... J’avais compté sans _Tay-Ninh_!... C’est ainsi que nous avons
surnommé le survivant des deux coqs offerts par M. Prère. Dès les
premières lueurs de l’aube, Tay-Ninh, qui partage notre canha, la
remplit des cocoricos les plus véhéments: sans doute il pense qu’il y va
de l’honneur de sa race et remplit en conscience son rôle de
réveille-matin. Il ne se décide à se taire que quand il voit tout le
monde debout. Tout le monde... sauf moi, hélas, qui souffre d’un accès
de fièvre et me résigne à profiter de ce silence inespéré pour faire la
grasse matinée.
Il faut bien en convenir et donner raison au librettiste de _Galathée_:
Ah! qu’il est doux de ne rien faire
Quand tout s’agite autour de nous!
Les yeux fermés, j’entends à travers une vague somnolence les pas
assourdis de mes compagnons et les bruits légers du dehors. Je me
reproche ma paresse, mais le sentiment même de mon inaction ne va pas
sans volupté et durant quelques heures je jouis délicieusement de ce
sommeil conscient, que la fièvre anime de rêves précis et rapides. Je me
crois arrivé au but de notre voyage et je vois se dresser les pagodes
d’Ang-Kor... oui! je les vois, et d’une vision si nette que plus tard la
réalité ne me paraîtra pas plus vraie. Puis ce sont des visages amis,
des paysages de France et d’Angleterre qui défilent avec une vitesse de
cinématographe.
La voix de Bernis qui clame que le déjeuner est prêt m’arrache à mes
rêves. Honteux et confus, je saute à bas de ma couchette. Mais tout mon
rôle de convive se borne à regarder manger mes compagnons, tout en
enviant leur appétit.
Et je ne résiste pas ensuite à la tentation d’une petite sieste, tandis
qu’Hervé de Bernis et Guérin démontent péniblement la voiture.
Vers quatre heures, mon accès de fièvre passé, je me retrouve plein des
résolutions les plus viriles. Je n’ai que l’embarras du choix... je
choisis la chasse, non seulement parce que c’est un de mes passe-temps
préférés, mais parce que, comme sur le radeau de _la Méduse_, les vivres
commencent à manquer.
Après une sortie de deux heures, je suis assez heureux pour rapporter un
lièvre et une superbe biche... Je me dérobe aux félicitations.
Cependant, notre linge ayant profité de la température pour devenir sec
comme de l’amadou, je retrouve mes amis affairés, en train de le ranger
dans l’immense malle... qui, suivant l’exemple de toutes les malles
connues (depuis la malle des Indes jusqu’à la valise diplomatique), se
trouve à présent trop petite pour tout contenir. Enfin, on parvient à la
fermer par la force du raisonnement, aidé de solides ficelles.
Et, malgré les splendeurs gastronomiques de notre dîner, je ne me
console pas de cette journée perdue.
* * * * *