pareils effets d'avarice et d'originalité. Quand je revins dans sa
chambre, je trouvai sur son bureau la raison du pêle-mêle progressif
et de l'entassement de ces richesses. Il y avait sous un serre-papiers
une correspondance entre Gobseck et les marchands auxquels il vendait
sans doute habituellement ses présents. Or, soit que ces gens eussent
été victimes de l'habileté de Gobseck, soit que Gobseck voulût un trop
grand prix de ses denrées ou de ses valeurs fabriquées, chaque marché
se trouvait en suspens. Il n'avait pas vendu les comestibles à Chevet,
parce que Chevet ne voulait les reprendre qu'à trente pour cent de
perte. Gobseck chicanait pour quelques francs de différence, et pendant
la discussion les marchandises s'avariaient. Pour son argenterie, il
refusait de payer les frais de la livraison. Pour ses cafés, il ne
voulait pas garantir les déchets. Enfin chaque objet donnait lieu à
des contestations qui dénotaient en Gobseck les premiers symptômes de
cet enfantillage, de cet entêtement incompréhensible auxquels
arrivent tous les vieillards chez lesquels une passion forte survit
à l'intelligence. Je me dis, comme il se l'était dit à lui-même:—A
qui toutes ces richesses iront-elles?... En pensant au bizarre
renseignement qu'il m'avait fourni sur sa seule héritière, je me vois
obligé de fouiller toutes les maisons suspectes de Paris pour y jeter
à quelque mauvaise femme une immense fortune. Avant tout, sachez que,
par des actes en bonne forme, le comte Ernest de Restaud sera, sous
peu de jours, mis en possession d'une fortune qui lui permet d'épouser
mademoiselle Camille, tout en constituant à la comtesse de Restaud sa
mère, à son frère et à sa sœur, des dots et des parts suffisantes.
—Eh bien, cher monsieur Derville, nous y penserons, répondit madame de
Grandlieu. Monsieur Ernest doit être bien riche pour faire accepter sa
mère par une famille noble. Il est vrai que Camille pourra ne pas voir
sa belle-mère.
—Madame de Beauséant recevait madame de Restaud, dit le vieil oncle.
—Oh! dans ses raouts, répliqua la vicomtesse.
Paris, janvier 1830.
AUTRE ÉTUDE DE FEMME.
DÉDIÉ A LÉON GOZLAN
_Comme un témoignage de bonne confraternité littéraire._
A Paris, il se rencontre toujours deux soirées dans les bals ou dans
les _raouts_. D'abord une soirée officielle à laquelle assistent
les personnes priées, un beau monde qui s'ennuie. Chacun pose pour
le voisin. La plupart des jeunes femmes ne viennent que pour une
seule personne. Quand chaque femme s'est assurée qu'elle est la plus
belle pour cette personne et que cette opinion a pu être partagée
par quelques autres, après des phrases insignifiantes échangées,
comme celles-ci:—Comptez-vous aller de bonne heure à *** (un nom de
terre)?—Madame une telle a bien chanté!—Quelle est cette petite
femme qui a tant de diamants? Ou, après avoir lancé des phrases
épigrammatiques qui font un plaisir passager et des blessures de
longue durée, les groupes s'éclaircissent, les indifférents s'en vont,
les bougies brûlent dans les bobèches; la maîtresse de la maison
arrête alors quelques artistes, des gens gais, des amis, en leur
disant:—Restez, nous soupons entre nous.
On se rassemble dans un petit salon. La seconde, la véritable soirée
a lieu; soirée où, comme sous l'ancien régime, chacun entend ce qui
se dit, où la conversation est générale, où l'on est forcé d'avoir
de l'esprit et de contribuer à l'amusement public. Tout est en
relief, un rire franc succède à ces airs gourmés qui, dans le monde,
attristent les plus jolies figures. Enfin, le plaisir commence là
où le raout finit. Le raout, cette froide revue du luxe, ce défilé
d'amours-propres en grand costume, est une de ces inventions anglaises
qui tendent à _mécaniser_ les autres nations. L'Angleterre semble tenir
à ce que le monde entier s'ennuie comme elle et autant qu'elle.
