—Je vous l'avoue, dit Derville, qui ne comprit pas les signes

que lui fit madame de Grandlieu, je ne pleurai pas sur le sort de

cette malheureuse créature, si brillante aux yeux du monde et si

épouvantable pour qui lisait dans son cœur; non, je frémissais

d'horreur en contemplant son assassin, ce jeune homme dont le front

était si pur, la bouche si fraîche, le sourire si gracieux, les dents

si blanches, et qui ressemblait à un ange. Ils étaient en ce moment

tous deux devant leur juge, qui les examinait comme un vieux dominicain

du seizième siècle devait épier les tortures de deux Maures, au fond

des souterrains du Saint-Office.—Monsieur, existe-t-il un moyen

d'obtenir le prix des diamants que voici, mais en me réservant le

droit de les racheter, dit-elle d'une voix tremblante en lui tendant

un écrin.—Oui, madame, répondis-je en intervenant et me montrant.

Elle me regarda, me reconnut, laissa échapper un frisson, et me lança

ce coup d'œil qui signifie en tout pays: _Taisez-vous!_—Ceci,

dis-je en continuant, constitue un acte que nous appelons vente à

réméré, convention qui consiste à céder et transporter une propriété

mobilière ou immobilière pour un temps déterminé, à l'expiration duquel

on peut rentrer dans l'objet en litige, moyennant une somme fixée.

Elle respira plus facilement. Le comte Maxime fronça le sourcil, il se

doutait bien que l'usurier donnerait alors une plus faible somme des

diamants, valeur sujette à des baisses. Gobseck, immobile, avait saisi

sa loupe et contemplait silencieusement l'écrin. Vivrais-je cent ans,

je n'oublierais pas le tableau que nous offrit sa figure. Ses joues

pâles s'étaient colorées; ses yeux, où les scintillements des pierres

semblaient se répéter, brillaient d'un feu surnaturel. Il se leva, alla

au jour, tint les diamants près de sa bouche démeublée, comme s'il eût

voulu les dévorer. Il marmottait de vagues paroles, en soulevant tour à

tour les bracelets, les girandoles, les colliers, les diadèmes, qu'il

présentait à la lumière pour en juger l'eau, la blancheur, la taille;

il les sortait de l'écrin, les y remettait, les y reprenait encore,

les faisait jouer en leur demandant tous leurs feux, plus enfant

que vieillard, ou plutôt enfant et vieillard tout ensemble.—Beaux

diamants! Cela aurait valu trois cent mille francs avant la révolution.

Quelle eau! Voilà de vrais diamants d'Asie venus de Golconde ou de

Visapour! En connaissez-vous le prix? Non, non, Gobseck est le seul à

Paris qui sache les apprécier. Sous l'empire il aurait encore fallu

plus de deux cent mille francs pour faire une parure semblable.

Il fit un geste de dégoût et ajouta:—Maintenant le diamant perd tous

les jours, le Brésil nous en accable depuis la paix, et jette sur les

places des diamants moins blancs que ceux de l'Inde. Les femmes n'en

portent plus qu'à la cour. Madame y va? Tout en lançant ces terribles

paroles, il examinait avec une joie indicible les pierres l'une après

l'autre:—Sans tache, disait-il. Voici une tache. Voici une paille.

Beau diamant. Son visage blême était si bien illuminé par les feux

de ces pierreries, que je le comparais à ces vieux miroirs verdâtres

qu'on trouve dans les auberges de province, qui acceptent les reflets

lumineux sans les répéter et donnent la figure d'un homme tombant en

apoplexie au voyageur assez hardi pour s'y regarder.—Eh! bien? dit le

comte en frappant sur l'épaule de Gobseck. Le vieil enfant tressaillit.

