_loger_ quelque part, comme tous les autres hommes; et quand ils n'ont
pas de chez soi, quand ils sont poursuivis par les gardes du commerce,
ils _logent_ chez leurs maîtresses, ce qui peut vous paraître leste,
mais ce qui est infiniment plus agréable que de _loger_ en prison.
Le feu était moins rouge que les joues de la comtesse.
—Voulez-vous de lui pour victime? vous l'épouvanterez, dit le
comte en continuant sans faire attention au visage de sa femme. Je
vous mettrai à même de lui prouver qu'il est joué comme un enfant
par votre beau-frère du Tillet. Ce misérable veut le faire mettre en
prison, afin de le rendre incapable de se porter son concurrent dans
le collége électoral où Nucingen a été nommé. Je sais par un ami de
Florine la somme produite par la vente de son mobilier, qu'elle lui a
donnée pour fonder son journal, je sais ce qu'elle lui a envoyé sur la
récolte qu'elle est allée faire cette année dans les départements et en
Belgique, argent qui profite en définitive à Du Tillet, à Nucingen, à
Massol. Tous trois, par avance, ils ont vendu le journal au ministère,
tant ils sont sûrs d'évincer ce grand homme.
—Monsieur Nathan est incapable d'avoir accepté l'argent d'une actrice.
—Vous ne connaissez guère ces gens-là, ma chère, dit le comte, il ne
vous niera pas le fait.
—J'irai certes au bal, dit la comtesse.
—Vous vous amuserez, reprit Vandenesse. Avec de pareilles armes, vous
fouetterez rudement l'amour-propre de Nathan, et vous lui rendrez
service. Vous le verrez se mettant en fureur, se calmant, bondissant
sous vos piquantes épigrammes! Tout en plaisantant, vous éclairerez un
homme d'esprit sur le péril où il est, et vous aurez la joie de faire
battre les chevaux du juste-milieu dans leur écurie... Tu ne m'écoutes
plus, ma chère enfant.
—Au contraire, je vous écoute trop, répondit-elle. Je vous dirai plus
tard pourquoi je tiens à être sûre de tout ceci.
—Sûre, reprit Vandenesse. Reste masquée, je te fais souper avec Nathan
et Florine: il sera bien amusant pour une femme de ton rang d'intriguer
une actrice après avoir fait caracoler l'esprit d'un homme célèbre
autour de secrets si importants; tu les attelleras l'un et l'autre à
la même mystification. Je vais me mettre à la piste des infidélités
de Nathan. Si je puis saisir les détails de quelque aventure récente,
tu jouiras d'une colère de courtisane, une chose magnifique, celle à
laquelle se livrera Florine bouillonnera comme un torrent des Alpes:
elle adore Nathan, il est tout pour elle; elle y tient comme la chair
aux os, comme la lionne à ses petits. Je me souviens d'avoir vu dans ma
jeunesse une célèbre actrice qui écrivait comme une cuisinière venant
redemander ses lettres à un de mes amis; je n'ai jamais depuis retrouvé
ce spectacle, cette fureur tranquille, cette impertinente
majesté, cette attitude de sauvage.... Souffres-tu, Marie?
—Non: on a fait trop de feu.
La comtesse alla se jeter sur une causeuse. Tout à coup, par un de ces
mouvements impossibles à prévoir et qui fut suggéré par les dévorantes
douleurs de la jalousie, elle se dressa sur ses jambes tremblantes,
croisa ses bras, et vint lentement devant son mari.
—Que sais-tu? lui demanda-t-elle, tu n'es pas homme à me torturer, tu
m'écraserais sans me faire souffrir dans le cas où je serais coupable.
—Que veux-tu que je sache, Marie?
—Eh! bien, Nathan?
—Tu crois l'aimer, reprit-il, mais tu aimes un fantôme construit avec
des phrases.
—Tu sais donc?
—Tout, dit-il.
Ce mot tomba sur la tête de Marie comme une massue.
—Si tu le veux, je ne saurai jamais rien, reprit-il. Tu es dans un
abîme, mon enfant, il faut t'en tirer: j'y ai déjà songé. Tiens.
Il tira de sa poche de côté la lettre de garantie et les quatre lettres
de change de Schmuke, que la comtesse reconnut, et il les jeta dans le
feu.
