Schmuke habitait une maison située à l'angle du quai, la comtesse n'eut
pas à marcher dans la boue, elle sauta presque de son marchepied à
l'allée boueuse et ruinée de cette vieille maison noire, raccommodée
comme la faïence d'un portier avec des attaches en fer, et surplombant
de manière à inquiéter les passants. Le vieux maître de chapelle
demeurait au quatrième étage et jouissait du bel aspect de la Seine,
depuis le Pont-Neuf jusqu'à la colline de Chaillot. Ce bon être fut
si surpris quand le laquais lui annonça la visite de son ancienne
écolière, que dans sa stupéfaction il la laissa pénétrer chez lui.
Jamais la comtesse n'eût inventé ni soupçonné l'existence qui se
révéla soudain à ses regards, quoiqu'elle connût depuis longtemps le
profond dédain de Schmuke pour le costume et le peu d'intérêt qu'il
portait aux choses de ce monde. Qui aurait pu croire au laisser-aller
d'une pareille vie, à une si complète insouciance? Schmuke était un
Diogène musicien, il n'avait point honte de son désordre; il l'eût
nié, tant il y était habitué. L'usage incessant d'une bonne grosse
pipe allemande avait répandu sur le plafond, sur le misérable papier
de tenture, écorché en mille endroits par un chat, une teinte blonde
qui donnait aux objets l'aspect des moissons dorées de Cérès. Le chat,
doué d'une magnifique robe à longues soies ébouriffées à faire envie
à une portière, était là comme la maîtresse du logis, grave dans sa
barbe, sans inquiétude; du haut d'un excellent piano de Vienne où il
siégeait magistralement, il jeta sur la comtesse, quand elle entra, ce
regard mielleux et froid par lequel toute femme étonnée de sa beauté
l'aurait saluée; il ne se dérangea point, il agita seulement les deux
fils d'argent de ses moustaches droites et reporta sur Schmuke ses deux
yeux d'or. Le piano, caduc et d'un bon bois peint en noir et or, mais
sale, déteint, écaillé, montrait des touches usées comme les dents
des vieux chevaux, et jaunies par la couleur fuligineuse tombée de
la pipe. Sur la tablette, de petits tas de cendres disaient que, la
veille, Schmuke avait chevauché sur le vieil instrument vers quelque
sabbat musical. Le carreau, plein de boue séchée, de papiers
déchirés, de cendres de pipe, de débris inexplicables, ressemblait
au plancher des pensionnats quand il n'a pas été balayé depuis huit
jours, et d'où les domestiques chassent des monceaux de choses qui
sont entre le fumier et les guenilles. Un œil plus exercé que
celui de la comtesse y aurait trouvé des renseignements sur la vie de
Schmuke, dans quelques épluchures de marrons, des pelures de pommes,
des coquilles d'œufs rouges, dans des plats cassés par inadvertance
et crottés de _sauercraut_. Ce _détritus_ allemand formait un tapis
de poudreuses immondices qui craquait sous les pieds, et se ralliait
à un amas de cendres qui descendait majestueusement d'une cheminée
en pierre peinte où trônait une bûche en charbon de terre devant
laquelle deux tisons avaient l'air de se consumer. Sur la cheminée,
un trumeau et sa glace, où les figures dansaient la sarabande; d'un
côté la glorieuse pipe accrochée, de l'autre un pot chinois où le
professeur mettait son tabac. Deux fauteuils achetés de hasard, comme
une couchette maigre et plate, comme la commode vermoulue et sans
marbre, comme la table estropiée où se voyaient les restes d'un frugal
déjeuner, composaient ce mobilier plus simple que celui d'un wigham de
Mohicans. Un miroir à barbe suspendu à l'espagnolette de la fenêtre
sans rideaux et surmonté d'une loque zébrée par les nettoyages du
rasoir, indiquait les sacrifices que Schmuke faisait aux Grâces et au
Monde. Le chat, être faible et protégé, était le mieux partagé, il
jouissait d'un vieux coussin de bergère auprès duquel se voyaient une
tasse et un plat de porcelaine blanche. Mais ce qu'aucun style ne peut
décrire, c'est l'état où Schmuke, le chat et la pipe, trinité vivante,
avaient mis ces meubles. La pipe avait brûlé la table çà et là. Le chat
et la tête de Schmuke avaient graissé le velours d'Utrecht vert des
deux fauteuils, de manière à lui ôter sa rudesse. Sans la splendide
queue de ce chat, qui faisait en partie le ménage, jamais les places
libres sur la commode ou sur le piano n'eussent été nettoyées. Dans un
coin se tenaient les souliers, qui voudraient un dénombrement épique.