Il laissa ses hochets, les mit sur son bureau, s'assit et redevint

usurier, dur, froid et poli comme une colonne de marbre:—Combien vous

faut-il?—Cent mille francs pour trois ans, dit le comte.—Possible!

dit Gobseck en tirant d'une boîte d'acajou des balances inestimables

pour leur justesse, son écrin à lui! Il pesa les pierres en évaluant

à vue de pays (et Dieu sait comme!) le poids des montures. Pendant

cette opération, la figure de l'escompteur luttait entre la joie et la

sévérité. La comtesse était plongée dans une stupeur dont je lui tenais

compte, il me sembla qu'elle mesurait la profondeur du précipice où

elle tombait. Il y avait encore des remords dans cette âme de femme;

il ne fallait peut-être qu'un effort, une main charitablement tendue

pour la sauver, je l'essayai.—Ces diamants sont à vous, madame? lui

demandai-je d'une voix claire.—Oui, monsieur, répondit-elle en me

lançant un regard d'orgueil.—Faites le réméré, bavard! me dit Gobseck

en se levant et me montrant sa place au bureau.—Madame est sans doute

mariée? demandai-je encore. Elle inclina vivement la tête.—Je ne

ferai pas l'acte! m'écriai-je.—Et pourquoi? dit Gobseck.—Pourquoi?

repris-je en entraînant le vieillard dans l'embrasure de la fenêtre

pour lui parler à voix basse. Cette femme étant en puissance de mari,

le réméré sera nul, vous ne pourriez opposer votre ignorance d'un fait

constaté par l'acte même. Vous seriez donc tenu de représenter les

diamants qui vont vous être déposés, et dont le poids, les valeurs

ou la taille seront décrits. Gobseck m'interrompit par un signe de

tête, et se tourna vers les deux coupables:—Il a raison, dit-il.

Tout est changé. Quatre-vingt mille francs comptant, et vous me

laisserez les diamants! ajouta-t-il d'une voix sourde et flûtée. En

fait de meubles, la possession vaut titre.—Mais... répliqua le jeune

homme.—A prendre ou à laisser, reprit Gobseck en remettant l'écrin à

la comtesse, j'ai trop de risques à courir.—Vous feriez mieux de vous

jeter aux pieds de votre mari, lui dis-je à l'oreille en me penchant

vers elle. L'usurier comprit sans doute mes paroles au mouvement de

mes lèvres, et me jeta un regard froid. La figure du jeune homme

devint livide. L'hésitation de la comtesse était palpable. Le comte

s'approcha d'elle, et quoiqu'il parlât très bas, j'entendis:—Adieu,

chère Anastasie, sois heureuse! Quant à moi, demain je n'aurai plus de

soucis.—Monsieur, s'écria la jeune femme en s'adressant à Gobseck,

j'accepte vos offres.—Allons donc! répondit le vieillard, vous êtes

bien difficile à confesser, ma belle dame. Il signa un bon de cinquante

mille francs sur la Banque, et le remit à la comtesse.—Maintenant,

dit-il avec un sourire qui ressemblait assez à celui de Voltaire, je

vais vous compléter votre somme par trente mille francs de lettres

de change dont la bonté ne me sera pas contestée. C'est de l'or en

barres. Monsieur vient de me dire: _Mes lettres de change seront

acquittées_, ajouta-t-il en présentant des traites souscrites par

le comte, toutes protestées la veille à la requête de celui de ses

confrères qui probablement les lui avait vendues à bas prix. Le jeune

homme poussa un rugissement au milieu duquel domina le mot:—Vieux

coquin! Le papa Gobseck ne sourcilla pas, il tira d'un carton sa

paire de pistolets, et dit froidement:—En ma qualité d'insulté, je

tirerai le premier.—Maxime, vous devez des excuses à monsieur, s'écria

doucement la tremblante comtesse.—Je n'ai pas eu l'intention de vous

offenser, dit le jeune homme en balbutiant.—Je le sais bien, répondit

tranquillement Gobseck, votre intention était seulement de ne pas payer

vos lettres de change. La comtesse se leva, salua, et disparut en proie

sans doute à une profonde horreur. Monsieur de Trailles fut forcé de

la suivre; mais avant de sortir:—S'il vous échappe une indiscrétion,

messieurs, dit-il, j'aurai votre sang ou vous aurez le mien.—_Amen_,

lui répondit Gobseck en serrant ses pistolets. Pour jouer son sang,

faut en avoir, mon petit, et tu n'as que de la boue dans les veines.

Quand la porte fut fermée et que les deux voitures partirent, Gobseck

se leva, se mit à danser en répétant:—J'ai les diamants! j'ai les

diamants! Les beaux diamants! quels diamants! et pas cher. Ah!

ah! Werbrust et Gigonnet, vous avez cru attraper le vieux papa Gobseck!

