En 1819, j'allais de Paris à Moulins. L'état de ma bourse m'obligeait

à voyager sur l'impériale de la diligence. Les Anglais, vous le

savez, regardent les places situées dans cette partie aérienne de

la voiture comme les meilleures. Durant les premières lieues de la

route, j'ai trouvé mille excellentes raisons pour justifier l'opinion

de nos voisins. Un jeune homme, qui me parut être un peu plus riche

que je ne l'étais, monta, par goût, près de moi, sur la banquette. Il

accueillit mes arguments par des sourires inoffensifs. Bientôt une

certaine conformité d'âge, de pensée, notre mutuel amour pour

le grand air, pour les riches aspects des pays que nous découvrions

à mesure que la lourde voiture avançait; puis, je ne sais quelle

attraction magnétique, impossible à expliquer, firent naître entre

nous cette espèce d'intimité momentanée à laquelle les voyageurs

s'abandonnent avec d'autant plus de complaisance que ce sentiment

éphémère paraît devoir cesser promptement et n'engager à rien pour

l'avenir. Nous n'avions pas fait trente lieues que nous parlions des

femmes et de l'amour. Avec toutes les précautions oratoires voulues en

semblable occurrence, il fut naturellement question de nos maîtresses.

Jeunes tous deux, nous n'en étions encore, l'un et l'autre, qu'à

la _femme d'un certain âge_, c'est-à-dire à la femme qui se trouve

entre trente-cinq et quarante ans. Oh! un poète qui nous eût écoutés

de Montargis, à je ne sais plus quel relais, aurait recueilli des

expressions bien enflammées, des portraits ravissants et de bien douces

confidences! Nos craintes pudiques, nos interjections silencieuses et

nos regards encore rougissants étaient empreints d'une éloquence dont

le charme naïf ne s'est plus retrouvé pour moi. Sans doute il faut

rester jeune pour comprendre la jeunesse. Ainsi, nous nous comprîmes à

merveille sur tous les points essentiels de la passion. Et, d'abord,

nous avions commencé à poser en fait et en principe qu'il n'y avait

rien de plus sot au monde qu'un acte de naissance; que bien des femmes

de quarante ans étaient plus jeunes que certaines femmes de vingt ans,

et qu'en définitive les femmes n'avaient réellement que l'âge qu'elles

paraissaient avoir. Ce système ne mettait pas de terme à l'amour, et

nous nagions, de bonne foi, dans un océan sans bornes. Enfin, après

avoir fait nos maîtresses jeunes, charmantes, dévouées, comtesses,

pleines de goût, spirituelles, fines; après leur avoir donné de jolis

pieds, une peau satinée et même doucement parfumée, nous nous avouâmes,

lui, que _madame une telle_ avait trente-huit ans, et moi, de mon côté,

que j'adorais une quadragénaire. Là-dessus, délivrés l'un et l'autre

d'une espèce de crainte vague, nous reprîmes nos confidences de plus

belle en nous trouvant confrères en amour. Puis ce fut à qui, de nous

deux, accuserait le plus de sentiment. L'un avait fait une fois deux

cents lieues pour voir sa maîtresse pendant une heure. L'autre avait

risqué de passer pour un loup et d'être fusillé dans un parc, afin de

se trouver à un rendez-vous nocturne. Enfin, toutes nos folies! S'il

y a du plaisir à se rappeler les dangers passés, n'y a-t-il pas aussi

bien des délices à se souvenir des plaisirs évanouis: c'est

jouir deux fois. Les périls, les grands et petits bonheurs, nous nous

disions tout, même les plaisanteries. La comtesse de mon ami avait

fumé un cigare pour lui plaire; la mienne me faisait mon chocolat et

ne passait pas un jour sans m'écrire ou me voir; la sienne était venue

demeurer chez lui pendant trois jours au risque de se perdre; la mienne

avait fait encore mieux, ou pis si vous voulez. Nos maris adoraient

d'ailleurs nos comtesses; ils vivaient esclaves sous le charme que

possèdent toutes les femmes aimantes; et, plus niais que l'ordonnance

ne le porte, ils ne nous faisaient tout juste de péril que ce qu'il en

fallait pour augmenter nos plaisirs. Oh! comme le vent emportait vite

nos paroles et nos douces risées!

