—Cette aventure, dit Derville après une pause, me rappelle les seules

circonstances romanesques de ma vie. Vous riez déjà, reprit-il, en

entendant un avoué vous parler d'un roman dans sa vie! Mais j'ai eu

vingt-cinq ans comme tout le monde, et à cet âge j'avais déjà vu

d'étranges choses. Je dois commencer par vous parler d'un personnage

que vous ne pouvez pas connaître. Il s'agit d'un usurier. Saisirez-vous

bien cette figure pâle et blafarde, à laquelle je voudrais que

l'Académie me permît de donner le nom de face _lunaire_, elle

ressemblait à du vermeil dédoré? Les cheveux de mon usurier étaient

plats, soigneusement peignés et d'un gris cendré. Les traits de son

visage, impassible autant que celui de Talleyrand, paraissaient avoir

été coulés en bronze. Jaunes comme ceux d'une fouine, ses petits

yeux n'avaient presque point de cils et craignaient la lumière; mais

l'abat-jour d'une vieille casquette les en garantissait. Son nez

pointu était si grêlé dans le bout, que vous l'eussiez comparé à une

vrille. Il avait les lèvres minces de ces alchimistes et de ces petits

vieillards peints par Rembrandt ou par Metzu. Cet homme parlait bas,

d'un ton doux, et ne s'emportait jamais. Son âge était un problème:

on ne pouvait pas savoir s'il était vieux avant le temps, ou s'il

avait ménagé sa jeunesse afin qu'elle lui servît toujours. Tout était

propre et râpé dans sa chambre, pareille, depuis le drap vert

du bureau jusqu'au tapis du lit, au froid sanctuaire de ces vieilles

filles qui passent la journée à frotter leurs meubles. En hiver, les

tisons de son foyer, toujours enterrés dans un talus de cendres, y

fumaient sans flamber. Ses actions, depuis l'heure de son lever jusqu'à

ses accès de toux le soir, étaient soumises à la régularité d'une

pendule. C'était en quelque sorte un _homme-modèle_ que le sommeil

remontait. Si vous touchez un cloporte cheminant sur un papier, il

s'arrête et fait le mort; de même, cet homme s'interrompait au milieu

de son discours et se taisait au passage d'une voiture, afin de ne

pas forcer sa voix. A l'imitation de Fontenelle, il économisait le

mouvement vital, et concentrait tous les sentiments humains dans le

moi. Aussi sa vie s'écoulait-elle sans faire plus de bruit que le sable

d'une horloge antique. Quelquefois ses victimes criaient beaucoup,

s'emportaient; puis après il se faisait un grand silence, comme dans

une cuisine où l'on égorge un canard. Vers le soir l'homme-billet se

changeait en un homme ordinaire, et ses métaux se métamorphosaient en

cœur humain. S'il était content de sa journée, il se frottait les

mains en laissant échapper par les rides crevassées de son visage une

fumée de gaieté, car il est impossible d'exprimer autrement le jeu

muet de ses muscles, où se peignait une sensation comparable au rire à

vide de _Bas-de-Cuir_. Enfin, dans ses plus grands accès de joie, sa

conversation restait monosyllabique, et sa contenance était toujours

négative. Tel est le voisin que le hasard m'avait donné dans la maison

que j'habitais rue des Grès, quand je n'étais encore que second clerc

et que j'achevais ma troisième année de Droit. Cette maison, qui n'a

pas de cour, est humide et sombre. Les appartements n'y tirent leur

jour que de la rue. La distribution claustrale qui divise le bâtiment

en chambres d'égale grandeur, en ne leur laissant d'autre issue qu'un

long corridor éclairé par des jours de souffrance, annonce que la

maison a jadis fait partie d'un couvent. A ce triste aspect, la gaieté

d'un fils de famille expirait avant qu'il entrât chez mon voisin: sa

maison et lui se ressemblaient. Vous eussiez dit de l'huître et son

rocher. Le seul être avec lequel il communiquait, socialement parlant,

était moi; il venait me demander du feu, m'empruntait un livre, un

journal, et me permettait le soir d'entrer dans sa cellule, où nous

causions quand il était de bonne humeur. Ces marques de confiance

étaient le fruit d'un voisinage de quatre années et de ma sage

conduite, qui, faute d'argent, ressemblait beaucoup à la sienne.

Avait-il des parents, des amis? était-il riche ou pauvre? Personne

n'aurait pu répondre à ces questions. Je ne voyais jamais d'argent chez

lui. Sa fortune se trouvait sans doute dans les caves de la Banque. Il

recevait lui-même ses billets en courant dans Paris d'une jambe sèche

comme celle d'un cerf. Il était d'ailleurs martyr de sa prudence.

