—Je ne dis pas qu'ils aiment, ma chère; mais ils sont forcés de

_loger_ quelque part, comme tous les autres hommes; et quand ils n'ont

pas de chez soi, quand ils sont poursuivis par les gardes du commerce,

ils _logent_ chez leurs maîtresses, ce qui peut vous paraître leste,

mais ce qui est infiniment plus agréable que de _loger_ en prison.

Le feu était moins rouge que les joues de la comtesse.

—Voulez-vous de lui pour victime? vous l'épouvanterez, dit le

comte en continuant sans faire attention au visage de sa femme. Je

vous mettrai à même de lui prouver qu'il est joué comme un enfant

par votre beau-frère du Tillet. Ce misérable veut le faire mettre en

prison, afin de le rendre incapable de se porter son concurrent dans

le collége électoral où Nucingen a été nommé. Je sais par un ami de

Florine la somme produite par la vente de son mobilier, qu'elle lui a

donnée pour fonder son journal, je sais ce qu'elle lui a envoyé sur la

récolte qu'elle est allée faire cette année dans les départements et en

Belgique, argent qui profite en définitive à Du Tillet, à Nucingen, à

Massol. Tous trois, par avance, ils ont vendu le journal au ministère,

tant ils sont sûrs d'évincer ce grand homme.

—Monsieur Nathan est incapable d'avoir accepté l'argent d'une actrice.

—Vous ne connaissez guère ces gens-là, ma chère, dit le comte, il ne

vous niera pas le fait.

—J'irai certes au bal, dit la comtesse.

—Vous vous amuserez, reprit Vandenesse. Avec de pareilles armes, vous

fouetterez rudement l'amour-propre de Nathan, et vous lui rendrez

service. Vous le verrez se mettant en fureur, se calmant, bondissant

sous vos piquantes épigrammes! Tout en plaisantant, vous éclairerez un

homme d'esprit sur le péril où il est, et vous aurez la joie de faire

battre les chevaux du juste-milieu dans leur écurie... Tu ne m'écoutes

plus, ma chère enfant.

—Au contraire, je vous écoute trop, répondit-elle. Je vous dirai plus

tard pourquoi je tiens à être sûre de tout ceci.

—Sûre, reprit Vandenesse. Reste masquée, je te fais souper avec Nathan

et Florine: il sera bien amusant pour une femme de ton rang d'intriguer

une actrice après avoir fait caracoler l'esprit d'un homme célèbre

autour de secrets si importants; tu les attelleras l'un et l'autre à

la même mystification. Je vais me mettre à la piste des infidélités

de Nathan. Si je puis saisir les détails de quelque aventure récente,

tu jouiras d'une colère de courtisane, une chose magnifique, celle à

laquelle se livrera Florine bouillonnera comme un torrent des Alpes:

elle adore Nathan, il est tout pour elle; elle y tient comme la chair

aux os, comme la lionne à ses petits. Je me souviens d'avoir vu dans ma

jeunesse une célèbre actrice qui écrivait comme une cuisinière venant

redemander ses lettres à un de mes amis; je n'ai jamais depuis retrouvé

ce spectacle, cette fureur tranquille, cette impertinente

majesté, cette attitude de sauvage.... Souffres-tu, Marie?

—Non: on a fait trop de feu.

La comtesse alla se jeter sur une causeuse. Tout à coup, par un de ces

mouvements impossibles à prévoir et qui fut suggéré par les dévorantes

douleurs de la jalousie, elle se dressa sur ses jambes tremblantes,

croisa ses bras, et vint lentement devant son mari.

—Que sais-tu? lui demanda-t-elle, tu n'es pas homme à me torturer, tu

m'écraserais sans me faire souffrir dans le cas où je serais coupable.

—Que veux-tu que je sache, Marie?

—Eh! bien, Nathan?

—Tu crois l'aimer, reprit-il, mais tu aimes un fantôme construit avec

des phrases.

—Tu sais donc?

—Tout, dit-il.

Ce mot tomba sur la tête de Marie comme une massue.

—Si tu le veux, je ne saurai jamais rien, reprit-il. Tu es dans un

abîme, mon enfant, il faut t'en tirer: j'y ai déjà songé. Tiens.

Il tira de sa poche de côté la lettre de garantie et les quatre lettres

de change de Schmuke, que la comtesse reconnut, et il les jeta dans le

feu.

