chez des hommes habitués à tout pénétrer? Peut-être l'esprit ne
peut-il pas être complet sur tous les points; peut-être les artistes
vivent-ils trop dans le moment présent pour étudier l'avenir; peut-être
observent-ils trop les ridicules pour voir un piége, et croient-ils
qu'on n'ose pas les jouer. L'avenir ne se fit pas attendre. Vingt
jours après les lettres de change étaient protestées; mais au Tribunal
de commerce, Florine fit demander et obtenir vingt-cinq jours pour
payer. Raoul étudia sa position, il demanda des comptes: il en résulta
que les recettes du journal couvraient les deux tiers des frais, et
que l'abonnement faiblissait. Le grand homme devint inquiet et sombre,
mais pour Florine seulement, à laquelle il se confia. Florine lui
conseilla d'emprunter sur des pièces de théâtre à faire, en les vendant
en bloc et aliénant les revenus de son répertoire. Nathan trouva par
ce moyen vingt mille francs, et réduisit sa dette à quarante mille.
Le 10 de février les vingt-cinq jours expirèrent. Du Tillet, qui ne
voulait pas de Nathan pour concurrent dans le collége électoral où
il comptait se présenter, en laissant à Massol un autre collége à la
dévotion du ministère, fit poursuivre à outrance Raoul par Gigonnet.
Un homme écroué pour dettes ne peut pas s'offrir à la candidature.
La maison de Clichy pouvait dévorer le futur ministre. Florine était
elle-même en conversation suivie avec des huissiers, à raison de ses
dettes personnelles; et, dans cette crise, il ne lui restait plus
d'autre ressource que le _moi_ de Médée, car ses meubles furent saisis.
L'ambitieux entendait de toutes parts les craquements de la destruction
dans son jeune édifice, bâti sans fondements. Déjà sans force pour
soutenir une si vaste entreprise, il se sentait incapable de la
recommencer; il allait donc périr sous les décombres de sa fantaisie.
Son amour pour la comtesse lui donnait encore quelques éclairs de vie;
il animait son masque, mais en dedans l'espérance était morte. Il ne
soupçonnait point du Tillet, il ne voyait que l'usurier. Rastignac,
Blondet, Lousteau, Vernou, Finot, Massol se gardaient bien d'éclairer
cet homme d'une activité si dangereuse. Rastignac, qui voulait
ressaisir le pouvoir, faisait cause commune avec Nucingen et du Tillet.
Les autres éprouvaient des jouissances infinies à contempler l'agonie
d'un de leurs égaux, coupable d'avoir tenté d'être leur maître. Aucun
d'eux n'aurait voulu dire un mot à Florine; au contraire, on lui
vantait Raoul. «Nathan avait des épaules à soutenir le monde, il s'en
tirerait, tout irait à merveille!»
—On a fait deux abonnés hier, disait Blondet d'un air grave, Raoul
sera député. Le budget voté, l'ordonnance de dissolution paraîtra.
Nathan, poursuivi, ne pouvait plus compter sur l'usure. Florine,
saisie, ne pouvait plus compter que sur les hasards d'une passion
inspirée à quelque niais qui ne se trouve jamais à propos. Nathan
n'avait pour amis que des gens sans argent et sans crédit. Une
arrestation tuait ses espérances de fortune politique. Pour comble de
malheur, il se voyait engagé dans d'énormes travaux payés d'avance, il
n'entrevoyait pas de fond au gouffre de misère où il allait rouler.
En présence de tant de menaces, son audace l'abandonna. La comtesse
de Vandenesse s'attacherait-elle à lui, fuirait-elle au loin? Les
femmes ne sont jamais conduites à cet abîme que par un entier amour,
et leur passion ne les avait pas noués l'un à l'autre par les liens
mystérieux du bonheur. Mais la comtesse le suivît-elle à l'étranger,
elle viendrait sans fortune, nue et dépouillée, elle serait un embarras
de plus. Un esprit de second ordre, un orgueilleux comme Nathan,
devait voir et vit alors dans le suicide l'épée qui trancherait ces
nœuds gordiens. L'idée de tomber en face de ce monde où il avait
pénétré, qu'il avait voulu dominer, d'y laisser la comtesse triomphante
et de redevenir un fantassin crotté, n'était pas supportable. La
Folie dansait et faisait entendre ses grelots à la porte du palais
fantastique habité par le poète. En cette extrémité, Nathan attendit un
hasard et ne voulut se tuer qu'au dernier moment.