Un jour, par hasard, il portait de l'or; un double napoléon se fit

jour, on ne sait comment, à travers son gousset; un locataire qui le

suivait dans l'escalier ramassa la pièce et la lui présenta.—Cela

ne m'appartient pas, répondit-il avec un geste de surprise. A moi de

l'or! Vivrais-je comme je vis si j'étais riche? Le matin il apprêtait

lui-même son café sur un réchaud de tôle, qui restait toujours dans

l'angle noir de sa cheminée; un rôtisseur lui apportait à dîner. Notre

vieille portière montait à une heure fixe pour approprier la chambre.

Enfin, par une singularité que Sterne appellerait une prédestination,

cet homme se nommait Gobseck. Quand plus tard je fis ses affaires,

j'appris qu'au moment où nous nous connûmes il avait environ

soixante-seize ans. Il était né vers 1740, dans les faubourgs d'Anvers,

d'une Juive et d'un Hollandais, et se nommait Jean-Esther Van Gobseck.

Vous savez combien Paris s'occupa de l'assassinat d'une femme nommée

_la belle Hollandaise_? Quand j'en parlai par hasard à mon ancien

voisin, il me dit, sans exprimer ni le moindre intérêt ni la plus

légère surprise:—C'est ma petite nièce. Cette parole fut tout ce que

lui arracha la mort de sa seule et unique héritière, la petite-fille

de sa sœur. Les débats m'apprirent que la belle Hollandaise se

nommait en effet Sara Van Gobseck. Lorsque je lui demandai par quelle

bizarrerie sa petite nièce portait son nom:—Les femmes ne se sont

jamais mariées dans notre famille, me répondit-il en souriant. Cet

homme singulier n'avait jamais voulu voir une seule personne des

quatre générations femelles où se trouvaient ses parents. Il abhorrait

ses héritiers et ne concevait pas que sa fortune pût jamais être

possédée par d'autres que lui, même après sa mort. Sa mère l'avait

embarqué dès l'âge de dix ans en qualité de mousse pour les possessions

hollandaises dans les grandes Indes, où il avait roulé pendant vingt

années. Aussi les rides de son front jaunâtre gardaient-elles les

secrets d'événements horribles, de terreurs soudaines, de hasards

inespérés, de traverses romanesques, de joies infinies: la faim

supportée, l'amour foulé aux pieds, la fortune compromise,

perdue, retrouvée, la vie maintes fois en danger, et sauvée peut-être

par ces déterminations dont la rapide urgence excuse la cruauté. Il

avait connu M. de Lally, M. de Kergarouët, M. d'Estaing, le bailli

de Suffren, M. de Portenduère, lord Cornwallis, lord Hastings, le

père de Tippo-Saeb et Tippo-Saeb lui-même. Ce Savoyard, qui servit

Madhadjy-Sindiah, le roi de Delhy, et contribua tant à fonder la

puissance des Mahrattes, avait fait des affaires avec lui. Il avait

eu des relations avec Victor Hughes et plusieurs célèbres corsaires,

car il avait longtemps séjourné à Saint-Thomas. Il avait si bien tout

tenté pour faire fortune qu'il avait essayé de découvrir l'or de cette

tribu de sauvages si célèbres aux environs de Buenos-Ayres. Enfin il

n'était étranger à aucun des événements de la guerre de l'indépendance

américaine. Mais quand il parlait des Indes ou de l'Amérique, ce qui ne

lui arrivait avec personne, et fort rarement avec moi, il semblait que

ce fût une indiscrétion, il paraissait s'en repentir. Si l'humanité, si

la sociabilité sont une religion, il pouvait être considéré comme un

athée. Quoique je me fusse proposé de l'examiner, je dois avouer à ma

honte que jusqu'au dernier moment son cœur fut impénétrable. Je me

suis quelquefois demandé à quel sexe il appartenait. Si les usuriers

ressemblent à celui-là, je crois qu'ils sont tous du genre neutre.

