21 mars 1908.

Cinq heures et demie du matin... Il n’y a pas à dire! nous ne sommes pas

très dispos: pour ma part, il me semble que je dormirais bien encore une

douzaine d’heures: le compagnon s’étire avec mélancolie; Bernis prétend

qu’il entend crier ses articulations et Guérin réclame une clef anglaise

pour s’ouvrir les yeux.

[Illustration: HALTE SUR LE CHEMIN DE KRECK]

Enfin, l’eau froide ruisselle et le savon mousse dans des récipients de

fortune et dans les tubs en caoutchouc: et nous voilà presque frais.

Bien nous en prend, pour la cause de la dignité européenne: car à peine

sommes-nous présentables que les notables du village envahissent notre

canha.

Ce sont des gens très bien: ils nous apportent les cadeaux d’usage (dont

il faut d’ailleurs les remercier largement, car les lays ne sont qu’un

échange de bons procédés).

Ces cadeaux d’ailleurs, ne manquent pas d’agrément. Aujourd’hui, parmi

les bananes, les œufs, les noix de coco... et autres légumes, se

distingue un petit cochon de lait, gras à souhait, appétissant et

rebondi qui apportera dans notre ordinaire un élément de variété et de

gaîté tout à fait appréciable.

Nous faisons comprendre aux notables toute notre reconnaissance, puis on

plie bagage et tous nos _impedimenta_ reprennent place dans l’auto et

dans les charrettes.

Je prends quelques renseignements sur la route à suivre... Comme il

fallait bien s’y attendre ils ne sont pas fameux! La route, si route il

y a, est, paraît-il, très sablonneuse et très étroite jusqu’aux abords

de Kreck où nous devons coucher et nous reposer un jour ou deux.

Voilà qui nous promet de l’ouvrage, et les buffles, dont j’espérais me

séparer, vont nous être encore indispensables.

Je me résigne à en laisser atteler trois paires à la voiture.

Une quarantaine de coolies sous les ordres d’Hervé de Bernis partent en

éclaireurs pour déblayer autant que possible le chemin à travers la

forêt.

A six heures, tout est prêt et nous démarrons... au pas des buffles.

Nous devons ouvrir le passage aux cinq charrettes qui marcheront

derrière nous.

A peine entrés en forêt, nous recommençons comme hier à nous battre avec

les lianes, les troncs d’arbres, les ornières... et surtout avec les

buffles. Mais du moins, il fait jour et le spectacle est si beau que

nous ne regrettons pas la lenteur de notre allure. Rien ne saurait dire

la beauté de cette forêt du Cambodge (car depuis Tampho nous sommes en

territoire cambodgien). On s’y sent comme enveloppé d’une vie

frémissante et multiforme: c’est vraiment la nature profonde et

mystérieuse que les anciens ont divinisée sous le symbole de _Pan_ et

les pauvres humains y sont ramenés à la conscience de leur petitesse et

de leur infirmité. Cela fait, si l’on peut dire, partie de la nébuleuse.

Sous cet enchevêtrement prodigieux de branches entrelacées de lianes

inextricables, l’on ne peut se défendre d’une sorte d’émotion sacrée et

l’on conçoit toute la justesse de la comparaison que les poètes ont

établie entre la Forêt, œuvre divine, et la Cathédrale, œuvre humaine

sans doute (et, pour notre gloire, œuvre française!), mais tout inspirée

de la grandeur de Dieu. La vie universelle triomphe ici dans le frisson

innombrable des feuilles, dans le jaillissement éperdu des branches,

jets de verdure qui ne sont pas retombés, dans le chant de mille oiseaux

d’espèces inconnues dont le plumage éclate comme une symphonie de

couleurs; et la forêt apparaît plus mystérieuse encore et plus sublime

peut-être que l’Océan, qui, lui, cache dans ses profondeurs tous les

êtres dont il est peuplé. De toutes parts la forêt vibre et palpite

comme un organisme immense, et c’est vraiment selon la noble expression

d’Henri de Régnier:

«Le Tourbillonnement des formes de la vie.»

Peut-être certains dessins de l’admirable Gustave Doré donneraient-ils

quelque idée de ces paysages sylvestres; mais ce qu’il faudrait, pour

traduire cette féerie de formes et de couleurs, c’est un Corot tropical!

Qu’un grand peintre, puisqu’aussi bien il nous en reste encore, ait donc

l’heureuse inspiration de tenter ce voyage: il en rapportera une beauté

nouvelle.

[Illustration: CLOITRE INTÉRIEUR D’ANG-KOR-VAT]

... Tout pénétrés de la volupté qui s’exhale de ce sous-bois vert et

touffu, nous oublions les difficultés de la route, elles nous paraissent

beaucoup moins pénibles qu’hier. Pourtant nous avançons bien lentement.