Durant les derniers jours employés par la signification du jugement,
par les commandements et la dénonciation de la contrainte par corps,
Raoul porta partout malgré lui cet air froidement sinistre que les
observateurs ont pu remarquer chez tous les gens destinés au suicide ou
qui le méditent. Les idées funèbres qu'ils caressent impriment à leur
front des teintes grises et nébuleuses; leur sourire a je ne sais quoi
de fatal, leurs mouvements sont solennels. Ces malheureux paraissent
vouloir sucer jusqu'au zeste les fruits dorés de la vie; leurs regards
visent le cœur à tout propos, ils écoutent leur glas dans l'air,
ils sont inattentifs. Ces effrayants symptômes, Marie les aperçut un
soir chez lady Dudley: Raoul était resté seul sur un divan, dans le
boudoir, tandis que tout le monde causait dans le salon; la comtesse
vint à la porte, il ne leva pas la tête, il n'entendit ni le souffle de
Marie ni le frissonnement de sa robe de soie; il regardait une fleur
du tapis, les yeux fixes, hébétés de douleur; il aimait mieux mourir
que d'abdiquer. Tout le monde n'a pas le piédestal de Sainte-Hélène.
D'ailleurs, le suicide régnait alors à Paris; ne doit-il pas être le
dernier mot des sociétés incrédules? Raoul venait de se résoudre à
mourir. Le désespoir est en raison des espérances, et celui de Raoul
n'avait pas d'autre issue que la tombe.
—Qu'as-tu? lui dit Marie en volant auprès de lui.
—Rien, répondit-il.
Il y a une manière de dire ce mot _rien_ entre amants, qui signifie
tout le contraire. Marie haussa les épaules.
—Vous êtes un enfant, dit-elle, il vous arrive quelque malheur.
—Non, pas à moi, dit-il. D'ailleurs, vous le saurez toujours trop tôt,
Marie, reprit-il affectueusement.
—A quoi pensais-tu quand je suis entrée? demanda-t-elle d'un air
d'autorité.
—Veux-tu savoir la vérité? Elle inclina la tête.—Je songeais à toi,
je me disais qu'à ma place bien des hommes auraient voulu être aimés
sans réserve: je le suis, n'est-ce pas?
—Oui, dit-elle.
—Et, reprit-il en lui pressant la taille et l'attirant à lui pour
la baiser au front, au risque d'être surpris, je te laisse pure et
sans remords. Je puis t'entraîner dans l'abîme, et tu demeures dans
toute ta gloire au bord, sans souillure. Cependant une seule pensée
m'importune....
—Laquelle?
—Tu me mépriseras. Elle sourit superbement.—Oui, tu ne croiras jamais
avoir été saintement aimée; puis on me flétrira, je le sais. Les femmes
n'imaginent pas que du fond de notre fange nous levions nos yeux vers
le ciel pour y adorer sans partage une Marie. Elles mêlent à ce saint
amour de tristes questions, elles ne comprennent pas que des hommes de
haute intelligence et de vaste poésie puissent dégager leur âme de la
jouissance pour la réserver à quelque autel chéri. Cependant, Marie,
le culte de l'idéal est plus fervent chez nous que chez vous: nous le
trouvons dans la femme qui ne le cherche même pas en nous.
—Pourquoi cet article? dit-elle railleusement en femme sûre d'elle.
—Je quitte la France, tu apprendras demain pourquoi et comment par une
lettre que t'apportera mon valet de chambre. Adieu, Marie.
Raoul sortit après avoir pressé la comtesse sur son cœur par une
horrible étreinte, et la laissa stupide de douleur.
—Qu'avez-vous donc, ma chère? lui dit la marquise d'Espard en la
venant chercher; que vous a dit monsieur Nathan? il nous a quittées
d'un air mélodramatique. Vous êtes peut-être trop raisonnable ou trop
déraisonnable.
La comtesse prit le bras de madame d'Espard pour rentrer dans le
salon, d'où elle partit quelques instants après.
—Elle va peut-être à son premier rendez-vous, dit lady Dudley à la
marquise.
