A Paris seulement, et en portant cette somme dans la maison indiquée,

je compris l'ingénieuse adresse avec laquelle Juliette m'avait obligé.

La manière dont me fut prêté cet or, la discrétion gardée sur une

pauvreté facile à deviner, ne révèlent-elles pas tout le génie d'une

femme aimante!

Quelles délices d'avoir pu raconter cette aventure à une femme qui,

peureuse, vous a serré, vous a dit:—Oh! cher, ne meurs pas, toi?

Paris, janvier 1832.

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

Gobseck, immobile, avait saisi sa loupe et contemplait silencieusement

l'écrin.

(GOBSECK.)]

GOBSECK.

A MONSIEUR LE BARON BARCHOU DE PENHOEN.

_Parmi tous les élèves de Vendôme, nous sommes, je crois, les seuls

qui se sont retrouvés au milieu de la carrière des lettres, nous qui

cultivions déjà la philosophie à l'âge où nous ne devions cultiver

que le_ De viris! _Voici l'ouvrage que je faisais quand nous nous

sommes revus, et pendant que tu travaillais à tes beaux ouvrages

sur la philosophie allemande. Ainsi nous n'avons manqué ni l'un ni

l'autre à nos vocations. Tu éprouveras donc sans doute à voir ici ton

nom autant de plaisir qu'en a eu à l'y inscrire_

_Ton vieux camarade de collége,_

DE BALZAC.

1840.

A une heure du matin, pendant l'hiver de 1829 à 1830, il se trouvait

encore dans le salon de la vicomtesse de Grandlieu deux personnes

étrangères à sa famille. Un jeune et joli homme sortit en entendant

sonner la pendule. Quand le bruit de la voiture retentit dans la cour,

la vicomtesse, ne voyant plus que son frère et un ami de la famille qui

achevaient leur piquet, s'avança vers sa fille qui, debout devant la

cheminée du salon, semblait examiner un garde-vue en lithophanie, et

qui écoutait le bruit du cabriolet de manière à justifier les craintes

de sa mère.

—Camille, si vous continuez à tenir avec le jeune comte de Restaud

la conduite que vous avez eue ce soir, vous m'obligerez à ne plus le

recevoir. Écoutez, mon enfant, si vous avez confiance en ma

tendresse, laissez-moi vous guider dans la vie. A dix-sept ans on ne

sait juger ni de l'avenir, ni du passé, ni de certaines considérations

sociales. Je ne vous ferai qu'une seule observation. Monsieur de

Restaud a une mère qui mangerait des millions, une femme mal née, une

demoiselle Goriot qui jadis a fait beaucoup parler d'elle. Elle s'est

si mal comportée avec son père qu'elle ne mérite certes pas d'avoir

un si bon fils. Le jeune comte l'adore et la soutient avec une piété

filiale digne des plus grands éloges; il a surtout de son frère et de

sa sœur un soin extrême.—Quelque admirable que soit cette conduite,

ajouta la comtesse d'un air fin, tant que sa mère existera, toutes

les familles trembleront de confier à ce petit Restaud l'avenir et la

fortune d'une jeune fille.

—J'ai entendu quelques mots qui me donnent envie d'intervenir entre

vous et mademoiselle de Grandlieu, s'écria l'ami de la famille.—J'ai

gagné, monsieur le comte, dit-il en s'adressant à son adversaire. Je

vous laisse pour courir au secours de votre nièce.

—Voilà ce qui s'appelle avoir des oreilles d'avoué, s'écria la

vicomtesse. Mon cher Derville, comment avez-vous pu entendre ce que je

disais tout bas à Camille?

—J'ai compris vos regards, répondit Derville en s'asseyant dans une

bergère au coin de la cheminée.

L'oncle se mit à côté de sa nièce, et madame de Grandlieu prit place

sur une chauffeuse, entre sa fille et Derville.

—Il est temps, madame la vicomtesse, que je vous conte une histoire

qui vous fera modifier le jugement que vous portez sur la fortune du

comte Ernest de Restaud.

—Une histoire? s'écria Camille. Commencez donc vite, monsieur.