Les dessus de la commode et du piano étaient encombrés de livres de
musique, à dos rongés, éventrés, à coins blanchis, émoussés, où le
carton montrait ses mille feuilles. Le long des murs étaient collées
avec des pains à cacheter les adresses des écolières. Le nombre de
pains sans papiers indiquait les adresses défuntes. Sur le papier se
lisaient des calculs faits à la craie. La commode était ornée
de cruchons de bière bus la veille, lesquels paraissaient neufs et
brillants au milieu de ces vieilleries et des paperasses. L'hygiène
était représentée par un pot à eau couronné d'une serviette, et un
morceau de savon vulgaire, blanc, pailleté de bleu, qui humectait le
bois de rose en plusieurs endroits. Deux chapeaux également vieux
étaient accrochés à un porte-manteau d'où pendait le même carrick bleu
à trois collets que la comtesse avait toujours vu à Schmuke. Au bas de
la fenêtre étaient trois pots de fleurs, des fleurs allemandes sans
doute, et tout auprès une canne de houx. Quoique la vue et l'odorat de
la comtesse fussent désagréablement affectés, le sourire et le regard
de Schmuke lui cachèrent ces misères sous de célestes rayons qui firent
resplendir les teintes blondes, et vivifièrent ce chaos. L'âme de
cet homme divin, qui connaissait et révélait tant de choses divines,
scintillait comme un soleil. Son rire si franc, si ingénu à l'aspect
d'une de ses saintes Céciles, répandit les éclats de la jeunesse, de la
gaieté, de l'innocence. Il versa les trésors les plus chers à l'homme,
et s'en fit un manteau qui cacha sa pauvreté. Le parvenu le plus
dédaigneux eût trouvé peut-être ignoble de songer au cadre où s'agitait
ce magnifique apôtre de la religion musicale.
—_Hé bar kel hassart, izi, tchère montame la gondesse?_ dit-il.
_Vaudile kè chè jande lei gandike té Zimion à mon ache?_ Cette idée
raviva son accès de rire immodéré.—_Souis-che en ponne fordine?_
reprit-il encore d'un air fin. Puis il se remit à rire comme un
enfant.—_Vis fennez pir la misik, hai non pir ein baufre ôme. Ché lei
sais_, dit-il d'un air mélancolique, _mais fennez pir tit ce ke vi
fouderesse, vis savez qu'ici tit este à visse, corpe, hâme, hai piens!_
Il prit la main de la comtesse, la baisa et y mit une larme, car le
bonhomme était tous les jours au lendemain du bienfait. Sa joie lui
avait ôté pendant un instant le souvenir, pour le lui rendre dans toute
sa force. Aussitôt il prit la craie, sauta sur le fauteuil qui était
devant le piano; puis, avec une rapidité de jeune homme, il écrivit sur
le papier en grosses lettres: 17 FÉVRIER 1835. Ce mouvement si
joli, si naïf, fut accompli avec une si furieuse reconnaissance, que la
comtesse en fut tout émue.
—Ma sœur viendra, lui dit-elle.
—_L'audre auzi! gand? gand? ke cé soid afant qu'il meure!_ reprit-il.