Était-il resté fidèle à la religion de sa mère, et regardait-il les

chrétiens comme sa proie? s'était-il fait catholique, mahométan, brahme

ou luthérien? Je n'ai jamais rien su de ses opinions religieuses. Il

me paraissait être plus indifférent qu'incrédule. Un soir j'entrai

chez cet homme qui s'était fait or, et que, par antiphrase ou par

raillerie, ses victimes, qu'il nommait ses clients, appelaient papa

Gobseck. Je le trouvai sur son fauteuil, immobile comme une statue,

les yeux arrêtés sur le manteau de la cheminée où il semblait relire

ses bordereaux d'escompte. Une lampe fumeuse dont le pied avait été

vert jetait une lueur qui, loin de colorer ce visage, en faisait mieux

ressortir la pâleur. Il me regarda silencieusement et me montra ma

chaise qui m'attendait.—A quoi cet être-là pense-t-il? me dis-je.

Sait-il s'il existe un Dieu, un sentiment, des femmes, un bonheur? Je

le plaignis comme j'aurais plaint un malade. Mais je comprenais bien

aussi que, s'il avait des millions à la banque, il pouvait posséder

par la pensée la terre qu'il avait parcourue, fouillée, soupesée,

évaluée, exploitée.—Bonjour, papa Gobseck, lui dis-je. Il tourna la

tête vers moi, ses gros sourcils noirs se rapprochèrent légèrement;

chez lui, cette inflexion caractéristique équivalait au plus gai

sourire d'un Méridional.—Vous êtes aussi sombre que le jour où l'on

est venu vous annoncer la faillite de ce libraire de qui vous avez

tant admiré l'adresse, quoique vous en ayez été la victime.—Victime?

dit-il d'un air étonné.—Afin d'obtenir son concordat, ne vous avait-il

pas réglé votre créance en billets signés de la raison de commerce en

faillite; et quand il a été rétabli, ne vous les a-t-il pas soumis

à la réduction voulue par le concordat?—Il était fin, répondit-il,

mais je l'ai repincé.—Avez-vous donc quelques billets à protester?

nous sommes le trente, je crois. Je lui parlais d'argent pour la

première fois. Il leva sur moi ses yeux par un mouvement railleur;

puis, de sa voix douce dont les accents ressemblaient aux sons que

tire de sa flûte un élève qui n'en a pas l'embouchure:—Je m'amuse, me

dit-il.—Vous vous amusez donc quelquefois?—Croyez-vous qu'il n'y ait

de poètes que ceux qui impriment des vers, me demanda-t-il en haussant

les épaules et me jetant un regard de pitié.—De la poésie dans cette

tête! pensai-je, car je ne connaissais encore rien de sa vie.—Quelle

existence pourrait être aussi brillante que l'est la mienne? dit-il

en continuant, et son œil s'anima. Vous êtes jeune, vous avez les

idées de votre sang, vous voyez des figures de femme dans vos tisons,

moi je n'aperçois que des charbons dans les miens. Vous croyez à tout,

moi je ne crois à rien. Gardez vos illusions, si vous le pouvez. Je

vais vous faire le décompte de la vie. Soit que vous voyagiez, soit que

vous restiez au coin de votre cheminée et de votre femme, il arrive

toujours un âge auquel la vie n'est plus qu'une habitude exercée dans

un certain milieu préféré. Le bonheur consiste alors dans l'exercice

de nos facultés appliquées à des réalités. Hors ces deux préceptes,

tout est faux. Mes principes ont varié comme ceux des hommes, j'en ai

dû changer à chaque latitude. Ce que l'Europe admire, l'Asie le punit.

Ce qui est un vice à Paris, est une nécessité quand on a passé les

Açores. Rien n'est fixe ici-bas, il n'y existe que des conventions

qui se modifient suivant les climats. Pour qui s'est jeté forcément

dans tous les moules sociaux, les convictions et les morales ne sont

plus que des mots sans valeur. Reste en nous le seul sentiment vrai

que la nature y ait mis: l'instinct de notre conservation. Dans vos

sociétés européennes, cet instinct se nomme _intérêt personnel_. Si

vous aviez vécu autant que moi vous sauriez qu'il n'est qu'une seule

chose matérielle dont la valeur soit assez certaine pour qu'un

homme s'en occupe. Cette chose... c'est L'OR. L'or représente

toutes les forces humaines. J'ai voyagé, j'ai vu qu'il y avait partout

des plaines ou des montagnes: les plaines ennuient, les montagnes

fatiguent; les lieux ne signifient donc rien. Quant aux mœurs,

l'homme est le même partout: partout le combat entre le pauvre et le

riche est établi, partout il est inévitable; il vaut donc mieux être

l'exploitant que d'être l'exploité; partout il se rencontre des gens

musculeux qui travaillent et des gens lymphatiques qui se tourmentent;

partout les plaisirs sont les mêmes, car partout les sens s'épuisent,

et il ne leur survit qu'un seul sentiment, la vanité! La vanité, c'est

toujours le _moi_. La vanité ne se satisfait que par des flots d'or.

