A cinq heures et demie du matin, Guérin vient m’avertir que les
éléphants sont là!
Nous les escaladons, grâce à une gymnastique sévère, et nous nous
installons tant bien que mal, plutôt mal que bien dans les paniers
pendus à leurs flancs.
Puis, les énormes bêtes s’ébranlent. Le sol tremble. On redoute un
cataclysme, on a l’impression de se trouver juché sur une colline
pendant un tremblement de terre.
Les paniers nous coupent les jambes, les secousses nous coupent la
respiration et Guérin insinue sournoisement que «nous n’y couperons pas
pour une courbature!»
Après des oscillations qui n’ont rien d’isochrone, nous arrivons sur le
terrain de chasse. Une véritable surprise nous y attend; en effet, les
rabatteurs ont eu la singulière idée de faire la battue à l’envers et
d’envoyer le gibier dans la direction exactement opposée à celle où nous
sommes venus l’attendre... Ont-ils voulu par là se distinguer? ou la
pratique du sabotage aurait-elle déjà envahi l’Extrême-Orient? Toujours
est-il que les effets d’une telle manœuvre ne comportent pas de
commentaires. Ils se devinent aisément.
Navré d’une telle déconvenue, je passe ma juste fureur sur un aigle qui
plane au-dessus de nos malheurs et je l’abats d’un coup sans lui laisser
le temps de comprendre pourquoi!
Guérin déclare que, décidément, l’éléphant n’est pas un moyen de
transport et que ça ne vaudra jamais l’auto. A l’appui de cette
déclaration véhémente, il prend le parti de revenir à cheval.
* * * * *
1er avril 1908.
Dès six heures du matin, nous repartons pour la chasse mais sans emmener
cette fois ni Bernis ni Guérin et surtout sans rabatteurs.
Toute notre stratégie consiste à marcher en ligne avec les cinq
éléphants à travers l’inextricable fouillis d’herbes qui nous submerge
et où nous disparaissons presque entièrement.
De temps en temps, cette sorte de mer végétale se creuse d’un remous ou
se plisse d’un sillage qui révèle le passage d’un cerf, d’un chevreuil,
d’un sanglier, peut-être même d’une panthère.
Juchés sur nos vastes montures, nous avons l’impression d’être embusqués
dans la tourelle d’un cuirassé que menacerait une escadre de
torpilleurs... ou de sous-marins. Et le mouvement des petites herbes
frôlées, qui s’inclinent et se redressent, s’entr’ouvrent et se
referment, nous permet de deviner la présence du gibier. Il faut donc
tirer vite et au jugé... Mais ce qui rend la comparaison plus exacte
encore entre nos éléphants et les bateaux de guerre, c’est que le roulis
de nos montures nous rend le tir très difficile. Nous entretenons un feu
de salve nourri qui jette le désarroi autour de nous. La mer verte de
l’herbe ondule et frissonne en vagues inégales. On sent que là-dessous
des bêtes affolées s’enfuient de toutes parts, mais elles nous demeurent
invisibles et nous ne pouvons compter que sur la chance. Elle me
favorise enfin, et l’une de mes balles abat un beau chevreuil. En
rentrant à la Résidence, M. Chambert photographie notre voiture entourée
des éléphants, et cela forme une espèce d’allégorie de «l’Anachronisme».
Le pont qui doit permettre à l’auto de traverser la rivière est déjà
assez avancé pour que nous puissions fixer notre départ au 3 avril,
après le déjeuner.
Mais voilà que Guérin, en travaillant à la voiture, vient d’écorcher la
plaie de sa main qui était presque entièrement guérie et cet accident ne
laisse pas que de m’inquiéter: je me rends compte que le pauvre garçon
souffre beaucoup plus qu’il ne veut le laisser voir.
Il finit par m’avouer qu’il ressent des élancements très douloureux.
Notre compagnon et M. Chambert le pansent de leur mieux. J’espère qu’il
sera rétabli demain. En cas contraire il serait imprudent de poursuivre
notre voyage.
* * * * *