Rembrandt. Je n'ai jamais vu, dans le cours de ma vie judiciaire,

pareils effets d'avarice et d'originalité. Quand je revins dans sa

chambre, je trouvai sur son bureau la raison du pêle-mêle progressif

et de l'entassement de ces richesses. Il y avait sous un serre-papiers

une correspondance entre Gobseck et les marchands auxquels il vendait

sans doute habituellement ses présents. Or, soit que ces gens eussent

été victimes de l'habileté de Gobseck, soit que Gobseck voulût un trop

grand prix de ses denrées ou de ses valeurs fabriquées, chaque marché

se trouvait en suspens. Il n'avait pas vendu les comestibles à Chevet,

parce que Chevet ne voulait les reprendre qu'à trente pour cent de

perte. Gobseck chicanait pour quelques francs de différence, et pendant

la discussion les marchandises s'avariaient. Pour son argenterie, il

refusait de payer les frais de la livraison. Pour ses cafés, il ne

voulait pas garantir les déchets. Enfin chaque objet donnait lieu à

des contestations qui dénotaient en Gobseck les premiers symptômes de

cet enfantillage, de cet entêtement incompréhensible auxquels

arrivent tous les vieillards chez lesquels une passion forte survit

à l'intelligence. Je me dis, comme il se l'était dit à lui-même:—A

qui toutes ces richesses iront-elles?... En pensant au bizarre

renseignement qu'il m'avait fourni sur sa seule héritière, je me vois

obligé de fouiller toutes les maisons suspectes de Paris pour y jeter

à quelque mauvaise femme une immense fortune. Avant tout, sachez que,

par des actes en bonne forme, le comte Ernest de Restaud sera, sous

peu de jours, mis en possession d'une fortune qui lui permet d'épouser

mademoiselle Camille, tout en constituant à la comtesse de Restaud sa

mère, à son frère et à sa sœur, des dots et des parts suffisantes.

—Eh bien, cher monsieur Derville, nous y penserons, répondit madame de

Grandlieu. Monsieur Ernest doit être bien riche pour faire accepter sa

mère par une famille noble. Il est vrai que Camille pourra ne pas voir

sa belle-mère.

—Madame de Beauséant recevait madame de Restaud, dit le vieil oncle.

—Oh! dans ses raouts, répliqua la vicomtesse.

Paris, janvier 1830.

AUTRE ÉTUDE DE FEMME.

DÉDIÉ A LÉON GOZLAN

_Comme un témoignage de bonne confraternité littéraire._

A Paris, il se rencontre toujours deux soirées dans les bals ou dans

les _raouts_. D'abord une soirée officielle à laquelle assistent

les personnes priées, un beau monde qui s'ennuie. Chacun pose pour

le voisin. La plupart des jeunes femmes ne viennent que pour une

seule personne. Quand chaque femme s'est assurée qu'elle est la plus

belle pour cette personne et que cette opinion a pu être partagée

par quelques autres, après des phrases insignifiantes échangées,

comme celles-ci:—Comptez-vous aller de bonne heure à *** (un nom de

terre)?—Madame une telle a bien chanté!—Quelle est cette petite

femme qui a tant de diamants? Ou, après avoir lancé des phrases

épigrammatiques qui font un plaisir passager et des blessures de

longue durée, les groupes s'éclaircissent, les indifférents s'en vont,

les bougies brûlent dans les bobèches; la maîtresse de la maison

arrête alors quelques artistes, des gens gais, des amis, en leur

disant:—Restez, nous soupons entre nous.

On se rassemble dans un petit salon. La seconde, la véritable soirée

a lieu; soirée où, comme sous l'ancien régime, chacun entend ce qui

se dit, où la conversation est générale, où l'on est forcé d'avoir

de l'esprit et de contribuer à l'amusement public. Tout est en

relief, un rire franc succède à ces airs gourmés qui, dans le monde,

attristent les plus jolies figures. Enfin, le plaisir commence là

où le raout finit. Le raout, cette froide revue du luxe, ce défilé

d'amours-propres en grand costume, est une de ces inventions anglaises

qui tendent à _mécaniser_ les autres nations. L'Angleterre semble tenir

à ce que le monde entier s'ennuie comme elle et autant qu'elle.

