31 mars 1908.

A cinq heures et demie du matin, Guérin vient m’avertir que les

éléphants sont là!

Nous les escaladons, grâce à une gymnastique sévère, et nous nous

installons tant bien que mal, plutôt mal que bien dans les paniers

pendus à leurs flancs.

Puis, les énormes bêtes s’ébranlent. Le sol tremble. On redoute un

cataclysme, on a l’impression de se trouver juché sur une colline

pendant un tremblement de terre.

Les paniers nous coupent les jambes, les secousses nous coupent la

respiration et Guérin insinue sournoisement que «nous n’y couperons pas

pour une courbature!»

Après des oscillations qui n’ont rien d’isochrone, nous arrivons sur le

terrain de chasse. Une véritable surprise nous y attend; en effet, les

rabatteurs ont eu la singulière idée de faire la battue à l’envers et

d’envoyer le gibier dans la direction exactement opposée à celle où nous

sommes venus l’attendre... Ont-ils voulu par là se distinguer? ou la

pratique du sabotage aurait-elle déjà envahi l’Extrême-Orient? Toujours

est-il que les effets d’une telle manœuvre ne comportent pas de

commentaires. Ils se devinent aisément.

Navré d’une telle déconvenue, je passe ma juste fureur sur un aigle qui

plane au-dessus de nos malheurs et je l’abats d’un coup sans lui laisser

le temps de comprendre pourquoi!

Guérin déclare que, décidément, l’éléphant n’est pas un moyen de

transport et que ça ne vaudra jamais l’auto. A l’appui de cette

déclaration véhémente, il prend le parti de revenir à cheval.

* * * * *

1er avril 1908.

Dès six heures du matin, nous repartons pour la chasse mais sans emmener

cette fois ni Bernis ni Guérin et surtout sans rabatteurs.

Toute notre stratégie consiste à marcher en ligne avec les cinq

éléphants à travers l’inextricable fouillis d’herbes qui nous submerge

et où nous disparaissons presque entièrement.

De temps en temps, cette sorte de mer végétale se creuse d’un remous ou

se plisse d’un sillage qui révèle le passage d’un cerf, d’un chevreuil,

d’un sanglier, peut-être même d’une panthère.

Juchés sur nos vastes montures, nous avons l’impression d’être embusqués

dans la tourelle d’un cuirassé que menacerait une escadre de

torpilleurs... ou de sous-marins. Et le mouvement des petites herbes

frôlées, qui s’inclinent et se redressent, s’entr’ouvrent et se

referment, nous permet de deviner la présence du gibier. Il faut donc

tirer vite et au jugé... Mais ce qui rend la comparaison plus exacte

encore entre nos éléphants et les bateaux de guerre, c’est que le roulis

de nos montures nous rend le tir très difficile. Nous entretenons un feu

de salve nourri qui jette le désarroi autour de nous. La mer verte de

l’herbe ondule et frissonne en vagues inégales. On sent que là-dessous

des bêtes affolées s’enfuient de toutes parts, mais elles nous demeurent

invisibles et nous ne pouvons compter que sur la chance. Elle me

favorise enfin, et l’une de mes balles abat un beau chevreuil. En

rentrant à la Résidence, M. Chambert photographie notre voiture entourée

des éléphants, et cela forme une espèce d’allégorie de «l’Anachronisme».

Le pont qui doit permettre à l’auto de traverser la rivière est déjà

assez avancé pour que nous puissions fixer notre départ au 3 avril,

après le déjeuner.

Mais voilà que Guérin, en travaillant à la voiture, vient d’écorcher la

plaie de sa main qui était presque entièrement guérie et cet accident ne

laisse pas que de m’inquiéter: je me rends compte que le pauvre garçon

souffre beaucoup plus qu’il ne veut le laisser voir.

Il finit par m’avouer qu’il ressent des élancements très douloureux.

Notre compagnon et M. Chambert le pansent de leur mieux. J’espère qu’il

sera rétabli demain. En cas contraire il serait imprudent de poursuivre

notre voyage.

* * * * *

La Ville au Bois dormant · 第 51 / 102 题