17 mars 1908.

Quelle nuit!... Et quand je pense qu’il se trouve à Paris ou à Londres

de braves gens qu’incommode le sifflet lointain d’une locomotive ou que

réveille en sursaut le fracas de la voiture du laitier! Nous avons

laissé en Europe des amis qui nous envient peut-être, qui se disent de

nous parfois:

--Oui, leur voyage sera plein de péripéties, de fatigues... mais quel

délicieux repos une fois arrivés à l’étape! Quel sommeil profond et sans

rêves dans le grand silence de la campagne indo-chinoise! Là, pas de

tramways, pas de fiacres, pas de pianos, pas de phonographes, pas de

sirènes d’automobiles!

Ah! s’ils pouvaient connaître leur bonheur! _O fortunatos nimium, sua si

bona norint!_

Ce matin, nous en sommes à regretter tous ces bruits qui bercent le

sommeil des grandes capitales européennes. Roulements de fiacres,

sifflets des gares, timbres des tramways matinaux, trompes d’autos, cela

n’est que rumeur berceuse et discret murmure auprès du concert asiatique

et barbare, mais gratuit et obligatoire, que nous ont donné toute la

nuit les chiens des environs.

Aucun vacarme humain ne se peut comparer à cette cacophonie diabolique.

Si encore les roquets de ce pays-ci menaient leur musique sans

discontinuer, s’ils hurlaient toute la nuit, peut-être finirait-on par

s’y habituer, comme le meunier au tic-tac de son moulin, et par ne plus

les entendre... Mais ces terribles tapageurs nocturnes ignorent les

charmes de la _mélodie continue_; ils ne sont pas même wagnériens, ils

prennent des temps, ils font des pauses: au moment même où leurs

auditeurs bénévoles se sentent le cerveau près d’éclater, ils s’arrêtent

comme par un secret accord et l’on jouit alors délicieusement de ce

silence qu’on n’espérait plus: on se laisse aller aux premières douceurs

du sommeil... Mais, tout à coup, un des exécutants reprend sa partie; sa

voix excite tous les autres et le concert recommence, _crescendo_ et

_rinforzando_ jusqu’à l’ensemble final qui s’exaspère en un

indescriptible charivari...

Et qu’ils soient cambodgiens ou cochinchinois, ces virtuoses à quatre

pattes ne se contentent pas d’aboyer bruyamment mais décemment, comme

tout chien qui se respecte. Leur infatigable gosier émet un cri étrange,

intraduisible même en polyphonie canine, un son qui décourage

l’onomatopée et participe à la fois du miaulement du chat et du

grognement du cochon... Comme ne craindrait pas de le dire M. Edmond

Rostand:

Leur voix est un piment qu’on suce par l’oreille.

Cela vous entre dans le cerveau comme la vrille dans une planche et vous

taraude l’entendement jusqu’aux limites de la folie furieuse.

Ah! le voilà, le voilà bien le grand silence de la campagne

indo-chinoise!

Dans de pareilles conditions, l’on ne s’étonnera point que nous ayons ce

matin devancé l’aurore aux doigts de roses... N’ayant pu fermer l’œil de

la nuit, malgré toute notre fatigue, nous n’avons pas même eu la peine

de nous réveiller.

La tête lourde, les yeux rouges et les membres engourdis, nous quittons

pourtant sans regret nos lits pliants, soutenus par l’espoir de nous

réconforter avec le petit déjeuner dont la préparation toute sommaire

fut commise hier soir aux soins de Brin-d’Amour.

A ce seul nom, plein de promesses, le lecteur perspicace aura deviné

l’effet de cette confiance exagérée: pas plus de petit déjeuner que de

restaurants aux environs!

Interrogé sans aménité, Brin-d’Amour semble trouver que notre enquête

affamée frise l’indiscrétion: et à toutes nos questions, il se contente

d’opposer cette ironique et paisible fin de non-recevoir, bien

indo-chinoise:

--N’a pas moyen!

En effet, ce doux philosophe n’a rien préparé, ni feu, ni eau pour faire

cuire notre café, ce précieux café, qui, lui du moins, fut sauvé des

eaux... et qui d’ailleurs continue!

Vraiment Brin-d’Amour réalise, au delà de toute espérance, le type du

boy à tout faire!

Par bonheur, notre fidèle compagnon se propose pour remplir l’intérim et

suppléer aux défaillances de notre cuisinier. Nous acceptons avec joie

et nous facilitons de bon cœur cette transmission de pouvoirs.

