—Eh! bien, je vais vous l'expliquer, répondit Émile Blondet au jeune

comte polonais. Par une jolie matinée vous flânez dans Paris. Il est

plus de deux heures, mais cinq heures ne sont pas sonnées. Vous voyez

venir à vous une femme; le premier coup d'œil jeté sur elle est

comme la préface d'un beau livre, il vous fait pressentir un monde de

choses élégantes et fines. Comme le botaniste à travers monts et vaux

de son herborisation, parmi les vulgarités parisiennes vous rencontrez

enfin une fleur rare. Ou cette femme est accompagnée de deux hommes

très-distingués, dont un au moins est décoré, ou quelque domestique en

petite tenue la suit à dix pas de distance. Elle ne porte ni couleurs

éclatantes, ni bas à jours, ni boucle de ceinture trop travaillée, ni

pantalons à manchettes brodées bouillonnant autour de sa cheville.

Vous remarquez à ses pieds soit des souliers de prunelle à cothurnes

croisés sur un bas de coton d'une finesse excessive ou sur un bas de

soie uni de couleur grise, soit des brodequins de la plus exquise

simplicité. Une étoffe assez jolie et d'un prix médiocre vous fait

distinguer sa robe, dont la façon surprend plus d'une bourgeoise:

c'est presque toujours une redingote attachée par des nœuds, et

mignonnement bordée d'une ganse ou d'un filet imperceptible.

L'inconnue a une manière à elle de s'envelopper dans un châle ou

dans une mante; elle sait se prendre de la chute des reins au cou,

en dessinant une sorte de carapace qui changerait une bourgeoise en

tortue, mais sous laquelle elle vous indique les plus belles formes,

tout en les voilant. Par quel moyen? Ce secret, elle le garde sans être

protégée par aucun brevet d'invention. Elle se donne par la marche un

certain mouvement concentrique et harmonieux qui fait frissonner sous

l'étoffe sa forme suave ou dangereuse, comme à midi la couleuvre sous

la gaze verte de son herbe frémissante. Doit-elle à un ange ou à un

diable cette ondulation gracieuse qui joue sous la longue chape de soie

noire, en agite la dentelle au bord, répand un baume aérien, et que je

nommerais volontiers la brise de la Parisienne! Vous reconnaîtrez sur

les bras, à la taille, autour du cou, une science de plis qui drape la

plus rétive étoffe, de manière à vous rappeler la Mnémosyne antique.

Ah! comme elle entend, passez-moi cette expression, _la coupe de la

démarche_! Examinez bien cette façon d'avancer le pied en moulant la

robe avec une si décente précision qu'elle excite chez le passant une

admiration mêlée de désir, mais comprimée par un profond respect. Quand

une Anglaise essaie de ce pas, elle a l'air d'un grenadier qui se

porte en avant pour attaquer une redoute. A la femme de Paris le génie

de la démarche! Aussi la municipalité lui devait-elle l'asphalte des

trottoirs. Cette inconnue ne heurte personne. Pour passer, elle attend

avec une orgueilleuse modestie qu'on lui fasse place. La distinction

particulière aux femmes bien élevées se trahit surtout par la manière

dont elle tient le châle ou la mante croisés sur sa poitrine. Elle

vous a, tout en marchant, un petit air digne et serein, comme les

madones de Raphaël dans leur cadre. Sa pose, à la fois tranquille et

dédaigneuse, oblige le plus insolent dandy à se déranger pour elle. Le

chapeau, d'une simplicité remarquable, a des rubans frais. Peut-être

y aura-t-il des fleurs, mais les plus habiles de ces femmes n'ont que

des nœuds. La plume veut la voiture, les fleurs attirent trop le

regard. Là-dessous vous voyez la figure fraîche et reposée d'une femme

sûre d'elle-même sans fatuité, qui ne regarde rien et voit tout, dont

la vanité, blasée par une continuelle satisfaction, répand sur sa

physionomie une indifférence qui pique la curiosité. Elle sait qu'on

l'étudie, elle sait que presque tous, même les femmes, se retournent

pour la revoir. Aussi traverse-t-elle Paris comme un fil de la

vierge, blanche et pure. Cette belle espèce affectionne les latitudes

les plus chaudes, les longitudes les plus propres de Paris; vous

la trouverez entre la 10e et la 110e arcade de la rue de Rivoli;