_Ego sum papa!_ je suis votre maître à tous! Intégralement

payé! Comme ils seront sots, ce soir, quand je leur conterai l'affaire,

entre deux parties de domino! Cette joie sombre, cette férocité de

sauvage, excitées par la possession de quelques cailloux blancs, me

firent tressaillir. J'étais muet et stupéfait.—Ah! ah! te voilà, mon

garçon, dit-il. Nous dînerons ensemble. Nous nous amuserons chez toi,

je n'ai pas de ménage. Tous ces restaurateurs, avec leurs coulis, leurs

sauces, leurs vins, empoisonneraient le diable. L'expression de mon

visage lui rendit subitement sa froide impassibilité. Vous ne concevez

pas cela, me dit-il en s'asseyant au coin de son foyer où il mit son

poêlon de fer-blanc plein de lait sur le réchaud.—Voulez-vous déjeuner

avec moi? reprit-il, il y en aura peut-être assez pour deux.—Merci,

répondis-je, je ne déjeune qu'à midi. En ce moment des pas précipités

retentirent dans le corridor. L'inconnu qui survenait s'arrêta sur le

palier de Gobseck, et frappa plusieurs coups qui eurent un caractère

de fureur. L'usurier alla reconnaître par la chatière, et ouvrit à un

homme de trente-cinq ans environ, qui sans doute lui parut inoffensif,

malgré cette colère. Le survenant, simplement vêtu, ressemblait au feu

duc de Richelieu: c'était le comte que vous avez dû rencontrer et qui

avait, passez-moi cette expression, la tournure aristocratique des

hommes d'État de votre faubourg.—Monsieur, dit-il, en s'adressant à

Gobseck redevenu calme, ma femme sort d'ici?—Possible.—Eh! bien,

monsieur, ne me comprenez-vous pas?—Je n'ai pas l'honneur de connaître

madame votre épouse, répondit l'usurier. J'ai reçu beaucoup de monde ce

matin: des femmes, des hommes, des demoiselles qui ressemblaient à des

jeunes gens, et des jeunes gens qui ressemblaient à des demoiselles. Il

me serait bien difficile de....—Trêve de plaisanterie, monsieur, je

parle de la femme qui sort à l'instant de chez vous.—Comment puis-je

savoir si elle est votre femme, demanda l'usurier, je n'ai jamais eu

l'avantage de vous voir?—Vous vous trompez, monsieur Gobseck, dit le

comte avec un profond accent d'ironie. Nous nous sommes rencontrés

dans la chambre de ma femme, un matin. Vous veniez toucher un billet

souscrit par elle, un billet qu'elle ne devait pas.—Ce n'était pas

mon affaire de rechercher de quelle manière elle en avait reçu la

valeur, répliqua Gobseck en lançant un regard malicieux au

comte. J'avais escompté l'effet à l'un de mes confrères. D'ailleurs,

monsieur, dit le capitaliste sans s'émouvoir ni presser son débit et

en versant du café dans sa jatte de lait, vous me permettrez de vous

faire observer qu'il ne m'est pas prouvé que vous ayez le droit de me

faire des remontrances chez moi: je suis majeur depuis l'an soixante et

un du siècle dernier.—Monsieur, vous venez d'acheter à vil prix des

diamants de famille qui n'appartenaient pas à ma femme.—Sans me croire

obligé de vous mettre dans le secret de mes affaires, je vous dirai,

monsieur le comte, que si vos diamants vous ont été pris par madame la

comtesse, vous auriez dû prévenir, par une circulaire, les joailliers

de ne pas les acheter, elle a pu les vendre en détail.—Monsieur!

s'écria le comte, vous connaissiez ma femme.—Vrai?—Elle est en

puissance de mari.—Possible.—Elle n'avait pas le droit de disposer de

ces diamants...—Juste.—Eh! bien, monsieur?—Eh! bien, monsieur, je

connais votre femme, elle est en puissance de mari, je le veux bien,

elle est sous bien des puissances; mais—je—ne—connais pas—vos

diamants. Si madame la comtesse signe des lettres de change, elle

peut sans doute faire le commerce, acheter des diamants, en recevoir

pour les vendre, ça s'est vu!—Adieu, monsieur, s'écria le comte

pâle de colère, il y a des tribunaux!—Juste.—Monsieur que voici,

ajouta-t-il en me montrant, a été témoin de la vente.—Possible.