—Je le saurai, répliqua madame d'Espard en s'en allant et suivant la
voiture de la comtesse.
Mais le coupé de madame de Vandenesse prit le chemin du faubourg
Saint-Honoré. Quand madame d'Espard rentra chez elle, elle vit la
comtesse Félix continuant le faubourg pour gagner le chemin de la rue
du Rocher. Marie se coucha sans pouvoir dormir, et passa la nuit à lire
un voyage au pôle nord sans y rien comprendre. A huit heures et demie,
elle reçut une lettre de Raoul, et l'ouvrit précipitamment. La lettre
commençait par ces mots classiques:
«Ma chère bien-aimée, quand tu tiendras ce papier, je ne serai plus...»
Elle n'acheva pas, elle froissa le papier par une contraction nerveuse,
sonna sa femme de chambre, mit à la hâte un peignoir, chaussa les
premiers souliers venus, s'enveloppa dans un châle, prit un chapeau;
puis elle sortit en recommandant à sa femme de chambre de dire au comte
qu'elle était allée chez sa sœur, madame du Tillet.
—Où avez-vous laissé votre maître? demanda-t-elle au domestique de
Raoul.
—Au bureau du journal.
—Allons-y, dit-elle.
Au grand étonnement de sa maison, elle sortit à pied, avant neuf
heures, en proie à une visible folie. Heureusement pour elle, la femme
de chambre alla dire au comte que madame venait de recevoir une lettre
de madame du Tillet qui l'avait mise hors d'elle, et venait de courir
chez sa sœur, accompagnée du domestique qui lui avait apporté la
lettre. Vandenesse attendit le retour de sa femme pour recevoir des
explications. La comtesse monta dans un fiacre et fut rapidement menée
au bureau du journal. A cette heure, les vastes appartements occupés
par le journal dans un vieil hôtel de la rue Feydeau étaient déserts;
il ne s'y trouvait qu'un garçon de bureau, très-étonné de voir une
jeune et jolie femme égarée les traverser en courant, et lui demander
où était monsieur Nathan.
—Il est sans doute chez mademoiselle Florine, répondit-il en prenant
la comtesse pour une rivale qui voulait faire une scène de jalousie.
—Où travaille-t-il ici? dit-elle.
—Dans un cabinet dont la clef est dans sa poche.
—Je veux y aller.
Le garçon la conduisit à une petite pièce sombre donnant sur une
arrière-cour, et qui jadis était un cabinet de toilette attenant à
une grande chambre à coucher dont l'alcôve n'avait pas été détruite.
Ce cabinet était en retour. La comtesse, en ouvrant la fenêtre de la
chambre, put voir par celle du cabinet ce qui s'y passait: Nathan
râlait assis sur son fauteuil de rédacteur en chef.
—Enfoncez cette porte et taisez-vous, j'achèterai votre silence,
dit-elle. Ne voyez-vous pas que monsieur Nathan se meurt?
Le garçon alla chercher à l'imprimerie un châssis de fer avec lequel
il put enfoncer la porte. Raoul s'asphyxiait, comme une simple
couturière, au moyen d'un réchaud de charbon. Il venait d'achever une
lettre à Blondet pour le prier de mettre son suicide sur le compte
d'une apoplexie foudroyante. La comtesse arrivait à temps: elle fit
transporter Raoul dans le fiacre, et ne sachant où lui donner des
soins, elle entra dans un hôtel, y prit une chambre, et envoya le
garçon de bureau chercher un médecin. Raoul fut en quelques heures hors
de danger, mais la comtesse ne quitta pas son chevet sans avoir obtenu
sa confession générale. Après que l'ambitieux terrassé lui eut versé
dans le cœur ces épouvantables élégies de sa douleur, elle revint
chez elle en proie à tous les tourments, à toutes les idées qui, la
veille, assiégeaient le front de Nathan.
—J'arrangerai tout, lui avait-elle dit pour le faire vivre.
—Eh! bien, qu'a donc ta sœur? demanda Félix à sa femme en la voyant
rentrer. Je te trouve bien changée.
—C'est une horrible histoire sur laquelle je dois garder le plus
profond secret, répondit-elle en retrouvant sa force pour affecter le
calme.