sous la Ligne des boulevards, depuis l'Équateur des Panoramas, où

fleurissent les productions des Indes, où s'épanouissent les plus

chaudes créations de l'industrie, jusqu'au cap de la Madeleine; dans

les contrées les moins crottées de bourgeoisie, entre le 30e et le

150e numéro de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Durant l'hiver, elle

se plaît sur la terrasse des Feuillants, et point sur le trottoir

en bitume qui la longe. Selon le temps, elle vole dans l'allée des

Champs-Élysées, bordée à l'est par la place Louis XV, à l'ouest par

l'avenue de Marigny, au midi par la chaussée, au nord par les jardins

du Faubourg-Saint-Honoré. Jamais vous ne rencontrerez cette jolie

variété de femme dans les régions hyperboréales de la rue Saint-Denis,

jamais dans les Kamtschatka des rues boueuses, petites ou commerciales;

jamais nulle part par le mauvais temps. Ces fleurs de Paris éclosent

par un temps oriental, parfument les promenades, et, passé cinq heures,

se replient comme les belles de jour. Les femmes que vous verrez

plus tard ayant un peu de leur air, essayant de les singer, sont

des femmes _comme il en faut_; tandis que la belle inconnue, votre

Béatrix de la journée, est la _femme comme il faut_. Il n'est pas

facile pour les étrangers, cher comte, de reconnaître les différences

auxquelles les observateurs émérites les distinguent, tant la femme

est comédienne, mais elles crèvent les yeux aux Parisiens: ce sont

des agrafes mal cachées, des cordons qui montrent leur lacis d'un

blanc roux au dos de la robe par une fente entrebâillée, des souliers

éraillés, des rubans de chapeau repassés, une robe trop bouffante,

une tournure trop gommée. Vous remarquerez une sorte d'effort dans

l'abaissement prémédité de la paupière. Il y a de la convention dans

la pose. Quant à la bourgeoise, il est impossible de la confondre avec

la femme comme il faut; elle la fait admirablement ressortir, elle

explique le charme que vous a jeté votre inconnue. La bourgeoise est

affairée, sort par tous les temps, trotte, va, vient, regarde, ne sait

pas si elle entrera, si elle n'entrera pas dans un magasin. Là où la

femme comme il faut sait bien ce qu'elle veut et ce qu'elle fait, la

bourgeoise est indécise, retrousse sa robe pour passer un ruisseau,

traîne avec elle un enfant qui l'oblige à guetter les voitures; elle

est mère en public, et cause avec sa fille; elle a de l'argent

dans son cabas et des bas à jour aux pieds; en hiver, elle a un boa

par-dessus une pèlerine en fourrure, un châle et une écharpe en été:

la bourgeoise entend admirablement les pléonasmes de toilette. Votre

belle promeneuse, vous la retrouverez aux Italiens, à l'Opéra, dans

un bal. Elle se montre alors sous un aspect si différent, que vous

diriez deux créations sans analogie. La femme est sortie de ses

vêtements mystérieux comme un papillon de sa larve soyeuse. Elle sert,

comme une friandise, à vos yeux ravis les formes que le matin son

corsage modelait à peine. Au théâtre elle ne dépasse pas les secondes

loges, excepté aux Italiens. Vous pourrez alors étudier à votre aise

la savante lenteur de ses mouvements. L'adorable trompeuse use des

petits artifices politiques de la femme avec un naturel qui exclut

toute idée d'art et de préméditation. A-t-elle une main royalement

belle, le plus fin croira qu'il était absolument nécessaire de rouler,

de remonter ou d'écarter celle de ses _ringleets_ ou de ses boucles

qu'elle caresse. Si elle a quelque splendeur dans le profil, il vous

paraîtra qu'elle donne de l'ironie ou de la grâce à ce qu'elle dit au

voisin, en se posant de manière à produire ce magique effet de profil

perdu tant affectionné par les grands peintres, qui attire la lumière

sur la joue, dessine le nez par une ligne nette, illumine le rose des

narines, coupe le front à vive arête, laisse au regard sa paillette

de feu, mais dirigée dans l'espace, et pique d'un trait de lumière la

blanche rondeur du menton. Si elle a un joli pied, elle se jettera

sur un divan avec la coquetterie d'une chatte au soleil, les pieds en

avant, sans que vous trouviez à son attitude autre chose que le plus

délicieux modèle donné par la lassitude à la statuaire. Il n'y a que

la femme comme il faut pour être à l'aise dans sa toilette; rien ne la

gêne. Vous ne la surprendrez jamais, comme une bourgeoise, à remonter

une épaulette récalcitrante, à faire descendre un busc insubordonné,

à regarder si la gorgerette accomplit son office de gardien infidèle

autour de deux trésors étincelant de blancheur, à se regarder dans les

glaces pour savoir si la coiffure se maintient dans ses quartiers. Sa

toilette est toujours en harmonie avec son caractère; elle a eu le

temps de s'étudier, de décider ce qui lui va bien, car elle connaît

depuis longtemps ce qui ne lui va pas. Vous ne la verrez pas à la

sortie, elle disparaît avant la fin du spectacle. Si par hasard elle

se montre calme et noble sur les marches rouges de l'escalier, elle

éprouve alors des sentiments violents. Elle est là par ordre, elle a

quelque regard furtif à donner, quelque promesse à recevoir.

Peut-être descend-elle ainsi lentement pour satisfaire la vanité d'un

esclave auquel elle obéit parfois. Si votre rencontre a lieu dans un

bal ou dans une soirée, vous recueillerez le miel affecté ou naturel de

sa voix rusée; vous serez ravi de sa parole vide, mais à laquelle elle

saura communiquer la valeur de la pensée par un manége inimitable.

—Pour être femme comme il faut, n'est-il pas nécessaire d'avoir de

l'esprit? demanda le comte polonais.

—Il est impossible de l'être sans avoir beaucoup de goût, répondit

madame d'Espard.

—Et en France avoir du goût, c'est avoir plus que de l'esprit, dit le

Russe.

—L'esprit de cette femme est le triomphe d'un art tout plastique,

reprit Blondet. Vous ne saurez pas ce qu'elle a dit, mais vous serez

charmé. Elle aura hoché la tête, ou gentiment haussé ses blanches

épaules, elle aura doré une phrase insignifiante par le sourire d'une

petite moue charmante, ou aura mis l'épigramme de Voltaire dans un

_hein!_ dans un _ah!_ dans un _et donc!_ Un air de tête sera la plus

active interrogation; elle donnera de la signification au mouvement

par lequel elle fait danser une cassolette attachée à son doigt par un

anneau. Ce sont des grandeurs artificielles obtenues par des petitesses

superlatives: elle a fait retomber noblement sa main en la suspendant

au bras du fauteuil comme des gouttes de rosée à la marge d'une fleur,

et tout a été dit, elle a rendu un jugement sans appel à émouvoir le

plus insensible. Elle a su vous écouter, elle vous a procuré l'occasion

d'être spirituel, et j'en appelle à votre modestie, ces moments-là sont

rares.

L'air candide du jeune polonais à qui Blondet s'adressait fit éclater

de rire tous les convives.

—Vous ne causez pas une demi-heure avec une bourgeoise sans qu'elle

fasse apparaître son mari sous une forme quelconque, reprit Blondet qui

ne perdit rien de sa gravité: mais si vous savez que votre femme comme

il faut est mariée, elle a eu la délicatesse de si bien dissimuler

son mari, qu'il vous faut un travail de Christophe Colomb pour le

découvrir. Souvent vous n'y réussissez pas tout seul. Si vous n'avez

pu questionner personne, à la fin de la soirée vous la surprenez à

regarder fixement un homme entre deux âges et décoré, qui baisse la

tête et sort. Elle a demandé sa voiture et part. Vous n'êtes pas la

rose, mais vous avez été près d'elle, et vous vous couchez sous

les lambris dorés d'un délicieux rêve qui se continuera peut-être

lorsque le Sommeil aura, de son doigt pesant, ouvert les portes

d'ivoire du temple des fantaisies. Chez elle, aucune femme comme il

faut n'est visible avant quatre heures quand elle reçoit. Elle est

assez savante pour vous faire toujours attendre. Vous trouverez tout

de bon goût dans sa maison, son luxe est de tous les moments et se

rafraîchit à propos; vous ne verrez rien sous des cages de verre, ni

les chiffons d'aucune enveloppe appendue comme un garde-manger. Vous

aurez chaud dans l'escalier. Partout des fleurs égaieront vos regards;

les fleurs, seul présent qu'elle accepte, et de quelques personnes

seulement: les bouquets ne vivent qu'un jour, donnent du plaisir et

veulent être renouvelés; pour elle, ils sont, comme en Orient, un

symbole, une promesse. Les coûteuses bagatelles à la mode sont étalées,

mais sans viser au musée ni à la boutique de curiosités. Vous la

surprendrez au coin de son feu, sur sa causeuse, d'où elle vous saluera

sans se lever. Sa conversation ne sera plus celle du bal. Ailleurs elle

était notre créancière, chez elle son esprit vous doit du plaisir.