—Elle viendra vous remercier d'un grand service que je viens vous
demander de sa part, reprit-elle.
—_Fitte, fitte, fitte, fitte_, s'écria Schmuke, _ké vaudille vaire?
Vaudille hâler au tiaple?_
—Rien que mettre: _Accepté pour la somme de dix mille francs_ sur
chacun de ces papiers, dit-elle en tirant de son manchon quatre lettres
de change préparées selon la formule par Nathan.
—_Hâ! ze zera piendotte vaidde_, répondit l'Allemand avec la douceur
d'un agneau. _Seulemente, che neu saite pas i se druffent messes
blîmes et mon hangrier.—Fattan te la, meinherr Mirr_, cria-t-il au
chat qui le regarda froidement.—_Sei mon châs_, dit-il en le montrant
à la comtesse. _C'est la bauffre hânîmâle ki fit affecque li bauffre
Schmuke! Ille hai pô!_
—Oui, dit la comtesse.
—_Lé foullez-visse?_ dit-il.
—Y pensez-vous? reprit-elle. N'est-ce pas votre ami?
Le chat, qui cachait l'encrier, devina que Schmuke le voulait, et sauta
sur le lit.
—_Il être mâline gomme ein zinche!_ reprit-il en le montrant sur le
lit. _Ché lé nôme Mirr, pir clorivier nodre crânt Hoffmann te Perlin,
ke ché paugoube gonni._
Le bonhomme signait avec l'innocence d'un enfant qui fait ce que sa
mère lui ordonne de faire sans y rien concevoir, mais sûr de bien
faire. Il se préoccupait bien plus de la présentation du chat à la
comtesse que des papiers par lesquels sa liberté pouvait être, suivant
les lois relatives aux étrangers, à jamais aliénée.
—_Vis m'azurèze ke cesse bedis babières dimprés..._
—N'ayez pas la moindre inquiétude, dit la comtesse.
—_Ché ne boind t'einkiétide_, reprit-il brusquement. _Che temande zi
zes bedis babières dimprés veront blésir à montame ti Dilet._
—Oh! oui, dit-elle, vous lui rendez service comme si vous étiez son
père...
—_Ché souis ton pien hireux te lui êdre pon à keke chausse. Andantez
te mon misik!_ dit-il en laissant les papiers sur la table, et sautant
à son piano.
Déjà les mains de cet ange trottaient sur les vieilles touches,
déjà son regard atteignait aux cieux à travers les toits, déjà le plus
délicieux de tous les chants fleurissait dans l'air et pénétrait l'âme;
mais la comtesse ne laissa ce naïf interprète des choses célestes faire
parler les bois et les cordes, comme fait la sainte Cécile de Raphaël
pour les anges qui l'écoutent, que pendant le temps que mit l'écriture
à sécher: elle se leva, mit les lettres de change dans son manchon,
et tira son radieux maître des espaces éthérés où il planait en le
rappelant sur la terre.
—Mon bon Schmuke, dit-elle en lui frappant sur l'épaule.
—_Téchâ!_ s'écria-t-il avec une affreuse soumission. _Bourkoi êdes-vis
tonc fennie?_
Il ne murmura point, il se dressa comme un chien fidèle pour écouter la
comtesse.
—Mon bon Schmuke, reprit-elle, il s'agit d'une affaire de vie et de
mort, les minutes économisent du sang et des larmes.
—_Tuchurs la même_, dit-il. _Hallêze, anche! zécher les plirs tes
audres! Zachèsse ké leu baufre Schmuke gomde fodre viside pir plis ké
fos randes!_
—Nous nous reverrons, dit-elle, vous viendrez faire de la musique et
dîner avec moi tous les dimanches, sous peine de nous brouiller. Je
vous attends dimanche prochain.
—_Frai?_
—Je vous en prie, et ma sœur vous indiquera sans doute un jour
aussi.
