Quelle nuit!... Et quand je pense qu’il se trouve à Paris ou à Londres
de braves gens qu’incommode le sifflet lointain d’une locomotive ou que
réveille en sursaut le fracas de la voiture du laitier! Nous avons
laissé en Europe des amis qui nous envient peut-être, qui se disent de
nous parfois:
--Oui, leur voyage sera plein de péripéties, de fatigues... mais quel
délicieux repos une fois arrivés à l’étape! Quel sommeil profond et sans
rêves dans le grand silence de la campagne indo-chinoise! Là, pas de
tramways, pas de fiacres, pas de pianos, pas de phonographes, pas de
sirènes d’automobiles!
Ah! s’ils pouvaient connaître leur bonheur! _O fortunatos nimium, sua si
bona norint!_
Ce matin, nous en sommes à regretter tous ces bruits qui bercent le
sommeil des grandes capitales européennes. Roulements de fiacres,
sifflets des gares, timbres des tramways matinaux, trompes d’autos, cela
n’est que rumeur berceuse et discret murmure auprès du concert asiatique
et barbare, mais gratuit et obligatoire, que nous ont donné toute la
nuit les chiens des environs.
Aucun vacarme humain ne se peut comparer à cette cacophonie diabolique.
Si encore les roquets de ce pays-ci menaient leur musique sans
discontinuer, s’ils hurlaient toute la nuit, peut-être finirait-on par
s’y habituer, comme le meunier au tic-tac de son moulin, et par ne plus
les entendre... Mais ces terribles tapageurs nocturnes ignorent les
charmes de la _mélodie continue_; ils ne sont pas même wagnériens, ils
prennent des temps, ils font des pauses: au moment même où leurs
auditeurs bénévoles se sentent le cerveau près d’éclater, ils s’arrêtent
comme par un secret accord et l’on jouit alors délicieusement de ce
silence qu’on n’espérait plus: on se laisse aller aux premières douceurs
du sommeil... Mais, tout à coup, un des exécutants reprend sa partie; sa
voix excite tous les autres et le concert recommence, _crescendo_ et
_rinforzando_ jusqu’à l’ensemble final qui s’exaspère en un
indescriptible charivari...
Et qu’ils soient cambodgiens ou cochinchinois, ces virtuoses à quatre
pattes ne se contentent pas d’aboyer bruyamment mais décemment, comme
tout chien qui se respecte. Leur infatigable gosier émet un cri étrange,
intraduisible même en polyphonie canine, un son qui décourage
l’onomatopée et participe à la fois du miaulement du chat et du
grognement du cochon... Comme ne craindrait pas de le dire M. Edmond
Rostand:
Leur voix est un piment qu’on suce par l’oreille.
Cela vous entre dans le cerveau comme la vrille dans une planche et vous
taraude l’entendement jusqu’aux limites de la folie furieuse.
Ah! le voilà, le voilà bien le grand silence de la campagne
indo-chinoise!
Dans de pareilles conditions, l’on ne s’étonnera point que nous ayons ce
matin devancé l’aurore aux doigts de roses... N’ayant pu fermer l’œil de
la nuit, malgré toute notre fatigue, nous n’avons pas même eu la peine
de nous réveiller.
La tête lourde, les yeux rouges et les membres engourdis, nous quittons
pourtant sans regret nos lits pliants, soutenus par l’espoir de nous
réconforter avec le petit déjeuner dont la préparation toute sommaire
fut commise hier soir aux soins de Brin-d’Amour.
A ce seul nom, plein de promesses, le lecteur perspicace aura deviné
l’effet de cette confiance exagérée: pas plus de petit déjeuner que de
restaurants aux environs!
Interrogé sans aménité, Brin-d’Amour semble trouver que notre enquête
affamée frise l’indiscrétion: et à toutes nos questions, il se contente
d’opposer cette ironique et paisible fin de non-recevoir, bien
indo-chinoise:
--N’a pas moyen!
En effet, ce doux philosophe n’a rien préparé, ni feu, ni eau pour faire
cuire notre café, ce précieux café, qui, lui du moins, fut sauvé des
eaux... et qui d’ailleurs continue!
Vraiment Brin-d’Amour réalise, au delà de toute espérance, le type du
boy à tout faire!
Par bonheur, notre fidèle compagnon se propose pour remplir l’intérim et
suppléer aux défaillances de notre cuisinier. Nous acceptons avec joie
et nous facilitons de bon cœur cette transmission de pouvoirs.
