A ce mot, toutes les femmes baissèrent les yeux comme blessées par

cette cruelle vérité, si cruellement formulée.

—Je ne vous dis rien ni de la nuit, ni de la semaine que j'ai passée,

reprit de Marsay, je me suis reconnu homme d'État.

Ce mot fut si bien dit que nous laissâmes tous échapper un geste

d'admiration.

—En repassant avec un esprit infernal les véritables cruelles

vengeances qu'on peut tirer d'une femme, dit de Marsay en continuant

(et, comme nous nous aimions, il y en avait de terribles,

d'irréparables), je me méprisais, je me sentais vulgaire, je formulais

insensiblement un code horrible, celui de l'Indulgence. Se venger d'une

femme, n'est-ce pas reconnaître qu'il n'y en a qu'une pour nous, que

nous ne saurions nous passer d'elle? et alors la vengeance est-elle le

moyen de la reconquérir? Si elle ne nous est pas indispensable, s'il

y en a d'autres, pourquoi ne pas lui laisser le droit de changer que

nous nous arrogeons? Ceci, bien entendu, ne s'applique qu'à la passion;

autrement, ce serait anti-social, et rien ne prouve mieux la nécessité

d'un mariage indissoluble que l'instabilité de la passion. Les deux

sexes doivent être enchaînés, comme des bêtes féroces qu'ils sont,

dans des lois fatales, sourdes et muettes. Supprimez la vengeance, la

trahison n'est plus rien en amour. Ceux qui croient qu'il n'existe

qu'une seule femme dans le monde pour eux, ceux-là doivent être pour

la vengeance, et alors il n'y en a qu'une, celle d'Othello. Voici la

mienne.

Ce mot détermina parmi nous tous ce mouvement imperceptible que les

journalistes peignent ainsi dans les discours parlementaires: (Profonde

sensation).

—Guéri de mon rhume et de l'amour pur, absolu, divin, je me

laissai aller à une aventure dont l'héroïne était charmante, et d'un

genre de beauté tout opposé à celui de mon ange trompeur. Je me gardai

bien de rompre avec cette femme si forte et si bonne comédienne, car je

ne sais pas si le véritable amour donne d'aussi gracieuses jouissances

qu'en prodigue une si savante tromperie. Une pareille hypocrisie vaut

la vertu (je ne dis pas cela pour vous autres Anglaises, milady,

s'écria doucement le ministre, en s'adressant à lady Barimore, fille

de lord Dudley). Enfin, je tâchai d'être le même amoureux. J'eus à

faire travailler, pour mon nouvel ange, quelques mèches de mes cheveux,

et j'allai chez un habile artiste qui, dans ce temps, demeurait rue

Boucher. Cet homme avait le monopole des présents capillaires, et je

donne son adresse pour ceux qui n'ont pas beaucoup de cheveux: il en

a de tous les genres et de toutes les couleurs. Après s'être fait

expliquer ma commande, il me montra ses ouvrages. Je vis alors des

œuvres de patience qui surpassent ce que les contes attribuent aux

fées et ce que font les forçats. Il me mit au courant des caprices

et des modes qui régissaient la partie des cheveux.—Depuis un an,

me dit-il, on a eu la fureur de marquer le linge en cheveux; et,

heureusement, j'avais de belles collections de cheveux et d'excellentes

ouvrières. En entendant ces mots, je suis atteint par un soupçon, je

tire mon mouchoir, et lui dis:—En sorte que ceci s'est fait chez vous,

avec de faux cheveux? Il regarda mon mouchoir, et dit:—Oh! cette dame

était bien difficile, elle a voulu vérifier la nuance de ses cheveux.