Cette seconde soirée est donc, en France, dans quelques maisons, une

heureuse protestation de l'ancien esprit de notre joyeux pays; mais,

malheureusement, peu de maisons protestent: la raison en est bien

simple. Si l'on ne soupe plus beaucoup aujourd'hui, c'est que, sous

aucun régime, il n'y a eu moins de gens casés, posés et arrivés. Tout

le monde est en marche vers quelque but, ou trotte après la fortune.

Le temps est devenu la plus chère denrée, personne ne peut donc se

livrer à cette prodigieuse prodigalité de rentrer chez soi le lendemain

pour se réveiller tard. On ne retrouve donc plus de seconde soirée

que chez les femmes assez riches pour ouvrir leur maison; et depuis

la révolution de 1830, ces femmes se comptent dans Paris. Malgré

l'opposition muette du faubourg Saint-Germain, deux ou trois femmes,

parmi lesquelles se trouve madame la marquise d'Espard, n'ont pas voulu

renoncer à la part d'influence qu'elles avaient sur Paris, et n'ont

point fermé leurs salons. Entre tous, l'hôtel de madame d'Espard,

célèbre d'ailleurs à Paris, est le dernier asile où se soit réfugié

l'esprit français d'autrefois, avec sa profondeur cachée, ses mille

détours et sa politesse exquise. Là vous observerez encore de la grâce

dans les manières malgré les conventions de la politesse, de l'abandon

dans la causerie malgré la réserve naturelle aux gens comme il faut,

et surtout de la générosité dans les idées. Là, nul ne pense à garder

sa pensée pour un drame; et, dans un récit, personne ne voit un livre

à faire. Enfin le hideux squelette d'une littérature aux abois ne se

dresse point, à propos d'une saillie heureuse ou d'un sujet intéressant.

Le souvenir d'une de ces soirées m'est plus particulièrement resté,

moins à cause d'une confidence où l'illustre de Marsay mit à découvert

un des replis les plus profonds du cœur de la femme, qu'à cause des

observations auxquelles son récit donna lieu sur les changements qui

se sont opérés dans la femme française depuis la triste révolution de

juillet.

Pendant cette soirée, le hasard avait réuni plusieurs personnes

auxquelles d'incontestables mérites ont valu des réputations

européennes. Ceci n'est point une flatterie adressée à la France, car

plusieurs étrangers se trouvaient parmi nous. Les hommes qui brillèrent

le plus n'étaient d'ailleurs pas les plus célèbres. Ingénieuses

reparties, observations fines, railleries excellentes, peintures

dessinées avec une netteté brillante, pétillèrent et se pressèrent sans

apprêt, se prodiguèrent sans dédain comme sans recherche, mais furent

délicieusement senties et délicatement savourées. Les gens du monde se

firent surtout remarquer par une grâce, par une verve tout artistiques.

Vous rencontrerez ailleurs, en Europe, d'élégantes manières, de la

cordialité, de la bonhomie, de la science; mais, à Paris seulement,

dans ce salon et dans ceux dont je viens de parler, abonde l'esprit

particulier qui donne à toutes ces qualités sociales un agréable

et capricieux ensemble, je ne sais quelle allure fluviale qui fait

facilement serpenter cette profusion de pensées, de formules, de

contes, de documents historiques. Paris, capitale du goût, connaît

seul cette science qui change une conversation en une joute où chaque

nature d'esprit se condense par un trait, où chacun dit sa phrase

et jette son expérience dans un mot, où tout le monde s'amuse, se

délasse et s'exerce. Aussi, là seulement, vous échangerez vos idées;

là vous ne porterez pas, comme le dauphin de la fable, quelque singe

sur vos épaules; là vous serez compris, et ne risquerez pas de mettre

au jeu des pièces d'or contre du billon. Enfin, là, des secrets bien

trahis, des causeries légères et profondes ondoient, tournent, changent

d'aspect et de couleurs à chaque phrase. Les critiques vives et les

récits pressés s'entraînent les uns les autres. Tous les yeux écoutent,

les gestes interrogent et la physionomie répond. Enfin, là tout est, en

un mot, esprit et pensée.