Et ce n’est pas seulement la nature qui nous arrête, et la forêt qui

nous retient dans ses liens! Cette matinée nous ménage une rencontre

imprévue et pittoresque, celle d’un collège de bonzes qui habitent une

pagode enfouie sous les arbres.

Ils s’avancent vers nous avec des gestes de bon accueil: ce sont de

superbes bonshommes drapés d’étoffes jaunes, la tête et les sourcils

entièrement rasés. Pour saluer notre passage ils nous apportent des œufs

et des régimes de cocos que nous empilons dans le fond de la voiture...

et bien entendu nous laissons quelques piastres à ces généreux donateurs

qui nous manifestent toute leur reconnaissance en phrases

incompréhensibles, mais où nous devinons la plus «franche cordialité».

Bizarre coïncidence, le sac de piastres que j’ai toujours sous la main

en prévision de cas semblables se dégonfle et s’aplatit à vue d’œil,

comme un _Cent kilos_ qui suivrait un traitement sévère contre

l’obésité. Ce qu’il en coûte dans ce pays-ci de recevoir des cadeaux!

Vers les neuf heures, nous nous arrêtons près d’une mare pour laisser

notre attelage se reposer et se baigner. Les braves bêtes prennent en

conscience leur tub et nous reviennent fraîches et luisantes... Mais

nous n’avons que faire de leurs loyaux services! Car voici que s’ouvre

devant nous, à perte de vue, une magnifique clairière, qui se déroule

comme un beau ruban d’argent à travers la verdure opaque de la forêt.

Nous allons donc pouvoir marcher par nos propres moyens. Ce n’est pas

trop tôt. Nous commencions vraiment à oublier que nous étions en

automobile!

Guérin pompe un peu de pression au réservoir d’essence, tourne la

manivelle, et le moteur ronfle à la grande joie de notre escorte

indigène qui s’habitue au monstre.

Quelle joie! Plus de buffles!! Comme nous allons avaler cette clairière

qui semble à la fois nous inviter et nous narguer, telle une jolie femme

en humeur de flirt.

Tout est prêt: je vais démarrer... quand Hervé de Bernis me crie

d’arrêter le moteur.

Quoi encore??

C’est le tuyau du remplissage d’arrière qui s’est dessoudé et laisse

échapper un mince filet d’essence dès qu’il y a de la pression (je sens

toute la barbarie de ces termes techniques... mais ils sont nécessaires

pour m’attirer la compassion de tous les chauffeurs, qui sauront

comprendre mon état d’âme).

Cette fois c’en est trop!... je sens grandir en moi la tentation de tout

envoyer promener et je l’exprime en termes choisis, mais dont la

violence épouvante notre escorte.

Mes compagnons sont consternés. Il y a de quoi! car il faut pour réparer

l’avarie enlever la tôle protectrice du réservoir, le vider complètement

et refaire la soudure: or, en pleine forêt, c’est tout à fait impossible

et, d’ailleurs, nous n’avons rien pour mettre l’essence.

Allons! il ne nous reste qu’à rappeler les buffles... les buffles

ironiques dont les fanons épais me semblent secoués de ce rire énervant

qu’on voit aux vaches dessinées par le spirituel animalier Schüsler!!

Vraiment, nous reculons les limites de la déveine; une telle série à la

noire ne semble pas naturelle et c’est à croire qu’un mauvais génie nous

poursuit de ses maléfices! Aurions-nous donc affaire aux faunes

malicieux de la Forêt?

On rattelle les buffles... et nous repartons tristement sans oser parler

ni même nous regarder, comme inquiets de nous découvrir tout à coup

d’autres visages ou de voir surgir entre nous la face effroyable d’un

Satyre.

Et nous marchons au pas lourd de nos buffles, nous marchons encore et

encore, tout le long de cette clairière poudreuse et desséchée qui

reflète la lumière aveuglante du soleil et la diffuse en éclats

métalliques dont nous avons les paupières brûlées.

Et je ne parle pas de la chaleur qui devient de plus en plus

communicative et qui, à midi, fait le maximum!

Nous marchons toujours... Vers une heure, Guérin commence à parler

fortement du déjeuner, je feins de ne pas l’entendre... Il insiste...

mais je refuse d’arrêter et notre brave mécanicien s’enferme dans un

silence boudeur. Ce Guérin, quel mauvais caractère tout de même!

A une heure trois quarts, comme nous passons devant quelques huttes,

Guérin recommence ses litanies et nous menace de s’évanouir s’il ne

mange rien!

C’est qu’il le ferait comme il le dit, l’entêté!

[Illustration: CAMPEMENT PRÈS DE KRECK]

Je me résigne à m’arrêter et nous installons notre campement au pied

d’une touffe d’arbres gigantesques.