Derville jeta sur madame de Grandlieu un regard qui lui fit comprendre

que ce récit devait l'intéresser. La vicomtesse de Grandlieu était,

par sa fortune et par l'antiquité de son nom, une des femmes les

plus remarquables du faubourg Saint-Germain; et, s'il ne semble pas

naturel qu'un avoué de Paris pût lui parler si familièrement et se

comportât chez elle d'une manière si cavalière, il est néanmoins facile

d'expliquer ce phénomène. Madame de Grandlieu, rentrée en France avec

la famille royale, était venue habiter Paris, où elle n'avait d'abord

vécu que de secours accordés par Louis XVIII sur les fonds de la

Liste Civile, situation insupportable. L'avoué eut l'occasion

de découvrir quelques vices de forme dans la vente que la république

avait jadis faite de l'hôtel de Grandlieu, et prétendit qu'il devait

être restitué à la vicomtesse. Il entreprit ce procès moyennant un

forfait, et le gagna. Encouragé par ce succès, il chicana si bien

je ne sais quel hospice, qu'il en obtint la restitution de la forêt

de Grandlieu. Puis, il fit encore recouvrer quelques actions sur le

canal d'Orléans et certains immeubles assez importants que l'empereur

avait donnés en dot à des établissements publics. Ainsi rétablie par

l'habileté du jeune avoué, la fortune de madame de Grandlieu s'était

élevée à un revenu de soixante mille francs environ, lors de la loi

sur l'indemnité qui lui avait rendu des sommes énormes. Homme de haute

probité, savant, modeste et de bonne compagnie, cet avoué devint alors

l'ami de la famille. Quoique sa conduite envers madame de Grandlieu

lui eût mérité l'estime et la clientèle des meilleures maisons du

faubourg Saint-Germain, il ne profitait pas de cette faveur comme en

aurait pu profiter un homme ambitieux. Il résistait aux offres de la

vicomtesse qui voulait lui faire vendre sa charge et le jeter dans la

magistrature, carrière où, par ses protections, il aurait obtenu le

plus rapide avancement. A l'exception de l'hôtel de Grandlieu, où il

passait quelquefois la soirée, il n'allait dans le monde que pour y

entretenir ses relations. Il était fort heureux que ses talents eussent

été mis en lumière par son dévouement à madame de Grandlieu, car il

aurait couru le risque de laisser dépérir son étude. Derville n'avait

pas une âme d'avoué.

Depuis que le comte Ernest de Restaud s'était introduit chez la

vicomtesse, et que Derville avait découvert la sympathie de Camille

pour ce jeune homme, il était devenu aussi assidu chez madame de

Grandlieu que l'aurait été un dandy de la Chaussée-d'Antin nouvellement

admis dans les cercles du noble faubourg. Quelques jours auparavant,

il s'était trouvé dans un bal auprès de Camille, et lui avait dit en

montrant le jeune comte:—Il est dommage que ce garçon-là n'ait pas

deux ou trois millions, n'est-ce pas?

—Est-ce un malheur? Je ne le crois pas, avait-elle répondu. Monsieur

de Restaud a beaucoup de talent, il est instruit, et bien vu du

ministre auprès duquel il a été placé. Je ne doute pas qu'il ne

devienne un homme très-remarquable. _Ce garçon-là_ trouvera tout autant

de fortune qu'il en voudra, le jour où il sera parvenu au pouvoir.

—Oui, mais s'il était déjà riche?

—S'il était riche, dit Camille en rougissant. Mais toutes les jeunes

personnes qui sont ici se le disputeraient, ajouta-t-elle en montrant

les quadrilles.

—Et alors, avait répondu l'avoué, mademoiselle Grandlieu ne serait

plus la seule vers laquelle il tournerait les yeux. Voilà pourquoi vous

rougissez! Vous vous sentez du goût pour lui, n'est-ce pas? Allons,

dites.

Camille s'était brusquement levée.—Elle l'aime, avait pensé Derville.

Depuis ce jour, Camille avait eu pour l'avoué des attentions

inaccoutumées en s'apercevant qu'il approuvait son inclination pour le

jeune comte Ernest de Restaud. Jusque-là, quoiqu'elle n'ignorât aucune

des obligations de sa famille envers Derville, elle avait eu pour lui

plus d'égards que d'amitié vraie, plus de politesse que de sentiment;

ses manières aussi bien que le ton de sa voix lui avaient toujours fait

sentir la distance que l'étiquette mettait entre eux. La reconnaissance

est une dette que les enfants n'acceptent pas toujours à l'inventaire.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 36 / 44 段