Jamais le phénomène oral qui, bien étudié, bien manié, fait la

puissance de l'acteur et du conteur, ne m'avait si complétement

ensorcelé. Je ne fus pas seul soumis à ces prestiges, et nous passâmes

tous une soirée délicieuse. La conversation, devenue conteuse,

entraîna dans son cours précipité de curieuses confidences, plusieurs

portraits, mille folies, qui rendent cette ravissante improvisation

tout à fait intraduisible; mais, en laissant à ces choses leur verdeur,

leur abrupt naturel, leurs fallacieuses sinuosités, peut-être

comprendrez-vous bien le charme d'une véritable soirée française, prise

au moment où la familiarité la plus douce fait oublier à chacun ses

intérêts, son amour-propre spécial, ou, si vous voulez, ses prétentions.

Vers deux heures du matin, au moment où le souper finissait, il ne

se trouva plus autour de la table que des intimes, tous éprouvés par

un commerce de quinze années, ou des gens de beaucoup de goût, bien

élevés et qui savaient le monde. Par une convention tacite et bien

observée, au souper chacun renonce à son importance. L'égalité la plus

absolue y donne le ton. Il n'y avait d'ailleurs alors personne qui ne

fût très-fier d'être lui-même. Madame d'Espard oblige ses convives

à rester à table jusqu'au départ, après avoir maintes fois remarqué

le changement total qui s'opère dans les esprits par le déplacement.

De la salle à manger au salon, le charme se rompt. Selon Sterne, les

idées d'un auteur qui s'est fait la barbe diffèrent de celles qu'il

avait auparavant; si Sterne a raison, ne peut-on pas affirmer hardiment

que les dispositions des gens à table ne sont plus celles des mêmes

gens revenus au salon? L'atmosphère n'est plus capiteuse, l'œil

ne contemple plus le brillant désordre du dessert, on a perdu les

bénéfices de cette mollesse d'esprit, de cette bénévolence qui nous

envahit quand nous restons dans l'assiette particulière à l'homme

rassasié, bien établi sur une de ces chaises moelleuses comme on

les fait aujourd'hui. Peut-être cause-t-on plus volontiers devant un

dessert, en compagnie de vins fins, pendant le délicieux moment où

chacun peut mettre son coude sur la table et sa tête dans sa main.

Non-seulement alors tout le monde aime à parler, mais encore à écouter.

La digestion, presque toujours attentive, est, selon les caractères, ou

babillarde, ou silencieuse; et chacun y trouve alors son compte.

Ne fallait-il pas ce préambule pour vous initier aux charmes du

récit confidentiel par lequel un homme célèbre, mort depuis, a peint

l'innocent jésuitisme de la femme avec cette finesse particulière aux

gens qui ont vu beaucoup de choses et qui fait des hommes d'État de

délicieux conteurs, lorsque, comme les princes de Talleyrand et de

Metternich, ils daignent conter.

De Marsay, nommé premier ministre depuis six mois, avait déjà donné les

preuves d'une capacité supérieure. Quoique ceux qui le connaissaient

de longue main ne fussent pas étonnés de lui voir déployer tous

les talents et les diverses aptitudes de l'homme d'État, on pouvait

se demander s'il se savait être un grand politique, ou s'il s'était

développé dans le feu des circonstances. Cette question venait de lui

être adressée dans une intention évidemment philosophique par un homme

d'esprit et d'observation qu'il avait nommé préfet, qui fut longtemps

journaliste, et qui l'admirait sans mêler à son admiration ce filet de

critique vinaigrée avec lequel, à Paris, un homme supérieur s'excuse

d'en admirer un autre.

—Y a-t-il eu, dans votre vie antérieure, un fait, une pensée, un désir

qui vous ait appris votre vocation? lui dit Émile Blondet, car nous

avons tous, comme Newton, notre pomme qui tombe et qui nous amène sur

le terrain où nos facultés se déploient...

—Oui, répondit de Marsay, je vais vous conter cela.

Jolies femmes, dandies politiques, artistes, vieillards, les intimes

de de Marsay, tous se mirent alors commodément, chacun dans sa pose,

et regardèrent le premier ministre. Est-il besoin de dire qu'il n'y

avait plus de domestiques, que les portes étaient closes et les

portières tirées? Le silence fut si profond qu'on entendit dans la cour

le murmure des cochers, les coups de pied et les bruits que font les

chevaux en demandant à revenir à l'écurie.