Nos fantaisies veulent du temps, des moyens physiques ou des soins. Eh!

bien, l'or contient tout en germe, et donne tout en réalité. Il n'y a

que des fous ou des malades qui puissent trouver du bonheur à battre

les cartes tous les soirs pour savoir s'ils gagneront quelques sous. Il

n'y a que des sots qui puissent employer leur temps à se demander ce

qui se passe, si madame une telle s'est couchée sur son canapé seule ou

en compagnie, si elle a plus de sang que de lymphe, plus de tempérament

que de vertu. Il n'y a que des dupes qui puissent se croire utiles à

leurs semblables en s'occupant à tracer des principes politiques pour

gouverner des événements toujours imprévus. Il n'y a que des niais qui

puissent aimer à parler des acteurs et à répéter leurs mots; à faire

tous les jours, mais sur un plus grand espace, la promenade que fait

un animal dans sa loge; à s'habiller pour les autres, à manger pour

les autres; à se glorifier d'un cheval ou d'une voiture que le voisin

ne peut avoir que trois jours après eux. N'est-ce pas la vie de vos

Parisiens traduite en quelques phrases? Voyons l'existence de plus

haut qu'ils ne la voient. Le bonheur consiste ou en émotions fortes

qui usent la vie, ou en occupations réglées qui en font une mécanique

anglaise fonctionnant par temps réguliers. Au-dessus de ces bonheurs,

il existe une curiosité, prétendue noble, de connaître les secrets de

la nature ou d'obtenir une certaine imitation de ses effets. N'est-ce

pas, en deux mots, l'Art ou la Science, la Passion ou le Calme? Eh!

bien, toutes les passions humaines agrandies par le jeu de vos intérêts

sociaux viennent parader devant moi qui vis dans le calme. Puis, votre

curiosité scientifique, espèce de lutte où l'homme a toujours le

dessous, je la remplace par la pénétration de tous les ressorts qui

font mouvoir l'Humanité. En un mot, je possède le monde sans

fatigue, et le monde n'a pas la moindre prise sur moi. Écoutez-moi,

reprit-il, par le récit des événements de la matinée, vous devinerez

mes plaisirs. Il se leva, alla pousser le verrou de sa porte, tira un

rideau de vieille tapisserie dont les anneaux crièrent sur la tringle,

et revint s'asseoir.—Ce matin, me dit-il, je n'avais que deux effets

à recevoir, les autres avaient été donnés la veille comme comptant

à mes pratiques. Autant de gagné! car, à l'escompte, je déduis la

course que me nécessite la recette, en prenant quarante sous pour un

cabriolet de fantaisie. Ne serait-il pas plaisant qu'une pratique me

fît traverser Paris pour six francs d'escompte, moi qui n'obéis à rien,

moi qui ne paye que sept francs de contributions. Le premier billet,

valeur de mille francs présentée par un jeune homme, beau fils, à

gilets pailletés, à lorgnon, à tilbury, cheval anglais, etc., était

signé par l'une des plus jolies femmes de Paris, mariée à quelque riche

propriétaire, un comte. Pourquoi cette comtesse avait-elle souscrit

une lettre de change, nulle en droit, mais excellente en fait; car ces

pauvres femmes craignent le scandale que produirait un protêt dans leur

ménage et se donneraient en paiement plutôt que de ne pas payer? Je

voulais connaître la valeur secrète de cette lettre de change. Était-ce

bêtise, imprudence, amour ou charité? Le second billet, d'égale somme,

signé Fanny Malvaut, m'avait été présenté par un marchand de toiles en

train de se ruiner. Aucune personne, ayant quelque crédit à la Banque,

ne vient dans ma boutique, où le premier pas fait de ma porte à mon

bureau dénonce un désespoir, une faillite près d'éclore, et surtout

un refus d'argent éprouvé chez tous les banquiers. Aussi ne vois-je

que des cerfs aux abois, traqués par la meute de leurs créanciers. La

comtesse demeurait rue du Helder, et ma Fanny rue Montmartre. Combien

de conjectures n'ai-je pas faites en m'en allant d'ici ce matin? Si

ces deux femmes n'étaient pas en mesure, elles allaient me recevoir

avec plus de respect que si j'eusse été leur propre père. Combien

de singeries la comtesse ne me jouerait-elle pas pour mille francs?