—Que serais-tu devenue, pauvre Marie, dans trois mois d'ici? tu te

serais vue traînée par les huissiers devant les tribunaux. Ne baisse

pas la tête, ne t'humilie point: tu as été la dupe des sentiments les

plus beaux, tu as coqueté avec la poésie et non avec un homme. Toutes

les femmes, toutes, entends-tu, Marie? eussent été séduites à ta place.

Ne serions-nous pas absurdes, nous autres hommes, qui avons fait mille

sottises en vingt ans, de vouloir que vous ne soyez pas imprudentes une

seule fois dans toute votre vie? Dieu me garde de triompher de toi ou

de t'accabler d'une pitié que tu repoussais si vivement l'autre jour.

Peut-être ce malheureux était-il sincère quand il t'écrivait, sincère

en se tuant, sincère en revenant le soir même chez Florine. Nous valons

moins que vous. Je ne parle pas pour moi dans ce moment, mais pour toi.

Je suis indulgent; mais la Société ne l'est point, elle fuit la femme

qui fait un éclat, elle ne veut pas qu'on cumule un bonheur complet

et la considération. Est-ce juste, je ne saurais le dire. Le monde

est cruel, voilà tout. Peut-être est-il plus envieux en masse qu'il

ne l'est pris en détail. Assis au parterre, un voleur applaudit

au triomphe de l'innocence et lui prendra ses bijoux en sortant. La

Société refuse de calmer les maux qu'elle engendre; elle décerne des

honneurs aux habiles tromperies, et n'a point de récompenses pour

les dévouements ignorés. Je sais et vois tout cela; mais si je ne

puis réformer le monde, au moins est-il en mon pouvoir de te protéger

contre toi-même. Il s'agit ici d'un homme qui ne t'apporte que des

misères, et non d'un de ces amours saints et sacrés qui commandent

parfois notre abnégation, qui portent avec eux des excuses. Peut-être

ai-je eu le tort de ne pas diversifier ton bonheur, de ne pas opposer

à de tranquilles plaisirs des plaisirs bouillants, des voyages, des

distractions. Je puis d'ailleurs m'expliquer le désir qui t'a poussée

vers un homme célèbre par l'envie que tu as causée à certaines femmes.

Lady Dudley, madame d'Espard, madame de Manerville et ma belle-sœur

Émilie sont pour quelque chose en tout ceci. Ces femmes, contre

lesquelles je t'avais mise en garde, auront cultivé ta curiosité

plus pour me faire chagrin que pour te jeter dans des orages qui, je

l'espère, auront grondé sur toi sans t'atteindre.

En écoutant ces paroles empreintes de bonté, la comtesse fut en proie

à mille sentiments contraires; mais cet ouragan fut dominé par une

vive admiration pour Félix. Les âmes nobles et fières reconnaissent

promptement la délicatesse avec laquelle on les manie. Ce tact est aux

sentiments ce que la grâce est au corps. Marie apprécia cette grandeur

empressée de s'abaisser aux pieds d'une femme en faute pour ne pas la

voir rougissant. Elle s'enfuit comme une folle, et revint ramenée par

l'idée de l'inquiétude que son mouvement pouvait causer à son mari.

—Attendez, lui dit-elle en disparaissant.

Félix lui avait habilement préparé son excuse, il fut aussitôt

récompensé de son adresse; car sa femme revint, toutes les lettres de

Nathan à la main, et les lui livra.

—Jugez-moi, dit-elle en se mettant à genoux.

—Est-on en état de bien juger quand on aime? répondit-il. Il prit les

lettres et les jeta dans le feu, car plus tard sa femme pouvait ne

pas lui pardonner de les avoir lues. Marie, la tête sur les genoux du

comte, y fondait en larmes.—Mon enfant, où sont les tiennes? dit-il en

lui relevant la tête.

A cette interrogation, la comtesse ne sentit plus l'intolérable chaleur

qu'elle avait aux joues, elle eut froid.

—Pour que tu ne soupçonnes pas ton mari de calomnier l'homme que

tu as cru digne de toi, je te ferai rendre tes lettres par Florine

elle-même.

—Oh! pourquoi ne les rendrait-il pas sur ma demande?

—Et s'il les refusait?

La comtesse baissa la tête.

—Le monde me dégoûte, reprit-elle, je n'y veux plus aller; je vivrai

seule près de toi si tu me pardonnes.