Le comte allait sortir. Tout à coup, sentant l'importance de cette

affaire, je m'interposai entre les parties belligérantes.—Monsieur

le comte, dis-je, vous avez raison, et monsieur Gobseck est sans

aucun tort. Vous ne sauriez poursuivre l'acquéreur sans faire mettre

en cause votre femme, et l'odieux de cette affaire ne retomberait

pas sur elle seulement. Je suis avoué, je me dois à moi-même encore

plus qu'à mon caractère officiel, de vous déclarer que les diamants

dont vous parlez ont été achetés par monsieur Gobseck en ma présence;

mais je crois que vous auriez tort de contester la légalité de cette

vente dont les objets sont d'ailleurs peu reconnaissables. En équité,

vous auriez raison; en justice, vous succomberiez. Monsieur Gobseck

est trop honnête homme pour nier que cette vente ait été effectuée à

son profit, surtout quand ma conscience et mon devoir me forcent à

l'avouer. Mais intentassiez-vous un procès, monsieur le comte, l'issue

en serait douteuse. Je vous conseille donc de transiger avec monsieur

Gobseck, qui peut exciper de sa bonne foi, mais auquel vous devrez

toujours rendre le prix de la vente. Consentez à un réméré de

sept à huit mois, d'un an même, laps de temps qui vous permettra de

rendre la somme empruntée par madame la comtesse, à moins que vous ne

préfériez les racheter dès aujourd'hui en donnant des garanties pour

le paiement. L'usurier trempait son pain dans la tasse et mangeait

avec une parfaite indifférence; mais au mot de transaction, il me

regarda comme s'il disait:—Le gaillard! comme il profite de mes

leçons. De mon côté, je lui ripostai par une œillade qu'il comprit à

merveille. L'affaire était fort douteuse, ignoble; il devenait urgent

de transiger. Gobseck n'aurait pas eu la ressource de la dénégation,

j'aurais dit la vérité. Le comte me remercia par un bienveillant

sourire. Après un débat dans lequel l'adresse et l'avidité de Gobseck

auraient mis en défaut toute la diplomatie d'un congrès, je préparai

un acte par lequel le comte reconnut avoir reçu de l'usurier une somme

de quatre-vingt-cinq mille francs, intérêts compris, et moyennant la

reddition de laquelle Gobseck s'engageait à remettre les diamants au

comte.—Quelle dilapidation! s'écria le mari en signant. Comment jeter

un pont sur cet abîme?—Monsieur, dit gravement Gobseck, avez-vous

beaucoup d'enfants? Cette demande fit tressaillir le comte comme

si, semblable à un savant médecin, l'usurier eût mis tout à coup le

doigt sur le siége du mal. Le mari ne répondit pas.—Eh! bien, reprit

Gobseck en comprenant le douloureux silence du comte, je sais votre

histoire par cœur. Cette femme est un démon que vous aimez peut-être

encore; je le crois bien, elle m'a ému. Peut-être voudriez-vous sauver

votre fortune, la réserver à un ou deux de vos enfants. Eh! bien,

jetez-vous dans le tourbillon du monde, jouez, perdez cette fortune,

venez trouver souvent Gobseck. Le monde dira que je suis un juif,

un arabe, un usurier, un corsaire, que je vous aurai ruiné! Je m'en

moque! Si l'on m'insulte, je mets mon homme à bas, personne ne tire

aussi bien le pistolet et l'épée que votre serviteur. On le sait! Puis,

ayez un ami, si vous pouvez en rencontrer un, auquel vous ferez une

vente simulée de vos biens.—N'appelez-vous pas cela un fidéicommis?

me demanda-t-il en se tournant vers moi. Le comte parut entièrement

absorbé dans ses pensées, et nous quitta en nous disant:—Vous aurez

votre argent demain, monsieur, tenez les diamants prêts.—Ça m'a l'air

d'être bête comme un honnête homme, me dit froidement Gobseck quand le

comte fut parti.—Dites plutôt bête comme un homme passionné.—Le

comte vous doit les frais de l'acte, s'écria-t-il en me voyant prendre

congé de lui. Quelques jours après cette scène qui m'avait initié aux

terribles mystères de la vie d'une femme à la mode, je vis entrer le

comte, un matin, dans mon cabinet.—Monsieur, dit-il, je viens vous

consulter sur des intérêts graves, en vous déclarant que j'ai en vous

la confiance la plus entière, et j'espère vous en donner des preuves.