Afin d'être seule et de penser à son aise, elle était allée le soir aux
Italiens, puis elle était venue décharger son cœur dans celui de
madame du Tillet en lui racontant l'horrible scène de la matinée, lui
demandant des conseils et des secours. Ni l'une ni l'autre ne pouvaient
savoir alors que du Tillet avait allumé le feu du vulgaire réchaud dont
la vue avait épouvanté la comtesse Félix de Vandenesse.
—Il n'a que moi dans le monde, avait dit Marie à sa sœur, et je ne
lui manquerai point.
Ce mot contient le secret de toutes les femmes: elles sont
héroïques alors qu'elles ont la certitude d'être tout pour un homme
grand et irréprochable.
Du Tillet avait entendu parler de la passion plus ou moins probable
de sa belle-sœur pour Nathan; mais il était de ceux qui la niaient
ou la jugeaient incompatible avec la liaison de Raoul et de Florine.
L'actrice devait chasser la comtesse, et réciproquement. Mais quand,
en rentrant chez lui, pendant cette soirée, il y vit sa belle-sœur,
dont déjà le visage lui avait annoncé d'amples perturbations aux
Italiens, il devina que Raoul avait confié ses embarras à la
comtesse: la comtesse l'aimait donc, elle était donc venue demander
à Marie-Eugénie les sommes dues au vieux Gigonnet. Madame du Tillet,
à qui les secrets de cette pénétration en apparence surnaturelle
échappaient, avait montré tant de stupéfaction, que les soupçons de du
Tillet se changèrent en certitude. Le banquier crut pouvoir tenir le
fil des intrigues de Nathan. Personne ne savait ce malheureux au lit,
rue du Mail, dans un hôtel garni, sous le nom du garçon de bureau à
qui la comtesse avait promis cinq cents francs s'il gardait le secret
sur les événements de la nuit et de la matinée. Aussi François Quillet
avait-il eu le soin de dire à la portière que Nathan s'était trouvé
mal par suite d'un travail excessif. Du Tillet ne fut pas étonné de
ne point voir Nathan. Il était naturel que le journaliste se cachât
pour éviter les gens chargés de l'arrêter. Quand les espions vinrent
prendre des renseignements, ils apprirent que le matin une dame était
venue enlever le rédacteur en chef. Il se passa deux jours avant qu'ils
eussent découvert le numéro du fiacre, questionné le cocher, reconnu,
sondé l'hôtel où se ranimait le débiteur. Ainsi les sages mesures
prises par Marie avaient fait obtenir à Nathan un sursis de trois jours.
Chacune des deux sœurs passa donc une cruelle nuit. Une catastrophe
semblable jette la lueur de son charbon sur toute la vie; elle
en éclaire les bas-fonds, les écueils, plus que les sommets, qui
jusqu'alors ont occupé le regard. Frappée de l'horrible spectacle d'un
jeune homme mourant dans son fauteuil, devant son journal, écrivant
à la romaine ses dernières pensées, la pauvre madame du Tillet ne
pouvait penser qu'à lui porter secours, à rendre la vie à cette âme
par laquelle vivait sa sœur. Il est dans la nature de notre esprit
de regarder aux effets avant d'analyser les causes. Eugénie approuva
de nouveau l'idée qu'elle avait eue de s'adresser à la baronne
Delphine de Nucingen, chez laquelle elle dînait, et ne douta pas du
succès. Généreuse comme toutes les personnes qui n'ont pas été pressées
dans les rouages en acier poli de la société moderne, madame du Tillet
résolut de prendre tout sur elle.
De son côté, la comtesse, heureuse d'avoir déjà sauvé la vie de Nathan,
employa sa nuit à inventer des stratagèmes pour se procurer quarante
mille francs. Dans ces crises, les femmes sont sublimes. Conduites par
le sentiment, elles arrivent à des combinaisons qui surprendraient les
voleurs, les gens d'affaires et les usuriers, si ces trois classes
d'industriels, plus ou moins patentés, s'étonnaient de quelque chose.
La comtesse vendait ses diamants en songeant à en porter de faux. Elle
se décidait à demander la somme à Vandenesse pour sa sœur, déjà mise
en jeu par elle; mais elle avait trop de noblesse pour ne pas reculer
devant les moyens déshonorants; elle les concevait et les repoussait.