—Tu pourrais t'ennuyer encore. D'ailleurs, que dirait le monde si tu

le quittais brusquement? Au printemps, nous voyagerons, nous irons en

Italie, nous parcourrons l'Europe en attendant que tu aies plus d'un

enfant à élever. Nous ne sommes pas dispensés d'aller au bal de l'Opéra

demain, car nous ne pouvons pas avoir tes lettres autrement sans nous

compromettre; et, en te les apportant, Florine n'accusera-t-elle pas

bien son pouvoir?

—Et je verrai cela? dit la comtesse épouvantée.

—Après-demain matin.

Le lendemain, vers minuit, au bal de l'Opéra, Nathan se promenait dans

le foyer en donnant le bras à un masque d'un air assez marital. Après

deux ou trois tours, deux femmes masquées les abordèrent.

—Pauvre sot! tu te perds, Marie est ici et te voit, dit à Nathan

Vandenesse qui s'était déguisé en femme.

—Si tu veux m'écouter, tu sauras des secrets que Nathan t'a cachés,

et qui t'apprendront les dangers que court ton amour pour lui, dit en

tremblant la comtesse à Florine.

Nathan avait brusquement quitté le bras de Florine pour suivre le comte

qui s'était dérobé dans la foule à ses regards. Florine alla s'asseoir

à côté de la comtesse, qui l'entraîna sur une banquette à côté de

Vandenesse, revenu pour protéger sa femme.

—Explique-toi, ma chère, dit Florine, et ne crois pas me faire poser

longtemps. Personne au monde ne m'arrachera Raoul, vois-tu: je le tiens

par l'habitude, qui vaut bien l'amour.

—D'abord es-tu Florine? dit Félix en reprenant sa voix naturelle.

—Belle question! si tu ne le sais pas, comment veux-tu que je te

croie, farceur?

—Va demander à Nathan, qui maintenant cherche la maîtresse de qui je

parle, où il a passé la nuit il y a trois jours! Il s'est asphyxié, ma

petite, à ton insu, faute d'argent. Voilà comment tu es au fait

des affaires d'un homme que tu dis aimer, et tu le laisses sans le sou,

et il se tue; ou plutôt il ne se tue pas, il se manque. Un suicide

manqué, c'est aussi ridicule qu'un duel sans égratignure.

—Tu mens, dit Florine. Il a dîné chez moi ce jour-là, mais après le

soleil couché. Le pauvre garçon était poursuivi. Il s'est caché, voilà

tout.

—Va donc demander rue du Mail, à l'hôtel du Mail, s'il n'a pas été

amené mourant par une belle femme avec laquelle il est en relation

depuis un an, et les lettres de ta rivale sont cachées, à ton nez,

chez toi. Si tu veux donner à Nathan quelque bonne leçon, nous irons

tous trois chez toi; là je te prouverai, pièce en main, que tu peux

l'empêcher d'aller rue de Clichy, sous peu de temps, si tu veux être

bonne fille.

—Essaie d'en faire aller d'autres que Florine, mon petit. Je suis sûre

que Nathan ne peut être amoureux de personne.

—Tu voudrais me faire croire qu'il a redoublé pour toi d'attentions

depuis quelque temps, mais c'est précisément ce qui prouve qu'il est

très amoureux....

—D'une femme du monde, lui?... dit Florine. Je ne m'inquiète pas pour

si peu de chose.

—Hé! bien, veux-tu le voir venir te dire qu'il ne te ramènera pas ce

matin chez toi?

—Si tu me fais dire cela, reprit Florine, je te mènerai chez moi,

et nous y chercherons ces lettres auxquelles je croirai quand je les

verrai; il les écrirait donc pendant que je dors?

—Reste là, dit Félix, et regarde.

Il prit le bras de sa femme et se mit à deux pas de Florine. Bientôt

Nathan, qui allait et venait dans le foyer, cherchant de tous côtés

son masque comme un chien cherche son maître, revint à l'endroit où

il avait reçu la confidence. En lisant sur ce front une préoccupation

facile à remarquer, Florine se posa comme un Terme devant l'écrivain,

et lui dit impérieusement:—Je ne veux pas que tu me quittes, j'ai des

raisons pour cela.

—Marie!... dit alors par le conseil de son mari la comtesse à

l'oreille de Raoul. Quelle est cette femme? Laissez-la sur-le-champ,

sortez et allez m'attendre au bas de l'escalier.

Dans cette horrible extrémité, Raoul donna une violente secousse au

bras de Florine, qui ne s'attendait pas à cette manœuvre; et

quoiqu'elle le tînt avec force, elle fut contrainte à le lâcher. Nathan

se perdit aussitôt dans la foule.