—_Ma ponhire zera tonc gomblete_, dit-il, _gar che ne vis foyais gaux
Champes-Hailyssées gand vis y bassièze han foidire, pien raremente!_
Cette idée sécha les larmes qui lui roulaient dans les yeux, et il
offrit le bras à sa belle écolière, qui sentit battre démesurément le
cœur du vieillard.
—Vous pensiez donc à nous, lui dit-elle.
—_Tuchurs en manchant mon bain!_ reprit-il. _T'aport gomme hâ mes
pienfaidrices; et puis gomme au teusse premières cheunes files tignes
t'amur ké chaie fies!_
La comtesse n'osa plus rien dire: il y avait dans cette phrase une
incroyable et respectueuse, une fidèle et religieuse solennité. Cette
chambre enfumée et pleine de débris était un temple habité par deux
divinités. Le sentiment s'y accroissait à toute heure, à l'insu de
celles qui l'inspiraient.
—Là, donc, nous sommes aimées, bien aimées, pensa-t-elle.
L'émotion avec laquelle le vieux Schmuke vit la comtesse montant en
voiture fut partagée par elle, qui, du bout des doigts, lui envoya un
de ces délicats baisers que les femmes se donnent de loin pour se dire
bonjour. A cette vue, Schmuke resta planté sur ses jambes longtemps
après que la voiture eut disparu. Quelques instants après, la comtesse
entrait dans la cour de l'hôtel de madame de Nucingen. La baronne
n'était pas levée; mais pour ne pas faire attendre une femme haut
placée, elle s'enveloppa d'un châle et d'un peignoir.
—Il s'agit d'une bonne action, madame, dit la comtesse, la promptitude
est alors une grâce; sans cela je ne vous aurais pas dérangée de si
bonne heure.
—Comment! mais je suis trop heureuse, dit la femme du banquier en
prenant les quatre papiers et la garantie de la comtesse. Elle sonna sa
femme de chambre.—Thérèse, dites au caissier de me monter lui-même à
l'instant quarante mille francs.
Puis elle serra dans un secret de sa table l'écrit de madame de
Vandenesse, après l'avoir cacheté.
—Vous avez une délicieuse chambre, dit la comtesse.
—Monsieur de Nucingen va m'en priver, il fait bâtir une nouvelle
maison.
—Vous donnerez sans doute celle-ci à mademoiselle votre fille. On
parle de son mariage avec monsieur de Rastignac.
Le caissier parut au moment où madame de Nucingen allait répondre, elle
prit les billets et remit les quatre lettres de change.
—Cela se balancera, dit la baronne au caissier.
—_Sauve l'escomde_, dit le caissier. _Sti Schmuke, il èdre ein
misicien te Ansbach_, ajouta-t-il en voyant la signature et faisant
frémir la comtesse.
—Fais-je donc des affaires? dit madame de Nucingen en tançant le
caissier par un regard hautain. Ceci me regarde.
Le caissier eut beau guigner alternativement la comtesse et la baronne,
il trouva leurs visages immobiles.
—Allez, laissez-nous.—Ayez la bonté de rester quelques moments afin
de ne pas leur faire croire que vous êtes pour quelque chose dans cette
négociation, dit la baronne à madame de Vandenesse.
—Je vous demanderai de joindre à tant de complaisances, reprit la
comtesse, celle de me garder le secret.
—Pour une bonne action, cela va sans dire, répondit la baronne en
souriant. Je vais faire envoyer votre voiture au bout du jardin, elle
partira sans vous; puis nous le traverserons ensemble, personne ne vous
verra sortir d'ici: ce sera parfaitement inexplicable.
—Vous avez de la grâce comme une personne qui a souffert, reprit la
comtesse.
—Je ne sais pas si j'ai de la grâce, mais j'ai beaucoup souffert, dit
la baronne; vous avez eu la vôtre à meilleur marché, je l'espère.