Avec les cinq charrettes, l’auto, les buffles et l’escorte, nous jouons

à merveille la halte de Bohémiens: on apprendrait sans étonnement que

nous allons donner ce soir une grrrande Représentation, avec la

permission des autorités locales!

... Les coolies allument un feu immense pour rôtir le cochon de lait,

chauffer les boîtes de choucroute... et réconcilier les œufs que le

compagnon vient de brouiller.

Sous le soleil qui nous accable de ses rayons incandescents ce feu

semble vraiment faire double emploi... Guérin, tout ragaillardi par la

vue de ces préparatifs culinaires, déclare qu’il fait un temps à ne pas

mettre un thermomètre dehors et conclut:

--Ça n’est pas pour me vanter: mais je n’ai jamais eu si faim depuis la

guerre!

A trois heures nous avons fini de déjeuner, et comme notre cochon de

lait est à peu près cuit (on le serait à moins), nous l’enveloppons dans

des feuilles de bananier et nous repartons.

Le courage nous reprend bientôt à la nouvelle que nous approchons enfin

de ce fameux Kreck.

Bernis marche en avant pour tirer d’inoffensives tourterelles; je lui

prédis que décidément il s’attirera à son retour les foudres de la

Société protectrice des Animaux: mais il ne m’écoute point, uniquement

soucieux de se créer parmi les indigènes une réputation de tireur

émérite.

... A quatre heures et demie nous faisons notre entrée dans Kreck, gros

village composé d’une centaine de canhas.

Sans doute il y aurait quelque exagération à prétendre que cette entrée

fut triomphale et rappela celle de Charles-Quint à Anvers, mais, enfin,

ce fut une entrée tout à fait honorable et de nature à faire valoir le

prestige européen! En tous les cas, nous remportâmes un admirable succès

de curiosité: les canhas s’étaient vidées comme par enchantement, toute

la population se tenait sur le pas des portes et nous avions pris pour

la circonstance un air digne et solennel qui fit, je crois, la meilleure

impression. Mais ne nous laissons pas griser par la vanité! Ce qui me

paraît surtout agréable, c’est qu’on nous arrête devant une belle cabane

construite sur pilotis et ornée d’une vérandah en bambous des plus

majestueuses. Cela dépasse nos plus folles espérances!

Tandis que les coolies s’occupent de décharger les bagages avec cette

cordiale brusquerie qui n’est pas le propre des déménageurs européens,

nous courons au télégraphe: car c’est ici le premier poste depuis notre

départ, encore que les fameuses cartes si bien renseignées ne fassent

aucune mention de Kreck.

Nous y sommes accueillis le plus gentiment du monde, par une jolie

Annamite, deux singes et deux petits cochons. Celle-là nous fait

comprendre qu’elle est la femme du télégraphiste et que son mari est

parti à notre rencontre avec plusieurs _députés_. Cette délégation se

sera égarée en route!

En attendant le retour de cet aimable postier, j’écris à Gustave de

Bernis, à M. Prère et à Mayréna pour leur annoncer notre arrivée ici.

Et, comme je viens de terminer mes lettres, l’employé annamite du

bureau, qui parle très bien le français, m’apporte justement des

télégrammes de Gustave et de Mayréna et un autre du commandant Bertrand

nous demandant de nos nouvelles. Hervé en reçoit un de M. Jeantet,

directeur du journal _La Cochinchine française_, le priant de le tenir

au courant de nos aventures.

Enchantés d’avoir ainsi repris contact avec nos amis, nous rentrons nous

installer à la canha et préparer le dîner.

On allume les phares de la voiture qui remportent auprès de la vaillante

population de Kreck leur succès accoutumé et nous mangeons de fort bon

appétit un morceau de notre cochon de lait, accompagné de riz en guise

de pain.

Toutefois (car il n’est pas de bonheur parfait ici-bas!) nous faisons

une fâcheuse découverte... à savoir que notre magnifique vérandah dont

nous étions si fiers manque de solidité et que l’on passe à travers avec

une facilité déplorable.

Après le dîner, le petit soldat si dévoué et si débrouillard dont nous

avons eu plus d’une fois à nous louer vient nous annoncer qu’il retourne

à Tay-Ninh et nous faire ses adieux.

Je lui prouve ma reconnaissance en bonnes paroles et en piastres et je

le renvoie avec une lettre pour M. Prère. Je regrette vivement le départ

de ce brave et intelligent garçon.

Je me sépare aussi de notre vieux guide devenu inutile, M. Beaudoin,

résident de Kompong-Cham, averti de notre prochain passage, ayant été

assez aimable et prévenant pour mettre à ma disposition un autre soldat

cambodgien.

Et nous nous couchons plus tranquilles.

La journée de demain sera employée à réparer le réservoir et à vérifier

la machine. Voilà qui nous promet des joies paisibles.

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La Ville au Bois dormant · 第 26 / 102 题