—Que serais-tu devenue, pauvre Marie, dans trois mois d'ici? tu te
serais vue traînée par les huissiers devant les tribunaux. Ne baisse
pas la tête, ne t'humilie point: tu as été la dupe des sentiments les
plus beaux, tu as coqueté avec la poésie et non avec un homme. Toutes
les femmes, toutes, entends-tu, Marie? eussent été séduites à ta place.
Ne serions-nous pas absurdes, nous autres hommes, qui avons fait mille
sottises en vingt ans, de vouloir que vous ne soyez pas imprudentes une
seule fois dans toute votre vie? Dieu me garde de triompher de toi ou
de t'accabler d'une pitié que tu repoussais si vivement l'autre jour.
Peut-être ce malheureux était-il sincère quand il t'écrivait, sincère
en se tuant, sincère en revenant le soir même chez Florine. Nous valons
moins que vous. Je ne parle pas pour moi dans ce moment, mais pour toi.
Je suis indulgent; mais la Société ne l'est point, elle fuit la femme
qui fait un éclat, elle ne veut pas qu'on cumule un bonheur complet
et la considération. Est-ce juste, je ne saurais le dire. Le monde
est cruel, voilà tout. Peut-être est-il plus envieux en masse qu'il
ne l'est pris en détail. Assis au parterre, un voleur applaudit
au triomphe de l'innocence et lui prendra ses bijoux en sortant. La
Société refuse de calmer les maux qu'elle engendre; elle décerne des
honneurs aux habiles tromperies, et n'a point de récompenses pour
les dévouements ignorés. Je sais et vois tout cela; mais si je ne
puis réformer le monde, au moins est-il en mon pouvoir de te protéger
contre toi-même. Il s'agit ici d'un homme qui ne t'apporte que des
misères, et non d'un de ces amours saints et sacrés qui commandent
parfois notre abnégation, qui portent avec eux des excuses. Peut-être
ai-je eu le tort de ne pas diversifier ton bonheur, de ne pas opposer
à de tranquilles plaisirs des plaisirs bouillants, des voyages, des
distractions. Je puis d'ailleurs m'expliquer le désir qui t'a poussée
vers un homme célèbre par l'envie que tu as causée à certaines femmes.
Lady Dudley, madame d'Espard, madame de Manerville et ma belle-sœur
Émilie sont pour quelque chose en tout ceci. Ces femmes, contre
lesquelles je t'avais mise en garde, auront cultivé ta curiosité
plus pour me faire chagrin que pour te jeter dans des orages qui, je
l'espère, auront grondé sur toi sans t'atteindre.
En écoutant ces paroles empreintes de bonté, la comtesse fut en proie
à mille sentiments contraires; mais cet ouragan fut dominé par une
vive admiration pour Félix. Les âmes nobles et fières reconnaissent
promptement la délicatesse avec laquelle on les manie. Ce tact est aux
sentiments ce que la grâce est au corps. Marie apprécia cette grandeur
empressée de s'abaisser aux pieds d'une femme en faute pour ne pas la
voir rougissant. Elle s'enfuit comme une folle, et revint ramenée par
l'idée de l'inquiétude que son mouvement pouvait causer à son mari.
—Attendez, lui dit-elle en disparaissant.
Félix lui avait habilement préparé son excuse, il fut aussitôt
récompensé de son adresse; car sa femme revint, toutes les lettres de
Nathan à la main, et les lui livra.
—Jugez-moi, dit-elle en se mettant à genoux.
—Est-on en état de bien juger quand on aime? répondit-il. Il prit les
lettres et les jeta dans le feu, car plus tard sa femme pouvait ne
pas lui pardonner de les avoir lues. Marie, la tête sur les genoux du
comte, y fondait en larmes.—Mon enfant, où sont les tiennes? dit-il en
lui relevant la tête.
A cette interrogation, la comtesse ne sentit plus l'intolérable chaleur
qu'elle avait aux joues, elle eut froid.
—Pour que tu ne soupçonnes pas ton mari de calomnier l'homme que
tu as cru digne de toi, je te ferai rendre tes lettres par Florine
elle-même.
—Oh! pourquoi ne les rendrait-il pas sur ma demande?
—Et s'il les refusait?
La comtesse baissa la tête.
—Le monde me dégoûte, reprit-elle, je n'y veux plus aller; je vivrai
seule près de toi si tu me pardonnes.
