22 mars 1908.

Décidément les chiens cambodgiens nous ont pris en grippe et tiennent à

nous rendre insupportables les nuits chaudes de leur pays. Ceux-ci nous

ont donné un concert qui dépasse encore le vacarme de Tapang-Prey et le

sommeil nous fut rigoureusement interdit pendant l’exécution des

morceaux.

Il y eut même une variante. Vers minuit, comme nous ne dormions pas, un

effroyable tintamarre éclatant tout à coup à l’intérieur de la canha

nous fit croire à une invasion de pirates ou à un tremblement de terre.

Ce n’était qu’une dégringolade de casseroles, provoquée par un visiteur

nocturne qui s’intéressait vivement aux reliefs de notre cochon de lait.

Nous voulûmes reconnaître son identité, et nous ne fûmes pas peu surpris

de nous trouver en présence d’un chien, un échappé du concert qui avait

tenu à venir nous rendre ses devoirs à domicile. Cet animal avait trouvé

le moyen, je ne saurai jamais comment, de grimper à l’échelle de la

vérandah pour pénétrer dans notre cabane: un tel numéro ferait la

fortune d’un Music-Hall. Il fut pourtant reçu assez fraîchement et

redescendit l’échelle plus vite qu’il ne l’avait montée: mais notre

intervention tardive ne sauva point, hélas! les restes si précieux... et

si comestibles de notre cochon de lait...

Je dois déclarer d’ailleurs, qu’à la suite de ce pillage nocturne, la

Némésis canine qui nous poursuit parut satisfaite: le concert s’apaisa

par degré, tout rentra dans le plus profond silence et nous pûmes

achever en paix notre nuit.

... Ce matin, Guérin, aidé d’Hervé et de deux des conducteurs qui ont

amené les charrettes de Tay-Ninh, arrange la magnéto, démonte et nettoie

les soupapes, prépare enfin les armes qui nous conduiront, je l’espère,

à la victoire!

Cependant, je reçois en grande cérémonie le chef du village.

Il nous apporte son petit cadeau: c’est un bœuf entier dont l’énormité

me remplit d’une reconnaissante confusion.

Demain ce sera probablement un éléphant!

Après-demain... je ne sais pas prévoir les bonheurs de si loin et,

d’ailleurs, la série animale me semble épuisée.

Le chef parti, je fais comparaître le nouveau guide que M. Beaudoin nous

a si gracieusement envoyé: c’est un Linh de physionomie ouverte,

intelligente et vive, et sa figure prévient en sa faveur: mais hélas, il

ne parle absolument que cambodgien.

Que deviendrions-nous sans notre vieux Brin-d’Amour!

Voilà quelque temps déjà que nous n’avions pas parlé de lui... C’est

qu’il s’enfermait dans une prudente réserve: ses qualités ayant été une

fois reconnues, il ne sentait plus la nécessité de les faire valoir.

Mais aujourd’hui, les circonstances le ramènent au premier plan.

Brin-d’Amour va sauver la situation. Il va se révéler comme l’interprète

idéal!

Je l’envoie chercher en toute hâte. On le trouve étendu, les yeux clos,

à l’ombre d’un manguier, en train de chercher un compromis entre le

sommeil de la nuit et la sieste de l’après-midi. On l’arrache non sans

peine à sa rêverie et on me l’amène.

Mis en présence du Cambodgien, il l’observe sans rien dire à travers ses

paupières bridées. Il attend sans doute que l’autre fasse les premiers

frais...

Je brusque la présentation et le Linh se décide à prendre la parole.

Brin-d’Amour le laisse dire, se dandine, regarde la terre avec une

attention soutenue et ne répond rien.

Le Linh insiste, je crie, Brin-d’Amour garde le silence le plus

hermétique. Selon la forte expression de maître Rabelais: «On n’en

saurait tirer non plus qu’un pet d’un âne mort!»

Enfin, après avoir, en bon comédien, pris son temps et ménagé son effet,

notre interprète déclare avec une tranquillité souriante qu’il ignore

absolument le cambodgien et que d’ailleurs il compte se renfermer

désormais dans ses fonctions de cuisinier.

Un humanitaire l’aurait tué! Je me contente de le bousculer comme il le

mérite, mais décidément Brin-d’Amour a le sourire et il ne le perd pas

pour si peu. Il semble soulagé de m’avoir fait cet aveu et se forge sans

doute une félicité à la pensée des loisirs qu’il va pouvoir se donner

désormais...

... Il n’en reste pas moins que nous voilà sans interprète. Ce qui va

singulièrement compliquer nos embarras.

Je n’ose pas trop y songer et pour m’étourdir je vais interroger le

télégraphiste sur la nature et les difficultés de la route que nous

allons avoir à suivre jusqu’à Kompong-Cham. Il nous la promet

sablonneuse et malaisée et nous laisse prévoir que nous en aurons au

moins pour trois ou quatre jours!... Dans ce pays où une portée de fusil

équivaut à une vingtaine de kilomètres, trois ou quatre jours doivent

signifier quelque chose comme l’éternité.

Pour compenser la défection du fâcheux Brin-d’Amour, nous élevons à la

dignité de chef de convoi l’un de nos conducteurs de charrettes: Nam-Ay,

qui a fait preuve en toutes circonstances d’une intelligence et d’un

dévouement absolus: il paraît fort sensible à cet honneur qui pourtant

lui imposera de graves devoirs, car il lui faudra désormais répondre du

contenu des malles et de la régularité des transports.

Notre provision de cognac et de whisky est épuisée... et comme les

alcools européens n’ont pas encore envahi ce pays (qui s’enivre

provisoirement, depuis quelques siècles, avec le _choum-choum_,

eau-de-vie de riz nationale!) nous allons nous trouver désormais réduits

à l’eau et au thé. Déjà je m’entraîne pour me créer cet état d’âme (ou

tout au moins d’estomac!) qui nous a valu les _teatotalers_, ces

irréductibles adversaires de l’alcoolisme.

Mais qu’importe! La machine est prête et cela suffit à nous consoler de

tout le reste. Demain nous partirons pour Kodorum, village éloigné d’une

trentaine de kilomètres; nous espérons y coucher... si nous y arrivons,

car nous ne sommes qu’au début de nos peines et nous n’en avons pas

encore fini, sans doute, avec l’hostilité des choses et la Némésis

indo-chinoise.

[Illustration]

[Illustration: PORTE D’ANG-KOR-VAT (COTÉ OUEST)]

[Illustration: HALTE A KODORUM]

La Ville au Bois dormant · 第 27 / 102 题