En arrivant à Pouilly, j'examinai fort attentivement la personne

de mon nouvel ami. Certes, je crus facilement qu'il devait être

très-sérieusement aimé. Figurez-vous un jeune homme de taille moyenne,

mais très-bien proportionnée, ayant une figure heureuse et pleine

d'expression. Ses cheveux étaient noirs et ses yeux bleus; ses lèvres

étaient faiblement rosées; ses dents, blanches et bien rangées; une

pâleur gracieuse décorait encore ses traits fins, puis un léger

cercle de bistre cernait ses yeux, comme s'il eût été convalescent.

Ajoutez à cela qu'il avait des mains blanches, bien modelées, soignées

comme doivent l'être celles d'une jolie femme, qu'il paraissait fort

instruit, était spirituel, et vous n'aurez pas de peine à m'accorder

que mon compagnon pouvait faire honneur à une comtesse. Enfin, plus

d'une jeune fille l'eût envié pour mari, car il était vicomte, et

possédait environ douze à quinze mille livres de rentes, _sans compter

les espérances_.

A une lieue de Pouilly, la diligence versa. Mon malheureux camarade

jugea devoir, pour sa sûreté, s'élancer sur les bords d'un champ

fraîchement labouré, au lieu de se cramponner à la banquette, comme

je le fis, et de suivre le mouvement de la diligence. Il prit mal son

élan ou glissa, je ne sais comment l'accident eut lieu, mais il fut

écrasé par la voiture, qui tomba sur lui. Nous le transportâmes dans

une maison de paysan. A travers les gémissements que lui arrachaient

d'atroces douleurs, il put me léguer un de ces soins à remplir auxquels

les derniers vœux d'un mourant donnent un caractère sacré. Au milieu

de son agonie, le pauvre enfant se tourmentait, avec toute la candeur

dont on est souvent victime à son âge, de la peine que ressentirait sa

maîtresse si elle apprenait brusquement sa mort par un journal.

Il me pria d'aller moi-même la lui annoncer. Puis il me fit chercher

une clef suspendue à un ruban qu'il portait en sautoir sur la poitrine.

Je la trouvai à moitié enfoncée dans les chairs. Le mourant ne proféra

pas la moindre plainte lorsque je la retirai, le plus délicatement

qu'il me fut possible, de la plaie qu'elle y avait faite. Au moment

où il achevait de me donner toutes les instructions nécessaires pour

prendre chez lui, à la Charité-sur-Loire, les lettres d'amour que sa

maîtresse lui avait écrites, et qu'il me conjura de lui rendre, il

perdit la parole au milieu d'une phrase; mais son dernier geste me fit

comprendre que la fatale clef serait un gage de ma mission auprès de

sa mère. Affligé de ne pouvoir formuler un seul mot de remerciement,

car il ne doutait pas de mon zèle, il me regarda d'un œil suppliant

pendant un instant, me dit adieu en me saluant par un mouvement de

cils, puis il pencha la tête, et mourut. Sa mort fut le seul accident

funeste que causa la chute de la voiture.—Encore y eut-il un peu de sa

faute, me disait le conducteur.

A la Charité, j'accomplis le testament verbal de ce pauvre voyageur. Sa

mère était absente; ce fut une sorte de bonheur pour moi. Néanmoins,

j'eus à essuyer la douleur d'une vieille servante, qui chancela lorsque

je lui racontai la mort de son jeune maître; elle tomba demi-morte sur

une chaise en voyant cette clef encore empreinte de sang: mais comme

j'étais tout préoccupé d'une plus haute souffrance, celle d'une femme

à laquelle le sort arrachait son dernier amour, je laissai la vieille

femme de charge poursuivant le cours de ses prosopopées, et j'emportai

la précieuse correspondance, soigneusement cachetée par mon ami d'un

jour.

