en prenant le ton d'une confidence, qu'il existe certains phénomènes
moraux auxquels nous ne faisons pas assez attention dans le monde.
Naturellement observateur, j'ai porté dans les affaires d'intérêt que
je traite, et où les passions sont vivement mises en jeu, un esprit
d'analyse involontaire. Or, j'ai toujours admiré avec une surprise
nouvelle que les intentions secrètes et les idées que portent en eux
deux adversaires sont presque toujours réciproquement devinées. Il
se rencontre parfois entre deux ennemis la même lucidité de raison,
la même puissance de vue intellectuelle qu'entre deux amants qui
lisent dans l'âme l'un de l'autre. Ainsi, quand nous fûmes tous deux
en présence, la comtesse et moi, je compris tout à coup la cause
de l'antipathie qu'elle avait pour moi, quoiqu'elle déguisât ses
sentiments sous les formes les plus gracieuses de la politesse et de
l'aménité. J'étais un confident imposé, et il est impossible qu'une
femme ne haïsse pas un homme devant qui elle est obligée de rougir.
Quant à elle, elle devina que si j'étais l'homme en qui son mari
plaçait sa confiance, il ne m'avait pas encore remis sa fortune.
Notre conversation, dont je vous fais grâce, est restée dans mon
souvenir comme une des luttes les plus dangereuses que j'ai subies.
La comtesse, douée par la nature des qualités nécessaires pour
exercer d'irrésistibles séductions, se montra tour à tour souple,
fière, caressante, confiante; elle alla même jusqu'à tenter
d'allumer ma curiosité, d'éveiller l'amour dans mon cœur afin de
me dominer: elle échoua. Quand je pris congé d'elle, je surpris dans
ses yeux une expression de haine et de fureur qui me fit trembler.
Nous nous séparâmes ennemis. Elle aurait voulu pouvoir m'anéantir, et
moi je me sentais de la pitié pour elle, sentiment qui, pour certains
caractères, équivaut à la plus cruelle injure. Ce sentiment perça dans
les dernières considérations que je lui présentai. Je lui laissai,
je crois, une profonde terreur dans l'âme en lui déclarant que, de
quelque manière qu'elle pût s'y prendre, elle serait nécessairement
ruinée.—Si je voyais monsieur le comte, au moins le bien de vos
enfants...—Je serais à votre merci, dit-elle en m'interrompant par
un geste de dégoût. Une fois les questions posées entre nous d'une
manière si franche, je résolus de sauver cette famille de la misère
qui l'attendait. Déterminé à commettre des illégalités judiciaires, si
elles étaient nécessaires pour parvenir à mon but, voici quels furent
mes préparatifs. Je fis poursuivre monsieur le comte de Restaud pour
une somme due fictivement à Gobseck, et j'obtins des condamnations.
La comtesse cacha nécessairement cette procédure, mais j'acquérais
ainsi le droit de faire apposer les scellés à la mort du comte. Je
corrompis alors un des gens de la maison, et j'obtins de lui la
promesse qu'au moment même où son maître serait sur le point d'expirer,
il viendrait me prévenir, fût-ce au milieu de la nuit, afin que je
pusse intervenir tout à coup, effrayer la comtesse en la menaçant d'une
subite apposition de scellés, et sauver ainsi les contre-lettres.