Votre conduite envers madame de Grandlieu, dit le comte, est au-dessus

de tout éloge.

—Vous voyez, madame, dit l'avoué à la vicomtesse, que j'ai mille

fois reçu de vous le prix d'une action bien simple. Je m'inclinai

respectueusement, et répondis que je n'avais fait que remplir un devoir

d'honnête homme.—Eh! bien, monsieur, j'ai pris beaucoup d'informations

sur le singulier personnage auquel vous devez votre état, me dit le

comte. D'après tout ce que j'en sais, je reconnais en Gobseck un

philosophe de l'école cynique. Que pensez-vous de sa probité?—Monsieur

le comte, répondis-je, Gobseck est mon bienfaiteur..... à quinze pour

cent, ajoutai-je en riant. Mais son avarice ne m'autorise pas à le

peindre ressemblant au profit d'un inconnu.—Parlez, monsieur! Votre

franchise ne peut nuire ni à Gobseck ni à vous. Je ne m'attends pas à

trouver un ange dans un prêteur sur gages.—Le papa Gobseck, repris-je,

est intimement convaincu d'un principe qui domine sa conduite. Selon

lui, l'argent est une marchandise que l'on peut, en toute sûreté de

conscience, vendre cher ou bon marché, suivant les cas. Un capitaliste

est à ses yeux un homme qui entre, par le fort denier qu'il réclame

de son argent, comme associé par anticipation dans les entreprises et

les spéculations lucratives. A part ses principes financiers et ses

observations philosophiques sur la nature humaine qui lui permettent

de se conduire en apparence comme un usurier, je suis intimement

persuadé que, sorti de ses affaires, il est l'homme le plus délicat

et le plus probe qu'il y ait à Paris. Il existe deux hommes en lui:

il est avare et philosophe, petit et grand. Si je mourais en laissant

des enfants, il serait leur tuteur. Voilà, monsieur, sous quel aspect

l'expérience m'a montré Gobseck. Je ne connais rien de sa vie passée.

Il peut avoir été corsaire, il a peut-être traversé le monde entier

en trafiquant des diamants ou des hommes, des femmes ou des secrets

d'État, mais je jure qu'aucune âme humaine n'a été ni plus fortement

trempée ni mieux éprouvée. Le jour où je lui ai porté la somme qui

m'acquittait envers lui, je lui demandai, non sans quelques

précautions oratoires, quel sentiment l'avait poussé à me faire payer

de si énormes intérêts, et par quelle raison, voulant m'obliger, moi

son ami, il ne s'était pas permis un bienfait complet.—Mon fils, je

t'ai dispensé de la reconnaissance en te donnant le droit de croire que

tu ne me devais rien; aussi sommes-nous les meilleurs amis du monde.

Cette réponse, monsieur, vous expliquera l'homme mieux que toutes

les paroles possibles.—Mon parti est irrévocablement pris, me dit

le comte. Préparez les actes nécessaires pour transporter à Gobseck

la propriété de mes biens. Je ne me fie qu'à vous, monsieur, pour la

rédaction de la contre-lettre par laquelle il déclarera que cette vente

est simulée, et prendra l'engagement de remettre ma fortune administrée

par lui comme il sait administrer, entre les mains de mon fils aîné, à

l'époque de sa majorité. Maintenant, monsieur, il faut vous le dire: je

craindrais de garder cet acte précieux chez moi. L'attachement de mon

fils pour sa mère me fait redouter de lui confier cette contre-lettre.

Oserais-je vous prier d'en être le dépositaire? En cas de mort, Gobseck

vous instituerait légataire de mes propriétés. Ainsi, tout est prévu.

Le comte garda le silence pendant un moment et parut très-agité.—Mille

pardons, monsieur, me dit-il après une pause, je souffre beaucoup,

et ma santé me donne les plus vives craintes. Des chagrins récents

ont troublé ma vie d'une manière cruelle, et nécessitent la grande

mesure que je prends.—Monsieur, lui dis-je, permettez-moi de vous

remercier d'abord de la confiance que vous avez en moi. Mais je

dois la justifier en vous faisant observer que par ces mesures vous

exhérédez complétement vos... autres enfants. Ils portent votre nom.