Le château où demeurait la comtesse se trouvait à huit lieues de

Moulins, et encore fallait-il, pour y arriver, faire quelques lieues

dans les terres. Il m'était alors assez difficile de m'acquitter de

mon message. Par un concours de circonstances inutiles à expliquer, je

n'avais que l'argent nécessaire pour atteindre Moulins. Cependant, avec

l'enthousiasme de la jeunesse, je résolus de faire la route à pied, et

d'aller assez vite pour devancer la renommée des mauvaises nouvelles,

qui marche si rapidement. Je m'informai du plus court chemin, et

j'allai par les sentiers du Bourbonnais, portant, pour ainsi dire, un

mort sur mes épaules. A mesure que je m'avançais vers le château de

Montpersan, j'étais de plus en plus effrayé du singulier pèlerinage que

j'avais entrepris. Mon imagination inventait mille fantaisies

romanesques. Je me représentais toutes les situations dans lesquelles

je pouvais rencontrer madame la comtesse de Montpersan, ou, pour obéir

à la poétique des romans, la _Juliette_ tant aimée du jeune voyageur.

Je forgeais des réponses spirituelles à des questions que je supposais

devoir m'être faites. C'était à chaque détour de bois, dans chaque

chemin creux, une répétition de la scène de Sosie et de sa lanterne,

à laquelle il rend compte de la bataille. A la honte de mon cœur,

je ne pensai d'abord qu'à mon maintien, à mon esprit, à l'habileté que

je voulais déployer; mais lorsque je fus dans le pays, une réflexion

sinistre me traversa l'âme comme un coup de foudre qui sillonne et

déchire un voile de nuées grises. Quelle terrible nouvelle pour une

femme qui, tout occupée en ce moment de son jeune ami, espérait d'heure

en heure des joies sans nom, après s'être donné mille peines pour

l'amener légalement chez elle! Enfin, il y avait encore une charité

cruelle à être le messager de la mort. Aussi hâtais-je le pas en me

crottant et m'embourbant dans les chemins du Bourbonnais. J'atteignis

bientôt une grande avenue de châtaigniers, au bout de laquelle les

masses du château de Montpersan se dessinèrent dans le ciel comme des

nuages bruns à contours clairs et fantastiques. En arrivant à la porte

du château, je la trouvai tout ouverte. Cette circonstance imprévue

détruisait mes plans et mes suppositions. Néanmoins j'entrai hardiment,

et j'eus aussitôt à mes côtés deux chiens qui aboyèrent en vrais chiens

de campagne. A ce bruit, une grosse servante accourut, et quand je lui

eus dit que je voulais parler à madame la comtesse, elle me montra, par

un geste de main, les massifs d'un parc à l'anglaise qui serpentait

autour du château, et me répondit:—Madame est par là...

—Merci! dis-je d'un air ironique. Son _par là_ pouvait me faire errer

pendant deux heures dans le parc.

Une jolie petite fille à cheveux bouclés, à ceinture rose, à robe

blanche, à pèlerine plissée, arriva sur ces entrefaites, entendit ou

saisit la demande et la réponse. A mon aspect, elle disparut en criant

d'un petit accent fin:—Ma mère, voilà un monsieur qui veut vous

parler. Et moi de suivre, à travers les détours des allées, les sauts

et les bonds de la pèlerine blanche, qui, semblable à un feu follet, me

montrait le chemin que prenait la petite fille.

Il faut tout dire. Au dernier buisson de l'avenue, j'avais rehaussé

mon col, brossé mon mauvais chapeau et mon pantalon avec les parements

de mon habit, mon habit avec ses manches, et les manches l'une

par l'autre; puis je l'avais boutonné soigneusement pour montrer le

drap des revers, toujours un peu plus neuf que ne l'est le reste;

enfin, j'avais fait descendre mon pantalon sur mes bottes, artistement

frottées dans l'herbe. Grâce à cette toilette de Gascon, j'espérais

ne pas être pris pour l'ambulant de la sous-préfecture; mais quand

aujourd'hui je me reporte par la pensée à cette heure de ma jeunesse,

je ris parfois de moi-même.

Tout à coup, au moment où je composais mon maintien, au détour d'une

verte sinuosité, au milieu de mille fleurs éclairées par un chaud rayon

de soleil, j'aperçus Juliette et son mari. La jolie petite fille tenait

sa mère par la main, et il était facile de s'apercevoir que la comtesse

avait hâté le pas en entendant la phrase ambiguë de son enfant.

Étonnée à l'aspect d'un inconnu qui la saluait d'un air assez gauche,

elle s'arrêta, me fit une mine froidement polie et une adorable moue

qui, pour moi, révélait toutes ses espérances trompées. Je cherchai,

mais vainement, quelques unes de mes belles phrases si laborieusement

préparées. Pendant ce moment d'hésitation mutuelle, le mari put alors

arriver en scène. Des myriades de pensées passèrent dans ma cervelle.