Une fois l'ordre donné, la baronne prit des pantoufles fourrées, une
pelisse, et conduisit la comtesse à la petite porte de son jardin.
Quand un homme a ourdi un plan comme celui qu'avait tramé du Tillet
contre Nathan, il ne le confie à personne. Nucingen en savait quelque
chose, mais sa femme était entièrement en dehors de ces calculs
machiavéliques. Seulement la baronne, qui savait Raoul gêné, n'était
pas la dupe des deux sœurs; elle avait bien deviné les mains
entre lesquelles irait cet argent, elle était enchantée d'obliger la
comtesse, elle avait d'ailleurs une profonde compassion pour de tels
embarras. Rastignac, posé pour pénétrer les manœuvres des deux
banquiers, vint déjeuner avec madame de Nucingen. Delphine et Rastignac
n'avaient point de secrets l'un pour l'autre, elle lui raconta sa scène
avec la comtesse. Rastignac, incapable d'imaginer que la baronne pût
jamais être mêlée à cette affaire, d'ailleurs accessoire à ses yeux, un
moyen parmi tous ses moyens, la lui éclaira. Delphine venait peut-être
de détruire les espérances électorales de du Tillet, de rendre inutiles
les tromperies et les sacrifices de toute une année. Rastignac mit
alors la baronne au fait en lui recommandant le secret sur la faute
qu'elle venait de commettre.
—Pourvu, dit-elle, que le caissier n'en parle pas à Nucingen.
Quelques instants avant midi, pendant le déjeuner de du Tillet, on lui
annonça monsieur Gigonnet.
—Qu'il entre, dit le banquier, quoique sa femme fût à table. Eh! bien,
mon vieux Shylock, notre homme est-il coffré?
—Non.
—Comment? Ne vous avais-je pas dit rue du Mail, hôtel...
—Il a payé, fit Gigonnet en tirant de son portefeuille quarante
billets de banque. Du Tillet eut une mine désespérée.—Il ne faut
jamais mal accueillir les écus, dit l'impassible compère de du Tillet,
cela peut porter malheur.
—Où avez-vous pris cet argent, madame? dit le banquier en jetant sur
sa femme un regard qui la fit rougir jusque dans la racine des cheveux.
—Je ne sais pas ce que signifie votre question, dit-elle.
—Je pénétrerai ce mystère, répondit-il en se levant furieux. Vous avez
renversé mes projets les plus chers.
—Vous allez renverser votre déjeuner, dit Gigonnet qui arrêta la nappe
prise par le pan de la robe de chambre de du Tillet.
Madame du Tillet se leva froidement pour sortir. Cette parole l'avait
épouvantée. Elle sonna, et un valet de chambre vint.
—Mes chevaux, dit-elle au valet de chambre. Demandez Virginie, je veux
m'habiller.
—Où allez-vous? fit du Tillet.
—Les maris bien élevés ne questionnent pas leurs femmes,
répondit-elle, et vous avez la prétention de vous conduire en
gentilhomme.
—Je ne vous reconnais plus depuis deux jours que vous avez vu deux
fois votre impertinente sœur.
—Vous m'avez ordonné d'être impertinente, dit-elle, je m'essaie sur
vous.
—Votre serviteur, madame, dit Gigonnet, peu curieux d'une scène de
ménage.
Du Tillet regarda fixement sa femme, qui le regarda de même sans
baisser les yeux.
—Qu'est-ce que cela signifie? dit-il.
—Que je ne suis plus une petite fille à qui vous ferez peur,
reprit-elle. Je suis et serai toute ma vie une loyale et bonne femme
pour vous; vous pourrez être un maître si vous voulez, mais un tyran,
non.
Du Tillet sortit. Après cet effort, Marie-Eugénie rentra chez elle
abattue.—Sans le danger que court ma sœur, se dit-elle, je n'aurais
jamais osé le braver ainsi; mais, comme dit le proverbe, à quelque
chose malheur est bon. Pendant la nuit, madame du Tillet avait repassé
dans sa mémoire les confidences de sa sœur. Sûre du salut de Raoul,
sa raison n'était plus dominée par la pensée de ce danger imminent.