—Que te disais-je? cria Félix dans l'oreille de Florine stupéfaite, et

en lui donnant le bras.

—Allons, dit-elle, qui que tu sois, Viens. As-tu ta voiture.

Pour toute réponse, Vandenesse emmena précipitamment Florine et courut

rejoindre sa femme à un endroit convenu sous le péristyle. En quelques

instants les trois masques, menés vivement par le cocher de Vandenesse,

arrivèrent chez l'actrice qui se démasqua. Madame de Vandenesse ne put

retenir un tressaillement de surprise à l'aspect de Florine étouffant

de rage, superbe de colère et de jalousie.

—Il y a, lui dit Vandenesse, un certain portefeuille dont la clef ne

t'a jamais été confiée, les lettres doivent y être.

—Pour le coup, je suis intriguée, tu sais quelque chose qui

m'inquiétait depuis plusieurs jours, dit Florine en se précipitant dans

le cabinet pour y prendre le portefeuille.

Vandenesse vit sa femme pâlissant sous son masque. La chambre de

Florine en disait plus sur l'intimité de l'actrice et de Nathan qu'une

maîtresse idéale n'en aurait voulu savoir. L'œil d'une femme sait

pénétrer la vérité de ces sortes de choses en un moment, et la comtesse

aperçut dans la promiscuité des affaires de ménage une attestation de

ce que lui avait dit Vandenesse. Florine revint avec le portefeuille.

—Comment l'ouvrir? dit-elle.

L'actrice envoya chercher le grand couteau de sa cuisinière; et quand

la femme de chambre le rapporta, Florine le brandit en disant d'un air

railleur:—C'est avec ça qu'on égorge les _poulets_!

Ce mot, qui fit tressaillir la comtesse, lui expliqua, encore mieux que

ne l'avait fait son mari la veille, la profondeur de l'abîme où elle

avait failli glisser.

—Suis-je sotte! dit Florine, son rasoir vaut mieux.

Elle alla prendre le rasoir avec lequel Nathan venait de se faire la

barbe et fendit les plis du maroquin qui s'ouvrit et laissa passer les

lettres de Marie. Florine en prit une au hasard.

—Oui, c'est bien d'une femme comme il faut! Ça m'a l'air de ne pas

avoir une faute d'orthographe.

Vandenesse prit les lettres et les donna à sa femme, qui alla vérifier

sur une table si elles y étaient toutes.

—Veux-tu les céder en échange de ceci? dit Vandenesse en tendant

à Florine la lettre de change de quarante mille francs.

—Est-il bête de souscrire de pareils titres?... Bon pour des billets,

dit Florine en lisant la lettre de change. Ah! je t'en donnerai, des

comtesses! Et moi qui me tuais le corps et l'âme en province pour lui

ramasser de l'argent, moi qui me serais donné la scie d'un agent de

change pour le sauver! Voilà les hommes: quand on se damne pour eux, ils

vous marchent dessus! Il me le paiera.

Madame de Vandenesse s'était enfuie avec les lettres.

—Hé! dis donc, beau masque? laisse-m'en une seule pour le convaincre.

—Cela n'est plus possible, dit Vandenesse.

—Et pourquoi?

—Ce masque est ton ex-rivale.

—Tiens, mais elle aurait bien pu me dire merci, s'écria Florine.

—Pourquoi prends-tu donc les quarante mille francs? dit Vandenesse en

la saluant.

Il est extrêmement rare que les jeunes gens, poussés à un suicide, le

recommencent quand ils en ont subi les douleurs. Lorsque le suicide

ne guérit pas de la vie, il guérit de la mort volontaire. Aussi Raoul

n'eut-il plus envie de se tuer quand il se vit dans une position

encore plus horrible que celle d'où il voulait sortir, en trouvant sa

lettre de change à Schmuke dans les mains de Florine, qui la tenait

évidemment du comte de Vandenesse. Il tenta de revoir la comtesse pour

lui expliquer la nature de son amour, qui brillait dans son cœur

plus vivement que jamais. Mais la première fois que, dans le monde,

la comtesse vit Raoul, elle lui jeta ce regard fixe et méprisant qui

met un abîme infranchissable entre une femme et un homme. Malgré son

assurance, Nathan n'osa jamais, durant le reste de l'hiver, ni parler à

la comtesse, ni l'aborder.