—Tu pourrais t'ennuyer encore. D'ailleurs, que dirait le monde si tu
le quittais brusquement? Au printemps, nous voyagerons, nous irons en
Italie, nous parcourrons l'Europe en attendant que tu aies plus d'un
enfant à élever. Nous ne sommes pas dispensés d'aller au bal de l'Opéra
demain, car nous ne pouvons pas avoir tes lettres autrement sans nous
compromettre; et, en te les apportant, Florine n'accusera-t-elle pas
bien son pouvoir?
—Et je verrai cela? dit la comtesse épouvantée.
—Après-demain matin.
Le lendemain, vers minuit, au bal de l'Opéra, Nathan se promenait dans
le foyer en donnant le bras à un masque d'un air assez marital. Après
deux ou trois tours, deux femmes masquées les abordèrent.
—Pauvre sot! tu te perds, Marie est ici et te voit, dit à Nathan
Vandenesse qui s'était déguisé en femme.
—Si tu veux m'écouter, tu sauras des secrets que Nathan t'a cachés,
et qui t'apprendront les dangers que court ton amour pour lui, dit en
tremblant la comtesse à Florine.
Nathan avait brusquement quitté le bras de Florine pour suivre le comte
qui s'était dérobé dans la foule à ses regards. Florine alla s'asseoir
à côté de la comtesse, qui l'entraîna sur une banquette à côté de
Vandenesse, revenu pour protéger sa femme.
—Explique-toi, ma chère, dit Florine, et ne crois pas me faire poser
longtemps. Personne au monde ne m'arrachera Raoul, vois-tu: je le tiens
par l'habitude, qui vaut bien l'amour.
—D'abord es-tu Florine? dit Félix en reprenant sa voix naturelle.
—Belle question! si tu ne le sais pas, comment veux-tu que je te
croie, farceur?
—Va demander à Nathan, qui maintenant cherche la maîtresse de qui je
parle, où il a passé la nuit il y a trois jours! Il s'est asphyxié, ma
petite, à ton insu, faute d'argent. Voilà comment tu es au fait
des affaires d'un homme que tu dis aimer, et tu le laisses sans le sou,
et il se tue; ou plutôt il ne se tue pas, il se manque. Un suicide
manqué, c'est aussi ridicule qu'un duel sans égratignure.
—Tu mens, dit Florine. Il a dîné chez moi ce jour-là, mais après le
soleil couché. Le pauvre garçon était poursuivi. Il s'est caché, voilà
tout.
—Va donc demander rue du Mail, à l'hôtel du Mail, s'il n'a pas été
amené mourant par une belle femme avec laquelle il est en relation
depuis un an, et les lettres de ta rivale sont cachées, à ton nez,
chez toi. Si tu veux donner à Nathan quelque bonne leçon, nous irons
tous trois chez toi; là je te prouverai, pièce en main, que tu peux
l'empêcher d'aller rue de Clichy, sous peu de temps, si tu veux être
bonne fille.
—Essaie d'en faire aller d'autres que Florine, mon petit. Je suis sûre
que Nathan ne peut être amoureux de personne.
—Tu voudrais me faire croire qu'il a redoublé pour toi d'attentions
depuis quelque temps, mais c'est précisément ce qui prouve qu'il est
très amoureux....
—D'une femme du monde, lui?... dit Florine. Je ne m'inquiète pas pour
si peu de chose.
—Hé! bien, veux-tu le voir venir te dire qu'il ne te ramènera pas ce
matin chez toi?
—Si tu me fais dire cela, reprit Florine, je te mènerai chez moi,
et nous y chercherons ces lettres auxquelles je croirai quand je les
verrai; il les écrirait donc pendant que je dors?
—Reste là, dit Félix, et regarde.
Il prit le bras de sa femme et se mit à deux pas de Florine. Bientôt
Nathan, qui allait et venait dans le foyer, cherchant de tous côtés
son masque comme un chien cherche son maître, revint à l'endroit où
il avait reçu la confidence. En lisant sur ce front une préoccupation
facile à remarquer, Florine se posa comme un Terme devant l'écrivain,
et lui dit impérieusement:—Je ne veux pas que tu me quittes, j'ai des
raisons pour cela.
—Marie!... dit alors par le conseil de son mari la comtesse à
l'oreille de Raoul. Quelle est cette femme? Laissez-la sur-le-champ,
sortez et allez m'attendre au bas de l'escalier.
Dans cette horrible extrémité, Raoul donna une violente secousse au
bras de Florine, qui ne s'attendait pas à cette manœuvre; et
quoiqu'elle le tînt avec force, elle fut contrainte à le lâcher. Nathan
se perdit aussitôt dans la foule.