Cette seconde soirée est donc, en France, dans quelques maisons, une
heureuse protestation de l'ancien esprit de notre joyeux pays; mais,
malheureusement, peu de maisons protestent: la raison en est bien
simple. Si l'on ne soupe plus beaucoup aujourd'hui, c'est que, sous
aucun régime, il n'y a eu moins de gens casés, posés et arrivés. Tout
le monde est en marche vers quelque but, ou trotte après la fortune.
Le temps est devenu la plus chère denrée, personne ne peut donc se
livrer à cette prodigieuse prodigalité de rentrer chez soi le lendemain
pour se réveiller tard. On ne retrouve donc plus de seconde soirée
que chez les femmes assez riches pour ouvrir leur maison; et depuis
la révolution de 1830, ces femmes se comptent dans Paris. Malgré
l'opposition muette du faubourg Saint-Germain, deux ou trois femmes,
parmi lesquelles se trouve madame la marquise d'Espard, n'ont pas voulu
renoncer à la part d'influence qu'elles avaient sur Paris, et n'ont
point fermé leurs salons. Entre tous, l'hôtel de madame d'Espard,
célèbre d'ailleurs à Paris, est le dernier asile où se soit réfugié
l'esprit français d'autrefois, avec sa profondeur cachée, ses mille
détours et sa politesse exquise. Là vous observerez encore de la grâce
dans les manières malgré les conventions de la politesse, de l'abandon
dans la causerie malgré la réserve naturelle aux gens comme il faut,
et surtout de la générosité dans les idées. Là, nul ne pense à garder
sa pensée pour un drame; et, dans un récit, personne ne voit un livre
à faire. Enfin le hideux squelette d'une littérature aux abois ne se
dresse point, à propos d'une saillie heureuse ou d'un sujet intéressant.
Le souvenir d'une de ces soirées m'est plus particulièrement resté,
moins à cause d'une confidence où l'illustre de Marsay mit à découvert
un des replis les plus profonds du cœur de la femme, qu'à cause des
observations auxquelles son récit donna lieu sur les changements qui
se sont opérés dans la femme française depuis la triste révolution de
juillet.
Pendant cette soirée, le hasard avait réuni plusieurs personnes
auxquelles d'incontestables mérites ont valu des réputations
européennes. Ceci n'est point une flatterie adressée à la France, car
plusieurs étrangers se trouvaient parmi nous. Les hommes qui brillèrent
le plus n'étaient d'ailleurs pas les plus célèbres. Ingénieuses
reparties, observations fines, railleries excellentes, peintures
dessinées avec une netteté brillante, pétillèrent et se pressèrent sans
apprêt, se prodiguèrent sans dédain comme sans recherche, mais furent
délicieusement senties et délicatement savourées. Les gens du monde se
firent surtout remarquer par une grâce, par une verve tout artistiques.
Vous rencontrerez ailleurs, en Europe, d'élégantes manières, de la
cordialité, de la bonhomie, de la science; mais, à Paris seulement,
dans ce salon et dans ceux dont je viens de parler, abonde l'esprit
particulier qui donne à toutes ces qualités sociales un agréable
et capricieux ensemble, je ne sais quelle allure fluviale qui fait
facilement serpenter cette profusion de pensées, de formules, de
contes, de documents historiques. Paris, capitale du goût, connaît
seul cette science qui change une conversation en une joute où chaque
nature d'esprit se condense par un trait, où chacun dit sa phrase
et jette son expérience dans un mot, où tout le monde s'amuse, se
délasse et s'exerce. Aussi, là seulement, vous échangerez vos idées;
là vous ne porterez pas, comme le dauphin de la fable, quelque singe
sur vos épaules; là vous serez compris, et ne risquerez pas de mettre
au jeu des pièces d'or contre du billon. Enfin, là, des secrets bien
trahis, des causeries légères et profondes ondoient, tournent, changent
d'aspect et de couleurs à chaque phrase. Les critiques vives et les
récits pressés s'entraînent les uns les autres. Tous les yeux écoutent,
les gestes interrogent et la physionomie répond. Enfin, là tout est, en
un mot, esprit et pensée.