Tandis que l’eau bout, nous sortons de la canha, Hervé de Bernis et moi;

puis, aidés par de braves Cambodgiens, plus débrouillards que

Brin-d’Amour, nous tendons des cordes entre l’auto et les piliers de

notre demeure improvisée pour y suspendre notre linge et nos effets qui

restent tout trempés de la baignade d’hier. Cela ressemble aux

préparatifs de quelque fête locale et nous pavoisons de notre mieux!

Guérin, lui, procède à une revue d’installage en règle, c’est-à-dire

qu’il vide les coffres de la voiture et dispose toutes les pièces sur

l’herbe pour les faire sécher. On dirait un véritable bazar, mais notre

brave mécanicien ne semble pas s’affoler parmi tout ce bric-à-brac.

J’envoie un coolie à cheval, avec la mission de réunir ici toutes nos

charrettes. Elles représentent nos troupes de réserve et désormais elles

nous suivront prudemment, car notre première journée fut pleine

d’enseignements, comme tous les ennuis de ce monde, et nous tâcherons au

moins d’en profiter.

Le fidèle compagnon ayant réussi à merveille dans la préparation de ce

café qui commençait à nous paraître illusoire, nous reprenons quelques

forces, et, munis d’un nouveau courage, nous nous mettons à démolir la

magnéto, les réservoirs d’huile et nous vidons l’essence dans de grandes

jarres. L’eau a pénétré partout, c’est à croire que notre pauvre voiture

est restée aussi longtemps submergée que les galions qui dorment dans la

baie de Vigo... Comme nous les donnerions tous de bon cœur pour la voir

repartir!

Cependant, le compagnon, encouragé par le succès, s’occupe activement de

la cuisine: il prépare des merveilles. En effet, l’un des coqs dont M.

Prère nous fit le généreux présent ayant rendu son âme sonore, va faire

les frais d’un déjeuner sardanapalesque... Ce sera _la dernière_ de

_Chantecler_. Déjà!

Je ne parle pas de la chaleur... mais rassurez-vous, elle est toujours

là: comme l’impôt dans un régime parlementaire, elle augmente. On se

demande avec quelque inquiétude ce qu’elle deviendra vers midi... Notre

brave Guérin, lui, ne paraît guère s’en soucier. Étendu sous la

machinerie de la voiture, il ne songe pas même à déplorer l’absence

d’une fosse qui faciliterait son travail: non, ce qu’il lui faut, c’est

du fer, du plomb... et puis des clefs anglaises. De temps en temps, sa

voix nous parvient étouffée et profonde comme si elle sortait d’un

puits. Et cette voix impérieuse réclame des tas d’instruments compliqués

et bizarres. Pour les lui passer il faut prendre la précaution de les

envelopper d’un chiffon... puis de les laisser tomber dans un baquet

d’eau froide: car, telle est la curieuse propriété de l’acier, il

exagère toujours sur la température! Tous ceux qui ont fait l’exercice

savent qu’en hiver ce diable de flingot trouve toujours moyen d’être

plus froid que l’air extérieur et de vous geler les doigts pendant la

manœuvre. Ici, comme dirait le fusilier Pitou, c’est la même chose,

excepté que c’est tout le contraire! Ces gredines de clefs anglaises ou

françaises, quelle que soit leur nationalité, ramassent toute la chaleur

du soleil et la concentrent si bien qu’elles deviennent intangibles. La

femme de Barbe Bleue s’y serait brûlé les doigts et cela eût évité du

reste bien des ennuis à son époux!

Enfin, à force de clefs et de patience, voici entre nos mains cette

petite âme mystérieuse de la voiture: la magnéto. Il ne s’agit plus que

de la démonter entièrement et de la nettoyer à fond. Nous nous tirons

avec une aisance dont nous sommes fiers de cette besogne compliquée;

toutefois le remontage ne se fait pas sans hésitations et nous gardons

quelques doutes sur notre habileté professionnelle. A l’épreuve nous

verrons bien.

Mais quel déjeuner réconfortant et consolateur! Le coq de M. Prère

réunit tous les suffrages; il pourra se vanter, si la métempsychose lui

ménage une autre existence, d’avoir eu les honneurs d’une belle oraison

funèbre. Et comme nous nous applaudissons d’avoir destitué ce

malencontreux Brin-d’Amour, à qui Guérin vient de décerner le nouveau

surnom de _Bec-dans-l’huile_!

La chaleur tient toutes ses promesses du matin. Je ne l’évaluerai pas en

degrés centigrades de peur de ne pas être pris au sérieux.