J'appris plus tard que cette femme étudiait le code en entendant
les plaintes de son mari mourant. Quels effroyables tableaux ne
présenteraient pas les âmes de ceux qui environnent les lits funèbres,
si l'on pouvait en peindre les idées? Et toujours la fortune est le
mobile des intrigues qui s'élaborent, des plans qui se forment, des
trames qui s'ourdissent! Laissons maintenant de côté ces détails assez
fastidieux de leur nature, mais qui ont pu vous permettre de deviner
les douleurs de cette femme, celles de son mari, et qui vous dévoilent
les secrets de quelques intérieurs semblables à celui-ci. Depuis
deux mois le comte de Restaud, résigné à son sort, demeurait couché,
seul, dans sa chambre. Une maladie mortelle avait lentement affaibli
son corps et son esprit. En proie à ces fantaisies de malade dont la
bizarrerie semble inexplicable, il s'opposait à ce qu'on appropriât
son appartement, il se refusait à toute espèce de soin, et même
à ce qu'on fît son lit. Cette extrême apathie s'était empreinte autour
de lui: les meubles de sa chambre restaient en désordre; la poussière,
les toiles d'araignées couvraient les objets les plus délicats. Jadis
riche et recherché dans ses goûts, il se complaisait alors dans le
triste spectacle que lui offrait cette pièce où la cheminée, le
secrétaire et les chaises étaient encombrés des objets que nécessite
une maladie: des fioles vides ou pleines, presque toutes sales; du
linge épars, des assiettes brisées, une bassinoire ouverte devant le
feu, une baignoire encore pleine d'eau minérale. Le sentiment de la
destruction était exprimé dans chaque détail de ce chaos disgracieux.
La mort apparaissait dans les choses avant d'envahir la personne.
Le comte avait horreur du jour, les persiennes des fenêtres étaient
fermées, et l'obscurité ajoutait encore à la sombre physionomie de ce
triste lieu. Le malade avait considérablement maigri. Ses yeux, où la
vie semblait s'être réfugiée, étaient restés brillants. La blancheur
livide de son visage avait quelque chose d'horrible, que rehaussait
encore la longueur extraordinaire de ses cheveux qu'il n'avait jamais
voulu laisser couper, et qui descendaient en longues mèches plates
le long de ses joues. Il ressemblait aux fanatiques habitants du
désert. Le chagrin éteignait tous les sentiments humains en cet homme
à peine âgé de cinquante ans, que tout Paris avait connu si brillant
et si heureux. Au commencement du mois de décembre de l'année 1824,
un matin, il regarda son fils Ernest qui était assis au pied de son
lit, et qui le contemplait douloureusement.—Souffrez-vous? lui avait
demandé le jeune vicomte.—Non! dit-il avec un effrayant sourire,
tout est _ici et autour du cœur_! Et après avoir montré sa tête,
il pressa ses doigts décharnés sur sa poitrine creuse, par un geste
qui fit pleurer Ernest.—Pourquoi donc ne vois-je pas venir monsieur
Derville? demanda-t-il à son valet de chambre qu'il croyait lui être
très attaché, mais qui était tout à fait dans les intérêts de la
comtesse.—Comment, Maurice, s'écria le moribond qui se mit sur son
séant et parut avoir recouvré toute sa présence d'esprit, voici sept
ou huit fois que je vous envoie chez mon avoué, depuis quinze jours,
et il n'est pas venu? Croyez-vous que l'on puisse se jouer de moi?
Allez le chercher sur-le-champ, à l'instant, et ramenez-le. Si vous
n'exécutez pas mes ordres, je me lèverai moi-même et j'irai...—Madame,
dit le valet de chambre en sortant, vous avez entendu monsieur
le comte, que dois-je faire?—Vous feindrez d'aller chez l'avoué, et
vous reviendrez dire à monsieur que son homme d'affaires est allé à
quarante lieues d'ici pour un procès important. Vous ajouterez qu'on
l'attend à la fin de la semaine.—Les malades s'abusent toujours sur
leur sort, pensa la comtesse, et il attendra le retour de cet homme.