Jamais le phénomène oral qui, bien étudié, bien manié, fait la
puissance de l'acteur et du conteur, ne m'avait si complétement
ensorcelé. Je ne fus pas seul soumis à ces prestiges, et nous passâmes
tous une soirée délicieuse. La conversation, devenue conteuse,
entraîna dans son cours précipité de curieuses confidences, plusieurs
portraits, mille folies, qui rendent cette ravissante improvisation
tout à fait intraduisible; mais, en laissant à ces choses leur verdeur,
leur abrupt naturel, leurs fallacieuses sinuosités, peut-être
comprendrez-vous bien le charme d'une véritable soirée française, prise
au moment où la familiarité la plus douce fait oublier à chacun ses
intérêts, son amour-propre spécial, ou, si vous voulez, ses prétentions.
Vers deux heures du matin, au moment où le souper finissait, il ne
se trouva plus autour de la table que des intimes, tous éprouvés par
un commerce de quinze années, ou des gens de beaucoup de goût, bien
élevés et qui savaient le monde. Par une convention tacite et bien
observée, au souper chacun renonce à son importance. L'égalité la plus
absolue y donne le ton. Il n'y avait d'ailleurs alors personne qui ne
fût très-fier d'être lui-même. Madame d'Espard oblige ses convives
à rester à table jusqu'au départ, après avoir maintes fois remarqué
le changement total qui s'opère dans les esprits par le déplacement.
De la salle à manger au salon, le charme se rompt. Selon Sterne, les
idées d'un auteur qui s'est fait la barbe diffèrent de celles qu'il
avait auparavant; si Sterne a raison, ne peut-on pas affirmer hardiment
que les dispositions des gens à table ne sont plus celles des mêmes
gens revenus au salon? L'atmosphère n'est plus capiteuse, l'œil
ne contemple plus le brillant désordre du dessert, on a perdu les
bénéfices de cette mollesse d'esprit, de cette bénévolence qui nous
envahit quand nous restons dans l'assiette particulière à l'homme
rassasié, bien établi sur une de ces chaises moelleuses comme on
les fait aujourd'hui. Peut-être cause-t-on plus volontiers devant un
dessert, en compagnie de vins fins, pendant le délicieux moment où
chacun peut mettre son coude sur la table et sa tête dans sa main.
Non-seulement alors tout le monde aime à parler, mais encore à écouter.
La digestion, presque toujours attentive, est, selon les caractères, ou
babillarde, ou silencieuse; et chacun y trouve alors son compte.
Ne fallait-il pas ce préambule pour vous initier aux charmes du
récit confidentiel par lequel un homme célèbre, mort depuis, a peint
l'innocent jésuitisme de la femme avec cette finesse particulière aux
gens qui ont vu beaucoup de choses et qui fait des hommes d'État de
délicieux conteurs, lorsque, comme les princes de Talleyrand et de
Metternich, ils daignent conter.
De Marsay, nommé premier ministre depuis six mois, avait déjà donné les
preuves d'une capacité supérieure. Quoique ceux qui le connaissaient
de longue main ne fussent pas étonnés de lui voir déployer tous
les talents et les diverses aptitudes de l'homme d'État, on pouvait
se demander s'il se savait être un grand politique, ou s'il s'était
développé dans le feu des circonstances. Cette question venait de lui
être adressée dans une intention évidemment philosophique par un homme
d'esprit et d'observation qu'il avait nommé préfet, qui fut longtemps
journaliste, et qui l'admirait sans mêler à son admiration ce filet de
critique vinaigrée avec lequel, à Paris, un homme supérieur s'excuse
d'en admirer un autre.
—Y a-t-il eu, dans votre vie antérieure, un fait, une pensée, un désir
qui vous ait appris votre vocation? lui dit Émile Blondet, car nous
avons tous, comme Newton, notre pomme qui tombe et qui nous amène sur
le terrain où nos facultés se déploient...
—Oui, répondit de Marsay, je vais vous conter cela.
Jolies femmes, dandies politiques, artistes, vieillards, les intimes
de de Marsay, tous se mirent alors commodément, chacun dans sa pose,
et regardèrent le premier ministre. Est-il besoin de dire qu'il n'y
avait plus de domestiques, que les portes étaient closes et les
portières tirées? Le silence fut si profond qu'on entendit dans la cour
le murmure des cochers, les coups de pied et les bruits que font les
chevaux en demandant à revenir à l'écurie.