Tandis que l’eau bout, nous sortons de la canha, Hervé de Bernis et moi;
puis, aidés par de braves Cambodgiens, plus débrouillards que
Brin-d’Amour, nous tendons des cordes entre l’auto et les piliers de
notre demeure improvisée pour y suspendre notre linge et nos effets qui
restent tout trempés de la baignade d’hier. Cela ressemble aux
préparatifs de quelque fête locale et nous pavoisons de notre mieux!
Guérin, lui, procède à une revue d’installage en règle, c’est-à-dire
qu’il vide les coffres de la voiture et dispose toutes les pièces sur
l’herbe pour les faire sécher. On dirait un véritable bazar, mais notre
brave mécanicien ne semble pas s’affoler parmi tout ce bric-à-brac.
J’envoie un coolie à cheval, avec la mission de réunir ici toutes nos
charrettes. Elles représentent nos troupes de réserve et désormais elles
nous suivront prudemment, car notre première journée fut pleine
d’enseignements, comme tous les ennuis de ce monde, et nous tâcherons au
moins d’en profiter.
Le fidèle compagnon ayant réussi à merveille dans la préparation de ce
café qui commençait à nous paraître illusoire, nous reprenons quelques
forces, et, munis d’un nouveau courage, nous nous mettons à démolir la
magnéto, les réservoirs d’huile et nous vidons l’essence dans de grandes
jarres. L’eau a pénétré partout, c’est à croire que notre pauvre voiture
est restée aussi longtemps submergée que les galions qui dorment dans la
baie de Vigo... Comme nous les donnerions tous de bon cœur pour la voir
repartir!
Cependant, le compagnon, encouragé par le succès, s’occupe activement de
la cuisine: il prépare des merveilles. En effet, l’un des coqs dont M.
Prère nous fit le généreux présent ayant rendu son âme sonore, va faire
les frais d’un déjeuner sardanapalesque... Ce sera _la dernière_ de
_Chantecler_. Déjà!
Je ne parle pas de la chaleur... mais rassurez-vous, elle est toujours
là: comme l’impôt dans un régime parlementaire, elle augmente. On se
demande avec quelque inquiétude ce qu’elle deviendra vers midi... Notre
brave Guérin, lui, ne paraît guère s’en soucier. Étendu sous la
machinerie de la voiture, il ne songe pas même à déplorer l’absence
d’une fosse qui faciliterait son travail: non, ce qu’il lui faut, c’est
du fer, du plomb... et puis des clefs anglaises. De temps en temps, sa
voix nous parvient étouffée et profonde comme si elle sortait d’un
puits. Et cette voix impérieuse réclame des tas d’instruments compliqués
et bizarres. Pour les lui passer il faut prendre la précaution de les
envelopper d’un chiffon... puis de les laisser tomber dans un baquet
d’eau froide: car, telle est la curieuse propriété de l’acier, il
exagère toujours sur la température! Tous ceux qui ont fait l’exercice
savent qu’en hiver ce diable de flingot trouve toujours moyen d’être
plus froid que l’air extérieur et de vous geler les doigts pendant la
manœuvre. Ici, comme dirait le fusilier Pitou, c’est la même chose,
excepté que c’est tout le contraire! Ces gredines de clefs anglaises ou
françaises, quelle que soit leur nationalité, ramassent toute la chaleur
du soleil et la concentrent si bien qu’elles deviennent intangibles. La
femme de Barbe Bleue s’y serait brûlé les doigts et cela eût évité du
reste bien des ennuis à son époux!
Enfin, à force de clefs et de patience, voici entre nos mains cette
petite âme mystérieuse de la voiture: la magnéto. Il ne s’agit plus que
de la démonter entièrement et de la nettoyer à fond. Nous nous tirons
avec une aisance dont nous sommes fiers de cette besogne compliquée;
toutefois le remontage ne se fait pas sans hésitations et nous gardons
quelques doutes sur notre habileté professionnelle. A l’épreuve nous
verrons bien.
Mais quel déjeuner réconfortant et consolateur! Le coq de M. Prère
réunit tous les suffrages; il pourra se vanter, si la métempsychose lui
ménage une autre existence, d’avoir eu les honneurs d’une belle oraison
funèbre. Et comme nous nous applaudissons d’avoir destitué ce
malencontreux Brin-d’Amour, à qui Guérin vient de décerner le nouveau
surnom de _Bec-dans-l’huile_!
