Tout est prêt enfin!
Le pont rendrait des points à celui d’Avignon... On y danse... tout
autant et sans plus de péril: la voiture le traverse en toute sécurité
et comme des planches ont été disposées sur le sable de l’autre côté du
fleuve, nous franchissons la berge dans un style tout à fait
impressionnant.
A huit heures et demie, nous prenons congé de M. Chambert et nous
quittons Kompong-Thom dont il nous a rendu le séjour si agréable, malgré
les coups du mauvais sort.
Nous revoilà donc en route et presque étonnés d’entendre ronfler le
moteur et de nous retrouver en bon ordre de marche.
Guérin a repris toute sa bonne humeur et ne veut plus entendre parler de
sa blessure. Elle doit pourtant le faire souffrir encore, mais il
s’efforce si courageusement de nous la faire oublier qu’il semble
vraiment l’oublier lui-même.
Nous marchons à bonne allure.
A neuf heures, nous traversons la mare de Saloniet sur des poutres très
solides... mais fort étroites, ce qui nous contraint à des prodiges
d’équilibre et à des prouesses de direction pour maintenir une roue sur
chaque poutre: car la moindre déviation entraînerait des conséquences...
sur lesquelles, à l’exemple de la voiture, il vaut mieux ne pas
s’appesantir.
Le paysage est merveilleux: la verdure et les fleurs nous entourent d’un
immense jardin naturel et la route est passable sinon carrossable. Tout
marche assez bien jusque vers dix heures, où nous retrouvons cet imprévu
décevant et sournois qui semble en vérité nous attendre à tous les
détours du chemin: la voie des charrettes, qui se confondait avec celle
de l’auto, se rétrécit brusquement d’au moins 15 centimètres, de sorte
que notre voiture se trouve réduite au rôle de charrue et forcée de
s’ouvrir le passage en écartant la terre des deux côtés.
Je commence à me demander quel nouveau genre d’obstacles nous allons
bien pouvoir trouver d’ici Ang-Kor. Serait-il donc écrit que nous aurons
toutes les déveines?
Nous n’avançons plus qu’en deuxième vitesse, puis en première.
Enfin, la route daigne s’élargir un peu et nous roulons maintenant à une
honnête vitesse à travers une vaste plaine.
Mais la chaleur devient telle et le moteur chauffe à tel point que
l’essence s’évapore avant d’arriver à l’admission et que les explosions
se font irrégulières: puissent ces détails techniques nous valoir la
sympathie attendrie et d’ailleurs rétrospective de tous les chauffeurs
pour qui sont écrites ces notes... Ils comprendront que, comme nous,
notre radiateur a besoin de quelque rafraîchissement.
Nous nous arrêtons donc près d’une mare pour le réconforter d’une douche
nécessaire.
Pendant cet arrêt, je prends ma carabine et j’ai la chance d’abattre un
chevreuil qui broutait à 400 mètres de nous. Ce bel exploit plonge notre
nouveau guide et notre boy Tiam dans une stupeur admirative où il entre
un peu d’épouvante! Évidemment, cela ne leur paraît pas naturel... Ils
nous contemplent, ma carabine et moi, avec des yeux hagards en se
demandant auquel de nous deux attribuer ce miracle: j’en rends grâce à
la précision extraordinaire de mon arme.
Nous déjeunons sous une touffe de bambous, et tandis que nous nous
reprenons à reparler d’Ang-Kor, comme des gens bien décidés à y arriver,
voilà que tout à coup Guérin nous apparaît coiffé d’un bonnet
extraordinaire qui semble lui avoir poussé sur le crâne par une sorte de
magie: c’est un nid de fourmis rouges qui vient de s’abattre sur lui!
Notre brave mécanicien se refuse à voir un don du ciel dans cette
coiffure mouvante et pittoresque et s’en débarrasse avec une vivacité en
somme excusable.
L’émotion générale étant apaisée, nous repartons et nous avons la joie
de retrouver une route suffisamment déblayée et jalonnée par les fameux
balais indicateurs... discrets et silencieux comme d’utiles amis.