Ma femme a marqué ces mouchoirs-là elle-même. Vous avez là, monsieur,

une des plus belles choses qui se soient exécutées. Avant ce dernier

trait de lumière, j'aurais cru à quelque chose, j'aurais fait attention

à la parole d'une femme. Je sortis ayant foi dans le plaisir, mais,

en fait d'amour, je devins athée comme un mathématicien. Deux mois

après, j'étais assis auprès de la femme éthérée, dans son boudoir, sur

son divan. Je tenais l'une de ses mains, elle les avait fort belles,

et nous gravissions les Alpes du sentiment, cueillant les plus jolies

fleurs, effeuillant des marguerites (il y a toujours un moment où l'on

effeuille des marguerites, même quand on est dans un salon et qu'on

n'a pas de marguerites)..... Au plus fort de la tendresse, et quand on

s'aime le mieux, l'amour a si bien la conscience de son peu de durée,

qu'on éprouve un invincible besoin de se demander: «M'aimes-tu?

m'aimeras-tu toujours?» Je saisis ce moment élégiaque, si tiède, si

fleuri, si épanoui, pour lui faire dire ses plus beaux mensonges dans

le ravissant langage de ces exagérations spirituelles, et de cette

poésie gasconne particulières à l'amour. Elle étala la fine fleur de

ses tromperies: elle ne pouvait pas vivre sans moi, j'étais le seul

homme qu'il y eût pour elle au monde, elle avait peur de m'ennuyer

parce que ma présence lui ôtait tout son esprit; près de moi, ses

facultés devenaient tout amour; elle était d'ailleurs trop tendre pour

ne pas avoir des craintes; elle cherchait depuis six mois le moyen de

m'attacher éternellement, et il n'y avait que Dieu qui connaissait ce

secret-là: enfin elle faisait de moi son dieu!...

Les femmes qui entendaient alors de Marsay parurent offensées en se

voyant si bien jouées, car il accompagna ces mots par des mines, par

des poses de tête et des minauderies qui faisaient illusion.

—Au moment où j'allais croire à ces adorables faussetés, lui tenant

toujours sa main moite dans la mienne, je lui dis:—Quand épouses-tu

le duc?.... Ce coup de pointe était si direct, mon regard si bien

affronté avec le sien, et sa main si doucement posée dans la mienne,

que son tressaillement, si léger qu'il fût, ne put être entièrement

dissimulé; son regard fléchit sous le mien, une faible rougeur nuança

ses joues.—Le duc! Que voulez-vous dire? répondit-elle en feignant un

profond étonnement.—Je sais tout, repris-je; et, dans mon opinion,

vous ne devez plus tarder: il est riche, il est duc; mais il est plus

que dévot, il est religieux! Aussi suis-je certain que vous m'avez

été fidèle, grâce à ses scrupules. Vous ne sauriez croire combien

il est urgent pour vous de le compromettre vis-à-vis de lui-même

et de Dieu; sans cela, vous n'en finiriez jamais. Est-ce un rêve?