—Que te disais-je? cria Félix dans l'oreille de Florine stupéfaite, et
en lui donnant le bras.
—Allons, dit-elle, qui que tu sois, Viens. As-tu ta voiture.
Pour toute réponse, Vandenesse emmena précipitamment Florine et courut
rejoindre sa femme à un endroit convenu sous le péristyle. En quelques
instants les trois masques, menés vivement par le cocher de Vandenesse,
arrivèrent chez l'actrice qui se démasqua. Madame de Vandenesse ne put
retenir un tressaillement de surprise à l'aspect de Florine étouffant
de rage, superbe de colère et de jalousie.
—Il y a, lui dit Vandenesse, un certain portefeuille dont la clef ne
t'a jamais été confiée, les lettres doivent y être.
—Pour le coup, je suis intriguée, tu sais quelque chose qui
m'inquiétait depuis plusieurs jours, dit Florine en se précipitant dans
le cabinet pour y prendre le portefeuille.
Vandenesse vit sa femme pâlissant sous son masque. La chambre de
Florine en disait plus sur l'intimité de l'actrice et de Nathan qu'une
maîtresse idéale n'en aurait voulu savoir. L'œil d'une femme sait
pénétrer la vérité de ces sortes de choses en un moment, et la comtesse
aperçut dans la promiscuité des affaires de ménage une attestation de
ce que lui avait dit Vandenesse. Florine revint avec le portefeuille.
—Comment l'ouvrir? dit-elle.
L'actrice envoya chercher le grand couteau de sa cuisinière; et quand
la femme de chambre le rapporta, Florine le brandit en disant d'un air
railleur:—C'est avec ça qu'on égorge les _poulets_!
Ce mot, qui fit tressaillir la comtesse, lui expliqua, encore mieux que
ne l'avait fait son mari la veille, la profondeur de l'abîme où elle
avait failli glisser.
—Suis-je sotte! dit Florine, son rasoir vaut mieux.
Elle alla prendre le rasoir avec lequel Nathan venait de se faire la
barbe et fendit les plis du maroquin qui s'ouvrit et laissa passer les
lettres de Marie. Florine en prit une au hasard.
—Oui, c'est bien d'une femme comme il faut! Ça m'a l'air de ne pas
avoir une faute d'orthographe.
Vandenesse prit les lettres et les donna à sa femme, qui alla vérifier
sur une table si elles y étaient toutes.
—Veux-tu les céder en échange de ceci? dit Vandenesse en tendant
à Florine la lettre de change de quarante mille francs.
—Est-il bête de souscrire de pareils titres?... Bon pour des billets,
dit Florine en lisant la lettre de change. Ah! je t'en donnerai, des
comtesses! Et moi qui me tuais le corps et l'âme en province pour lui
ramasser de l'argent, moi qui me serais donné la scie d'un agent de
change pour le sauver! Voilà les hommes: quand on se damne pour eux, ils
vous marchent dessus! Il me le paiera.
Madame de Vandenesse s'était enfuie avec les lettres.
—Hé! dis donc, beau masque? laisse-m'en une seule pour le convaincre.
—Cela n'est plus possible, dit Vandenesse.
—Et pourquoi?
—Ce masque est ton ex-rivale.
—Tiens, mais elle aurait bien pu me dire merci, s'écria Florine.
—Pourquoi prends-tu donc les quarante mille francs? dit Vandenesse en
la saluant.
Il est extrêmement rare que les jeunes gens, poussés à un suicide, le
recommencent quand ils en ont subi les douleurs. Lorsque le suicide
ne guérit pas de la vie, il guérit de la mort volontaire. Aussi Raoul
n'eut-il plus envie de se tuer quand il se vit dans une position
encore plus horrible que celle d'où il voulait sortir, en trouvant sa
lettre de change à Schmuke dans les mains de Florine, qui la tenait
évidemment du comte de Vandenesse. Il tenta de revoir la comtesse pour
lui expliquer la nature de son amour, qui brillait dans son cœur
plus vivement que jamais. Mais la première fois que, dans le monde,
la comtesse vit Raoul, elle lui jeta ce regard fixe et méprisant qui
met un abîme infranchissable entre une femme et un homme. Malgré son
assurance, Nathan n'osa jamais, durant le reste de l'hiver, ni parler à
la comtesse, ni l'aborder.