Elle allait prendre un air affectueux, me parler de cette voix dont

les câlineries sont réservées à l'endosseur du billet, me prodiguer

des paroles caressantes, me supplier peut-être, et moi... Là, le

vieillard me jeta son regard blanc.—Et moi, inébranlable! reprit-il.

Je suis là comme un vengeur, j'apparais comme un remords. Laissons les

hypothèses. J'arrive.—Madame la comtesse est couchée, me dit

une femme de chambre.—Quand sera-t-elle visible?—A midi.—Madame la

comtesse serait-elle malade?—Non, monsieur, mais elle est rentrée

du bal à trois heures.—Je m'appelle Gobseck, dites-lui mon nom, je

serai ici à midi. Et je m'en vais en signant ma présence sur le tapis

qui couvrait les dalles de l'escalier. J'aime à crotter les tapis

de l'homme riche, non par petitesse, mais pour leur faire sentir la

griffe de la Nécessité. Parvenu rue Montmartre, à une maison de peu

d'apparence, je pousse une vieille porte cochère, et vois une de ces

cours obscures où le soleil ne pénètre jamais. La loge du portier

était noire, le vitrage ressemblait à la manche d'une douillette trop

longtemps portée, il était gras, brun, lézardé.—Mademoiselle Fanny

Malvaut?—Elle est sortie, mais si vous venez pour un billet, l'argent

est là.—Je reviendrai, dis-je. Du moment où le portier avait la

somme, je voulais connaître la jeune fille; je me figurais qu'elle

était jolie. Je passe la matinée à voir les gravures étalées sur le

boulevard; puis à midi sonnant, je traversais le salon qui précède

la chambre de la comtesse.—Madame me sonne à l'instant, me dit la

femme de chambre, je ne crois pas qu'elle soit visible.—J'attendrai,

répondis-je en m'asseyant sur un fauteuil. Les persiennes s'ouvrent,

la femme de chambre accourt et me dit:—Entrez, monsieur. A la douceur

de sa voix, je devinai que sa maîtresse ne devait pas être en mesure.

Combien était belle la femme que je vis alors! Elle avait jeté à la

hâte sur ses épaules nues un châle de cachemire dans lequel elle

s'enveloppait si bien que ses formes pouvaient se deviner dans leur

nudité. Elle était vêtue d'un peignoir garni de ruches blanches comme

neige et qui annonçait une dépense annuelle d'environ deux mille

francs chez la blanchisseuse en fin. Ses cheveux noirs s'échappaient

en grosses boucles d'un joli madras négligemment noué sur sa tête

à la manière des créoles. Son lit offrait le tableau d'un désordre

produit sans doute par un sommeil agité. Un peintre aurait payé pour

rester pendant quelques moments au milieu de cette scène. Sous des

draperies voluptueusement attachées, un oreiller enfoncé sur un édredon

de soie bleue, et dont les garnitures en dentelle se détachaient

vivement sur ce fond d'azur, offrait l'empreinte de formes indécises

qui réveillaient l'imagination. Sur une large peau d'ours, étendue

aux pieds des lions ciselés dans l'acajou du lit, brillaient deux

souliers de satin blanc, jetés avec l'incurie que cause la lassitude

d'un bal. Sur une chaise était une robe froissée dont les manches

touchaient à terre. Des bas que le moindre souffle d'air aurait

emportés, étaient tortillés dans le pied d'un fauteuil. De blanches

jarretières flottaient le long d'une causeuse. Un éventail de prix, à

moitié déplié, reluisait sur la cheminée. Les tiroirs de la commode

restaient ouverts. Des fleurs, des diamants, des gants, un bouquet, une

ceinture gisaient çà et là. Je respirais une vague odeur de parfums.

Tout était luxe et désordre, beauté sans harmonie. Mais déjà pour elle

ou pour son adorateur, la misère, tapie là-dessous, dressait la tête

et leur faisait sentir ses dents aiguës. La figure fatiguée de la

comtesse ressemblait à cette chambre parsemée des débris d'une fête.

Ces brimborions épars me faisaient pitié; rassemblés, ils avaient

causé la veille quelque délire. Ces vestiges d'un amour foudroyé par

le remords, cette image d'une vie de dissipation, de luxe et de bruit,

trahissaient des efforts de Tantale pour embrasser de fuyants plaisirs.