Nous serions bien tentés de nous livrer aux douceurs de la sieste... ce

point d’orgue de la vie coloniale, mais nous avons trop à faire. Le

soldat que j’avais envoyé en mission vient de rentrer avec toutes nos

charrettes. Il va falloir installer un véritable campement.

Pourtant, comme nous ne pouvons pas vivre uniquement de conserves,

Bernis s’offre à la corvée de viande fraîche et part pour la chasse avec

quelques Cambodgiens qui cumulent les fonctions de guides, de piqueux et

de rabatteurs.

[Illustration: VISITEURS DE TAPANG-PREY]

L’après-midi nous ménage un agréable intermède. Le chef du village,

accompagné de plusieurs femmes aux yeux bridés et malicieux, vient nous

rendre visite et nous apporte en cadeau de bienvenue des œufs et du riz.

Cette petite cérémonie se passe le mieux du monde et, comme disent les

reporters mondains, la plus franche cordialité ne cesse de régner.

Le chef parti, nous nous remettons au travail; car, puisqu’il est à

prévoir que nous serons forcés de passer quelques jours ici, le camping

devient une nécessité.

Sous la ferme direction du compagnon, la canha commence à prendre un

autre aspect. Sans doute on n’y saurait trouver cette intimité qui fait

la gloire de la Hollande et même de quelques maisons françaises: cela

manque de tableaux, de gravures, de bibelots et de livres familiers,

mais tout de même, notre repaire a presque l’air habitable. Nos lits

pliants sont perchés sur cette vaste estrade qui sert de lit de camp aux

indigènes, les fusils et les cartouches sont alignés en bon ordre sur

une espèce de table, les provisions s’empilent dans un coin en parfaite

symétrie avec la toilette et la pharmacie qui se dressent en face; et

les deux lampes à acétylène accrochées aux colonnes qui soutiennent la

toiture verseront des torrents de lumière dans notre paisible intérieur.

Comme il n’est point de bonheur parfait, voici une nouvelle inquiétude:

notre pauvre Guérin se plaint de sa main blessée. Et c’est encore le

compagnon, qui, ne craignant pas de se livrer à l’exercice illégal de la

médecine, révèle un excellent «libre panseur». Ses soins intelligents

parviennent à calmer la souffrance de notre brave mécanicien (ceci n’est

pas une réclame).

L’heure du dîner approche... et nous comptons fortement sur le retour de

notre Nemrod pour corser le menu qui n’est pas des plus variés. Il se

fait bien attendre... mais c’est sans doute que le produit de sa chasse

l’encombre et retarde sa marche.

Enfin, les cris des Cambodgiens nous annoncent son approche.

Nous nous précipitons à sa rencontre, le cœur en fête... et l’estomac en

liesse! Hélas, sa triste mine nous dispense de le questionner. Il n’a

point cette allure triomphale qui convient au chasseur heureux.

Il ne nous rapporte en effet que... ce que les Espagnols appellent: _la

Bota_, c’est-à-dire en bon français qu’il rentre bredouille.

Le dîner se ressent un peu de cette désillusion et notre nuit blanche

commence à nous peser.

Pourtant, comme il nous répugne de nous coucher au sortir de table, nous

prolongeons la veillée en organisant, pour l’ébahissement des indigènes,

la petite fête d’une illumination. Il nous suffit pour cela d’installer

sur le devant de la cabane un des phares à acétylène... Jamais Ruggieri

n’a obtenu un tel succès. Et nous connaissons la joie de faire acclamer

les merveilles de la science par une population éclairée... à giorno!

L’enthousiasme enfantin de ces braves gens leur vaudrait la sympathie

d’un syndicat d’instituteurs primaires: ils y verraient le symbole de la

raison dissipant les ténèbres de l’obscurantisme. Mais en fait de

symboles, les peuples d’Extrême-Orient ont trouvé mieux que cela... et

depuis longtemps, et je ne pense pas qu’ils soient sur le point de

renier leurs dieux pour adorer l’acétylène ou le magnésium. Quels

barbares!... Enfin, ils se sont bien amusés, c’est l’essentiel... Ils ne

se fatiguent pas du spectacle, ils en voudraient encore, toujours! Et

leurs cris de joie se prolongent jusqu’à ce que nous soyons étendus sur

nos couchettes où j’espère que l’excès de la fatigue va enfin nous

procurer le sommeil.

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La Ville au Bois dormant · 第 22 / 102 题