Le médecin avait déclaré la veille qu'il était difficile que le comte
passât la journée. Quand deux heures après, le valet de chambre vint
faire à son maître cette réponse désespérante, le moribond parut très
agité.—Mon Dieu! mon Dieu! répéta-t-il à plusieurs reprises, je
n'ai confiance qu'en vous. Il regarda son fils pendant longtemps, et
lui dit enfin d'une voix affaiblie:—Ernest, mon enfant, tu es bien
jeune; mais tu as bon cœur et tu comprends sans doute la sainteté
d'une promesse faite à un mourant, à un père. Te sens-tu capable de
garder un secret, de l'ensevelir en toi-même de manière que ta mère
elle-même ne s'en doute pas? Aujourd'hui, mon fils, il ne reste que
toi dans cette maison à qui je puisse me fier. Tu ne trahiras pas ma
confiance?—Non, mon père.—Eh! bien, Ernest, je te remettrai, dans
quelques moments, un paquet cacheté qui appartient à monsieur Derville,
tu le conserveras de manière que personne ne sache que tu le possèdes,
tu t'échapperas de l'hôtel et tu le jetteras à la petite poste qui est
au bout de la rue.—Oui, mon père.—Je puis compter sur toi?—Oui,
mon père.—Viens m'embrasser. Tu me rends ainsi la mort moins amère,
mon cher enfant. Dans six ou sept années, tu comprendras l'importance
de ce secret, et alors tu seras bien récompensé de ton adresse et de
ta fidélité, alors tu sauras combien je t'aime. Laisse-moi seul un
moment et empêche qui que ce soit d'entrer ici. Ernest sortit, et vit
sa mère debout dans le salon.—Ernest, lui dit-elle, viens ici. Elle
s'assit en prenant son fils entre ses deux genoux, et le pressant avec
force sur son cœur, elle l'embrassa.—Ernest, ton père vient de te
parler.—Oui, maman.—Que t'a-t-il dit?—Je ne puis pas le répéter,
maman.—Oh! mon cher enfant, s'écria la comtesse en l'embrassant avec
enthousiasme, combien de plaisir me fait ta discrétion! Ne jamais
mentir et rester fidèle à sa parole, sont deux principes qu'il ne faut
jamais oublier.—Oh! que tu es belle, maman! Tu n'as jamais menti,
toi! j'en suis bien sûr.—Quelquefois, mon cher Ernest, j'ai menti.
Oui, j'ai manqué à ma parole en des circonstances devant lesquelles
cèdent toutes les lois. Écoute, mon Ernest, tu es assez grand,
assez raisonnable pour t'apercevoir que ton père me repousse, ne veut
pas de mes soins, et cela n'est pas naturel, car tu sais combien je
l'aime.—Oui, maman.—Mon pauvre enfant, dit la comtesse en pleurant,
ce malheur est le résultat d'insinuations perfides. De méchantes gens
ont cherché à me séparer de ton père, dans le but de satisfaire leur
avidité. Ils veulent nous priver de notre fortune et se l'approprier.
Si ton père était bien portant, la division qui existe entre nous
cesserait bientôt, il m'écouterait; et comme il est bon, aimant,
il reconnaîtrait son erreur; mais sa raison s'est altérée, et les
préventions qu'il avait contre moi sont devenues une idée fixe, une
espèce de folie, l'effet de sa maladie. La prédilection que ton père
a pour toi est une nouvelle preuve du dérangement de ses facultés.
Tu ne t'es jamais aperçu qu'avant sa maladie il aimât moins Pauline
et Georges que toi. Tout est caprice chez lui. La tendresse qu'il te
porte pourrait lui suggérer l'idée de te donner des ordres à exécuter.
