20 mars 1908.

Levés dès l’aube (et pour cause!: les aboyeurs se sont surpassés), nous

nous remettons à démonter la tuyauterie; en soufflant avec une pompe

nous parvenons à chasser l’eau perfide qui était restée au fond. Il en

sort deux ou trois litres: la protestation du moteur n’était donc que

trop légitime.

Enfin, cette fois-ci tout est prêt... (Touchons du bois, comme dit

Guérin) et peut-être allons-nous pouvoir quitter définitivement cet

endroit de malheur.

Le déjeuner vite expédié, nous nous mettons en route tout comme hier,

avec le même appareil et la même solennité. Pourtant (serait-ce une

illusion?) les acclamations me paraissent moins nourries et moins

éclatantes... Les ironiques indigènes commenceraient-ils à douter des

merveilles de la science européenne?

Nous reprenons le joli chemin creux qui fuit en zigzag à travers la

forêt... Hélas, le joli chemin creux se conduit comme un cul-de-sac.

Impasse et manque! Évidemment il ne peut nous supporter... Après

quelques tours de roue, nous voilà si bien ensablés qu’il est impossible

d’aller plus avant.

Comme le chef du village a eu la gentillesse de nous accompagner

(peut-être prévoyait-il notre nouvelle panne?), je lui fais demander, en

désespoir de cause, quatre buffles pour nous traîner jusqu’à Tampho.

Nous ne sommes pas très renseignés sur la distance qui nous sépare de ce

village... 10, 15, 20 kilomètres? Notre ignorance n’a d’égale que celle

des indigènes pour qui le système métrique est plein de secrets... Nous

ne savons qu’une chose, c’est qu’il n’y a pas d’autre village sur notre

route avant ce vague Tampho et que, pour rien au monde, nous ne voulons

retourner coucher à Tapang-Prey!

Le chef semble se conformer à mes tristes pensées...

Il commence à nous déclarer qu’il n’y a pas de buffles, mais il entame

le plus vif éloge de quatre bœufs de sa connaissance qui, à l’en croire,

feront tout à fait notre affaire!

Té, les bœufs! comme dit Tartarin...

Va pour les bœufs! On les envoie chercher. Ils ont, ma foi, de braves et

honnêtes figures. Tout à fait des bœufs de chez nous! Ils ont l’air

d’avoir inspiré Pierre Dupont! Leur premier abord est tout à fait

rassurant. Les quatre bonnes bêtes se laissent paisiblement atteler...

mais refusent nettement d’avancer. Nous ne tarissons pas de bonnes

paroles et d’encouragements. Les quatre bœufs nous laissent dire et

finissent par se coucher! On sent que rien désormais ne saura les

décider à mettre un pied devant l’autre: ils ont une façon de ne rien

savoir irréductible et décisive, et manifestent leur haine du mouvement

qui déplace les lignes par une immobilité lapidaire.

[Illustration: LE BŒUF «PANNÉ»]

... Cette situation se prolonge jusqu’aux limites de notre exaspération!

Cependant le temps passe et nous n’avons guère fait que 4 ou 5

kilomètres...

Le buffle s’impose! Il nous faut absolument des buffles!

Eux seuls auront la force et le courage de nous tirer de là!

Devant notre désespoir, le chef du village finit par convenir «que

peut-être tout de même, en cherchant bien, il n’est pas dit qu’on ne

finirait pas par en trouver...» (Est-ce que, par hasard, les Normands

auraient aussi jadis conquis l’Indo-Chine?)

... Je fais donner «la cavalerie de saint Georges»... et en effet, sans

qu’on sache d’où ni comment, au bout d’une heure à peine les buffles

sont là!

On les attelle en hâte et nous repartons.

... Ici commence un voyage dont aucun de nous ne perdra jamais le

souvenir... Rien ne saurait donner une idée de ce qu’on souffre à se

sentir traîné _d’un pas tranquille et lent_ par quatre buffles qui

cassent leurs traits de quart d’heure en quart d’heure. Ah! pouvoir

faire du 90 de moyenne et subir cette allure de 2 kilomètres à l’heure,

tout le long d’un interminable sentier étroit, tortueux, sans cesse

barré de souches et de branches, qu’il faut couper pour ne pas

détériorer le carter... c’est un des pires supplices qu’ait jamais

enduré un chauffeur et cela nous vaudra, j’espère, d’être inscrits au

Martyrologe de l’automobilisme.

Selon l’expression vive et imagée de Guérin:

--On se fait du mauvais sang à l’heure!

Et quelles secousses, quels accrocs, quel roulis, quel tangage!

L’auto-buffle pourrait devenir, sous la direction d’un _manager_

entreprenant, une nouvelle attraction pour les fêtes foraines: les

personnes qui aiment à trépider sur les manèges y trouveraient les joies

combinées du toboggan, des montagnes russes et de la balançoire.