Cependant il s'ouvrit à Blondet: il voulut, à propos de madame de
Vandenesse, lui parler de Laure et de Béatrix. Il fit la paraphrase
de ce beau passage dû à la plume de Théophile Gautier, un des plus
remarquables poètes de ce temps:
«Idéal, fleur bleue à cœur d'or, dont les racines fibreuses, mille
fois plus déliées que les tresses de soie des fées, plongent au fond
de notre âme pour en boire la plus pure substance; fleur douce et
amère! on ne peut t'arracher sans faire saigner le cœur, sans
que de ta tige brisée suintent des gouttes rouges! Ah! fleur
maudite, comme elle a poussé dans mon âme!»
—Tu radotes, mon cher, lui dit Blondet, je t'accorde qu'il y avait
une jolie fleur, mais elle n'était point idéale, et au lieu de chanter
comme un aveugle devant une niche vide, tu devrais songer à te laver
les mains pour faire ta soumission au pouvoir et te ranger. Tu es un
trop grand artiste pour être un homme politique, tu as été joué par
des gens qui ne te valaient pas. Pense à te faire jouer encore, mais
ailleurs.
—Marie ne saurait m'empêcher de l'aimer, dit Nathan. J'en ferai ma
Béatrix.
—Mon cher, Béatrix était une petite fille de douze ans que Dante
n'a plus revue; sans cela aurait-elle été Béatrix? Pour se faire
d'une femme une divinité, nous ne devons pas la voir avec un mantelet
aujourd'hui, demain avec une robe décolletée, après demain sur le
boulevard, marchandant des joujoux pour son petit dernier. Quand on
a Florine, qui tour à tour est duchesse de vaudeville, bourgeoise de
drame, négresse, marquise, colonel, paysanne en Suisse, vierge du
Soleil au Pérou, sa seule manière d'être vierge, je ne sais pas comment
on s'aventure avec les femmes du monde.
Du Tillet, en terme de Bourse, _exécuta_ Nathan, qui, faute d'argent,
abandonna sa part dans le journal. L'homme célèbre n'eut pas plus de
cinq voix dans le collége où le banquier fut élu.
Quand, après un long et heureux voyage en Italie, la comtesse de
Vandenesse revint à Paris, l'hiver suivant, Nathan avait justifié
toutes les prévisions de Félix: d'après les conseils de Blondet, il
parlementait avec le pouvoir. Quant aux affaires personnelles de
cet écrivain, elles étaient dans un tel désordre qu'un jour, aux
Champs-Élysées, la comtesse Marie vit son ancien adorateur à pied,
dans le plus triste équipage, donnant le bras à Florine. Un homme
indifférent est déjà passablement laid aux yeux d'une femme; mais quand
elle ne l'aime plus, il paraît horrible, surtout lorsqu'il ressemble
à Nathan. Madame de Vandenesse eut un mouvement de honte en songeant
qu'elle s'était intéressée à Raoul. Si elle n'eût pas été guérie de
toute passion extra-conjugale, le contraste que présentait alors le
comte, comparé à cet homme déjà moins digne de la faveur publique, eût
suffi pour lui faire préférer son mari à un ange.
Aujourd'hui, cet ambitieux si riche en encre et si pauvre en vouloir,
a fini par capituler et par se caser dans une sinécure, comme un homme
médiocre. Après avoir appuyé toutes les tentatives désorganisatrices,
il vit en paix à l'ombre d'une feuille ministérielle. La croix de
la Légion-d'Honneur, texte fécond de ses plaisanteries, orne sa
boutonnière. La _paix à tout prix_, sur laquelle il avait fait vivre
la rédaction d'un journal révolutionnaire, est l'objet de ses articles
laudatifs. L'Hérédité, tant attaquée par ses phrases saint-simoniennes,
il la défend aujourd'hui avec l'autorité de la raison. Cette conduite
illogique a son origine et son autorité dans le changement de front de
quelques gens qui, durant nos dernières évolutions politiques, ont agi
comme Raoul.
Aux Jardies, décembre 1838.
FIN.
[Illustration: IMP S. RAÇON.
LA FEMME ABANDONNÉE.]
LA FEMME ABANDONNÉE.
A MADAME LA DUCHESSE D'ABRANTÈS,
_Son affectionné serviteur_,
HONORÉ DE BALZAC.
Paris, août 1835.