Si tu ne veux pas ruiner ta famille, mon cher ange, et ne pas voir
ta mère mendiant son pain un jour comme une pauvresse, il faut tout
lui dire...—Ah! ah! s'écria le comte, qui, ayant ouvert la porte, se
montra tout à coup presque nu, déjà même aussi sec, aussi décharné
qu'un squelette. Ce cri sourd produisit un effet terrible sur la
comtesse, qui resta immobile et comme frappée de stupeur. Son mari
était si frêle et si pâle, qu'il semblait sortir de la tombe.—Vous
avez abreuvé ma vie de chagrins, et vous voulez troubler ma mort,
pervertir la raison de mon fils, en faire un homme vicieux, cria-t-il
d'une voix rauque. La comtesse alla se jeter au pied de ce mourant
que les dernières émotions de la vie rendaient presque hideux et y
versa un torrent de larmes.—Grâce! grâce! s'écria-t-elle.—Avez-vous
eu de la pitié pour moi? demanda-t-il. Je vous ai laissée dévorer
votre fortune, voulez-vous maintenant dévorer la mienne, ruiner
mon fils!—Eh! bien, oui, pas de pitié pour moi, soyez inflexible,
dit-elle, mais les enfants! Condamnez votre veuve à vivre dans un
couvent, j'obéirai; je ferai pour expier mes fautes envers vous tout
ce qu'il vous plaira de m'ordonner; mais que les enfants soient
heureux! Oh! les enfants! les enfants!—Je n'ai qu'un enfant, répondit
le comte en tendant, par un geste désespéré, son bras décharné vers
son fils.—Pardon! repentie, repentie!... criait la comtesse en
embrassant les pieds humides de son mari. Les sanglots l'empêchaient
de parler et des mots vagues, incohérents, sortaient de son
gosier brûlant.—Après ce que vous disiez à Ernest, vous osez parler
de repentir! dit le moribond qui renversa la comtesse en agitant le
pied.—Vous me glacez! ajouta-t-il avec une indifférence qui eut
quelque chose d'effrayant. Vous avez été mauvaise fille, vous avez
été mauvaise femme, vous serez mauvaise mère. La malheureuse femme
tomba évanouie. Le mourant regagna son lit, s'y coucha, et perdit
connaissance quelques heures après. Les prêtres vinrent lui administrer
les sacrements. Il était minuit quand il expira. La scène du matin
avait épuisé le reste de ses forces. J'arrivai à minuit avec le papa
Gobseck. A la faveur du désordre qui régnait, nous nous introduisîmes
jusque dans le petit salon qui précédait la chambre mortuaire, et où
nous trouvâmes les trois enfants en pleurs, entre deux prêtres qui
devaient passer la nuit près du corps. Ernest vint à moi et me dit
que sa mère voulait être seule dans la chambre du comte.—N'y entrez
pas, dit-il avec une expression admirable dans l'accent et le geste,
elle y prie! Gobseck se mit à rire, de ce rire muet qui lui était
particulier. Je me sentais trop ému par le sentiment qui éclatait sur
la jeune figure d'Ernest, pour partager l'ironie de l'avare. Quand
l'enfant vit que nous marchions vers la porte, il alla s'y coller en
criant:—Maman, voilà des messieurs noirs qui te cherchent! Gobseck
enleva l'enfant comme si c'eût été une plume, et ouvrit la porte. Quel
spectacle s'offrit à nos regards! Un affreux désordre régnait dans
cette chambre. Échevelée par le désespoir, les yeux étincelants, la
comtesse demeura debout, interdite, au milieu de hardes, de papiers,
de chiffons bouleversés. Confusion horrible à voir en présence de ce
mort. A peine le comte était-il expiré, que sa femme avait forcé tous
les tiroirs et le secrétaire, autour d'elle le tapis était couvert
de débris, quelques meubles et plusieurs portefeuilles avaient été
brisés, tout portait l'empreinte de ses mains hardies. Si d'abord ses
recherches avaient été vaines, son attitude et son agitation me firent
supposer qu'elle avait fini par découvrir les mystérieux papiers. Je
jetai un coup d'œil sur le lit, et avec l'instinct que nous donne
l'habitude des affaires, je devinai ce qui s'était passé. Le cadavre
du comte se trouvait dans la ruelle du lit, presque en travers, le nez
tourné vers les matelas, dédaigneusement jeté comme une des enveloppes
de papier qui étaient à terre; lui aussi n'était plus qu'une enveloppe.