L'argent de Vandenesse à Nathan! Elle bondissait dans son lit effrayée
de sa scélératesse. Faire monter de faux diamants? son mari finirait
par s'en apercevoir. Elle voulait aller demander la somme aux
Rothschild qui avaient tant d'or, à l'archevêque de Paris qui devait
secourir les pauvres, courant ainsi d'une religion à l'autre, implorant
tout. Elle déplora de se voir en dehors du gouvernement; jadis elle
aurait trouvé son argent à emprunter aux environs du trône. Elle
pensait à recourir à son père. Mais l'ancien magistrat avait en horreur
les illégalités; ses enfants avaient fini par savoir combien peu il
sympathisait avec les malheurs de l'amour; il ne voulait point en
entendre parler, il était devenu misanthrope, il avait toute intrigue
en horreur. Quant à la comtesse de Granville, elle vivait retirée en
Normandie dans une de ses terres, économisant et priant, achevant ses
jours entre des prêtres et des sacs d'écus, froide jusqu'au dernier
moment. Quand Marie aurait eu le temps d'arriver à Bayeux, sa mère
lui donnerait-elle tant d'argent sans savoir quel en serait l'usage?
Supposer des dettes? Oui, peut-être se laisserait-elle attendrir par
sa favorite. Eh! bien, en cas d'insuccès, la comtesse irait donc en
Normandie. Le comte de Granville ne refuserait pas de lui fournir un
prétexte de voyage en lui donnant le faux avis d'une grave maladie
survenue à sa femme. Le désolant spectacle qui l'avait épouvantée le
matin, les soins prodigués à Nathan, les heures passées au chevet de
son lit, ces narrations entrecoupées, cette agonie d'un grand esprit,
ce vol du génie arrêté par un vulgaire, par un ignoble obstacle, tout
lui revint en mémoire pour stimuler son amour. Elle repassa ses
émotions et se sentit encore plus éprise par les misères que par les
grandeurs. Aurait-elle baisé ce front couronné par le succès? Non. Elle
trouvait une noblesse infinie aux dernières paroles que Nathan lui
avait dites dans le boudoir de lady Dudley. Quelle sainteté dans cet
adieu! Quelle noblesse dans l'immolation d'un bonheur qui serait devenu
son tourment à elle! La comtesse avait souhaité des émotions dans sa
vie; elles abondaient terribles, cruelles, mais aimées. Elle vivait
plus par la douleur que par le plaisir. Avec quelles délices elle se
disait: Je l'ai déjà sauvé, je vais le sauver encore! Elle l'entendait
s'écriant: Il n'y a que les malheureux qui savent jusqu'où va l'amour!
quand il avait senti les lèvres de sa Marie posées sur son front.
—Es-tu malade? lui dit son mari qui vint dans sa chambre la chercher
pour le déjeuner.
—Je suis horriblement tourmentée du drame qui se joue chez ma sœur,
dit-elle sans faire de mensonge.
—Elle est tombée en de bien mauvaises mains; c'est une honte pour
une famille que d'y avoir un du Tillet, un homme sans noblesse; s'il
arrivait quelque désastre à votre sœur, elle ne trouverait guère de
pitié chez lui.
—Quelle est la femme qui s'accommode de la pitié? dit la comtesse en
faisant un mouvement convulsif. Impitoyables, votre rigueur est une
grâce pour nous.
—Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous sais noble de cœur, dit
Félix en baisant la main de sa femme et tout ému de cette fierté. Une
femme qui pense ainsi n'a pas besoin d'être gardée.
—Gardée? reprit-elle, autre honte qui retombe sur vous.
Félix sourit, mais Marie rougissait. Quand une femme est secrètement
en faute, elle monte ostensiblement l'orgueil féminin au plus haut
point. C'est une dissimulation d'esprit dont il faut leur savoir gré.
La tromperie est alors pleine de dignité, sinon de grandeur. Marie
écrivit deux lignes à Nathan sous le nom de monsieur Quillet, pour
lui dire que tout allait bien, et les envoya par un commissionnaire
à l'hôtel du Mail. Le soir, à l'Opéra, la comtesse eut les bénéfices
de ses mensonges, car son mari trouva très naturel qu'elle quittât sa
loge pour aller voir sa sœur. Félix attendit pour lui donner le bras
que du Tillet eût laissé sa femme seule. De quelles émotions Marie fut
agitée en traversant le corridor, en entrant dans la loge de sa
sœur et s'y posant d'un front calme et serein devant le monde étonné
de les voir ensemble.