Par contenance, je prononçai quelques mots assez insignifiants,

demandant si les personnes présentes étaient bien réellement monsieur

le comte et madame la comtesse de Montpersan. Ces niaiseries me

permirent de juger d'un seul coup d'œil, et d'analyser, avec une

perspicacité rare à l'âge que j'avais, les deux époux dont la solitude

allait être si violemment troublée. Le mari semblait être le type des

gentilshommes qui sont actuellement le plus bel ornement des provinces.

Il portait de grands souliers à grosses semelles: je les place en

première ligne, parce qu'ils me frappèrent plus vivement encore que

son habit noir fané, son pantalon usé, sa cravate lâche et son col de

chemise recroquevillé. Il y avait dans cet homme un peu du magistrat,

beaucoup plus du conseiller de préfecture, toute l'importance d'un

maire de canton auquel rien ne résiste, et l'aigreur d'un candidat

éligible périodiquement refusé depuis 1816; incroyable mélange de bon

sens campagnard et de sottises; point de manières, mais la morgue de

la richesse; beaucoup de soumission pour sa femme, mais se croyant le

maître, et prêt à se regimber dans les petites choses, sans avoir nul

souci des affaires importantes; du reste, une figure flétrie, très

ridée, hâlée; quelques cheveux gris, longs et plats, voilà l'homme.

Mais la comtesse! ah! quelle vive et brusque opposition ne

faisait-elle pas auprès de son mari! C'était une petite femme à taille

plate et gracieuse, ayant une tournure ravissante; mignonne et si

délicate, que vous eussiez eu peur de lui briser les os en la touchant.

Elle portait une robe de mousseline blanche; elle avait sur la tête un

joli bonnet à rubans roses, une ceinture rose, une guimpe remplie si

délicieusement par ses épaules et par les plus beaux contours, qu'en

les voyant il naissait au fond du cœur une irrésistible envie de

les posséder. Ses yeux étaient vifs, noirs, expressifs, ses mouvements

doux, son pied charmant. Un vieil homme à bonnes fortunes ne lui eût

pas donné plus de trente années, tant il y avait de jeunesse dans

son front et dans les détails les plus fragiles de sa tête. Quant

au caractère, elle me parut tenir tout à la fois de la comtesse de

Lignolles et de la marquise de B..., deux types de femme toujours frais

dans la mémoire d'un jeune homme, quand il a lu le roman de Louvet.

Je pénétrai soudain dans tous les secrets de ce ménage, et pris une

résolution diplomatique digne d'un vieil ambassadeur. Ce fut peut-être

la seule fois de ma vie que j'eus du tact et que je compris en quoi

consistait l'adresse des courtisans ou des gens du monde.

Depuis ces jours d'insouciance, j'ai eu trop de batailles à livrer

pour distiller les moindres actes de la vie et ne rien faire qu'en

accomplissant les cadences de l'étiquette et du bon ton qui sèchent les

émotions les plus généreuses.

—Monsieur le comte, je voudrais vous parler en particulier, dis-je

d'un air mystérieux et en faisant quelques pas en arrière.

Il me suit. Juliette nous laissa seuls, et s'éloigna négligemment

en femme certaine d'apprendre les secrets de son mari au moment où

elle voudra les savoir. Je racontai brièvement au comte la mort de

mon compagnon de voyage. L'effet que cette nouvelle produisit sur

lui me prouva qu'il portait une affection assez vive à son jeune

collaborateur, et cette découverte me donna la hardiesse de répondre

ainsi dans le dialogue qui s'ensuivit entre nous deux.

—Ma femme va être au désespoir, s'écria-t-il, et je serai obligé

de prendre bien des précautions pour l'instruire de ce malheureux

événement.

—Monsieur, en m'adressant d'abord à vous, lui dis-je, j'ai rempli un

devoir. Je ne voulais pas m'acquitter de cette mission donnée par un

inconnu près de madame la comtesse sans vous en prévenir; mais il m'a

confié une espèce de fidéicommis honorable, un secret dont je

n'ai pas le pouvoir de disposer. D'après la haute idée qu'il m'a donnée

de votre caractère, j'ai pensé que vous ne vous opposeriez pas à ce que

j'accomplisse ses derniers vœux. Madame la comtesse sera libre de

rompre le silence qui m'est imposé.