Ses membres raidis et inflexibles lui donnaient quelque chose de
grotesquement horrible. Le mourant avait sans doute caché la
contre-lettre sous son oreiller, comme pour la préserver de toute
atteinte jusqu'à sa mort. La comtesse avait deviné la pensée de son
mari, qui d'ailleurs semblait être écrite dans le dernier geste, dans
la convulsion des doigts crochus. L'oreiller avait été jeté en bas
du lit, le pied de la comtesse y était encore imprimé; à ses pieds,
devant elle, je vis un papier cacheté en plusieurs endroits aux armes
du comte, je le ramassai vivement et j'y lus une suscription indiquant
que le contenu devait m'être remis. Je regardai fixement la comtesse
avec la perspicace sévérité d'un juge qui interroge un coupable. La
flamme du foyer dévorait les papiers. En nous entendant venir, la
comtesse les y avait lancés en croyant, à la lecture des premières
dispositions que j'avais provoquées en faveur de ses enfants, anéantir
un testament qui les privait de leur fortune. Une conscience bourrelée
et l'effroi involontaire inspiré par un crime à ceux qui le commettent
lui avaient ôté l'usage de la réflexion. En se voyant surprise, elle
voyait peut-être l'échafaud et sentait le fer rouge du bourreau. Cette
femme attendait nos premiers mots en haletant, et nous regardait avec
des yeux hagards.—Ah! madame, dis-je en retirant de la cheminée un
fragment que le feu n'avait pas atteint, vous avez ruiné vos enfants!
ces papiers étaient leurs titres de propriété. Sa bouche se remua,
comme si elle allait avoir une attaque de paralysie.—Hé! hé! s'écria
Gobseck dont l'exclamation nous fit l'effet du grincement produit par
un flambeau de cuivre quand on le pousse sur un marbre. Après une
pause, le vieillard me dit d'un ton calme:—Voudriez-vous donc faire
croire à madame la comtesse que je ne suis pas le légitime propriétaire
des biens que m'a vendus monsieur le comte? Cette maison m'appartient
depuis un moment. Un coup de massue appliqué soudain sur ma tête
m'aurait moins causé de douleur et de surprise. La comtesse remarqua
le regard indécis que je jetai sur l'usurier.—Monsieur, monsieur! lui
dit-elle sans trouver d'autres paroles.—Vous avez un fidéi-commis?
lui demandai-je.—Possible.—Abuseriez-vous donc du crime commis par
madame?—Juste. Je sortis, laissant la comtesse assise auprès du lit
de son mari et pleurant à chaudes larmes. Gobseck me suivit. Quand
nous nous trouvâmes dans la rue, je me séparai de lui; mais il vint
à moi, me lança un de ces regards profonds par lesquels il sonde les
cœurs, et me dit de sa voix flûtée qui prit des tons aigus:—Tu
te mêles de me juger? Depuis ce temps-là, nous nous sommes peu
vus. Gobseck a loué l'hôtel du comte, il va passer les étés dans les
terres, fait le seigneur, construit les fermes, répare les moulins, les
chemins, et plante des arbres. Un jour je le rencontrai dans une allée
aux Tuileries.—La comtesse mène une vie héroïque, lui dis-je. Elle
s'est consacrée à l'éducation de ses enfants qu'elle a parfaitement
élevés. L'aîné est un charmant sujet...—Possible.—Mais, repris-je,
ne devriez-vous pas aider Ernest?—Aider Ernest! s'écria Gobseck. Non,
non! Le malheur est notre plus grand maître, le malheur lui apprendra
la valeur de l'argent, celle des hommes et celle des femmes. Qu'il
navigue sur la mer parisienne! quand il sera devenu bon pilote, nous
lui donnerons un bâtiment. Je le quittai sans vouloir m'expliquer le
sens de ses paroles. Quoique monsieur de Restaud, auquel sa mère a
donné de la répugnance pour moi, soit bien éloigné de me prendre pour
conseil, je suis allé la semaine dernière chez Gobseck pour l'instruire
de l'amour qu'Ernest porte à mademoiselle Camille en le pressant
d'accomplir son mandat, puisque le jeune comte arrive à sa majorité.