Quelques rougeurs semées sur le visage de la jeune femme attestaient

la finesse de sa peau; mais ses traits étaient comme grossis, et le

cercle brun qui se dessinait sous ses yeux semblait être plus fortement

marqué qu'à l'ordinaire. Néanmoins la nature avait assez d'énergie en

elle pour que ces indices de folie n'altérassent pas sa beauté. Ses

yeux étincelaient. Semblable à l'une de ces Hérodiades dues au pinceau

de Léonard de Vinci (j'ai brocanté les tableaux), elle était magnifique

de vie et de force; rien de mesquin dans ses contours ni dans ses

traits; elle inspirait l'amour, et me semblait devoir être plus forte

que l'amour. Elle me plut. Il y avait longtemps que mon cœur

n'avait battu. J'étais donc déjà payé! je donnerais mille francs

d'une sensation qui me ferait souvenir de ma jeunesse.—Monsieur, me

dit-elle en me présentant une chaise, auriez-vous la complaisance

d'attendre?—Jusqu'à demain midi, madame, répondis-je en repliant

le billet que je lui avais présenté, je n'ai le droit de protester

qu'à cette heure-là. Puis, en moi-même, je me disais:—Paie ton luxe,

paie ton nom, paie ton bonheur, paie le monopole dont tu jouis. Pour

se garantir leurs biens, les riches ont inventé des tribunaux, des

juges, et cette guillotine, espèce de bougie où viennent se brûler les

ignorants. Mais, pour vous qui couchez sur la soie et sous la soie, il

est des remords, des grincements de dents cachés sous un sourire, et

des gueules de lions fantastiques qui vous donnent un coup de dent au

cœur.—Un protêt! y pensez-vous? s'écria-t-elle en me regardant,

vous auriez si peu d'égards pour moi?—Si le roi me devait, madame, et

qu'il ne me payât pas, je l'assignerais encore plus promptement

que tout autre débiteur. En ce moment nous entendîmes frapper doucement

à la porte de la chambre.—Je n'y suis pas! dit impérieusement la jeune

femme.—Anastasie, je voudrais cependant bien vous voir.—Pas en ce

moment, mon cher, répondit-elle d'une voix moins dure, mais néanmoins

sans douceur.—Quelle plaisanterie! vous parlez à quelqu'un, répondit

en entrant un homme qui ne pouvait être que le comte. La comtesse me

regarda, je la compris, elle devint mon esclave. Il fut un temps, jeune

homme, où j'aurais été peut-être assez bête pour ne pas protester. En

1763, à Pondichéry, j'ai fait grâce à une femme qui m'a joliment roué.