[Illustration: UN RENFORT]

Quant à moi, je m’exaspère à voir onduler les dos énormes et paisibles

de ces quatre bonnes bêtes, qui font pourtant tout ce qu’elles peuvent.

Enfin, vers six heures, la forêt paraît devenir moins inextricable, de

grands pans de ciel apparaissent entre les branches et nous débouchons

dans une vaste clairière. Nous en ressentons d’abord une impression

d’allégement et il nous semble respirer plus à l’aise... Mais un bruit

sec nous rappelle à la réalité, c’est un des jougs qui vient de se

casser, et contre cela il n’y a rien à faire, sinon d’en fabriquer un

autre.

Heureusement, les indigènes se montrent très adroits et nous en sommes

quittes pour une halte d’une demi-heure, ce dont nos buffles profitent

sagement en prenant leur bain dans une mare.

Ils nous reviennent rafraîchis et dispos; nous remontons dans notre

auto-buffle et nous quittons cet endroit que la carte désigne sous le

nom de _Tasia_.

Mais, selon son habitude ancienne et extrême-orientale, le soleil se

couche sans faire précéder sa retraite d’aucun crépuscule et la nuit

tombe comme un voile noir qui s’abattrait sur toutes choses.

Nous avançons à pas comptés, à travers toutes les ornières qui

deviennent de plus en plus profondes. A chaque pas il faut s’arrêter et

descendre pour mettre la main à la pioche.

La nuit s’épaissit encore et nous retire jusqu’à cette obscure clarté

qui tombe des étoiles. Guérin et le guide indigène, l’un portant une

hache et l’autre une torche, marchent devant la voiture.

A neuf heures, après mille difficultés, la clairière est traversée et

nous rentrons en forêt; cela ne semble pas faire l’affaire de nos quatre

buffles qui commencent à donner des signes évidents de fatigue.

La faim, que nous avions oubliée, se rappelle cruellement à notre

souvenir: elle en arrive à ce point où elle devient une souffrance. Pour

me consoler, j’évoque des festins pantagruéliques, mais le remède me

paraît vite pire que le mal.

Où sommes-nous?

[Illustration: VUE D’UN DES COINS DU CLOITRE D’ANG-KOR-VAT]

Je fais demander au guide si nous approchons de Tampho?

Sa réponse est tout à fait rassurante:

--Si vous tirez d’ici un coup de fusil, les gens du village

l’entendront!

A cette promesse du gîte prochain et de la soupe probable une vive

allégresse nous saisit et nous en profitons pour chanter en chœur des

airs connus: _Frère Jacques_, _Viens Poupoule_, et naturellement _La

Petite Annamite_ qui ne fut jamais mieux de circonstance. Nos voix se

perdent dans le silence formidable de la nuit et notre gaîté tombe avec

nos chants.

Dix heures et demie!... nous ne chantons plus, mais en revanche nous

sommes ensablés jusqu’aux essieux, les buffles ne veulent plus tirer...

et le voudraient-ils qu’ils ne pourraient plus, les pauvres! On a beau

taper dessus, ils ne trouvent de force que pour lancer des ruades... et

pour charger leurs conducteurs... Voilà ce qu’on gagne à se faire

remorquer!... Sans doute leur rôle commence à les humilier, mais moi, je

commence à me demander comment nous sortirons de là.

A tout hasard, je prends des décisions énergiques, c’est toujours un

soulagement en pareil cas!

Et d’abord, j’envoie en avant le petit soldat de l’escorte qui s’est

jusqu’ici montré serviable, actif et débrouillard: à pied il ira

toujours plus vite que nous et nous enverra des renforts. Puis je fais

décharger un peu la machine et j’expédie les charrettes et les

provisions dans la direction de Tampho: car nous n’avons rien mangé

depuis onze heures du matin et la préparation du dîner commence à

prendre une place prépondérante parmi mes préoccupations! Enfin, je fais

partir sur deux des charrettes Hervé de Bernis et le compagnon, et je

reste seul avec Guérin pour ramener la voiture.

A nous deux et avec l’aide des indigènes nous tentons un dernier essai

loyal de démarrage. A force de cris, de coups sur les dos immenses des

buffles... et surtout en prenant la sage précaution de disposer des

nattes sous nos roues, nous parvenons contre toute espérance à nous

désensabler.

Hip! Hip! Hourrah! Chic! Banzaï! Eljen! Bravo!

Nous voilà repartis!

Je reste au volant... cependant que Guérin qui marche devant la voiture,

en brandissant sa vaillante hache, m’arrête à chaque minute pour couper

une souche ou élaguer un tronc d’arbre sans se retenir d’ailleurs de

déclarer «que c’est à se fiche dans la douane!» Mais des cris, des voix,

des pas sortent du fond vertigineux des bois!... des pas de buffles, si

je ne m’abuse. Qu’ils sont doux à nos oreilles!

