneur nous apprend

encore que ce soir il donnera, à notre intention, des danses

cambodgiennes et une pantomime. Toute la lyre!

Tant de félicités nous ont ouvert l’appétit et nous dînons superbement

et magnifiquement d’un cuissot de chevreuil, le reste de la bête ayant

été partagé entre le gouverneur et notre fidèle Nam-Ay.

Après dîner, danses et pantomime. Le programme est un peu chargé, mais

on ne saurait trop encourager les Arts... et la fête se prolonge fort

avant dans la nuit.

Nous avons fait aujourd’hui cinquante kilomètres.

Aussi les matelas cambodgiens et surtout le silence qui suit le

tintamarre des musiciens nous semblent tout à fait délicieux.

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La Ville au Bois dormant · 第 65 / 102 题