—L'homme d'État, mes amis, n'existe que par une seule qualité, dit

le ministre en jouant avec son couteau de nacre et d'or: savoir être

toujours maître de soi, faire à tout propos le décompte de chaque

événement, quelque fortuit qu'il puisse être; enfin, avoir, dans son

moi intérieur, un être froid et désintéressé qui assiste en spectateur

à tous les mouvements de notre vie, à nos passions, à nos sentiments,

et qui nous souffle à propos de toute chose l'arrêt d'une espèce de

barême moral.

—Vous nous expliquez ainsi pourquoi l'homme d'État est si rare en

France, dit le vieux lord Dudley.

—Au point de vue sentimental, ceci est horrible, reprit le ministre.

Aussi, quand ce phénomène a lieu chez un jeune homme... (Richelieu,

qui, averti du danger de Concini par une lettre, la veille, dormit

jusqu'à midi, quand on devait tuer son bienfaiteur à dix heures), un

jeune homme, Pitt ou Napoléon, si vous voulez, est-il une monstruosité?

Je suis devenu ce monstre de très-bonne heure, et grâce à une femme.

—Je croyais, dit madame d'Espard en souriant, que nous défaisions

beaucoup plus de politiques que nous n'en faisions.

—Le monstre de qui je vous parle n'est un monstre que parce qu'il

vous résiste, répondit le conteur en faisant une ironique inclination

de tête.

—S'il s'agit d'une aventure d'amour, dit la baronne de Nucingen, je

demande qu'on ne la coupe par aucune réflexion.

—La réflexion y est si contraire! s'écria Blondet.

—J'avais dix-sept ans, reprit de Marsay, la Restauration allait se

raffermir; mes vieux amis savent combien alors j'étais impétueux et

bouillant; j'aimais pour la première fois, et, je puis aujourd'hui

le dire, j'étais un des plus jolis jeunes gens de Paris: j'avais la

beauté, la jeunesse, deux avantages dus au hasard et dont nous sommes

fiers comme d'une conquête. Je suis forcé de me taire sur le reste.

Comme tous les jeunes gens, j'aimais une femme de six ans plus âgée que

moi. Personne de vous, dit-il en faisant par un regard le tour de la

table, ne peut se douter de son nom ni la reconnaître. Ronquerolles,

dans ce temps, a seul pénétré mon secret, il l'a bien gardé, j'aurais

craint son sourire; mais il est parti, dit le ministre en regardant

autour de lui.

—Il n'a pas voulu souper, dit madame d'Espard.

—Depuis six mois, possédé par mon amour, incapable de soupçonner que

ma passion me maîtrisait, reprit le premier ministre, je me livrais

à ces adorables divinisations qui sont et le triomphe et le fragile

bonheur de la jeunesse. Je gardais _ses_ vieux gants, je buvais en

infusion les fleurs qu'_elle_ avait portées, je me relevais la nuit

pour aller voir _ses_ fenêtres. Tout mon sang se portait au cœur en

respirant le parfum qu'_elle_ avait adopté. J'étais à mille lieues de

reconnaître que les femmes sont des poêles à dessus de marbre.

—Oh! faites-nous grâce de vos horribles sentences? dit madame de

l'Estorade en souriant.