dit-elle en faisant sur ses cheveux au-dessus du front, quinze ans

avant la Malibran, le si célèbre geste de la Malibran.—Allons, ne

fais pas l'enfant, mon ange, lui dis-je en voulant lui prendre les

mains. Mais elle se croisa les mains sur la taille avec un petit air

prude et courroucé.—Épousez-le, je vous le permets, repris-je en

répondant à son geste par le _vous_ de salon. Il y a mieux, je vous

y engage.—Mais, dit-elle en tombant à mes genoux, il y a quelque

horrible méprise: je n'aime que toi dans le monde; tu peux m'en

demander les preuves que tu voudras.—Relevez-vous, ma chère, et

faites-moi l'honneur d'être franche.—Comme avec Dieu.—Doutez-vous

de mon amour?—Non.—De ma fidélité?—Non.—Eh! bien, j'ai

commis le plus grand des crimes, repris-je, j'ai douté de votre amour

et de votre fidélité. Entre deux ivresses, je me suis mis à regarder

tranquillement autour de moi.—Tranquillement! s'écria-t-elle en

soupirant. En voilà bien assez. Henri, vous ne m'aimez plus. Elle

avait déjà trouvé, comme vous le voyez, une porte pour s'évader. Dans

ces sortes de scènes un adverbe est bien dangereux. Mais heureusement

la curiosité lui fit ajouter:—Et qu'avez-vous vu? Ai-je jamais

parlé au duc autrement que dans le monde? avez-vous surpris dans mes

yeux...?—Non, dis-je; mais dans les siens. Et vous m'avez fait aller

huit fois à Saint-Thomas-d'Aquin vous voir entendant la même messe que

lui.—Ah! s'écria-t-elle enfin, je vous ai donc rendu jaloux.—Oh! je

voudrais bien l'être, lui dis-je en admirant la souplesse de cette

vive intelligence et ces tours d'acrobates qui ne réussissent que

devant des aveugles. Mais, à force d'aller à l'église, je suis devenu

très incrédule. Le jour de mon premier rhume et de votre première

tromperie, quand vous m'avez cru au lit, vous avez reçu le duc, et

vous m'avez dit n'avoir vu personne.—Savez-vous que votre conduite

est infâme?—En quoi? Je trouve que votre mariage avec le duc est une

excellente affaire: il vous donne un beau nom, la seule position qui

vous convienne, une situation brillante, honorable. Vous serez l'une

des reines de Paris. J'aurais des torts envers vous si je mettais un

obstacle à cet arrangement, à cette vie honorable, à cette superbe

alliance. Ah! quelque jour, Charlotte, vous me rendrez justice en

découvrant combien mon caractère est différent de celui des autres

jeunes gens... Vous alliez être forcée de me tromper... Oui, vous

eussiez été très embarrassée de rompre avec moi, car il vous épie. Il

est temps de nous séparer, le duc est d'une vertu sévère. Il faut que

vous deveniez prude, je vous le conseille. Le duc est vain, il sera

fier de sa femme.—Ah! me dit-elle en fondant en larmes, Henri, si tu

avais parlé! oui, si tu l'avais voulu (j'avais tort, comprenez-vous?),

nous fussions allés vivre toute notre vie dans un coin, mariés,

heureux, à la face du monde.—Enfin, il est trop tard, repris-je en

lui baisant les mains et prenant un petit air de victime.—Mon Dieu!

mais je puis tout défaire, reprit-elle.—Non, vous êtes trop avancée

avec le duc. Je dois même faire un voyage pour nous mieux séparer. Nous

aurions à craindre l'un et l'autre notre propre amour...—Croyez-vous,

Henri, que le duc ait des soupçons? J'étais encore Henri, mais

j'avais toujours perdu le _tu_.—Je ne le pense pas, répondis-je, en

prenant les manières et le ton d'un _ami_; mais soyez tout à fait

dévote, réconciliez-vous avec Dieu, car le duc attend des preuves, il

hésite, et il faut le décider. Elle se leva, fit deux fois le tour de

son boudoir dans une agitation véritable ou feinte; puis elle trouva

sans doute une pose et un regard en harmonie avec cette situation

nouvelle, car elle s'arrêta devant moi, me tendit la main et me dit

d'un son de voix ému:—Eh! bien, Henri, vous êtes un loyal, un noble

et charmant homme: je ne vous oublierai jamais. Ce fut d'une admirable

stratégie. Elle fut ravissante dans cette transition, nécessaire à la

situation dans laquelle elle voulait se mettre vis-à-vis de moi. Je

pris l'attitude, les manières et le regard d'un homme si profondément

affligé que je vis sa dignité trop récente mollir; elle me regarda,

me prit par la main, m'attira, me jeta presque, mais doucement, sur

le divan, et me dit après un moment de silence:—Je suis profondément

triste, mon enfant. Vous m'aimez?—Oh! oui.—Eh! bien, qu'allez-vous

devenir?

Ici, toutes les femmes échangèrent un regard.

—Si j'ai souffert encore en me rappelant sa trahison, je ris encore de

l'air d'intime conviction et de douce satisfaction intérieure qu'elle

avait, sinon de ma mort, du moins d'une mélancolie éternelle, reprit

de Marsay. Oh! ne riez pas encore, dit-il aux convives, il y a mieux.