—L'homme d'État, mes amis, n'existe que par une seule qualité, dit
le ministre en jouant avec son couteau de nacre et d'or: savoir être
toujours maître de soi, faire à tout propos le décompte de chaque
événement, quelque fortuit qu'il puisse être; enfin, avoir, dans son
moi intérieur, un être froid et désintéressé qui assiste en spectateur
à tous les mouvements de notre vie, à nos passions, à nos sentiments,
et qui nous souffle à propos de toute chose l'arrêt d'une espèce de
barême moral.
—Vous nous expliquez ainsi pourquoi l'homme d'État est si rare en
France, dit le vieux lord Dudley.
—Au point de vue sentimental, ceci est horrible, reprit le ministre.
Aussi, quand ce phénomène a lieu chez un jeune homme... (Richelieu,
qui, averti du danger de Concini par une lettre, la veille, dormit
jusqu'à midi, quand on devait tuer son bienfaiteur à dix heures), un
jeune homme, Pitt ou Napoléon, si vous voulez, est-il une monstruosité?
Je suis devenu ce monstre de très-bonne heure, et grâce à une femme.
—Je croyais, dit madame d'Espard en souriant, que nous défaisions
beaucoup plus de politiques que nous n'en faisions.
—Le monstre de qui je vous parle n'est un monstre que parce qu'il
vous résiste, répondit le conteur en faisant une ironique inclination
de tête.
—S'il s'agit d'une aventure d'amour, dit la baronne de Nucingen, je
demande qu'on ne la coupe par aucune réflexion.
—La réflexion y est si contraire! s'écria Blondet.
—J'avais dix-sept ans, reprit de Marsay, la Restauration allait se
raffermir; mes vieux amis savent combien alors j'étais impétueux et
bouillant; j'aimais pour la première fois, et, je puis aujourd'hui
le dire, j'étais un des plus jolis jeunes gens de Paris: j'avais la
beauté, la jeunesse, deux avantages dus au hasard et dont nous sommes
fiers comme d'une conquête. Je suis forcé de me taire sur le reste.
Comme tous les jeunes gens, j'aimais une femme de six ans plus âgée que
moi. Personne de vous, dit-il en faisant par un regard le tour de la
table, ne peut se douter de son nom ni la reconnaître. Ronquerolles,
dans ce temps, a seul pénétré mon secret, il l'a bien gardé, j'aurais
craint son sourire; mais il est parti, dit le ministre en regardant
autour de lui.
—Il n'a pas voulu souper, dit madame d'Espard.
—Depuis six mois, possédé par mon amour, incapable de soupçonner que
ma passion me maîtrisait, reprit le premier ministre, je me livrais
à ces adorables divinisations qui sont et le triomphe et le fragile
bonheur de la jeunesse. Je gardais _ses_ vieux gants, je buvais en
infusion les fleurs qu'_elle_ avait portées, je me relevais la nuit
pour aller voir _ses_ fenêtres. Tout mon sang se portait au cœur en
respirant le parfum qu'_elle_ avait adopté. J'étais à mille lieues de
reconnaître que les femmes sont des poêles à dessus de marbre.
—Oh! faites-nous grâce de vos horribles sentences? dit madame de
l'Estorade en souriant.
—J'aurais foudroyé, je crois, de mon mépris le philosophe qui a publié
cette terrible pensée d'une profonde justesse, reprit de Marsay. Vous
êtes tous trop spirituels pour que je vous en dise davantage. Ce peu
de mots vous rappellera vos propres folies. Grande dame s'il en fût
jamais, et veuve sans enfants (oh! tout y était!), mon idole s'était
enfermée pour marquer elle-même mon linge avec ses cheveux; enfin,
elle répondait à mes folies par d'autres folies. Ainsi, comment ne
pas croire à la passion quand elle est garantie par la folie? Nous
avions mis l'un et l'autre tout notre esprit à cacher un si complet et
si bel amour aux yeux du monde; et nous y réussissions. Aussi,
quel charme nos escapades n'avaient-elles pas? D'elle, je ne vous
dirai rien: alors parfaite, elle passe encore aujourd'hui pour une
des belles femmes de Paris; mais alors on se serait fait tuer pour
obtenir un de ses regards. Elle était restée dans une situation de
fortune satisfaisante pour une femme adorée et qui aimait, mais que
la Restauration, à laquelle elle devait un lustre nouveau, rendait
peu convenable relativement à son nom. Dans ma situation, j'avais
la fatuité de ne pas concevoir un soupçon. Quoique ma jalousie fût
alors d'une puissance de cent vingt Othello, ce sentiment terrible
sommeillait en moi comme l'or dans sa pépite. Je me serais fait donner
des coups de bâton par mon domestique si j'avais eu la lâcheté de
mettre en question la pureté de cet ange si frêle et si fort, si blond
et si naïf, pur, candide, et dont l'œil bleu se laissait pénétrer à
fond de cœur, avec une adorable soumission par mon regard. Jamais la
moindre hésitation dans la pose, dans le regard ou la parole; toujours
blanche, fraîche, et prête au bien-aimé comme le lis oriental du
_Cantique des cantiques_!... Ah! mes amis! s'écria douloureusement le
ministre redevenu jeune homme, il faut se heurter bien durement la tête
au dessus de marbre pour dissiper cette poésie!
