Cinq heures et demie du matin... Il n’y a pas à dire! nous ne sommes pas
très dispos: pour ma part, il me semble que je dormirais bien encore une
douzaine d’heures: le compagnon s’étire avec mélancolie; Bernis prétend
qu’il entend crier ses articulations et Guérin réclame une clef anglaise
pour s’ouvrir les yeux.
[Illustration: HALTE SUR LE CHEMIN DE KRECK]
Enfin, l’eau froide ruisselle et le savon mousse dans des récipients de
fortune et dans les tubs en caoutchouc: et nous voilà presque frais.
Bien nous en prend, pour la cause de la dignité européenne: car à peine
sommes-nous présentables que les notables du village envahissent notre
canha.
Ce sont des gens très bien: ils nous apportent les cadeaux d’usage (dont
il faut d’ailleurs les remercier largement, car les lays ne sont qu’un
échange de bons procédés).
Ces cadeaux d’ailleurs, ne manquent pas d’agrément. Aujourd’hui, parmi
les bananes, les œufs, les noix de coco... et autres légumes, se
distingue un petit cochon de lait, gras à souhait, appétissant et
rebondi qui apportera dans notre ordinaire un élément de variété et de
gaîté tout à fait appréciable.
Nous faisons comprendre aux notables toute notre reconnaissance, puis on
plie bagage et tous nos _impedimenta_ reprennent place dans l’auto et
dans les charrettes.
Je prends quelques renseignements sur la route à suivre... Comme il
fallait bien s’y attendre ils ne sont pas fameux! La route, si route il
y a, est, paraît-il, très sablonneuse et très étroite jusqu’aux abords
de Kreck où nous devons coucher et nous reposer un jour ou deux.
Voilà qui nous promet de l’ouvrage, et les buffles, dont j’espérais me
séparer, vont nous être encore indispensables.
Je me résigne à en laisser atteler trois paires à la voiture.
Une quarantaine de coolies sous les ordres d’Hervé de Bernis partent en
éclaireurs pour déblayer autant que possible le chemin à travers la
forêt.
A six heures, tout est prêt et nous démarrons... au pas des buffles.
Nous devons ouvrir le passage aux cinq charrettes qui marcheront
derrière nous.
A peine entrés en forêt, nous recommençons comme hier à nous battre avec
les lianes, les troncs d’arbres, les ornières... et surtout avec les
buffles. Mais du moins, il fait jour et le spectacle est si beau que
nous ne regrettons pas la lenteur de notre allure. Rien ne saurait dire
la beauté de cette forêt du Cambodge (car depuis Tampho nous sommes en
territoire cambodgien). On s’y sent comme enveloppé d’une vie
frémissante et multiforme: c’est vraiment la nature profonde et
mystérieuse que les anciens ont divinisée sous le symbole de _Pan_ et
les pauvres humains y sont ramenés à la conscience de leur petitesse et
de leur infirmité. Cela fait, si l’on peut dire, partie de la nébuleuse.
Sous cet enchevêtrement prodigieux de branches entrelacées de lianes
inextricables, l’on ne peut se défendre d’une sorte d’émotion sacrée et
l’on conçoit toute la justesse de la comparaison que les poètes ont
établie entre la Forêt, œuvre divine, et la Cathédrale, œuvre humaine
sans doute (et, pour notre gloire, œuvre française!), mais tout inspirée
de la grandeur de Dieu. La vie universelle triomphe ici dans le frisson
innombrable des feuilles, dans le jaillissement éperdu des branches,
jets de verdure qui ne sont pas retombés, dans le chant de mille oiseaux
d’espèces inconnues dont le plumage éclate comme une symphonie de
couleurs; et la forêt apparaît plus mystérieuse encore et plus sublime
peut-être que l’Océan, qui, lui, cache dans ses profondeurs tous les
êtres dont il est peuplé. De toutes parts la forêt vibre et palpite
comme un organisme immense, et c’est vraiment selon la noble expression
d’Henri de Régnier:
«Le Tourbillonnement des formes de la vie.»
Peut-être certains dessins de l’admirable Gustave Doré donneraient-ils
quelque idée de ces paysages sylvestres; mais ce qu’il faudrait, pour
traduire cette féerie de formes et de couleurs, c’est un Corot tropical!
Qu’un grand peintre, puisqu’aussi bien il nous en reste encore, ait donc
l’heureuse inspiration de tenter ce voyage: il en rapportera une beauté
nouvelle.
[Illustration: CLOITRE INTÉRIEUR D’ANG-KOR-VAT]
... Tout pénétrés de la volupté qui s’exhale de ce sous-bois vert et
touffu, nous oublions les difficultés de la route, elles nous paraissent
beaucoup moins pénibles qu’hier. Pourtant nous avançons bien lentement.