Je le méritais, pourquoi m'étais-je fié à elle?—Que veut monsieur? me

demanda le comte. Je vis la femme frissonnant de la tête aux pieds, la

peau blanche et satinée de son cou devint rude: elle avait, suivant

un terme familier, la chair de poule. Moi, je riais, sans qu'aucun

de mes muscles tressaillît.—Monsieur est un de mes fournisseurs,

dit-elle. Le comte me tourna le dos, je tirai le billet à moitié hors

de ma poche. A ce mouvement inexorable, la jeune femme vint à moi,

me présenta un diamant:—Prenez, dit-elle, et allez-vous-en. Nous

échangeâmes les deux valeurs, et je sortis en la saluant. Le diamant

valait bien une douzaine de cents francs pour moi. Je trouvai dans la

cour une nuée de valets qui brossaient leurs livrées, ciraient leurs

bottes ou nettoyaient de somptueux équipages.—Voilà, me dis-je,

ce qui amène ces gens-là chez moi. Voilà ce qui les pousse à voler

décemment des millions, à trahir leur patrie. Pour ne pas se crotter

en allant à pied, le grand seigneur, ou celui qui le singe, prend une

bonne fois un bain de boue! En ce moment, la grande porte s'ouvrit,

et livra passage au cabriolet du jeune homme qui m'avait présenté le

billet.—Monsieur, lui dis-je quand il fut descendu, voici deux cents

francs que je vous prie de rendre à madame la comtesse, et vous lui

ferez observer que je tiendrai à sa disposition pendant huit jours

le gage qu'elle m'a remis ce matin. Il prit les deux cents francs,

et laissa échapper un sourire moqueur, comme s'il eût dit:—Ha! elle

a payé. Ma foi, tant mieux! J'ai lu sur cette physionomie l'avenir

de la comtesse. Ce joli monsieur blond, froid, joueur sans âme, se

ruinera, la ruinera, ruinera le mari, ruinera les enfants, mangera

leurs dots, et causera plus de ravages à travers les salons que n'en

causerait une batterie d'obusiers dans un régiment. Je me rendis

rue Montmartre, chez mademoiselle Fanny. Je montai un petit

escalier bien roide. Arrivé au cinquième étage, je fus introduit dans

un appartement composé de deux chambres où tout était propre comme un

ducat neuf. Je n'aperçus pas la moindre trace de poussière sur les

meubles de la première pièce où me reçut mademoiselle Fanny, jeune

fille parisienne, vêtue simplement: tête élégante et fraîche, air

avenant, des cheveux châtains bien peignés, qui, retroussés en deux

arcs sur les tempes, donnaient de la finesse à des yeux bleus, purs

comme du cristal. Le jour, passant à travers de petits rideaux tendus

aux carreaux, jetait une lueur douce sur sa modeste figure. Autour

d'elle, de nombreux morceaux de toile taillés me dénoncèrent ses

occupations habituelles, elle ouvrait du linge. Elle était là comme

le génie de la solitude. Quand je lui présentai le billet, je lui dis

que je ne l'avais pas trouvée le matin.—Mais, dit-elle, les fonds

étaient chez la portière. Je feignis de ne pas entendre.—Mademoiselle

sort de bonne heure, à ce qu'il paraît?—Je suis rarement hors de chez

moi; mais quand on travaille la nuit, il faut bien quelquefois se

baigner. Je la regardai. D'un coup d'œil, je devinai tout. C'était

une fille condamnée au travail par le malheur, et qui appartenait à

quelque famille d'honnêtes fermiers, car elle avait quelques-uns de ces

grains de rousseur particuliers aux personnes nées à la campagne. Je

ne sais quel air de vertu respirait dans ses traits. Il me sembla que

j'habitais une atmosphère de sincérité, de candeur, où mes poumons se

rafraîchissaient. Pauvre innocente! elle croyait à quelque chose: sa

simple couchette en bois peint était surmontée d'un crucifix orné de

deux branches de buis. Je fus quasi touché. Je me sentais disposé à lui

offrir de l'argent à douze pour cent seulement, afin de lui faciliter

l'achat de quelque bon établissement.—Mais, me dis-je, elle a

peut-être un petit cousin qui se ferait de l'argent avec sa signature,

et grugerait la pauvre fille. Je m'en suis donc allé, me mettant en

garde contre mes idées généreuses, car j'ai souvent eu l'occasion

d'observer que quand la bienfaisance ne nuit pas au bienfaiteur, elle

tue l'obligé. Lorsque vous êtes entré, je pensais que Fanny Malvaut

serait une bonne petite femme; j'opposais sa vie pure et solitaire à

celle de cette comtesse qui, déjà tombée dans la lettre de change, va

rouler jusqu'au fond des abîmes du vice! Eh! bien, reprit-il après un

moment de silence profond pendant lequel je l'examinais, croyez-vous

que ce ne soit rien que de pénétrer ainsi dans les plus secrets replis

du cœur humain, d'épouser la vie des autres, et de la voir à

nu? Des spectacles toujours variés: des plaies hideuses, des chagrins

mortels, des scènes d'amour, des misères que les eaux de la Seine

attendent, des joies de jeune homme qui mènent à l'échafaud, des rires

de désespoir et des fêtes somptueuses. Hier, une tragédie: quelque

bonhomme de père qui s'asphyxie parce qu'il ne peut plus nourrir ses

enfants. Demain, une comédie: un jeune homme essaiera de me jouer la

scène de monsieur Dimanche, avec les variantes de notre époque. Vous

avez entendu vanter l'éloquence des derniers prédicateurs, je suis

allé parfois perdre mon temps à les écouter, ils m'ont fait changer

d'opinion, mais de conduite, comme disait je ne sais qui, jamais. Eh!