Le vieil escompteur était depuis longtemps au lit et souffrait de la
maladie qui devait l'emporter. Il ajourna sa réponse au moment où il
pourrait se lever et s'occuper d'affaires, il ne voulait sans doute
ne se défaire de rien tant qu'il aurait un souffle de vie; sa réponse
dilatoire n'avait pas d'autres motifs. En le trouvant beaucoup plus
malade qu'il ne croyait l'être, je restai près de lui pendant assez
de temps pour reconnaître les progrès d'une passion que l'âge avait
convertie en une sorte de folie. Afin de n'avoir personne dans la
maison qu'il habitait, il s'en était fait le principal locataire et il
en laissait toutes les chambres inoccupées. Il n'y avait rien de changé
dans celle où il demeurait. Les meubles, que je connaissais si bien
depuis seize ans, semblaient avoir été conservés sous verre, tant ils
étaient exactement les mêmes. Sa vieille et fidèle portière, mariée à
un invalide qui gardait la loge quand elle montait auprès du maître,
était toujours sa ménagère, sa femme de confiance, l'introducteur de
quiconque le venait voir, et remplissait auprès de lui les fonctions
de garde-malade. Malgré son état de faiblesse, Gobseck recevait encore
lui-même ses pratiques, ses revenus, et avait si bien simplifié ses
affaires qu'il lui suffisait de faire faire quelques commissions par
son invalide pour les gérer au dehors. Lors du traité par lequel la
France reconnut la république d'Haïti, les connaissances que
possédait Gobseck sur l'état des anciennes fortunes à Saint-Domingue
et sur les colons ou les ayants cause auxquels étaient dévolues les
indemnités, le firent nommer membre de la commission instituée pour
liquider leurs droits et répartir les versements dus par Haïti. Le
génie de Gobseck lui fit inventer une agence pour escompter les
créances des colons ou de leurs héritiers, sous les noms de Werbrust et
Gigonnet avec lesquels il partageait les bénéfices sans avoir besoin
d'avancer son argent, car ses lumières avaient constitué sa mise de
fonds. Cette agence était comme une distillerie où s'exprimaient les
créances des ignorants, des incrédules, ou de ceux dont les droits
pouvaient être contestés. Comme liquidateur, Gobseck savait parlementer
avec les gros propriétaires qui, soit pour faire évaluer leurs droits à
un taux élevé, soit pour les faire promptement admettre, lui offraient
des présents proportionnés à l'importance de leurs fortunes. Ainsi
les cadeaux constituaient une espèce d'escompte sur les sommes dont
il lui était impossible de se rendre maître; puis, son agence lui
livrait à vil prix les petites, les douteuses, et celles des gens
qui préféraient un paiement immédiat, quelque minime qu'il fût, aux
chances des versements incertains de la république. Gobseck fut donc
l'insatiable boa de cette grande affaire. Chaque matin il recevait
ses tributs et les lorgnait comme eût fait le ministre d'un nabab
avant de se décider à signer une grâce. Gobseck prenait tout, depuis
la bourriche du pauvre diable jusqu'aux livres de bougie des gens
scrupuleux, depuis la vaisselle des riches jusqu'aux tabatières d'or
des spéculateurs. Personne ne savait ce que devenaient ces présents
faits au vieil usurier. Tout entrait chez lui, rien n'en sortait.—Foi
d'honnête femme, me disait la portière, vieille connaissance à moi, je
crois qu'il avale tout sans que cela le rende plus gras, car il est
sec et maigre comme l'oiseau de mon horloge. Enfin, lundi dernier,
Gobseck m'envoya chercher par l'invalide, qui me dit en entrant dans
mon cabinet:—Venez vite, monsieur Derville, le patron va rendre ses
derniers comptes; il a jauni comme un citron, il est impatient de vous
parler; la mort le travaille, et son dernier hoquet lui grouille dans
le gosier. Quand j'entrai dans la chambre du moribond, je le surpris
à genoux devant sa cheminée, où, s'il n'y avait pas de feu, il se
trouvait un énorme monceau de cendres. Gobseck s'y était traîné de son
lit, mais les forces pour revenir se coucher lui manquaient, aussi
bien que la voix pour se plaindre.—Mon vieil ami, lui dis-je en
le relevant et l'aidant à regagner son lit, vous aviez froid, comment
ne faites-vous pas de feu?—Je n'ai point froid, dit-il, pas de feu!