Et ce n’est pas seulement la nature qui nous arrête, et la forêt qui
nous retient dans ses liens! Cette matinée nous ménage une rencontre
imprévue et pittoresque, celle d’un collège de bonzes qui habitent une
pagode enfouie sous les arbres.
Ils s’avancent vers nous avec des gestes de bon accueil: ce sont de
superbes bonshommes drapés d’étoffes jaunes, la tête et les sourcils
entièrement rasés. Pour saluer notre passage ils nous apportent des œufs
et des régimes de cocos que nous empilons dans le fond de la voiture...
et bien entendu nous laissons quelques piastres à ces généreux donateurs
qui nous manifestent toute leur reconnaissance en phrases
incompréhensibles, mais où nous devinons la plus «franche cordialité».
Bizarre coïncidence, le sac de piastres que j’ai toujours sous la main
en prévision de cas semblables se dégonfle et s’aplatit à vue d’œil,
comme un _Cent kilos_ qui suivrait un traitement sévère contre
l’obésité. Ce qu’il en coûte dans ce pays-ci de recevoir des cadeaux!
Vers les neuf heures, nous nous arrêtons près d’une mare pour laisser
notre attelage se reposer et se baigner. Les braves bêtes prennent en
conscience leur tub et nous reviennent fraîches et luisantes... Mais
nous n’avons que faire de leurs loyaux services! Car voici que s’ouvre
devant nous, à perte de vue, une magnifique clairière, qui se déroule
comme un beau ruban d’argent à travers la verdure opaque de la forêt.
Nous allons donc pouvoir marcher par nos propres moyens. Ce n’est pas
trop tôt. Nous commencions vraiment à oublier que nous étions en
automobile!
Guérin pompe un peu de pression au réservoir d’essence, tourne la
manivelle, et le moteur ronfle à la grande joie de notre escorte
indigène qui s’habitue au monstre.
Quelle joie! Plus de buffles!! Comme nous allons avaler cette clairière
qui semble à la fois nous inviter et nous narguer, telle une jolie femme
en humeur de flirt.
Tout est prêt: je vais démarrer... quand Hervé de Bernis me crie
d’arrêter le moteur.
Quoi encore??
C’est le tuyau du remplissage d’arrière qui s’est dessoudé et laisse
échapper un mince filet d’essence dès qu’il y a de la pression (je sens
toute la barbarie de ces termes techniques... mais ils sont nécessaires
pour m’attirer la compassion de tous les chauffeurs, qui sauront
comprendre mon état d’âme).
Cette fois c’en est trop!... je sens grandir en moi la tentation de tout
envoyer promener et je l’exprime en termes choisis, mais dont la
violence épouvante notre escorte.
Mes compagnons sont consternés. Il y a de quoi! car il faut pour réparer
l’avarie enlever la tôle protectrice du réservoir, le vider complètement
et refaire la soudure: or, en pleine forêt, c’est tout à fait impossible
et, d’ailleurs, nous n’avons rien pour mettre l’essence.
Allons! il ne nous reste qu’à rappeler les buffles... les buffles
ironiques dont les fanons épais me semblent secoués de ce rire énervant
qu’on voit aux vaches dessinées par le spirituel animalier Schüsler!!
Vraiment, nous reculons les limites de la déveine; une telle série à la
noire ne semble pas naturelle et c’est à croire qu’un mauvais génie nous
poursuit de ses maléfices! Aurions-nous donc affaire aux faunes
malicieux de la Forêt?
On rattelle les buffles... et nous repartons tristement sans oser parler
ni même nous regarder, comme inquiets de nous découvrir tout à coup
d’autres visages ou de voir surgir entre nous la face effroyable d’un
Satyre.
Et nous marchons au pas lourd de nos buffles, nous marchons encore et
encore, tout le long de cette clairière poudreuse et desséchée qui
reflète la lumière aveuglante du soleil et la diffuse en éclats
métalliques dont nous avons les paupières brûlées.
Et je ne parle pas de la chaleur qui devient de plus en plus
communicative et qui, à midi, fait le maximum!
Nous marchons toujours... Vers une heure, Guérin commence à parler
fortement du déjeuner, je feins de ne pas l’entendre... Il insiste...
mais je refuse d’arrêter et notre brave mécanicien s’enferme dans un
silence boudeur. Ce Guérin, quel mauvais caractère tout de même!
A une heure trois quarts, comme nous passons devant quelques huttes,
Guérin recommence ses litanies et nous menace de s’évanouir s’il ne
mange rien!
C’est qu’il le ferait comme il le dit, l’entêté!
[Illustration: CAMPEMENT PRÈS DE KRECK]
Je me résigne à m’arrêter et nous installons notre campement au pied
d’une touffe d’arbres gigantesques.