Je la regardai très amoureusement après une pause, et lui dis:—Oui,

voilà ce que je me suis demandé.—Eh! bien, que ferez-vous?—Je me

le suis demandé le lendemain de mon rhume.—Et....? dit-elle avec

une visible inquiétude.—Et je me suis mis en mesure auprès de cette

petite dame à qui j'étais censé faire la cour. Charlotte se dressa de

dessus le divan comme une biche surprise, trembla comme une feuille,

me jeta l'un de ces regards dans lesquels les femmes oublient toute

leur dignité, toute leur pudeur, leur finesse, leur grâce même,

l'étincelant regard de la vipère poursuivie, forcée dans son coin, et

me dit:—Et moi qui l'aimais! moi qui combattais! moi qui.... Elle

fit sur la troisième idée, que je vous laisse à deviner, le plus beau

point d'orgue que j'aie entendu.—Mon Dieu! s'écria-t-elle, sommes-nous

malheureuses? nous ne pouvons jamais être aimées. Il n'y a jamais

rien de sérieux pour vous dans les sentiments les plus purs. Mais,

allez, quand vous friponnez, vous êtes encore nos dupes.—Je le

vois bien, dis-je d'un air contrit. Vous avez beaucoup trop d'esprit

dans votre colère pour que votre cœur en souffre. Cette modeste

épigramme redoubla sa fureur, elle trouva des larmes de dépit.—Vous

me déshonorez le monde et la vie, dit-elle, vous m'enlevez toutes

mes illusions, vous me dépravez le cœur. Elle me dit tout ce que

j'avais le droit de lui dire avec une simplicité d'effronterie, avec

une témérité naïve qui certes eussent cloué sur la place un autre

homme que moi.—Qu'allons-nous être, pauvres femmes, dans la société

que nous fait la Charte de Louis XVIII!... (Jugez jusqu'où l'avait

entraînée sa phraséologie).—Oui, nous sommes nées pour souffrir. En

fait de passion, nous sommes toujours au-dessus et vous au-dessous de

la loyauté. Vous n'avez rien d'honnête au cœur. Pour vous l'amour

est un jeu où vous trichez toujours.—Chère, lui dis-je, prendre

quelque chose au sérieux dans la société actuelle, ce serait filer le

parfait amour avec une actrice.—Quelle infâme trahison! elle a été

raisonnée...—Non, raisonnable.—Adieu, monsieur de Marsay, dit-elle,

vous m'avez horriblement trompée...—Madame la duchesse, répondis-je en

prenant une attitude soumise, se souviendra-t-elle donc des injures de

Charlotte?—Certes, dit-elle d'un ton amer.—Ainsi, vous me détestez?

Elle inclina la tête, et je me dis en moi-même: il y a de la ressource!

Je partis sur un sentiment qui lui laissait croire qu'elle avait

quelque chose à venger. Eh! bien, mes amis, j'ai beaucoup étudié la vie

des hommes qui ont eu des succès auprès des femmes, mais je ne crois

pas que ni le maréchal de Richelieu, ni Lauzun, ni Louis de Valois

aient jamais fait, pour la première fois, une si savante retraite.

Quant à mon esprit et à mon cœur, ils se sont formés là pour

toujours, et l'empire qu'alors j'ai su conquérir sur les mouvements

irréfléchis qui nous font faire tant de sottises, m'a donné ce beau

sang-froid que vous connaissez.

—Combien je plains la seconde! dit la baronne de Nucingen.

Un sourire imperceptible, qui vint effleurer les lèvres pâles de de

Marsay, fit rougir Delphine de Nucingen.

—_Gomme on ouplie!_ s'écria le baron de Nucingen.

La naïveté du célèbre banquier eut un tel succès que sa femme, qui fut

cette _seconde_ de de Marsay, ne put s'empêcher de rire comme tout le

monde.

—Vous êtes tous disposés à condamner cette femme, dit lady Dudley, eh!

bien, je comprends comment elle ne considérait pas son mariage

comme une inconstance! Les hommes ne veulent jamais distinguer entre la

constance et la fidélité. Je connais la femme de qui monsieur de Marsay

nous a conté l'histoire, et c'est une de vos dernières grandes dames!...

—Hélas! milady, vous avez raison, reprit de Marsay. Depuis cinquante

ans bientôt nous assistons à la ruine continue de toutes les

distinctions sociales, nous aurions dû sauver les femmes de ce grand

naufrage, mais le Code civil a passé sur leurs têtes le niveau de ses

articles. Quelque terribles que soient ces paroles, disons-les: les

duchesses s'en vont, et les marquises aussi! Quant aux baronnes, j'en

demande pardon à madame de Nucingen, qui se fera comtesse quand son

mari deviendra pair de France, les baronnes n'ont jamais pu se faire

prendre au sérieux.

