Morphée n’a point touché le seuil de la canha!... Le concert cynégétique
a pris cette nuit les proportions d’un festival monstre. Les hurlements
ont alterné avec les glapissements et tous les roquets des alentours ont
donné de la voix.
Stimulé par la concurrence, notre Chantecler _Tay-Ninh_ s’est mis de la
partie et depuis trois heures du matin n’a cessé de lancer à intervalles
égaux son cri perçant et joyeux.
Décidément il faut aller dormir ailleurs! Nous en avons assez! Coûte que
coûte nous partirons après déjeuner. Le brave Guérin, tenant du moins à
tirer parti de son insomnie, se lève avec le soleil pour faire le
graissage de la machine. Il croit pouvoir affirmer que tout ira comme
sur des roulettes. Mais à peine notre décision prise de quitter
Tapang-Prey et ses virtuoses nocturnes, voici que se rouvre l’ère des
complications: un de nos conducteurs de charrettes vient de tomber
malade et me demande de le laisser partir. Le fait est que le pauvre
diable arbore une pâleur aussi navrante que son teint le lui permet...
une pâleur qui ne lui permettrait même pas de figurer honorablement dans
un syndicat de _jaunes_!... Je m’en sépare à regret et nous voilà donc
réduits à trois charrettes au moment précis où nous nous trouvons
obligés de soulager la voiture qui risque de tourner au bazar ambulant.
Il faut donc absolument louer deux autres véhicules qui transporteront
les lits, la cuisine et une malle. La matinée se passe à ces
négociations, qui ne marchent pas toutes seules; enfin nous convenons
que les deux dernières charrettes n’iront que jusqu’à Kreck et que nous
en prendrons d’autres de village en village. Mais encore faudra-t-il
assurer nos relais.
[Illustration: DÉTAIL D’UNE DES TOURS D’ANG-KOR-VAT]
Nous déjeunons vite, mais mal; et, après avoir fait ces derniers paquets
où l’on oublie toujours quelque chose, nous partons enfin. Oui, je n’ose
y croire, nous partons!
A deux heures et demie, devant toute la population rangée sur notre
passage, nous démarrons fièrement, suivis de nos cinq charrettes, aux
accords nostalgiques de la sirène qui provoque les acclamations de la
foule. C’est un beau spectacle fait à souhait pour le plaisir des yeux,
sinon des oreilles...
Au sortir de Tapang-Prey, le chemin très étroit serpente sous les
branches et nous le trouverions ravissant s’il n’était ensablé au point
de rendre la seconde vitesse plus que réglementaire.
Pendant deux kilomètres tout va bien, si bien même que, sans faire part
de mes impressions à mes compagnons de voyage, je me dis à part moi:
--C’est trop beau pour que ça dure!
Mon pessimisme a raison et, tout à coup, sans motif apparent, le moteur
s’arrête net.
Je ne lui ménage pas les commentaires les plus sévères, mais on connaît
la sombre hostilité des objets inanimés: elle n’est rien auprès de celle
des machines!
Guérin, qui sait combien les paroles sont inutiles en pareil cas, prend
le parti de descendre sans rien dire: mais que son silence est éloquent!
Il ouvre le capot. Comme il arrive toujours _quand c’est sérieux_, tout
a l’air d’être en bon état. Notre brave mécanicien lève au ciel un
regard désespéré...
Enfin, en inspectant le carburateur, il découvre qu’au lieu d’essence,
c’est de l’eau pure qui arrive! Or, les moteurs à essence manifestent à
l’égard de l’eau pure une aversion qu’on peut comprendre sans être pour
cela alcoolique soi-même. Le mien ne fait point exception à la règle: ce
liquide anodin ne lui dit rien qui vaille, et il vient de se mettre en
grève.
Il y a là de quoi désespérer les automobilistes les plus fervents, mais
pas nous! Une fois de plus nous faisons contre infortune bon cœur! Aussi
bien, il ne nous reste qu’un parti à prendre: la retraite. Mais nous
sentons très vivement que nous ne sommes pas là pour nous amuser...
Par bonheur, si je puis dire ainsi, un grand nombre d’indigènes nous ont
fait escorte et semblent compatir à nos souffrances. Je parlemente avec
ces bonnes gens: leur dévouement nous est acquis, il suffit d’y mettre
le prix! Quarante coolies s’attellent à la voiture et nous reprenons le
chemin de notre canha, dans une disposition d’esprit qu’il est superflu
d’indiquer.
Et, c’est la rage au cœur, mais toujours le sourire sur les lèvres, que,
rentrés à Tapang-Prey, nous refaisons les préparatifs de notre
installation pour la nuit.
Pour tuer le temps et me détendre les nerfs, je retourne à la chasse
pendant qu’Hervé de Bernis et Guérin redémontent le réservoir et le
carburateur. C’est un travail qui demande du temps... et surtout
beaucoup de patience: je sens que j’en manquerais et que mon concours
serait plus nuisible qu’utile.
Je me déploie donc en tirailleur...
Un coq et une poule sauvages au tableau... mais ce n’est pas une
consolation.
A mon retour la nuit tombe, nos deux travailleurs n’ont pas encore pu
enlever les tuyaux du réservoir; bon gré mal gré, il faut remettre à
demain le reste de la besogne.
Demain! Toujours demain! et nous n’avançons pas! et il va nous falloir
encore subir la symphonie nocturne de la meute indo-chinoise...
* * * * *