—J'aurais foudroyé, je crois, de mon mépris le philosophe qui a publié

cette terrible pensée d'une profonde justesse, reprit de Marsay. Vous

êtes tous trop spirituels pour que je vous en dise davantage. Ce peu

de mots vous rappellera vos propres folies. Grande dame s'il en fût

jamais, et veuve sans enfants (oh! tout y était!), mon idole s'était

enfermée pour marquer elle-même mon linge avec ses cheveux; enfin,

elle répondait à mes folies par d'autres folies. Ainsi, comment ne

pas croire à la passion quand elle est garantie par la folie? Nous

avions mis l'un et l'autre tout notre esprit à cacher un si complet et

si bel amour aux yeux du monde; et nous y réussissions. Aussi,

quel charme nos escapades n'avaient-elles pas? D'elle, je ne vous

dirai rien: alors parfaite, elle passe encore aujourd'hui pour une

des belles femmes de Paris; mais alors on se serait fait tuer pour

obtenir un de ses regards. Elle était restée dans une situation de

fortune satisfaisante pour une femme adorée et qui aimait, mais que

la Restauration, à laquelle elle devait un lustre nouveau, rendait

peu convenable relativement à son nom. Dans ma situation, j'avais

la fatuité de ne pas concevoir un soupçon. Quoique ma jalousie fût

alors d'une puissance de cent vingt Othello, ce sentiment terrible

sommeillait en moi comme l'or dans sa pépite. Je me serais fait donner

des coups de bâton par mon domestique si j'avais eu la lâcheté de

mettre en question la pureté de cet ange si frêle et si fort, si blond

et si naïf, pur, candide, et dont l'œil bleu se laissait pénétrer à

fond de cœur, avec une adorable soumission par mon regard. Jamais la

moindre hésitation dans la pose, dans le regard ou la parole; toujours

blanche, fraîche, et prête au bien-aimé comme le lis oriental du

_Cantique des cantiques_!... Ah! mes amis! s'écria douloureusement le

ministre redevenu jeune homme, il faut se heurter bien durement la tête

au dessus de marbre pour dissiper cette poésie!

Ce cri naturel, qui eut de l'écho chez les convives, piqua leur

curiosité déjà si savamment excitée.

—Tous les matins, monté sur ce beau Sultan que vous m'aviez envoyé

d'Angleterre, dit-il à lord Dudley, je passais le long de sa calèche

dont les chevaux allaient exprès au pas, et je voyais le mot d'ordre

écrit en fleurs dans son bouquet pour le cas où nous ne pourrions

rapidement échanger une phrase. Quoique nous nous vissions à peu près

tous les soirs dans le monde et qu'elle m'écrivît tous les jours, nous

avions adopté, pour tromper les regards et déjouer les observations,

une manière d'être. Ne pas se regarder, s'éviter, dire du mal l'un de

l'autre; s'admirer et se vanter ou se poser en amoureux dédaigné, tous

ces vieux manéges ne valent pas, de part et d'autre, une fausse passion

avouée pour une personne indifférente, et un air d'indifférence pour

la véritable idole. Si deux amants veulent jouer ce jeu, le monde en

sera toujours la dupe; mais ils doivent être alors bien sûrs l'un de

l'autre. Son plastron, à elle, était un homme en faveur, un homme de

cour, froid et dévot qu'elle ne recevait point chez elle. Cette comédie

se donnait au profit des sots et des salons qui en riaient. Il n'était

point question de mariage entre nous: six ans de différence

pouvaient la préoccuper; elle ne savait rien de ma fortune que, par

principe, j'ai toujours cachée. Quant à moi, charmé de son esprit,

de ses manières, de l'étendue de ses connaissances, de sa science du

monde, je l'eusse épousée sans réflexion. Néanmoins cette réserve me

plaisait. Si, la première, elle m'eût parlé mariage d'une certaine

façon, peut-être eussé-je trouvé de la vulgarité dans cette âme

accomplie. Six mois pleins et entiers, un diamant de la plus belle eau!

voilà ma part d'amour en ce bas monde. Un matin, pris par cette fièvre

de courbature que donne un rhume à son début, j'écris un mot pour

remettre une de ces fêtes secrètes enfouies sous les toits de Paris

comme des perles dans la mer. Une fois la lettre envoyée, un remords me

prend: elle ne me croira pas malade! pensé-je. Elle faisait la jalouse

et la soupçonneuse. Quand la jalousie est vraie, dit de Marsay en

s'interrompant, elle est le signe évident d'un amour unique...

—Pourquoi? demanda vivement la princesse de Cadignan.

—L'amour unique et vrai, dit de Marsay, produit une sorte d'apathie

corporelle en harmonie avec la contemplation dans laquelle on tombe.

L'esprit complique tout alors, il se travaille lui-même, se dessine des

fantaisies, en fait des réalités, des tourments; et cette jalousie est

aussi charmante que gênante.

Un ministre étranger sourit en se rappelant, à la clarté d'un souvenir,

la vérité de cette observation.

—D'ailleurs, me disais-je, comment perdre un bonheur? fit de Marsay,

en reprenant son récit. Ne valait-il pas mieux venir enfiévré? Puis, me

sachant malade, je la crois capable d'accourir et de se compromettre.