En 1822, au commencement du printemps, les médecins de Paris envoyèrent
en basse Normandie un jeune homme qui relevait alors d'une maladie
inflammatoire causée par quelque excès d'étude, ou de vie peut-être. Sa
convalescence exigeait un repos complet, une nourriture douce, un air
froid et l'absence totale de sensations extrêmes. Les grasses campagnes
du Bessin et l'existence pâle de la province parurent donc propices à
son rétablissement.
Il vint à Bayeux, jolie ville située à deux lieues de la mer, chez une
de ses cousines, qui l'accueillit avec cette cordialité particulière
aux gens habitués à vivre dans la retraite, et pour lesquels l'arrivée
d'un parent ou d'un ami devient un bonheur.
A quelques usages près, toutes les petites villes se ressemblent.
Or, après plusieurs soirées passées chez sa cousine madame de
Sainte-Sevère, ou chez les personnes qui composaient sa compagnie, ce
jeune Parisien, nommé monsieur le baron Gaston de Nueil, eut bientôt
connu les gens que cette société exclusive regardait comme étant toute
la ville. Gaston de Nueil vit en eux le personnel immuable que les
observateurs retrouvent dans les nombreuses capitales de ces anciens
États qui formaient la France d'autrefois.
C'était d'abord la famille dont la noblesse, inconnue à cinquante
lieues plus loin, passe, dans le département, pour incontestable et
de la plus haute antiquité. Cette espèce de _famille royale_
au petit pied effleure par ses alliances, sans que personne s'en
doute, les Créqui, les Montmorenci, touche aux Lusignan, et s'accroche
aux Soubise. Le chef de cette race illustre est toujours un chasseur
déterminé. Homme sans manières, il accable tout le monde de sa
supériorité nominale; tolère le sous-préfet, comme il souffre l'impôt;
n'admet aucune des puissances nouvelles créées par le dix-neuvième
siècle, et fait observer, comme une monstruosité politique, que le
premier ministre n'est pas gentilhomme. Sa femme a le ton tranchant,
parle haut, a eu des adorateurs, mais fait régulièrement ses pâques;
elle élève mal ses filles, et pense qu'elles seront toujours assez
riches de leur nom. La femme et le mari n'ont d'ailleurs aucune
idée du luxe actuel; ils gardent les livrées de théâtre, tiennent
aux anciennes formes pour l'argenterie, les meubles, les voitures,
comme pour les mœurs et le langage. Ce vieux faste s'allie
d'ailleurs assez bien avec l'économie des provinces. Enfin c'est
les gentilshommes d'autrefois, moins les lods et ventes, moins la
meute et les habits galonnés; tous pleins d'honneur entre eux, tous
dévoués à des princes qu'ils ne voient qu'à distance. Cette maison
historique _incognito_ conserve l'originalité d'une antique tapisserie
de haute-lice. Dans la famille végète infailliblement un oncle ou un
frère, lieutenant-général, cordon rouge, homme de cour, qui est allé en
Hanovre avec le maréchal de Richelieu, et que vous retrouvez là comme
le feuillet égaré d'un vieux pamphlet du temps de Louis XV.
A cette famille fossile s'oppose une famille plus riche, mais de
noblesse moins ancienne. Le mari et la femme vont passer deux mois
d'hiver à Paris, ils en rapportent le ton fugitif et les passions
éphémères. Madame est élégante, mais un peu guindée et toujours en
retard avec les modes. Cependant elle se moque de l'ignorance affectée
par ses voisins; son argenterie est moderne; elle a des grooms, des
nègres, un valet de chambre. Son fils aîné a tilbury, ne fait rien, il
a un majorat; le cadet est auditeur au conseil d'État. Le père, très au
fait des intrigues du ministère, raconte des anecdotes sur Louis XVIII
et sur madame du Cayla; il place dans le _cinq pour cent_, évite la
conversation sur les cidres, mais tombe encore parfois dans la manie
de rectifier le chiffre des fortunes départementales; il est membre
du conseil général, se fait habiller à Paris, et porte la croix de la
Légion-d'Honneur. Enfin ce gentilhomme a compris la restauration,
et bat monnaie à la Chambre; mais son royalisme est moins pur que celui
de la famille avec laquelle il rivalise. Il reçoit la _Gazette_ et les
_Débats_. L'autre famille ne lit que la _Quotidienne_.
Monseigneur l'évêque, ancien vicaire-général, flotte entre ces deux
puissances qui lui rendent les honneurs dus à la religion, mais en lui
faisant sentir parfois la morale que le bon La Fontaine a mise à la fin
de l'_Ane chargé de reliques_. Le bonhomme est roturier.