Ces nuances, les femmes comme il faut les possèdent à merveille. Elle

aime en vous un homme qui va grossir sa société, l'objet des soins et

des inquiétudes que se donnent aujourd'hui les femmes comme il faut.

Aussi, pour vous fixer dans son salon, sera-t-elle d'une ravissante

coquetterie. Vous sentez là surtout combien les femmes sont isolées

aujourd'hui, pourquoi elles veulent avoir un petit monde à qui elles

servent de constellation. La causerie est impossible sans généralités.

—Oui, dit de Marsay, tu saisis bien le défaut de notre époque.

L'épigramme, ce livre en un mot, ne tombe plus, comme pendant le

dix-huitième siècle, ni sur les personnes, ni sur les choses, mais sur

des événements mesquins, et meurt avec la journée.

—Aussi l'esprit de la femme comme il faut, quand elle en a, reprit

Blondet, consiste-t-il à mettre tout en doute, comme celui de la

bourgeoise lui sert à tout affirmer. Là est la grande différence entre

ces deux femmes: la bourgeoise a certainement de la vertu, la femme

comme il faut ne sait pas si elle en a encore, ou si elle en aura

toujours; elle hésite et résiste là où l'autre refuse net pour tomber

à plat. Cette hésitation en toute chose est une des dernières grâces

que lui laisse notre horrible époque. Elle va rarement à l'église,

mais elle parlera religion et voudra vous convertir si vous avez

le bon goût de faire l'esprit fort, car vous aurez ouvert une issue

aux phrases stéréotypées, aux airs de tête et aux gestes convenus

entre toutes ces femmes:—Ah! fi donc! je vous croyais trop d'esprit

pour attaquer la religion! La société croule et vous lui ôtez son

soutien. Mais la religion, en ce moment, c'est vous et moi, c'est la

propriété, c'est l'avenir de nos enfants. Ah! ne soyons pas égoïstes.

L'individualisme est la maladie de l'époque, et la religion en est le

seul remède, elle unit les familles que vos lois désunissent, etc. Elle

entame alors un discours néo-chrétien saupoudré d'idées politiques,

qui n'est ni catholique ni protestant, mais moral, oh! moral en diable,

où vous reconnaissez une pièce de chaque étoffe qu'ont tissue les

doctrines modernes aux prises.

Les femmes ne purent s'empêcher de rire des minauderies par lesquelles

Émile illustrait ses railleries.

—Ce discours, cher comte Adam, dit Blondet en regardant le Polonais,

vous démontrera que la femme comme il faut ne représente pas moins

le gâchis intellectuel que le gâchis politique, de même qu'elle

est entourée des brillants et peu solides produits d'une industrie

qui pense sans cesse à détruire ses œuvres pour les remplacer.

Vous sortirez de chez elle en vous disant: Elle a décidément de la

supériorité dans les idées! Vous le croirez d'autant plus qu'elle

aura sondé votre cœur et votre esprit d'une main délicate, elle

vous aura demandé vos secrets; car la femme comme il faut paraît tout

ignorer pour tout apprendre; il y a des choses qu'elle ne sait jamais,

même quand elle les sait. Seulement vous serez inquiet, vous ignorerez

l'état de son cœur. Autrefois les grandes dames aimaient avec

affiches, journal à la main et annonces; aujourd'hui la femme comme il

faut a sa petite passion réglée comme un papier de musique, avec ses

croches, ses noires, ses blanches, ses soupirs, ses points d'orgue,

ses dièzes à la clef. Faible femme, elle ne veut compromettre ni son

amour, ni son mari, ni l'avenir de ses enfants. Aujourd'hui le nom,

la position, la fortune ne sont plus des pavillons assez respectés

pour couvrir toutes les marchandises à bord. L'aristocratie entière

ne s'avance plus pour servir de paravent à une femme en faute. La

femme comme il faut n'a donc point, comme la grande dame d'autrefois,

une allure de haute lutte, elle ne peut rien briser sous son pied,

c'est elle qui serait brisée. Aussi est-elle la femme des jésuitiques

_mezzo termine_, des plus louches tempéraments des convenances

gardées, des passions anonymes menées entre deux rives à brisants.