Elle se rappela l'énergie terrible avec laquelle la comtesse
avait parlé de s'enfuir avec Nathan pour le consoler de son désastre
si elle ne l'empêchait pas. Elle comprit que cet homme pourrait
déterminer sa sœur, par un excès de reconnaissance et d'amour, à
faire ce que la sage Eugénie regardait comme une folie. Il y avait
de récents exemples dans la haute classe de ces fuites qui paient
d'incertains plaisirs par des remords, par la déconsidération que
donnent les fausses positions, et Eugénie se rappelait leurs affreux
résultats. Le mot de du Tillet venait de mettre sa terreur au comble;
elle craignit que tout ne se découvrît; elle vit la signature de la
comtesse de Vandenesse dans le portefeuille de la maison Nucingen; elle
voulut supplier sa sœur de tout avouer à Félix. Madame du Tillet ne
trouva point la comtesse. Félix était chez lui. Une voix intérieure
cria à Eugénie de sauver sa sœur. Peut-être demain serait-il trop
tard. Elle prit beaucoup sur elle, mais elle se résolut à tout dire au
comte. Ne serait-il pas indulgent en trouvant son honneur encore sauf?
La comtesse était plus égarée que pervertie. Eugénie eut peur d'être
lâche et traîtresse en divulguant ces secrets que garde la société tout
entière, d'accord en ceci; mais enfin elle vit l'avenir de sa sœur,
elle trembla de la trouver un jour seule, ruinée par Nathan, pauvre,
souffrante, malheureuse, au désespoir; elle n'hésita plus, et fit prier
le comte de la recevoir. Félix, étonné de cette visite, eut avec sa
belle-sœur une longue conversation, durant laquelle il se montra si
calme et si maître de lui qu'elle trembla de lui voir prendre quelque
terrible résolution.
—Soyez tranquille, lui dit Vandenesse, je me conduirai de manière
que vous soyez bénie un jour par la comtesse. Quelle que soit votre
répugnance à garder le silence vis-à-vis d'elle après m'avoir instruit,
faites-moi crédit de quelques jours. Quelques jours me sont nécessaires
pour pénétrer des mystères que vous n'apercevez pas, et surtout pour
agir avec prudence. Peut-être saurai-je tout en un moment! Il n'y a
que moi de coupable, ma sœur. Tous les amants jouent leur jeu; mais
toutes les femmes n'ont pas le bonheur de voir la vie comme elle est.
Madame du Tillet sortit rassurée. Félix de Vandenesse alla prendre
aussitôt quarante mille francs à la Banque de France, et courut chez
madame de Nucingen: il la trouva, la remercia de la confiance qu'elle
avait eue en sa femme, et lui rendit l'argent. Le comte expliqua ce
mystérieux emprunt par les folies d'une bienfaisance à laquelle il
avait voulu mettre des bornes.
—Ne me donnez aucune explication, monsieur, puisque madame de
Vandenesse vous a tout avoué, dit la baronne de Nucingen.
—Elle sait tout, pensa Vandenesse.
La baronne remit la lettre de garantie et envoya chercher les quatre
lettres de change. Vandenesse, pendant ce moment, jeta sur la baronne
le coup d'œil fin des hommes d'État, il l'inquiéta presque, et jugea
l'heure propice à une négociation.
—Nous vivons à une époque, madame, où rien n'est sûr, lui dit-il.
Les trônes s'élèvent et disparaissent en France avec une effrayante
rapidité. Quinze ans font justice d'un grand empire, d'une monarchie
et aussi d'une révolution. Personne n'oserait prendre sur lui de
répondre de l'avenir. Vous connaissez mon attachement à la Légitimité.