pas de feu! Je vais je ne sais où, garçon, reprit-il en me jetant un
dernier regard blanc et sans chaleur, mais je m'en vais d'ici! J'ai la
_carphologie_, dit-il en se servant d'un terme qui annonçait combien
son intelligence était encore nette et précise. J'ai cru voir ma
chambre pleine d'or vivant, et je me suis levé pour en prendre. A qui
tout le mien ira-t-il? Je ne le donne pas au gouvernement; j'ai fait un
testament, trouve-le, Grotius. La belle Hollandaise avait une fille que
j'ai vue je ne sais où, dans la rue Vivienne, un soir. Je crois qu'elle
est surnommée _la Torpille_; elle est jolie comme un amour, cherche-la,
Grotius. Tu es mon exécuteur testamentaire, prends ce que tu voudras,
mange: il y a des pâtés de foie gras, des balles de café, des sucres,
des cuillers d'or. Donne le service d'Odiot à ta femme. Mais à qui les
diamants? Prises-tu, garçon? j'ai des tabacs, vends-les à Hambourg, ils
gagnent _un demi_. Enfin j'ai de tout et il faut tout quitter! Allons,
papa Gobseck, se dit-il, pas de faiblesse, sois toi-même. Il se dressa
sur son séant, sa figure se dessina nettement sur son oreiller comme
si elle eût été de bronze; il étendit son bras sec et sa main osseuse
sur sa couverture, qu'il serra comme pour se retenir; il regarda son
foyer, froid autant que l'était son œil métallique, et il mourut
avec toute sa raison, en offrant à la portière, à l'invalide et à
moi, l'image de ces vieux Romains attentifs que Lethière a peints
derrière les Consuls, dans son tableau de la _Mort des enfants de
Brutus_.—A-t-il du toupet, le vieux Lascar! me dit l'invalide dans son
langage soldatesque. Moi j'écoutais encore la fantastique énumération
que le moribond avait faite de ses richesses, et mon regard qui avait
suivi le sien restait sur le monceau de cendres dont la grosseur
me frappa. Je pris les pincettes, et, quand je les y plongeai, je
frappai sur un amas d'or et d'argent, composé sans doute des recettes
faites pendant sa maladie et que sa faiblesse l'avait empêché de
cacher, ou que sa défiance ne lui avait pas permis d'envoyer à la
Banque.—Courez chez le juge de paix, dis-je au vieil invalide, afin
que les scellés soient promptement apposés ici! Frappé des dernières
paroles de Gobseck, et de ce que m'avait récemment dit la portière,
je pris les clefs des chambres situées au premier et au second étage
pour les aller visiter. Dans la première pièce que j'ouvris, j'eus
l'explication des discours que je croyais insensés, en voyant les
effets d'une avarice à laquelle il n'était plus resté que cet instinct
illogique dont tant d'exemples nous sont offerts par les avares de
province. Dans la chambre voisine de celle où Gobseck était expiré, se
trouvaient des pâtés pourris, une foule de comestibles de tout genre
et même des coquillages, des poissons qui avaient de la barbe et dont
les diverses puanteurs faillirent m'asphyxier. Partout fourmillaient
des vers et des insectes. Ces présents, récemment faits, étaient mêlés
à des boîtes de toutes formes, à des caisses de thé, à des balles de
café. Sur la cheminée, dans une soupière d'argent, étaient des avis
d'arrivage de marchandises consignées en son nom au Havre, balles de
coton, boucauts de sucre, tonneaux de rhum, cafés, indigos, tabacs,
tout un bazar de denrées coloniales! Cette pièce était encombrée de
meubles, d'argenterie, de lampes, de tableaux, de vases, de livres, de
belles gravures roulées, sans cadres, et de curiosités. Peut-être cette
immense quantité de valeurs ne provenait pas entièrement de cadeaux et
constituait des gages qui lui étaient restés faute de paiement. Je vis
des écrins armoriés ou chiffrés, des services en beau linge, des armes
précieuses, mais sans étiquettes. En ouvrant un livre qui me semblait
avoir été déplacé, j'y trouvai des billets de mille francs. Je me
promis de bien visiter les moindres choses, de sonder les planchers,
les plafonds, les corniches et les murs, afin de trouver tout cet or
dont était si passionnément avide ce Hollandais digne du pinceau de