Cependant il s'ouvrit à Blondet: il voulut, à propos de madame de

Vandenesse, lui parler de Laure et de Béatrix. Il fit la paraphrase

de ce beau passage dû à la plume de Théophile Gautier, un des plus

remarquables poètes de ce temps:

«Idéal, fleur bleue à cœur d'or, dont les racines fibreuses, mille

fois plus déliées que les tresses de soie des fées, plongent au fond

de notre âme pour en boire la plus pure substance; fleur douce et

amère! on ne peut t'arracher sans faire saigner le cœur, sans

que de ta tige brisée suintent des gouttes rouges! Ah! fleur

maudite, comme elle a poussé dans mon âme!»

—Tu radotes, mon cher, lui dit Blondet, je t'accorde qu'il y avait

une jolie fleur, mais elle n'était point idéale, et au lieu de chanter

comme un aveugle devant une niche vide, tu devrais songer à te laver

les mains pour faire ta soumission au pouvoir et te ranger. Tu es un

trop grand artiste pour être un homme politique, tu as été joué par

des gens qui ne te valaient pas. Pense à te faire jouer encore, mais

ailleurs.

—Marie ne saurait m'empêcher de l'aimer, dit Nathan. J'en ferai ma

Béatrix.

—Mon cher, Béatrix était une petite fille de douze ans que Dante

n'a plus revue; sans cela aurait-elle été Béatrix? Pour se faire

d'une femme une divinité, nous ne devons pas la voir avec un mantelet

aujourd'hui, demain avec une robe décolletée, après demain sur le

boulevard, marchandant des joujoux pour son petit dernier. Quand on

a Florine, qui tour à tour est duchesse de vaudeville, bourgeoise de

drame, négresse, marquise, colonel, paysanne en Suisse, vierge du

Soleil au Pérou, sa seule manière d'être vierge, je ne sais pas comment

on s'aventure avec les femmes du monde.

Du Tillet, en terme de Bourse, _exécuta_ Nathan, qui, faute d'argent,

abandonna sa part dans le journal. L'homme célèbre n'eut pas plus de

cinq voix dans le collége où le banquier fut élu.

Quand, après un long et heureux voyage en Italie, la comtesse de

Vandenesse revint à Paris, l'hiver suivant, Nathan avait justifié

toutes les prévisions de Félix: d'après les conseils de Blondet, il

parlementait avec le pouvoir. Quant aux affaires personnelles de

cet écrivain, elles étaient dans un tel désordre qu'un jour, aux

Champs-Élysées, la comtesse Marie vit son ancien adorateur à pied,

dans le plus triste équipage, donnant le bras à Florine. Un homme

indifférent est déjà passablement laid aux yeux d'une femme; mais quand

elle ne l'aime plus, il paraît horrible, surtout lorsqu'il ressemble

à Nathan. Madame de Vandenesse eut un mouvement de honte en songeant

qu'elle s'était intéressée à Raoul. Si elle n'eût pas été guérie de

toute passion extra-conjugale, le contraste que présentait alors le

comte, comparé à cet homme déjà moins digne de la faveur publique, eût

suffi pour lui faire préférer son mari à un ange.

Aujourd'hui, cet ambitieux si riche en encre et si pauvre en vouloir,

a fini par capituler et par se caser dans une sinécure, comme un homme

médiocre. Après avoir appuyé toutes les tentatives désorganisatrices,

il vit en paix à l'ombre d'une feuille ministérielle. La croix de

la Légion-d'Honneur, texte fécond de ses plaisanteries, orne sa

boutonnière. La _paix à tout prix_, sur laquelle il avait fait vivre

la rédaction d'un journal révolutionnaire, est l'objet de ses articles

laudatifs. L'Hérédité, tant attaquée par ses phrases saint-simoniennes,

il la défend aujourd'hui avec l'autorité de la raison. Cette conduite

illogique a son origine et son autorité dans le changement de front de

quelques gens qui, durant nos dernières évolutions politiques, ont agi

comme Raoul.

Aux Jardies, décembre 1838.

FIN.

[Illustration: IMP S. RAÇON.

LA FEMME ABANDONNÉE.]

LA FEMME ABANDONNÉE.

A MADAME LA DUCHESSE D'ABRANTÈS,

_Son affectionné serviteur_,

HONORÉ DE BALZAC.

Paris, août 1835.