Ces paroles n'ont rien d'extraordinaire dans ma bouche. Supposez une
catastrophe: ne seriez-vous pas heureuse d'avoir un ami dans le parti
qui triompherait?
—Certes, dit-elle en souriant.
—Hé! bien, voulez-vous avoir en moi, secrètement, un obligé qui
pourrait maintenir à monsieur de Nucingen, le cas échéant, la pairie à
laquelle il aspire?
—Que voulez-vous de moi? s'écria-t-elle.
—Peu de chose, reprit-il. Tout ce que vous savez sur Nathan.
La baronne lui répéta sa conversation du matin avec Rastignac, et dit
à l'ex-pair de France, en lui remettant les quatre lettres de change
qu'elle alla prendre au caissier:—N'oubliez pas votre promesse.
Vandenesse oubliait si peu cette prestigieuse promesse qu'il la fit
briller aux yeux du baron de Rastignac pour obtenir de lui quelques
autres renseignements.
En sortant de chez le baron, il dicta pour Florine, à un écrivain
public, la lettre suivante: _Si mademoiselle Florine veut savoir quel
est le premier rôle qu'elle jouera, elle est priée de venir au prochain
bal de l'Opéra, en s'y faisant accompagner de monsieur Nathan._
Cette lettre une fois mise à la poste, il alla chez son homme
d'affaires, garçon très-habile et délié, quoique honnête; il le pria de
jouer le rôle d'un ami auquel Schmuke aurait confié la visite de madame
de Vandenesse, en s'inquiétant un peu tard de la signification de ces
mots: _Accepté pour dix mille francs_, répétés quatre fois, lequel
viendrait demander à monsieur Nathan une lettre de change de quarante
mille francs comme contre-valeur. C'était jouer gros jeu. Nathan
pouvait avoir su déjà comment s'étaient arrangées les choses, mais
il fallait hasarder un peu pour gagner beaucoup. Dans son trouble,
Marie pouvait bien avoir oublié de demander à son Raoul un titre pour
Schmuke. L'homme d'affaires alla sur-le-champ au journal, et revint
triomphant à cinq heures chez le comte, avec une contre-valeur de
quarante mille francs: dès les premiers mots échangés avec Nathan, il
avait pu se dire envoyé par la comtesse.
Cette réussite obligeait Félix à empêcher sa femme de voir Raoul
jusqu'à l'heure du bal de l'Opéra, où il comptait la mener et l'y
laisser s'éclairer elle-même sur la nature des relations de Nathan
avec Florine. Il connaissait la jalouse fierté de la comtesse; il
voulait la faire renoncer d'elle-même à son amour, ne pas lui donner
lieu de rougir à ses yeux, et lui montrer à temps ses lettres à Nathan
vendues par Florine, à laquelle il comptait les racheter. Ce plan si
sage, conçu si rapidement, exécuté en partie, devait manquer par un
jeu du Hasard qui modifie tout ici-bas. Après le dîner, Félix mit la
conversation sur le bal de l'Opéra, en remarquant que Marie n'y était
jamais allée; et il lui en proposa le divertissement pour le lendemain.
—Je vous donnerai quelqu'un à intriguer, dit-il.
—Ah! vous me ferez bien plaisir.
—Pour que la plaisanterie soit excellente, une femme doit s'attaquer
à une belle proie, à une célébrité, à un homme d'esprit et le faire
donner au diable. Veux-tu que je te livre Nathan? J'aurai, par
quelqu'un qui connaît Florine, des secrets à le rendre fou.
—Florine, dit la comtesse, l'actrice?
Marie avait déjà trouvé ce nom sur les lèvres de Quillet, le garçon de
bureau du journal: il lui passa comme un éclair dans l'âme.
—Eh! bien, oui, sa maîtresse, répondit le comte. Est-ce donc étonnant?
—Je croyais monsieur Nathan trop occupé pour avoir une maîtresse. Les
auteurs ont-ils le temps d'aimer?