Ne fussent-ils que les enfants d'une femme autrefois aimée, maintenant

déchue, ils ont droit à une certaine existence. Je vous déclare que

je n'accepte point la charge dont vous voulez bien m'honorer, si leur

sort n'est pas fixé. Ces paroles firent tressaillir violemment le

comte. Quelques larmes lui vinrent aux yeux, il me serra la main en me

disant:—Je ne vous connaissais pas encore tout entier. Vous venez de

me causer à la fois de la joie et de la peine. Nous fixerons la part de

ces enfants par les dispositions de la contre-lettre. Je le reconduisis

jusqu'à la porte de mon étude, et il me sembla voir ses traits épanouis

par le sentiment de satisfaction que lui causait cet acte de justice.

—Voilà, Camille, comment de jeunes femmes s'embarquent sur des

abîmes. Il suffit quelquefois d'une contredanse, d'un air chanté au

piano, d'une partie de campagne, pour décider d'effroyables malheurs.

On y court à la voix présomptueuse de la vanité, de l'orgueil, sur la

foi d'un sourire, ou par folie, par étourderie! La Honte, le Remords

et la Misère sont trois Furies entre les mains desquelles doivent

infailliblement tomber les femmes aussitôt qu'elles franchissent les

bornes...

—Ma pauvre Camille se meurt de sommeil, dit la vicomtesse en

interrompant l'avoué. Va, ma fille, va dormir, ton cœur n'a pas

besoin de tableaux effrayants pour rester pur et vertueux.

Camille de Grandlieu comprit sa mère, et sortit.

—Vous êtes allé un peu trop loin, cher monsieur Derville, dit la

vicomtesse, les avoués ne sont ni mères de famille ni prédicateurs.

—Mais les gazettes sont mille fois plus...

—Pauvre Derville! dit la vicomtesse en interrompant l'avoué, je

ne vous reconnais pas. Croyez-vous donc que ma fille lise les

journaux?—Continuez, ajouta-t-elle après une pause.

—Trois mois après la ratification des ventes consenties par le comte

au profit de Gobseck...

—Vous pouvez nommer le comte de Restaud, puisque ma fille n'est plus

là, dit la vicomtesse.

—Soit! reprit l'avoué. Longtemps après cette scène, je n'avais pas

encore reçu la contre-lettre qui devait me rester entre les mains. A

Paris, les avoués sont emportés par un courant qui ne leur permet de

porter aux affaires de leurs clients que le degré d'intérêt qu'ils

y portent eux-mêmes, sauf les exceptions que nous savons faire.