La chaleur tient toutes ses promesses du matin. Je ne l’évaluerai pas en
degrés centigrades de peur de ne pas être pris au sérieux.
Nous serions bien tentés de nous livrer aux douceurs de la sieste... ce
point d’orgue de la vie coloniale, mais nous avons trop à faire. Le
soldat que j’avais envoyé en mission vient de rentrer avec toutes nos
charrettes. Il va falloir installer un véritable campement.
Pourtant, comme nous ne pouvons pas vivre uniquement de conserves,
Bernis s’offre à la corvée de viande fraîche et part pour la chasse avec
quelques Cambodgiens qui cumulent les fonctions de guides, de piqueux et
de rabatteurs.
[Illustration: VISITEURS DE TAPANG-PREY]
L’après-midi nous ménage un agréable intermède. Le chef du village,
accompagné de plusieurs femmes aux yeux bridés et malicieux, vient nous
rendre visite et nous apporte en cadeau de bienvenue des œufs et du riz.
Cette petite cérémonie se passe le mieux du monde et, comme disent les
reporters mondains, la plus franche cordialité ne cesse de régner.
Le chef parti, nous nous remettons au travail; car, puisqu’il est à
prévoir que nous serons forcés de passer quelques jours ici, le camping
devient une nécessité.
Sous la ferme direction du compagnon, la canha commence à prendre un
autre aspect. Sans doute on n’y saurait trouver cette intimité qui fait
la gloire de la Hollande et même de quelques maisons françaises: cela
manque de tableaux, de gravures, de bibelots et de livres familiers,
mais tout de même, notre repaire a presque l’air habitable. Nos lits
pliants sont perchés sur cette vaste estrade qui sert de lit de camp aux
indigènes, les fusils et les cartouches sont alignés en bon ordre sur
une espèce de table, les provisions s’empilent dans un coin en parfaite
symétrie avec la toilette et la pharmacie qui se dressent en face; et
les deux lampes à acétylène accrochées aux colonnes qui soutiennent la
toiture verseront des torrents de lumière dans notre paisible intérieur.
Comme il n’est point de bonheur parfait, voici une nouvelle inquiétude:
notre pauvre Guérin se plaint de sa main blessée. Et c’est encore le
compagnon, qui, ne craignant pas de se livrer à l’exercice illégal de la
médecine, révèle un excellent «libre panseur». Ses soins intelligents
parviennent à calmer la souffrance de notre brave mécanicien (ceci n’est
pas une réclame).
L’heure du dîner approche... et nous comptons fortement sur le retour de
notre Nemrod pour corser le menu qui n’est pas des plus variés. Il se
fait bien attendre... mais c’est sans doute que le produit de sa chasse
l’encombre et retarde sa marche.
Enfin, les cris des Cambodgiens nous annoncent son approche.
Nous nous précipitons à sa rencontre, le cœur en fête... et l’estomac en
liesse! Hélas, sa triste mine nous dispense de le questionner. Il n’a
point cette allure triomphale qui convient au chasseur heureux.
Il ne nous rapporte en effet que... ce que les Espagnols appellent: _la
Bota_, c’est-à-dire en bon français qu’il rentre bredouille.
Le dîner se ressent un peu de cette désillusion et notre nuit blanche
commence à nous peser.
Pourtant, comme il nous répugne de nous coucher au sortir de table, nous
prolongeons la veillée en organisant, pour l’ébahissement des indigènes,
la petite fête d’une illumination. Il nous suffit pour cela d’installer
sur le devant de la cabane un des phares à acétylène... Jamais Ruggieri
n’a obtenu un tel succès. Et nous connaissons la joie de faire acclamer
les merveilles de la science par une population éclairée... à giorno!
L’enthousiasme enfantin de ces braves gens leur vaudrait la sympathie
d’un syndicat d’instituteurs primaires: ils y verraient le symbole de la
raison dissipant les ténèbres de l’obscurantisme. Mais en fait de
symboles, les peuples d’Extrême-Orient ont trouvé mieux que cela... et
depuis longtemps, et je ne pense pas qu’ils soient sur le point de
renier leurs dieux pour adorer l’acétylène ou le magnésium. Quels
barbares!... Enfin, ils se sont bien amusés, c’est l’essentiel... Ils ne
se fatiguent pas du spectacle, ils en voudraient encore, toujours! Et
leurs cris de joie se prolongent jusqu’à ce que nous soyons étendus sur
nos couchettes où j’espère que l’excès de la fatigue va enfin nous
procurer le sommeil.
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