Ce cri naturel, qui eut de l'écho chez les convives, piqua leur
curiosité déjà si savamment excitée.
—Tous les matins, monté sur ce beau Sultan que vous m'aviez envoyé
d'Angleterre, dit-il à lord Dudley, je passais le long de sa calèche
dont les chevaux allaient exprès au pas, et je voyais le mot d'ordre
écrit en fleurs dans son bouquet pour le cas où nous ne pourrions
rapidement échanger une phrase. Quoique nous nous vissions à peu près
tous les soirs dans le monde et qu'elle m'écrivît tous les jours, nous
avions adopté, pour tromper les regards et déjouer les observations,
une manière d'être. Ne pas se regarder, s'éviter, dire du mal l'un de
l'autre; s'admirer et se vanter ou se poser en amoureux dédaigné, tous
ces vieux manéges ne valent pas, de part et d'autre, une fausse passion
avouée pour une personne indifférente, et un air d'indifférence pour
la véritable idole. Si deux amants veulent jouer ce jeu, le monde en
sera toujours la dupe; mais ils doivent être alors bien sûrs l'un de
l'autre. Son plastron, à elle, était un homme en faveur, un homme de
cour, froid et dévot qu'elle ne recevait point chez elle. Cette comédie
se donnait au profit des sots et des salons qui en riaient. Il n'était
point question de mariage entre nous: six ans de différence
pouvaient la préoccuper; elle ne savait rien de ma fortune que, par
principe, j'ai toujours cachée. Quant à moi, charmé de son esprit,
de ses manières, de l'étendue de ses connaissances, de sa science du
monde, je l'eusse épousée sans réflexion. Néanmoins cette réserve me
plaisait. Si, la première, elle m'eût parlé mariage d'une certaine
façon, peut-être eussé-je trouvé de la vulgarité dans cette âme
accomplie. Six mois pleins et entiers, un diamant de la plus belle eau!
voilà ma part d'amour en ce bas monde. Un matin, pris par cette fièvre
de courbature que donne un rhume à son début, j'écris un mot pour
remettre une de ces fêtes secrètes enfouies sous les toits de Paris
comme des perles dans la mer. Une fois la lettre envoyée, un remords me
prend: elle ne me croira pas malade! pensé-je. Elle faisait la jalouse
et la soupçonneuse. Quand la jalousie est vraie, dit de Marsay en
s'interrompant, elle est le signe évident d'un amour unique...
—Pourquoi? demanda vivement la princesse de Cadignan.
—L'amour unique et vrai, dit de Marsay, produit une sorte d'apathie
corporelle en harmonie avec la contemplation dans laquelle on tombe.
L'esprit complique tout alors, il se travaille lui-même, se dessine des
fantaisies, en fait des réalités, des tourments; et cette jalousie est
aussi charmante que gênante.
Un ministre étranger sourit en se rappelant, à la clarté d'un souvenir,
la vérité de cette observation.
—D'ailleurs, me disais-je, comment perdre un bonheur? fit de Marsay,
en reprenant son récit. Ne valait-il pas mieux venir enfiévré? Puis, me
sachant malade, je la crois capable d'accourir et de se compromettre.