Elle redoute ses domestiques comme une Anglaise qui a toujours en

perspective le procès en criminelle conversation. Cette femme si

libre au bal, si jolie à la promenade, est esclave au logis; elle n'a

d'indépendance qu'à huis clos, ou dans les idées. Elle veut rester

femme comme il faut. Voilà son thème. Or, aujourd'hui, la femme quittée

par son mari, réduite à une maigre pension, sans voiture, ni luxe, ni

loge, sans les divins accessoires de la toilette, n'est plus ni femme,

ni fille, ni bourgeoise; elle est dissoute et devient une chose. Les

carmélites ne veulent pas une femme mariée, il y aurait bigamie; son

amant en voudra-t-il toujours? là est la question. La femme comme il

faut peut donner lieu peut-être à la calomnie, jamais à la médisance.

—Tout cela est horriblement vrai, dit la princesse de Cadignan.

—Aussi, reprit Blondet, la femme comme il faut vit-elle entre

l'hypocrisie anglaise et la gracieuse franchise du dix-huitième

siècle; système bâtard qui révèle un temps où rien de ce qui succède

ne ressemble à ce qui s'en va, où les transitions ne mènent à rien,

où il n'y a que des nuances, où les grandes figures s'effacent, où

les distinctions sont purement personnelles. Dans ma conviction, il

est impossible qu'une femme, fût-elle née aux environs du trône,

acquière avant vingt-cinq ans la science encyclopédique des riens, la

connaissance des manéges, les grandes petites choses, les musiques

de voix et les harmonies de couleurs, les diableries angéliques et

les innocentes roueries, le langage et le mutisme, le sérieux et les

railleries, l'esprit et la bêtise, la diplomatie et l'ignorance, qui

constituent la femme comme il faut.

—D'après le programme que vous venez de nous tracer, dit mademoiselle

Des Touches à Émile Blondet, où classeriez-vous la femme auteur? Est-ce

une femme comme il faut?

—Quand elle n'a pas de génie, c'est une femme comme il n'en faut pas,

répondit Émile Blondet en accompagnant sa réponse d'un regard fin qui

pouvait passer pour un éloge adressé franchement à Camille Maupin.

Cette opinion n'est pas de moi, mais de Napoléon, ajouta-t-il.

—Oh! n'en voulez pas à Napoléon, dit Daniel d'Arthez en laissant

échapper un geste naïf, ce fut une de ses petitesses d'être jaloux

du génie littéraire, car il a eu des petitesses. Qui pourra jamais

expliquer, peindre ou comprendre Napoléon? Un homme qu'on

représente les bras croisés, et qui a tout fait! qui a été le plus

beau pouvoir connu, le pouvoir le plus concentré, le plus mordant, le

plus acide de tous les pouvoirs; singulier génie qui a promené partout

la civilisation armée sans la fixer nulle part; un homme qui pouvait

tout faire parce qu'il voulait tout; prodigieux phénomène de volonté,

domptant une maladie par une bataille, et qui cependant devait mourir

de maladie dans son lit après avoir vécu au milieu des balles et des

boulets; un homme qui avait dans la tête un code et une épée, la parole

et l'action; esprit perspicace qui a tout deviné, excepté sa chute;

politique bizarre qui jouait les hommes à poignées par économie, et

qui respecta trois têtes, celles de Talleyrand, de Pozzo di Borgo et

de Metternich, diplomates dont la mort eût sauvé l'Empire français,

et qui lui paraissaient peser plus que des milliers de soldats; homme

auquel, par un rare privilége, la nature avait laissé un cœur dans

son corps de bronze; homme rieur et bon à minuit entre des femmes, et,

le matin, maniant l'Europe comme une jeune fille qui s'amuserait à

fouetter l'eau de son bain! Hypocrite et généreux, aimant le clinquant

et simple, sans goût et protégeant les arts; malgré ces antithèses,

grand en tout par instinct ou par organisation; César à vingt-cinq ans,

Cromwell à trente; puis, comme un épicier du Père La Chaise, bon père

et bon époux. Enfin, il a improvisé des monuments, des empires, des

rois, des codes, des vers, un roman, et le tout avec plus de portée que

de justesse. N'a-t-il pas voulu faire de l'Europe la France? Et, après

nous avoir fait peser sur la terre de manière à changer les lois de la

gravitation, il nous a laissés plus pauvres que le jour où il avait mis

la main sur nous. Et lui, qui avait pris un empire avec son nom, perdit

son nom au bord de son empire, dans une mer de sang et de soldats.