En 1822, au commencement du printemps, les médecins de Paris envoyèrent

en basse Normandie un jeune homme qui relevait alors d'une maladie

inflammatoire causée par quelque excès d'étude, ou de vie peut-être. Sa

convalescence exigeait un repos complet, une nourriture douce, un air

froid et l'absence totale de sensations extrêmes. Les grasses campagnes

du Bessin et l'existence pâle de la province parurent donc propices à

son rétablissement.

Il vint à Bayeux, jolie ville située à deux lieues de la mer, chez une

de ses cousines, qui l'accueillit avec cette cordialité particulière

aux gens habitués à vivre dans la retraite, et pour lesquels l'arrivée

d'un parent ou d'un ami devient un bonheur.

A quelques usages près, toutes les petites villes se ressemblent.

Or, après plusieurs soirées passées chez sa cousine madame de

Sainte-Sevère, ou chez les personnes qui composaient sa compagnie, ce

jeune Parisien, nommé monsieur le baron Gaston de Nueil, eut bientôt

connu les gens que cette société exclusive regardait comme étant toute

la ville. Gaston de Nueil vit en eux le personnel immuable que les

observateurs retrouvent dans les nombreuses capitales de ces anciens

États qui formaient la France d'autrefois.

C'était d'abord la famille dont la noblesse, inconnue à cinquante

lieues plus loin, passe, dans le département, pour incontestable et

de la plus haute antiquité. Cette espèce de _famille royale_

au petit pied effleure par ses alliances, sans que personne s'en

doute, les Créqui, les Montmorenci, touche aux Lusignan, et s'accroche

aux Soubise. Le chef de cette race illustre est toujours un chasseur

déterminé. Homme sans manières, il accable tout le monde de sa

supériorité nominale; tolère le sous-préfet, comme il souffre l'impôt;

n'admet aucune des puissances nouvelles créées par le dix-neuvième

siècle, et fait observer, comme une monstruosité politique, que le

premier ministre n'est pas gentilhomme. Sa femme a le ton tranchant,

parle haut, a eu des adorateurs, mais fait régulièrement ses pâques;

elle élève mal ses filles, et pense qu'elles seront toujours assez

riches de leur nom. La femme et le mari n'ont d'ailleurs aucune

idée du luxe actuel; ils gardent les livrées de théâtre, tiennent

aux anciennes formes pour l'argenterie, les meubles, les voitures,

comme pour les mœurs et le langage. Ce vieux faste s'allie

d'ailleurs assez bien avec l'économie des provinces. Enfin c'est

les gentilshommes d'autrefois, moins les lods et ventes, moins la

meute et les habits galonnés; tous pleins d'honneur entre eux, tous

dévoués à des princes qu'ils ne voient qu'à distance. Cette maison

historique _incognito_ conserve l'originalité d'une antique tapisserie

de haute-lice. Dans la famille végète infailliblement un oncle ou un

frère, lieutenant-général, cordon rouge, homme de cour, qui est allé en

Hanovre avec le maréchal de Richelieu, et que vous retrouvez là comme

le feuillet égaré d'un vieux pamphlet du temps de Louis XV.

A cette famille fossile s'oppose une famille plus riche, mais de

noblesse moins ancienne. Le mari et la femme vont passer deux mois

d'hiver à Paris, ils en rapportent le ton fugitif et les passions

éphémères. Madame est élégante, mais un peu guindée et toujours en

retard avec les modes. Cependant elle se moque de l'ignorance affectée

par ses voisins; son argenterie est moderne; elle a des grooms, des

nègres, un valet de chambre. Son fils aîné a tilbury, ne fait rien, il

a un majorat; le cadet est auditeur au conseil d'État. Le père, très au

fait des intrigues du ministère, raconte des anecdotes sur Louis XVIII

et sur madame du Cayla; il place dans le _cinq pour cent_, évite la

conversation sur les cidres, mais tombe encore parfois dans la manie

de rectifier le chiffre des fortunes départementales; il est membre

du conseil général, se fait habiller à Paris, et porte la croix de la

Légion-d'Honneur. Enfin ce gentilhomme a compris la restauration,

et bat monnaie à la Chambre; mais son royalisme est moins pur que celui

de la famille avec laquelle il rivalise. Il reçoit la _Gazette_ et les

_Débats_. L'autre famille ne lit que la _Quotidienne_.

Monseigneur l'évêque, ancien vicaire-général, flotte entre ces deux

puissances qui lui rendent les honneurs dus à la religion, mais en lui

faisant sentir parfois la morale que le bon La Fontaine a mise à la fin

de l'_Ane chargé de reliques_. Le bonhomme est roturier.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 28 / 44 段