En entendant son éloge, le gentilhomme balança très agréablement la

tête. Il me répondit par un compliment assez entortillé, et finit en

me laissant le champ libre. Nous revînmes sur nos pas. En ce moment,

la cloche annonça le dîner; je fus invité à le partager. En nous

retrouvant graves et silencieux, Juliette nous examina furtivement.

Étrangement surprise de voir son mari prenant un prétexte frivole pour

nous procurer un tête à tête, elle s'arrêta en me lançant un de ces

coups d'œil qu'il n'est donné qu'aux femmes de jeter. Il y avait

dans son regard toute la curiosité permise à une maîtresse de maison

qui reçoit un étranger tombé chez elle comme des nues; il y avait

toutes les interrogations que méritaient ma mise, ma jeunesse et ma

physionomie, contrastes singuliers! puis tout le dédain d'une maîtresse

idolâtrée aux yeux de qui les hommes ne sont rien, hormis un seul; il

y avait des craintes involontaires, de la peur, et l'ennui d'avoir un

hôte inattendu, quand elle venait, sans doute, de ménager à son amour

tous les bonheurs de la solitude. Je compris cette éloquence muette,

et j'y répondis par un triste sourire plein de pitié, de compassion.

Alors, je la contemplai pendant un instant dans tout l'éclat de sa

beauté, par un jour serein, au milieu d'une étroite allée bordée de

fleurs. En voyant cet admirable tableau, je ne pus retenir un soupir.

—Hélas! madame, je viens de faire un bien pénible voyage, entrepris...

pour vous seule.

—Monsieur! me dit-elle.

—Oh! repris-je, je viens au nom de celui qui vous nomme Juliette. Elle

pâlit.—Vous ne le verrez pas aujourd'hui.

—Il est malade? dit-elle à voix basse.

—Oui, lui répondis-je. Mais, de grâce, modérez-vous. Je suis chargé

par lui de vous confier quelques secrets qui vous concernent, et croyez

que jamais messager ne sera ni plus discret ni plus dévoué.

—Qu'y a-t-il?

—S'il ne vous aimait plus?

—Oh! cela est impossible! s'écria-t-elle en laissant échapper un léger

sourire qui n'était rien moins que franc.

Tout à coup elle eut une sorte de frisson, me jeta un regard fauve

et prompt, rougit et dit:—Il est vivant?

Grand Dieu! quel mot terrible! J'étais trop jeune pour en soutenir

l'accent, je ne répondis pas, et regardai cette malheureuse femme d'un

air hébété.

—Monsieur! monsieur, une réponse! s'écria-t-elle.

—Oui, madame.

—Cela est-il vrai? oh! dites-moi la vérité, je puis l'entendre. Dites!

Toute douleur me sera moins poignante que ne l'est mon incertitude.

Je répondis par deux larmes que m'arrachèrent les étranges accents par

lesquels ces phrases furent accompagnées.

Elle s'appuya sur un arbre en jetant un faible cri.

—Madame, lui dis-je, voici votre mari!

—Est-ce que j'ai un mari.

A ce mot, elle s'enfuit et disparut.

—Hé! bien, le dîner refroidit, s'écria le comte. Venez, monsieur.

Là-dessus, je suivis le maître de la maison qui me conduisit dans une

salle à manger où je vis un repas servi avec tout le luxe auquel les

tables parisiennes nous ont accoutumés. Il y avait cinq couverts: ceux

des deux époux et celui de la petite fille; le _mien_, qui devait être

le _sien_; le dernier était celui d'un chanoine de Saint-Denis qui, les

grâces dites, demanda:—Où donc est notre chère comtesse?

—Oh! elle va venir, répondit le comte qui, après nous avoir servi

avec empressement le potage, s'en donna une très ample assiettée et

l'expédia merveilleusement vite.

—Oh! mon neveu, s'écria le chanoine, si votre femme était là, vous

seriez plus raisonnable.

—Papa se fera mal, dit la petite fille d'un air malin.