Je fais un effort, j'écris une seconde lettre, je la porte moi-même,

car mon homme de confiance n'était plus là. Nous étions séparés par

la rivière, j'avais Paris à traverser; mais enfin, à une distance

convenable de son hôtel, j'avise un commissionnaire, je lui recommande

de faire monter la lettre aussitôt, et j'ai la belle idée de passer en

fiacre devant sa porte pour voir si, par hasard, elle ne recevra pas

les deux billets à la fois. Au moment où j'arrive, à deux heures, la

grande porte s'ouvrait pour laisser entrer la voiture de qui?... du

plastron! Il y a quinze ans de cela... eh! bien, en vous en parlant,

l'orateur épuisé, le ministre desséché au contact des affaires

publiques sent encore un bouillonnement dans son cœur et une

chaleur à son diaphragme. Au bout d'une heure, je repasse: la voiture

était encore dans la cour! Mon mot restait sans doute chez le

concierge. Enfin, à trois heures et demie, la voiture partit, je pus

étudier la physionomie de mon rival: il était grave, il ne souriait

point; mais il aimait, et sans doute il s'agissait de quelque affaire.

Je vais au rendez-vous, la reine de mon cœur y vient, je la trouve

calme, pure et sereine. Ici, je dois vous avouer que j'ai toujours

trouvé Othello non-seulement stupide, mais de mauvais goût. Un homme

à moitié nègre est seul capable de se conduire ainsi. Shakspeare l'a

bien senti d'ailleurs en intitulant sa pièce _le More de Venise_.

L'aspect de la femme aimée a quelque chose de si balsamique pour le

cœur, qu'il doit dissiper la douleur, les doutes, les chagrins:

toute ma colère tomba, je retrouvai mon sourire. Ainsi cette contenance

qui, à mon âge, eût été la plus horrible dissimulation, fut un effet

de ma jeunesse et de mon amour. Une fois ma jalousie enterrée, j'eus

la puissance d'observer. Mon état maladif était visible, les doutes

horribles qui m'avaient travaillé l'augmentaient encore. Enfin, je

trouvai un joint pour glisser ces mots:—Vous n'aviez personne ce matin

chez vous? en me fondant sur l'inquiétude où m'avait jeté la crainte

qu'elle ne disposât de sa matinée d'après mon premier billet.—Ah!

dit-elle, il faut être homme pour avoir de pareilles idées! Moi, penser

à autre chose qu'à tes souffrances? Jusqu'au moment où le second

billet est venu, je n'ai fait que chercher les moyens de t'aller

voir.—Et tu es restée seule?—Seule, dit-elle en me regardant avec

une si parfaite attitude d'innocence, que ce fut défié par un air

de ce genre-là que le More a dû tuer Desdémona. Comme elle occupait

à elle seule son hôtel, ce mot était un affreux mensonge. Un seul

mensonge détruit cette confiance absolue qui, pour certaines âmes,

est le fond même de l'amour. Pour vous exprimer ce qui se fit en moi

dans ce moment, il faudrait admettre que nous avons un être intérieur

dont le _nous_ visible est le fourreau, que cet être, brillant comme

une lumière, est délicat comme une ombre... eh! bien, ce beau _moi_

fut alors vêtu pour toujours d'un crêpe. Oui, je sentis une main

froide et décharnée me passer le suaire de l'expérience, m'imposer le

deuil éternel que met en notre âme une première trahison. En baissant

les yeux pour ne pas lui laisser remarquer mon éblouissement, cette

pensée orgueilleuse me rendit un peu de force:—Si elle te trompe,

elle est indigne de toi! Je mis ma rougeur subite et quelques larmes

qui me vinrent aux yeux sur un redoublement de douleur, et la

douce créature voulut me reconduire jusque chez moi, les stores du

fiacre baissés. Pendant le chemin, elle fut d'une sollicitude et d'une

tendresse qui eussent trompé ce même More de Venise que je prends pour

point de comparaison. En effet, si ce grand enfant hésite deux secondes

encore, tout spectateur intelligent devine qu'il va demander pardon à

Desdémona. Aussi, tuer une femme, est-ce un acte d'enfant! Elle pleura

en me quittant, tant elle était malheureuse de ne pouvoir me soigner

elle-même. Elle souhaitait être mon valet de chambre, dont le bonheur

était pour elle un sujet de jalousie, et tout cela rédigé, oh! mais

comme l'eût écrit Clarisse heureuse. Il y a toujours un fameux singe

dans la plus jolie et la plus angélique des femmes!

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 41 / 44 段