Cependant, un jour que l'usurier dînait chez moi, je lui demandai,

en sortant de table, s'il savait pourquoi je n'avais plus entendu

parler de monsieur de Restaud.—Il y a d'excellentes raisons pour

cela, me répondit-il. Le gentilhomme est à la mort. C'est une de ces

âmes tendres qui, ne connaissant pas la manière de tuer le chagrin,

se laissent toujours tuer par lui. La vie est un travail, un métier,

qu'il faut se donner la peine d'apprendre. Quand un homme a su la

vie, à force d'en avoir éprouvé les douleurs, sa fibre se corrobore

et acquiert une certaine souplesse qui lui permet de gouverner sa

sensibilité; il fait de ses nerfs des espèces de ressorts d'acier

qui plient sans casser; si l'estomac est bon, un homme ainsi préparé

doit vivre aussi longtemps que vivent les cèdres du Liban, qui

sont de fameux arbres.—Le comte serait mourant? dis-je.—Possible,

dit Gobseck. Vous aurez dans sa succession une affaire juteuse. Je

regardai mon homme, et lui dis pour le sonder:—Expliquez-moi donc

pourquoi nous sommes, le comte et moi, les seuls auxquels vous vous

soyez intéressés?—Parce que vous êtes les seuls qui vous soyez fiés

à moi sans finasserie, me répondit-il. Quoique cette réponse me

permît de croire que Gobseck n'abuserait pas de sa position, si les

contre-lettres se perdaient, je résolus d'aller voir le comte. Je

prétextai des affaires, et nous sortîmes. J'arrivai promptement rue

du Helder. Je fus introduit dans un salon où la comtesse jouait avec

ses enfants. En m'entendant annoncer, elle se leva par un mouvement

brusque, vint à ma rencontre, et s'assit sans mot dire en m'indiquant

de la main un fauteuil vacant auprès du feu. Elle mit sur sa figure

ce masque impénétrable sous lequel les femmes du monde savent si bien

cacher leurs passions. Les chagrins avaient déjà fané ce visage; les

lignes merveilleuses qui en faisaient autrefois le mérite, restaient

seules pour témoigner de sa beauté.—Il est très-essentiel, madame,

que je puisse parler à monsieur le comte...—Vous seriez donc plus

favorisé que je ne le suis, répondit-elle en m'interrompant. Monsieur

de Restaud ne veut voir personne, il souffre à peine que son médecin

vienne le voir, et repousse tous les soins, même les miens. Les malades

ont des fantaisies si bizarres! ils sont comme des enfants, ils ne

savent ce qu'ils veulent.—Peut-être, comme les enfants, savent-ils

très-bien ce qu'ils veulent. La comtesse rougit. Je me repentis presque

d'avoir fait cette réplique digne de Gobseck.—Mais, repris-je pour

changer de conversation, il est impossible, madame, que monsieur de

Restaud demeure perpétuellement seul.—Il a son fils aîné près de lui,

dit-elle. J'eus beau regarder la comtesse, cette fois elle ne rougit

plus, et il me parut qu'elle s'était affermie dans la résolution de ne

pas me laisser pénétrer ses secrets.—Vous devez comprendre, madame,

que ma démarche n'est point indiscrète, repris-je. Elle est fondée sur

des intérêts puissants... Je me mordis les lèvres, en sentant que je

m'embarquais dans une fausse route. Aussi, la comtesse profita-t-elle

sur-le-champ de mon étourderie.—Mes intérêts ne sont point séparés de

ceux de mon mari, monsieur, dit-elle. Rien ne s'oppose à ce que vous

vous adressiez à moi...—L'affaire qui m'amène ne concerne que monsieur

le comte, répondis-je avec fermeté.—Je le ferai prévenir du

désir que vous avez de le voir. Le ton poli, l'air qu'elle prit pour

prononcer cette phrase ne me trompèrent pas, je devinai qu'elle ne

me laisserait jamais parvenir jusqu'à son mari. Je causai pendant un

moment de choses indifférentes afin de pouvoir observer la comtesse;

mais, comme toutes les femmes qui se sont fait un plan, elle savait

dissimuler avec cette rare perfection qui, chez les personnes de

votre sexe, est le dernier degré de la perfidie. Oserai-je le dire,

j'appréhendais tout d'elle, même un crime. Ce sentiment provenait d'une

vue de l'avenir qui se révélait dans ses gestes, dans ses regards,

dans ses manières, et jusque dans les intonations de sa voix. Je la

quittai. Maintenant je vais vous raconter les scènes qui terminent

cette aventure, en y joignant les circonstances que le temps m'a

révélées, et les détails que la perspicacité de Gobseck ou la mienne

m'ont fait deviner. Du moment où le comte de Restaud parut se plonger

dans un tourbillon de plaisirs, et vouloir dissiper sa fortune, il se

passa entre les deux époux des scènes dont le secret a été impénétrable

et qui permirent au comte de juger sa femme encore plus défavorablement

qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. Aussitôt qu'il tomba malade, et