—L'aristocratie commence à la vicomtesse, dit Blondet en souriant.

—Les comtesses resteront, reprit de Marsay. Une femme élégante sera

plus ou moins comtesse, comtesse de l'empire ou d'hier, comtesse de

vieille roche, ou, comme on dit en italien, comtesse de politesse. Mais

quant à la grande dame, elle est morte avec l'entourage grandiose du

dernier siècle, avec la poudre, les mouches, les mules à talons, les

corsets busqués ornés d'un delta de nœuds en rubans. Les duchesses

aujourd'hui passent par les portes sans qu'il soit besoin de les

faire élargir pour leurs paniers. Enfin, l'Empire a vu les dernières

robes à queue! Je suis encore à comprendre comment le souverain qui

voulait faire balayer sa cour par le satin ou le velours des robes

ducales n'a pas établi pour certaines familles le droit d'aînesse par

d'indestructibles lois. Napoléon n'a pas deviné les effets de ce Code

qui le rendait si fier. Cet homme, en créant ses duchesses, engendrait

nos _femmes comme il faut_ d'aujourd'hui, le produit médiat de sa

législation.

—La pensée, prise comme un marteau et par l'enfant qui sort du collége

et par le journaliste obscur, a démoli les magnificences de l'état

social, dit le marquis de Vandenesse. Aujourd'hui, tout drôle qui

peut convenablement soutenir sa tête sur un col, couvrir sa puissante

poitrine d'homme d'une demi-aune de satin en forme de cuirasse,

montrer un front où reluise un génie apocryphe sous des cheveux

bouclés, se dandiner sur deux escarpins vernis ornés de chaussettes

en soie qui coûtent six francs, tient son lorgnon dans une de ses

arcades sourcilières en plissant le haut de sa joue, et, fût-il

clerc d'avoué, fils d'entrepreneur ou bâtard de banquier, il toise

impertinemment la plus jolie duchesse, l'évalue quand elle descend

l'escalier d'un théâtre, et dit à son ami habillé par Buisson, chez

qui nous nous habillons tous, et monté sur vernis comme le premier duc

venu:—Voilà, mon cher, une femme comme il faut.

—Vous n'avez pas su, dit lord Dudley, devenir un parti, vous n'aurez

pas de politique d'ici longtemps. En France, vous parlez beaucoup

d'organiser le Travail et vous n'avez pas encore organisé la Propriété.

Voici donc ce qui vous arrive: Un duc quelconque (il s'en rencontrait

encore sous Louis XVIII ou sous Charles X qui possédaient deux cent

mille livres de rente, un magnifique hôtel, un domestique somptueux)

ce duc pouvait se conduire en grand seigneur. Le dernier de ces grands

seigneurs français est le prince de Talleyrand. Ce duc laisse quatre

enfants, dont deux filles. En supposant beaucoup de bonheur dans la

manière dont il les a mariés tous, chacun de ses hoirs n'a plus que

soixante ou quatre-vingt mille livres de rente aujourd'hui; chacun

d'eux est père ou mère de plusieurs enfants, conséquemment obligé de

vivre dans un appartement, au rez-de-chaussée ou au premier étage d'une

maison, avec la plus grande économie; qui sait même s'ils ne quêtent

pas une fortune? Dès lors la femme du fils aîné, qui n'est duchesse

que de nom, n'a ni sa voiture, ni ses gens, ni sa loge, ni son temps à

elle; elle n'a ni son appartement dans son hôtel, ni sa fortune, ni ses

babioles; elle est enterrée dans le mariage comme une femme de la rue

Saint-Denis l'est dans son commerce; elle achète les bas de ses chers

petits enfants, les nourrit et surveille ses filles qu'elle ne met plus

au couvent. Vos femmes les plus nobles sont ainsi devenues d'estimables

couveuses.

—Hélas! oui, dit Blondet. Notre époque n'a plus ces belles fleurs

féminines qui ont orné les grands siècles de la Monarchie française.

L'éventail de la grande dame est brisé. La femme n'a plus à rougir, à

médire, à chuchoter, à se cacher, à se montrer. L'éventail ne sert plus

qu'à s'éventer. Quand une chose n'est plus que ce qu'elle est, elle est

trop utile pour appartenir au luxe.