Homme qui, tout pensée et tout action, comprenait Desaix et Fouché!

—Tout arbitraire et tout justice à propos, le vrai roi! dit de Marsay.

—Ah! quel _blézir te tichérer en fus égoudant_, dit le baron de

Nucingen.

—Mais croyez-vous que ce que nous vous servons soit commun? dit

Blondet. S'il fallait payer les plaisirs de la conversation comme vous

payez ceux de la danse ou de la musique, votre fortune n'y suffirait

pas! Il n'y a pas deux représentations pour le même trait d'esprit.

—Sommes-nous donc si réellement diminuées que ces messieurs

le pensent? dit la princesse de Cadignan en adressant aux femmes un

sourire à la fois douteur et moqueur. Parce qu'aujourd'hui, sous un

régime qui rapetisse toutes choses vous aimez les petits plats, les

petits appartements, les petits tableaux, les petits articles, les

petits journaux, les petits livres, est-ce à dire que les femmes seront

aussi moins grandes? Pourquoi le cœur humain changerait-il parce

que vous changez d'habit? A toutes les époques les passions seront

les mêmes. Je sais d'admirables dévouements, de sublimes souffrances

auxquelles manque la publicité, la gloire si vous voulez, qui jadis

illustrait les fautes de quelques femmes. Mais pour n'avoir pas sauvé

un roi de France, on n'en est pas moins Agnès Sorel. Croyez-vous que

notre chère marquise d'Espard ne vaille pas madame Doublet ou madame

du Deffant, chez qui l'on disait tant de mal? Taglioni ne vaut-elle

pas Camargo? Malibran n'est-elle pas égale à la Saint-Huberti! Nos

poètes ne sont-ils pas supérieurs à ceux du dix-huitième siècle? Si,

dans ce moment, par la faute des épiciers qui gouvernent, nous n'avons

pas de genre à nous, l'Empire n'a-t-il pas eu son cachet de même que

le siècle de Louis XV, et sa splendeur ne fut-elle pas fabuleuse? Les

sciences ont-elles perdu? Pour moi, je trouve la fuite de la duchesse

de Langeais, dit la princesse en regardant le général de Montriveau,

tout aussi grande que la retraite de mademoiselle de La Vallière.

—Moins le roi, répondit le général; mais je suis de votre avis,

madame, les femmes de cette époque sont vraiment grandes. Quand la

postérité sera venue pour nous, est-ce que madame Récamier n'aura pas

des proportions plus belles que celles des femmes les plus célèbres

des temps passés? Nous avons fait tant d'histoire que les historiens

manqueront! Le siècle de Louis XIV n'a eu qu'une madame de Sévigné,

nous en avons mille aujourd'hui dans Paris qui certes écrivent mieux

qu'elle et qui ne publient pas leurs lettres. Que la femme française

s'appelle _femme comme il faut_ ou _grande dame_, elle sera toujours

la femme par excellence. Émile Blondet nous a fait une peinture des

agréments d'une femme d'aujourd'hui; mais au besoin cette femme qui

minaude, qui parade, qui gazouille les idées de messieurs tels et

tels, serait héroïque! Et, disons-le, vos fautes, mesdames, sont

d'autant plus poétiques qu'elles seront toujours et en tout temps

environnées des plus grands périls. J'ai beaucoup vu le monde, je

l'ai peut-être observé trop tard; mais, dans les circonstances

où l'illégalité de vos sentiments pouvait être excusée, j'ai toujours

remarqué les effets de je ne sais quel hasard, que vous pouvez appeler

la Providence, accablant fatalement celles que nous nommons des femmes

légères.

—J'espère, dit madame de Vandenesse, que nous pouvons être grandes

autrement...

—Oh! laissez le marquis de Montriveau nous prêcher, s'écria madame

d'Espard.

—D'autant plus qu'il a beaucoup prêché d'exemple, dit la baronne de

Nucingen.

—Ma foi, reprit le général, entre tous les drames, car vous vous

servez beaucoup de ce mot-là, dit-il en regardant Blondet, où s'est

montré le doigt de Dieu, le plus effrayant de ceux que j'ai vus a été

presque mon ouvrage...

—Eh! bien, dites-nous-le? s'écria lady Barimore. J'aime tant à frémir!

—C'est un goût de femme vertueuse, répliqua de Marsay en regardant la

charmante fille de lord Dudley.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 43 / 44 段