Nous sommes bien un peu inquiets de ne pas trouver d’obstacles, car
l’habitude nous manque!... mais nous avançons rapidement: le moteur,
lui, n’a pas de mauvais pressentiments.
A trois heures, nous faisons halte auprès d’une autre mare pour remettre
de l’eau dans la machine... et aussi pour nous reposer un peu. Je
m’étends à l’ombre d’un immense banian avec la ferme intention de m’y
_pausoler_, selon l’heureux néologisme qu’inventa Pierre Louÿs à l’usage
du plus aimable des «Rois fainéants».
Et comme je considère l’envers des feuilles doucement agitées au-dessus
de moi, un objet extraordinaire frappe mes regards...
Quelquefois, en levant les yeux j’aperçois au ciel une étoile: il semble
même difficile qu’il en soit autrement, quand le ciel reste clair! Mais
jamais, au grand jamais, il ne m’était arrivé en levant les yeux
d’apercevoir une boîte aux lettres! Cette tirelire à secrets se trouve
généralement à portée de la main: à trois mètres au-dessus du sol et
solidement fixé au tronc d’un arbre gigantesque, un pareil objet étonne
le voyageur; il se demande s’il s’agit d’une convention postale ignorée,
d’un rite religieux ou d’une simple plaisanterie.
[Illustration: PREMIÈRES CONSTATATIONS]
Je m’informe et l’on m’apprend que c’est «fait exprès», car la saison
des pluies transforme les plaines que nous traversons en un lac immense
dont les eaux sont si hautes que les transports s’y font en jonques, et
qu’alors, cette boîte aux lettres de Tantale se trouve remise à la
portée des facteurs indigènes qui n’ont plus qu’à se baisser pour faire
la levée! Guérin en conclut justement que pendant la saison sèche «la
correspondance est à l’impériale».
Nous ne trouvons pas d’autres curiosités locales jusqu’à Kompong-Chen où
nous arrivons à cinq heures.
Nos charrettes nous y attendent et la sala qui nous est réservée répond
à toutes les exigences du confort asiatique: il diffère sans doute un
peu du confort européen, mais nous commençons à savoir l’apprécier. Nous
avons pour y passer la nuit ces matelas cambodgiens qui se replient
comme des paravents et qui sont durs et frais ainsi qu’il sied sous ce
climat accablant.
Guérin souffre beaucoup moins de sa main et la voiture se porte à
merveille. On fait un pansement à l’un et l’on resserre un boulon à
l’autre. Je ne les sépare point, car notre vaillant mécanicien se soucie
plus de sa voiture que de lui-même et tout lui semble aller pour le
mieux quand _son_ carburateur ou _son_ radiateur ou _son_ moteur ne lui
donnent pas de tracas.
Avant le dîner nous recevons la visite du gouverneur indigène. Il nous
apporte gracieusement des drapeaux français que nous attachons sur la
voiture... Tous ceux qui ont vécu trop longtemps loin de leur pays
comprendront combien nous sommes touchés de cette attention délicate et
charmante.
[Illustration: ON REFAIT DE L’EAU]
Ce brave homme nous apparaît comme un messager de paix et de bon augure.
Il m’annonce que notre route est toute préparée et que nous n’aurons
donc aucune difficulté pour franchir la grande mare qui nous inquiétait
un peu.
Et pour que rien ne manque à notre joie, le gouverneur nous apprend
encore que ce soir il donnera, à notre intention, des danses
cambodgiennes et une pantomime. Toute la lyre!
Tant de félicités nous ont ouvert l’appétit et nous dînons superbement
et magnifiquement d’un cuissot de chevreuil, le reste de la bête ayant
été partagé entre le gouverneur et notre fidèle Nam-Ay.
Après dîner, danses et pantomime. Le programme est un peu chargé, mais
on ne saurait trop encourager les Arts... et la fête se prolonge fort
avant dans la nuit.
Nous avons fait aujourd’hui cinquante kilomètres.
Aussi les matelas cambodgiens et surtout le silence qui suit le
tintamarre des musiciens nous semblent tout à fait délicieux.
* * * * *