—Tout en France a été complice de la femme comme il faut, dit madame

d'Espard. L'aristocratie y a consenti par sa retraite au fond de ses

terres où elle est allée se cacher pour mourir, émigrant à l'intérieur

devant les idées, comme jadis à l'étranger devant les masses

populaires. Les femmes qui pouvaient fonder des salons européens,

commander l'opinion, la retourner comme un gant, dominer le monde en

dominant les hommes d'art ou de pensée qui devaient le dominer, ont

commis la faute d'abandonner le terrain, honteuses d'avoir à lutter

avec une bourgeoisie enivrée de pouvoir et débouchant sur la scène du

monde pour s'y faire peut-être hacher en morceaux par les barbares qui

la talonnent. Aussi, là où les bourgeois veulent voir des princesses,

n'aperçoit-on que des jeunes personnes comme il faut. Aujourd'hui

les princes ne trouvent plus de grandes dames à compromettre, ils

ne peuvent même plus illustrer une femme prise au hasard. Le duc de

Bourbon est le dernier prince qui ait usé de ce privilége.

—Et Dieu sait seul ce qu'il lui en coûte! dit lord Dudley.

—Aujourd'hui, les princes ont des femmes comme il faut, obligées de

payer en commun leur loge avec des amies, et que la faveur royale ne

grandirait pas d'une ligne, qui filent sans éclat entre les eaux de la

bourgeoisie et celles de la noblesse, ni tout à fait nobles, ni tout à

fait bourgeoises, dit amèrement la comtesse de Montcornet.

—La Presse a hérité de la Femme, s'écria le marquis de Vandenesse.

La femme n'a plus le mérite du feuilleton parlé, des délicieuses

médisances ornées de beau langage. Nous lisons des feuilletons écrits

dans un patois qui change tous les trois ans, de petits journaux

plaisants comme des croque-morts, et légers comme le plomb de

leurs caractères. Les conversations françaises se font en iroquois

révolutionnaire d'un bout à l'autre de la France par de longues

colonnes imprimées dans des hôtels où grince une presse à la place des

cercles élégants qui y brillaient jadis.

—Le glas de la haute société sonne, entendez-vous! dit un prince

russe, et le premier coup est votre mot moderne de _femme comme il

faut_!

—Vous avez raison, mon prince, dit de Marsay. Cette femme, sortie

des rangs de la noblesse, ou poussée de la bourgeoisie, venue de tout

terrain, même de la province, est l'expression du temps actuel, une

dernière image du bon goût, de l'esprit, de la grâce, de la distinction

réunis, mais amoindris. Nous ne verrons plus de grandes dames en

France, mais il y aura pendant longtemps des femmes comme il faut,

envoyées par l'opinion publique dans une haute chambre féminine, et qui

seront pour le beau sexe ce qu'est le _gentleman_ en Angleterre.

—Et ils appellent cela être en progrès! dit mademoiselle des

Touches; je voudrais savoir où est le progrès.

—Ah! le voici, dit madame de Nucingen. Autrefois une femme pouvait

avoir une voix de harengère, une démarche de grenadier, un front de

courtisane audacieuse, les cheveux plantés en arrière, le pied gros, la

main épaisse, elle était néanmoins une grande dame; mais aujourd'hui,

fût-elle une Montmorency, si les demoiselles de Montmorency pouvaient

jamais être ainsi, elle ne serait pas une femme comme il faut.

—Mais, qu'entendez-vous par une femme comme il faut? demanda naïvement

le comte Adam Laginski.

—C'est une création moderne, un déplorable triomphe du système électif

appliqué au beau sexe, dit le ministre. Chaque révolution a son mot, un

mot où elle se résume et qui la peint.

—Vous avez raison, dit le prince russe qui était venu se faire une

réputation littéraire à Paris. Expliquer certains mots ajoutés de

siècle en siècle à votre belle langue, ce serait faire une magnifique

histoire. Organiser, par exemple, est un mot de l'empire, et qui

contient Napoléon tout entier.

—Tout cela ne me dit pas ce qu'est une femme comme il faut?

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 42 / 44 段