C’est le petit soldat débrouillard qui a su remplir à merveille sa

mission: il revient avec six buffles qu’on attelle immédiatement près

des quatre premiers.--Six et quatre, dix! nous commençons à marcher d’un

train de sénateurs, c’est-à-dire presque honorable.

Bientôt nous arrivons dans une passe de rochers qui se dressent comme

une immense digue au milieu d’une mare dont les eaux scintillent sous

les étoiles reparues.

A toute autre heure, et dans d’autres circonstances, je m’arrêterais

pour admirer un tel site que je devine merveilleux. Mais hélas, la

nature nous taille une trop dure besogne pour que nous ayons le loisir

de la contempler. Chauffeur errant il faut marcher sans trêve, avancer

coûte que coûte et ce n’est pas trop de toute notre attention: car,

après une courte montée, voici que cette digue de rochers s’enfonce

brusquement... sans qu’aucune plaque indicative du Touring Club nous en

ait avertis (je ferai une réclamation en rentrant), et le pire est que

la roche est taillée en gradins, de sorte que la voiture rebondit comme

sur les marches d’un escalier. On en a, comme dirait Guérin, «plein les

mains!»

Une secousse plus forte brise la glace d’un des phares...

Le réservoir grince sur la pierre: heureusement qu’il est bardé d’une

tôle protectrice.

Enfin, nous arrivons au bas de cette descente sans autre avarie. Des

cris nous parviennent à travers la nuit: c’est le village, Tampho et la

soupe enfin!

Point du tout! et il nous faut prendre notre parti d’une nouvelle

désillusion.

Tout ce vacarme, ce n’est rien... qu’une de nos charrettes en panne,

celle de Bernis dont les bœufs se sont couchés en travers du chemin. Le

malheureux Hervé a tout fait pour vaincre l’apathie de ces animaux

réfractaires. Il a usé de tous les moyens, même des _banderillas de

fuego_... ingénieusement remplacées par une torche posée au bon endroit.

Ce procédé, qui risque de lui attirer les plus sévères observations de

la S. P. D. A., lui restera sur la conscience. Les bœufs indo-chinois en

ont vu bien d’autres et leur impassibilité ne s’émeut pas pour si peu.

Nous nous arrêtons (encore une fois!); j’envoie tout mon monde au

secours de la charrette en panne. On s’agite, on crie, on hurle, comme

toujours en ce pays quand il y a quelque chose à faire (et cela ne le

différencie pas d’autres pays qui se croient plus civilisés!): enfin,

l’on se décide à atteler d’autres bœufs et nous reprenons notre triste

voyage, la rage dans le cœur et l’estomac dans les talons.

Crispé sur mon volant pour corriger les écarts des dix buffles qui

tirent les uns à hue, les autres à dia, étourdi par la faim qui me

bourdonne aux oreilles... je ne sais plus très bien ce qu’il arrive.

Notre morne cortège avance lentement aux lueurs des torches.

Enfin, nous arrivons au village.

Mais comme toute joie trop attendue, la vue de Tampho me laisse

indifférent.

Il y a, paraît-il, une canha, une cabane pour les voyageurs. Allons,

tant mieux! mais je consentirais volontiers à coucher à la belle étoile

pourvu que je puisse me reposer un peu.

Pourtant je conduis la voiture jusqu’à l’entrée de cette canha.

Le compagnon, qui pense à tout, a fait préparer du feu, nous allons donc

pouvoir nous laver à l’eau chaude.

Un peu réconfortés par ces ablutions, nous ouvrons enfin une boîte de

conserves.

Minuit et demi! Nous sommes éreintés, mais la faim nous tient éveillés

et nous retrouvons pour nous mettre à table l’énergie des hommes de

l’époque du silex taillé et de l’âge de la pierre impolie.

Nous mangeons sans parler, ce qui pour des Français bien nés est le

comble de la sauvagerie.

Ce repas farouche et silencieux nous rend les forces nécessaires pour

procéder à notre indispensable installation. Nous faisons les lits, nous

défaisons les malles et quand nous nous couchons enfin, morts de

fatigue, il est plus d’une heure et je pense sans aucun plaisir qu’il

nous faudra être debout et prêts à repartir, ce matin avant six heures.

... En fermant les yeux, il me semble encore entendre la voix du guide:

--Si vous tirez un coup de fusil ici, les gens du village l’entendront!

... Il était exactement neuf heures quand fut prononcée cette parole

d’espoir et nous avons marché jusqu’à minuit et demi!

Il aurait fallu remplacer le fusil par une batterie d’artillerie.

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La Ville au Bois dormant · 第 25 / 102 题