Avec les cinq charrettes, l’auto, les buffles et l’escorte, nous jouons
à merveille la halte de Bohémiens: on apprendrait sans étonnement que
nous allons donner ce soir une grrrande Représentation, avec la
permission des autorités locales!
... Les coolies allument un feu immense pour rôtir le cochon de lait,
chauffer les boîtes de choucroute... et réconcilier les œufs que le
compagnon vient de brouiller.
Sous le soleil qui nous accable de ses rayons incandescents ce feu
semble vraiment faire double emploi... Guérin, tout ragaillardi par la
vue de ces préparatifs culinaires, déclare qu’il fait un temps à ne pas
mettre un thermomètre dehors et conclut:
--Ça n’est pas pour me vanter: mais je n’ai jamais eu si faim depuis la
guerre!
A trois heures nous avons fini de déjeuner, et comme notre cochon de
lait est à peu près cuit (on le serait à moins), nous l’enveloppons dans
des feuilles de bananier et nous repartons.
Le courage nous reprend bientôt à la nouvelle que nous approchons enfin
de ce fameux Kreck.
Bernis marche en avant pour tirer d’inoffensives tourterelles; je lui
prédis que décidément il s’attirera à son retour les foudres de la
Société protectrice des Animaux: mais il ne m’écoute point, uniquement
soucieux de se créer parmi les indigènes une réputation de tireur
émérite.
... A quatre heures et demie nous faisons notre entrée dans Kreck, gros
village composé d’une centaine de canhas.
Sans doute il y aurait quelque exagération à prétendre que cette entrée
fut triomphale et rappela celle de Charles-Quint à Anvers, mais, enfin,
ce fut une entrée tout à fait honorable et de nature à faire valoir le
prestige européen! En tous les cas, nous remportâmes un admirable succès
de curiosité: les canhas s’étaient vidées comme par enchantement, toute
la population se tenait sur le pas des portes et nous avions pris pour
la circonstance un air digne et solennel qui fit, je crois, la meilleure
impression. Mais ne nous laissons pas griser par la vanité! Ce qui me
paraît surtout agréable, c’est qu’on nous arrête devant une belle cabane
construite sur pilotis et ornée d’une vérandah en bambous des plus
majestueuses. Cela dépasse nos plus folles espérances!
Tandis que les coolies s’occupent de décharger les bagages avec cette
cordiale brusquerie qui n’est pas le propre des déménageurs européens,
nous courons au télégraphe: car c’est ici le premier poste depuis notre
départ, encore que les fameuses cartes si bien renseignées ne fassent
aucune mention de Kreck.
Nous y sommes accueillis le plus gentiment du monde, par une jolie
Annamite, deux singes et deux petits cochons. Celle-là nous fait
comprendre qu’elle est la femme du télégraphiste et que son mari est
parti à notre rencontre avec plusieurs _députés_. Cette délégation se
sera égarée en route!
En attendant le retour de cet aimable postier, j’écris à Gustave de
Bernis, à M. Prère et à Mayréna pour leur annoncer notre arrivée ici.
Et, comme je viens de terminer mes lettres, l’employé annamite du
bureau, qui parle très bien le français, m’apporte justement des
télégrammes de Gustave et de Mayréna et un autre du commandant Bertrand
nous demandant de nos nouvelles. Hervé en reçoit un de M. Jeantet,
directeur du journal _La Cochinchine française_, le priant de le tenir
au courant de nos aventures.
Enchantés d’avoir ainsi repris contact avec nos amis, nous rentrons nous
installer à la canha et préparer le dîner.
On allume les phares de la voiture qui remportent auprès de la vaillante
population de Kreck leur succès accoutumé et nous mangeons de fort bon
appétit un morceau de notre cochon de lait, accompagné de riz en guise
de pain.
Toutefois (car il n’est pas de bonheur parfait ici-bas!) nous faisons
une fâcheuse découverte... à savoir que notre magnifique vérandah dont
nous étions si fiers manque de solidité et que l’on passe à travers avec
une facilité déplorable.
Après le dîner, le petit soldat si dévoué et si débrouillard dont nous
avons eu plus d’une fois à nous louer vient nous annoncer qu’il retourne
à Tay-Ninh et nous faire ses adieux.
Je lui prouve ma reconnaissance en bonnes paroles et en piastres et je
le renvoie avec une lettre pour M. Prère. Je regrette vivement le départ
de ce brave et intelligent garçon.
Je me sépare aussi de notre vieux guide devenu inutile, M. Beaudoin,
résident de Kompong-Cham, averti de notre prochain passage, ayant été
assez aimable et prévenant pour mettre à ma disposition un autre soldat
cambodgien.
Et nous nous couchons plus tranquilles.
La journée de demain sera employée à réparer le réservoir et à vérifier
la machine. Voilà qui nous promet des joies paisibles.
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