Un instant après ce singulier épisode gastronomique, et au moment où le

comte découpait avec empressement je ne sais quelle pièce de venaison,

une femme de chambre entra et dit:—Monsieur, nous ne trouvons point

madame!

A ce mot, je me levai par un mouvement brusque en redoutant quelque

malheur, et ma physionomie exprima si vivement mes craintes, que le

vieux chanoine me suivit au jardin. Le mari vint par décence jusque sur

le seuil de la porte.

—Restez! restez! n'ayez aucune inquiétude, nous cria-t-il.

Mais il ne nous accompagna point. Le chanoine, la femme de chambre

et moi nous parcourûmes les sentiers et les boulingrins du parc,

appelant, écoutant, et d'autant plus inquiets, que j'annonçai la mort

du jeune vicomte. En courant, je racontai les circonstances de ce fatal

événement, et m'aperçus que la femme de chambre était extrêmement

attachée à sa maîtresse; car elle entra bien mieux que le chanoine

dans les secrets de ma terreur. Nous allâmes aux pièces d'eau, nous

visitâmes tout sans trouver la comtesse, ni le moindre vestige de

son passage. Enfin, en revenant le long d'un mur, j'entendis des

gémissements sourds et profondément étouffés qui semblaient sortir

d'une espèce de grange. A tout hasard, j'y entrai. Nous y découvrîmes

Juliette, qui, mue par l'instinct du désespoir, s'y était ensevelie

au milieu du foin. Elle avait caché là sa tête afin d'assourdir ses

horribles cris, obéissant à une invincible pudeur: c'étaient des

sanglots, des pleurs d'enfant, mais plus pénétrants, plus plaintifs.

Il n'y avait plus rien dans le monde pour elle. La femme de chambre

dégagea sa maîtresse, qui se laissa faire avec la flasque insouciance

de l'animal mourant. Cette fille ne savait rien dire autre chose

que:—Allons, madame, allons.....

Le vieux chanoine demandait:—Mais qu'a-t-elle? Qu'avez-vous, ma nièce?

Enfin, aidé par la femme de chambre, je transportai Juliette dans

sa chambre; je recommandai soigneusement de veiller sur elle et de

dire à tout le monde que la comtesse avait la migraine. Puis, nous

redescendîmes, le chanoine et moi, dans la salle à manger. Il y avait

déjà quelque temps que nous avions quitté le comte, je ne pensai

guère à lui qu'au moment où je me trouvai sous le péristyle, son

indifférence me surprit; mais mon étonnement augmenta quand je le

trouvai philosophiquement assis à table: il avait mangé presque tout

le dîner, au grand plaisir de sa fille qui souriait de voir son père

en flagrante désobéissance aux ordres de la comtesse. La singulière

insouciance de ce mari me fut expliquée par la légère altercation qui

s'éleva soudain entre le chanoine et lui. Le comte était soumis à une

diète sévère que les médecins lui avaient imposée pour le guérir d'une

maladie grave dont le nom m'échappe; et, poussé par cette gloutonnerie

féroce, assez familière aux convalescents, l'appétit de la bête l'avait

emporté chez lui sur toutes les sensibilités de l'homme. En un moment

j'avais vu la nature dans toute sa vérité, sous deux aspects

bien différents qui mettaient le comique au sein même de la plus

horrible douleur. La soirée fut triste. J'étais fatigué. Le chanoine

employait toute son intelligence à deviner la cause des pleurs de

sa nièce. Le mari digérait silencieusement, après s'être contenté

d'une assez vague explication que la comtesse lui fit donner de son

malaise par sa femme de chambre, et qui fut, je crois, empruntée aux

indispositions naturelles à la femme. Nous nous couchâmes tous de bonne

heure. En passant devant la chambre de la comtesse pour aller au gîte

où me conduisit un valet, je demandai timidement de ses nouvelles. En

reconnaissant ma voix, elle me fit entrer, voulut me parler; mais,

ne pouvant rien articuler, elle inclina la tête, et je me retirai.

Malgré les émotions cruelles que je venais de partager avec la bonne

foi d'un jeune homme, je dormis accablé par la fatigue d'une marche

forcée. A une heure avancée de la nuit, je fus réveillé par les aigres

bruissements que produisirent les anneaux de mes rideaux violemment

tirés sur leurs tringles de fer. Je vis la comtesse assise sur le pied

de mon lit. Son visage recevait toute la lumière d'une lampe posée sur

ma table.