bien, ces bons prêtres, votre Mirabeau, Vergniaud et les autres ne

sont que des bègues auprès de mes orateurs. Souvent une jeune fille

amoureuse, un vieux négociant sur le penchant de sa faillite, une

mère qui veut cacher la faute de son fils, un artiste sans pain, un

grand sur le déclin de la faveur, et qui, faute d'argent, va perdre le

fruit de ses efforts, m'ont fait frissonner par la puissance de leur

parole. Ces sublimes acteurs jouaient pour moi seul, et sans pouvoir

me tromper. Mon regard est comme celui de Dieu, je vois dans les

cœurs. Rien ne m'est caché. On ne refuse rien à qui lie et délie

les cordons du sac. Je suis assez riche pour acheter les consciences

de ceux qui font mouvoir les ministres, depuis leurs garçons de bureau

jusqu'à leurs maîtresses: n'est-ce pas le Pouvoir? Je puis avoir les

plus belles femmes et leurs plus tendres caresses, n'est-ce pas le

Plaisir? Le Pouvoir et le Plaisir ne résument-ils pas tout votre ordre

social? Nous sommes dans Paris une dizaine ainsi, tous rois silencieux

et inconnus, les arbitres de vos destinées. La vie n'est-elle pas

une machine à laquelle l'argent imprime le mouvement. Sachez-le, les

moyens se confondent toujours avec les résultats: vous n'arriverez

jamais à séparer l'âme des sens, l'esprit de la matière. L'or est le

spiritualisme de vos sociétés actuelles. Liés par le même intérêt, nous

nous rassemblons à certains jours de la semaine au café Thémis, près du

Pont-Neuf. Là, nous nous révélons les mystères de la finance. Aucune

fortune ne peut nous mentir, nous possédons les secrets de toutes les

familles. Nous avons une espèce de _livre noir_ où s'inscrivent les

notes les plus importantes sur le crédit public, sur la Banque, sur

le Commerce. Casuistes de la Bourse, nous formons un Saint-Office où

se jugent et s'analysent les actions les plus indifférentes de tous

les gens qui possèdent une fortune quelconque, et nous devinons

toujours vrai. Celui-ci surveille la masse judiciaire, celui-là la

masse financière; l'un la masse administrative, l'autre la masse

commerciale. Moi, j'ai l'œil sur les fils de famille, les artistes,

les gens du monde, et sur les joueurs, la partie la plus émouvante de

Paris. Chacun nous dit les secrets du voisin. Les passions trompées,

les vanités froissées sont bavardes. Les vices, les désappointements,

les vengeances sont les meilleurs agents de police. Comme moi, tous mes

confrères ont joui de tout, se sont rassasiés de tout, et sont arrivés

à n'aimer le pouvoir et l'argent que pour le pouvoir et l'argent même.

Ici, dit-il, en me montrant sa chambre nue et froide, l'amant le plus

fougueux qui s'irrite ailleurs d'une parole et tire l'épée pour un

mot, prie à mains jointes! Ici le négociant le plus orgueilleux, ici

la femme la plus vaine de sa beauté, ici le militaire le plus fier,

prient tous, la larme à l'œil ou de rage ou de douleur. Ici prient

l'artiste le plus célèbre et l'écrivain dont les noms sont promis à

la postérité. Ici enfin, ajouta-t-il en portant la main à son front,

se trouve une balance dans laquelle se pèsent les successions et les

intérêts de Paris tout entier. Croyez-vous maintenant qu'il n'y ait pas

de jouissances sous ce masque blanc dont l'immobilité vous a si souvent

étonné? dit-il en me tendant son visage blême qui sentait l'argent. Je

retournai chez moi stupéfait. Ce petit vieillard sec avait grandi. Il

s'était changé à mes yeux en une image fantastique où se personnifiait

le pouvoir de l'or. La vie, les hommes me faisaient horreur.—Tout

doit-il donc se résoudre par l'argent? me demandais-je. Je me souviens

de ne m'être endormi que très tard. Je voyais des monceaux d'or autour

de moi. La belle comtesse m'occupa. J'avouerai à ma honte qu'elle

éclipsait complétement l'image de la simple et chaste créature vouée au

travail et à l'obscurité; mais le lendemain matin, à travers les nuées

de mon réveil, la douce Fanny m'apparut dans toute sa beauté, je ne

pensai plus qu'à elle.

—Voulez-vous un verre d'eau sucrée? dit la vicomtesse en interrompant

Derville.

—Volontiers, répondit-il.

—Mais je ne vois là-dedans rien qui puisse nous concerner, dit madame

de Grandlieu en sonnant.

—Sardanapale! s'écria Derville en lâchant son juron, je vais bien

réveiller mademoiselle Camille en lui disant que son bonheur dépendait

naguère du papa Gobseck; mais comme le bonhomme est mort à l'âge

de quatre-vingt-neuf ans, monsieur de Restaud entrera bientôt en

possession d'une belle fortune. Ceci veut des explications. Quant à

Fanny Malvaut, vous la connaissez, c'est ma femme!

—Le pauvre garçon, répliqua la vicomtesse, avouerait cela devant vingt

personnes avec sa franchise ordinaire.

—Je le crierais à tout l'univers, dit l'avoué.

—Buvez, buvez, mon pauvre Derville. Vous ne serez jamais rien, que le

plus heureux et le meilleur des hommes.

—Je vous ai laissé rue du Helder, chez une comtesse, s'écria l'oncle

en relevant sa tête légèrement assoupie. Qu'en avez-vous fait?

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 37 / 44 段