Je fais un effort, j'écris une seconde lettre, je la porte moi-même,
car mon homme de confiance n'était plus là. Nous étions séparés par
la rivière, j'avais Paris à traverser; mais enfin, à une distance
convenable de son hôtel, j'avise un commissionnaire, je lui recommande
de faire monter la lettre aussitôt, et j'ai la belle idée de passer en
fiacre devant sa porte pour voir si, par hasard, elle ne recevra pas
les deux billets à la fois. Au moment où j'arrive, à deux heures, la
grande porte s'ouvrait pour laisser entrer la voiture de qui?... du
plastron! Il y a quinze ans de cela... eh! bien, en vous en parlant,
l'orateur épuisé, le ministre desséché au contact des affaires
publiques sent encore un bouillonnement dans son cœur et une
chaleur à son diaphragme. Au bout d'une heure, je repasse: la voiture
était encore dans la cour! Mon mot restait sans doute chez le
concierge. Enfin, à trois heures et demie, la voiture partit, je pus
étudier la physionomie de mon rival: il était grave, il ne souriait
point; mais il aimait, et sans doute il s'agissait de quelque affaire.
Je vais au rendez-vous, la reine de mon cœur y vient, je la trouve
calme, pure et sereine. Ici, je dois vous avouer que j'ai toujours
trouvé Othello non-seulement stupide, mais de mauvais goût. Un homme
à moitié nègre est seul capable de se conduire ainsi. Shakspeare l'a
bien senti d'ailleurs en intitulant sa pièce _le More de Venise_.
L'aspect de la femme aimée a quelque chose de si balsamique pour le
cœur, qu'il doit dissiper la douleur, les doutes, les chagrins:
toute ma colère tomba, je retrouvai mon sourire. Ainsi cette contenance
qui, à mon âge, eût été la plus horrible dissimulation, fut un effet
de ma jeunesse et de mon amour. Une fois ma jalousie enterrée, j'eus
la puissance d'observer. Mon état maladif était visible, les doutes
horribles qui m'avaient travaillé l'augmentaient encore. Enfin, je
trouvai un joint pour glisser ces mots:—Vous n'aviez personne ce matin
chez vous? en me fondant sur l'inquiétude où m'avait jeté la crainte
qu'elle ne disposât de sa matinée d'après mon premier billet.—Ah!
dit-elle, il faut être homme pour avoir de pareilles idées! Moi, penser
à autre chose qu'à tes souffrances? Jusqu'au moment où le second
billet est venu, je n'ai fait que chercher les moyens de t'aller
voir.—Et tu es restée seule?—Seule, dit-elle en me regardant avec
une si parfaite attitude d'innocence, que ce fut défié par un air
de ce genre-là que le More a dû tuer Desdémona. Comme elle occupait
à elle seule son hôtel, ce mot était un affreux mensonge. Un seul
mensonge détruit cette confiance absolue qui, pour certaines âmes,
est le fond même de l'amour. Pour vous exprimer ce qui se fit en moi
dans ce moment, il faudrait admettre que nous avons un être intérieur
dont le _nous_ visible est le fourreau, que cet être, brillant comme
une lumière, est délicat comme une ombre... eh! bien, ce beau _moi_
fut alors vêtu pour toujours d'un crêpe. Oui, je sentis une main
froide et décharnée me passer le suaire de l'expérience, m'imposer le
deuil éternel que met en notre âme une première trahison. En baissant
les yeux pour ne pas lui laisser remarquer mon éblouissement, cette
pensée orgueilleuse me rendit un peu de force:—Si elle te trompe,
elle est indigne de toi! Je mis ma rougeur subite et quelques larmes
qui me vinrent aux yeux sur un redoublement de douleur, et la
douce créature voulut me reconduire jusque chez moi, les stores du
fiacre baissés. Pendant le chemin, elle fut d'une sollicitude et d'une
tendresse qui eussent trompé ce même More de Venise que je prends pour
point de comparaison. En effet, si ce grand enfant hésite deux secondes
encore, tout spectateur intelligent devine qu'il va demander pardon à
Desdémona. Aussi, tuer une femme, est-ce un acte d'enfant! Elle pleura
en me quittant, tant elle était malheureuse de ne pouvoir me soigner
elle-même. Elle souhaitait être mon valet de chambre, dont le bonheur
était pour elle un sujet de jalousie, et tout cela rédigé, oh! mais
comme l'eût écrit Clarisse heureuse. Il y a toujours un fameux singe
dans la plus jolie et la plus angélique des femmes!