qu'il fut obligé de s'aliter, se manifesta son aversion pour la

comtesse et pour ses deux derniers enfants; il leur interdit l'entrée

de sa chambre, et quand ils essayèrent d'éluder cette consigne, leur

désobéissance amena des crises si dangereuses pour monsieur de Restaud,

que le médecin conjura la comtesse de ne pas enfreindre les ordres de

son mari. Madame de Restaud ayant vu successivement les terres, les

propriétés de la famille, et même l'hôtel où elle demeurait, passer

entre les mains de Gobseck qui semblait réaliser, quant à leur fortune,

le personnage fantastique d'un ogre, comprit sans doute les desseins

de son mari. Monsieur de Trailles, un peu trop vivement poursuivi par

ses créanciers, voyageait alors en Angleterre. Lui seul aurait pu

apprendre à la comtesse les précautions secrètes que Gobseck avait

suggérées à monsieur de Restaud contre elle. On dit qu'elle résista

long-temps à donner sa signature, indispensable aux termes de nos lois

pour valider la vente des biens, et néanmoins le comte l'obtint. La

comtesse croyait que son mari capitalisait sa fortune, et que le petit

volume de billets qui la représentait serait dans une cachette, chez

un notaire, ou peut-être à la Banque. Suivant ses calculs, monsieur de

Restaud devait posséder nécessairement un acte quelconque pour donner à

son fils aîné la facilité de recouvrer ceux de ses biens auxquels

il tenait. Elle prit donc le parti d'établir autour de la chambre de

son mari la plus exacte surveillance. Elle régna despotiquement dans sa

maison, qui fut soumise à son espionnage de femme. Elle restait toute

la journée assise dans le salon attenant à la chambre de son mari, et

d'où elle pouvait entendre ses moindres paroles et ses plus légers

mouvements. La nuit, elle faisait tendre un lit dans cette pièce, et la

plupart du temps elle ne dormait pas. Le médecin fut entièrement dans

ses intérêts. Ce dévouement parut admirable. Elle savait, avec cette

finesse naturelle aux personnes perfides, déguiser la répugnance que

monsieur de Restaud manifestait pour elle, et jouait si parfaitement

la douleur, qu'elle obtint une sorte de célébrité. Quelques prudes

trouvèrent même qu'elle rachetait ainsi ses fautes. Mais elle avait

toujours devant les yeux la misère qui l'attendait à la mort du comte,

si elle manquait de présence d'esprit. Ainsi cette femme, repoussée du

lit de douleur où gémissait son mari, avait tracé un cercle magique à

l'entour. Loin de lui, et près de lui, disgraciée et toute-puissante,

épouse dévouée en apparence, elle guettait la mort et la fortune, comme

cet insecte des champs qui, au fond du précipice de sable qu'il a su

arrondir en spirale, y attend son inévitable proie en écoutant chaque

grain de poussière qui tombe. Le censeur le plus sévère ne pouvait

s'empêcher de reconnaître que la comtesse portait loin le sentiment

de la maternité. La mort de son père fut, dit-on, une leçon pour

elle. Idolâtre de ses enfants, elle leur avait dérobé le tableau de

ses désordres, leur âge lui avait permis d'atteindre à son but et de

s'en faire aimer, elle leur a donné la meilleure et la plus brillante

éducation. J'avoue que je ne puis me défendre pour cette femme d'un

sentiment admiratif et d'une compatissance sur laquelle Gobseck me

plaisante encore. A cette époque, la comtesse, qui reconnaissait la

bassesse de Maxime, expiait par des larmes de sang les fautes de sa vie

passée. Je le crois. Quelque odieuses que fussent les mesures qu'elle

prenait pour reconquérir la fortune de son mari, ne lui étaient-elles

pas dictées par son amour maternel et par le désir de réparer ses torts

envers ses enfants? Puis, comme plusieurs femmes qui ont subi les

orages d'une passion, peut-être éprouvait-elle le besoin de redevenir

vertueuse. Peut-être ne connut-elle le prix de la vertu qu'au moment

où elle recueillit la triste moisson semée par ses erreurs. Chaque

fois que le jeune Ernest sortait de chez son père, il subissait

un interrogatoire inquisitorial sur tout ce que le comte avait fait et

dit. L'enfant se prêtait complaisamment aux désirs de sa mère qu'il

attribuait à un tendre sentiment, et il allait au-devant de toutes

les questions. Ma visite fut un trait de lumière pour la comtesse qui

voulut voir en moi le ministre des vengeances du comte, et résolut

de ne pas me laisser approcher du moribond. Mû par un pressentiment

sinistre, je désirais vivement me procurer un entretien avec monsieur

de Restaud, car je n'étais pas sans inquiétude sur la destinée des

contre-lettres; si elles tombaient entre les mains de la comtesse,

elle pouvait les faire valoir, et il se serait élevé des procès

interminables entre elle et Gobseck. Je connaissais assez l'usurier

pour savoir qu'il ne restituerait jamais les biens à la comtesse, et

il y avait de nombreux éléments de chicane dans la contexture de ces

titres dont l'action ne pouvait être exercée que par moi. Je voulus

prévenir tant de malheurs, et j'allai chez la comtesse une seconde fois.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 39 / 44 段