—Est-ce bien vrai, monsieur? me dit-elle. Je ne sais comment je puis

vivre après l'horrible coup qui vient de me frapper; mais en ce moment

j'éprouve du calme. Je veux tout apprendre.

—Quel calme! me dis-je en apercevant l'effrayante pâleur de son teint

qui contrastait avec la couleur brune de sa chevelure, en entendant

les sons gutturaux de sa voix, en restant stupéfait des ravages dont

témoignaient tous ses traits altérés. Elle était étiolée déjà comme

une feuille dépouillée des dernières teintes qu'y imprime l'automne.

Ses yeux rouges et gonflés, dénués de toutes leurs beautés, ne

réfléchissaient qu'une amère et profonde douleur: vous eussiez dit d'un

nuage gris, là où naguère pétillait le soleil.

Je lui redis simplement, sans trop appuyer sur certaines circonstances

trop douloureuses pour elle, l'événement rapide qui l'avait privée

de son ami. Je lui racontai la première journée de notre voyage, si

remplie par les souvenirs de leur amour. Elle ne pleura point, elle

écoutait avec avidité, la tête penchée vers moi, comme un médecin

zélé qui épie un mal. Saisissant un moment où elle me parut avoir

entièrement ouvert son cœur aux souffrances et vouloir se plonger

dans son malheur avec toute l'ardeur que donne la première fièvre du

désespoir, je lui parlai des craintes qui agitèrent le pauvre

mourant, et lui dis comment et pourquoi il m'avait chargé de ce fatal

message. Ses yeux se séchèrent alors sous le feu sombre qui s'échappa

des plus profondes régions de l'âme. Elle put pâlir encore. Lorsque je

lui tendis les lettres que je gardais sous mon oreiller, elle les prit

machinalement; puis elle tressaillit violemment, et me dit d'une voix

creuse:—Et moi qui brûlais les siennes! Je n'ai rien de lui! rien!

rien!

Elle se frappa fortement au front.

—Madame, lui dis-je. Elle me regarda par un mouvement convulsif.—J'ai

coupé sur sa tête, dis-je en continuant, une mèche de cheveux que voici.

Et je lui présentai ce dernier, cet incorruptible lambeau de

celui qu'elle aimait. Ah! si vous aviez reçu comme moi les larmes

brûlantes qui tombèrent alors sur mes mains, vous sauriez ce qu'est

la reconnaissance quand elle est si voisine du bienfait! Elle me

serra les mains, et d'une voix étouffée, avec un regard brillant de

fièvre, un regard où son frêle bonheur rayonnait à travers d'horribles

souffrances:—Ah! vous aimez! dit-elle. Soyez toujours heureux! ne

perdez pas celle qui vous est chère!

Elle n'acheva pas, et s'enfuit avec son trésor.

Le lendemain, cette scène nocturne, confondue dans mes rêves, me parut

être une fiction. Il fallut, pour me convaincre de la douloureuse

vérité, que je cherchasse infructueusement les lettres sous mon chevet.

Il serait inutile de vous raconter les événements du lendemain. Je

restai plusieurs heures encore avec la Juliette que m'avait tant vantée

mon pauvre compagnon de voyage. Les moindres paroles, les gestes, les

actions de cette femme me prouvèrent la noblesse d'âme, la délicatesse

de sentiment qui faisaient d'elle une de ces chères créatures d'amour

et de dévouement si rares semées sur cette terre. Le soir, le comte de

Montpersan me conduisit lui-même jusqu'à Moulins. En y arrivant, il

me dit avec une sorte d'embarras:—Monsieur, si ce n'est pas abuser

de votre complaisance, et agir bien indiscrètement avec un inconnu

auquel nous avons déjà des obligations, voudriez-vous avoir la bonté

de remettre, à Paris, puisque vous y allez, chez monsieur de... (j'ai

oublié le nom), rue du Sentier, une somme que je lui dois, et qu'il m'a

prié de lui faire promptement passer?

—Volontiers, dis-je.

Et dans l'innocence de mon âme, je pris un rouleau de vingt-cinq

louis, qui me servit à revenir à Paris, et que je rendis fidèlement au

prétendu correspondant de monsieur de Montpersan.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 35 / 44 段