—Hé! bien? lui dit-elle.
Le visage de Marie-Eugénie était une réponse: il y éclatait une
joie naïve que bien des personnages attribuèrent à une vaniteuse
satisfaction.
—Il sera sauvé, ma chère, mais pour trois mois seulement, pendant
lesquels nous aviserons à le secourir plus efficacement. Madame de
Nucingen veut quatre lettres de change de chacune dix mille francs,
signées de n'importe qui, pour ne pas te compromettre. Elle m'a
expliqué comment elles devaient être faites; je n'y ai rien compris,
mais monsieur Nathan te les préparera. J'ai seulement pensé que
Schmuke, notre vieux maître, peut nous être très utile en cette
circonstance: il les signerait. En joignant à ces quatre valeurs une
lettre par laquelle tu garantiras leur paiement à madame de Nucingen,
elle te remettra demain l'argent. Fais tout par toi-même, ne te fie à
personne. J'ai pensé que Schmuke n'aurait aucune objection à t'opposer.
Pour dérouter les soupçons, j'ai dit que tu voulais obliger notre
ancien maître de musique, un Allemand dans le malheur. J'ai donc pu
demander le plus profond secret.
—Tu as de l'esprit comme un ange! Pourvu que la baronne de Nucingen
n'en cause qu'après avoir donné l'argent, dit la comtesse en levant les
yeux comme pour implorer Dieu, quoique à l'Opéra.
—Schmuke demeure dans la petite rue de Nevers, sur le quai Conti, ne
l'oublie pas, vas-y toi-même.
—Merci, dit la comtesse en serrant la main de sa sœur. Ah! je
donnerais dix ans de ma vie....
—A prendre dans ta vieillesse....
—Pour faire à jamais cesser de pareilles angoisses, dit la comtesse en
souriant de l'interruption.
Toutes les personnes qui lorgnaient en ce moment les deux sœurs
pouvaient les croire occupées de frivolités en admirant leurs rires
ingénus; mais un de ces oisifs qui viennent à l'Opéra plus pour
espionner les toilettes et les figures que par plaisir, aurait pu
deviner le secret de la comtesse en remarquant la violente sensation
qui éteignit la joie de ces deux charmantes physionomies. Raoul qui,
pendant la nuit, ne craignait plus les recors, pâle et blême, l'œil
inquiet, le front attristé, parut sur la marche de l'escalier où il se
posait habituellement. Il chercha la comtesse dans sa loge, la trouva
vide, et se prit alors le front dans ses mains en s'appuyant le
coude à la ceinture.
—Peut-elle être à l'Opéra! pensa-t-il.
—Regarde-nous donc, pauvre grand homme, dit à voix basse madame du
Tillet.
Quant à Marie, au risque de se compromettre, elle attacha sur lui ce
regard violent et fixe par lequel la volonté jaillit de l'œil,
comme du soleil jaillissent les ondes lumineuses, et qui pénètre,
selon les magnétiseurs, la personne sur laquelle il est dirigé. Raoul
sembla frappé par une baguette magique; il leva la tête, et son œil
rencontra soudain les yeux des deux sœurs. Avec cet adorable esprit
qui n'abandonne jamais les femmes, madame de Vandenesse saisit une
croix qui jouait sur sa gorge et la lui montra par un sourire rapide
et significatif. Le bijou rayonna jusque sur le front de Raoul, qui
répondit par une expression joyeuse: il avait compris.
—N'est-ce donc rien, Eugénie, dit la comtesse à sa sœur, que de
rendre ainsi la vie aux morts?
—Tu peux entrer dans la Société des Naufrages, répondit Eugénie en
souriant.
—Comme il est venu triste, abattu; mais comme il s'en ira content!
—Hé! bien, comment vas-tu, mon cher? dit du Tillet en serrant la main
à Raoul et l'abordant avec tous les symptômes de l'amitié.
—Mais comme un homme qui vient de recevoir les meilleurs
renseignements sur les élections. Je serai nommé, répondit le radieux
Raoul.
—Ravi, répliqua du Tillet. Il va nous falloir de l'argent pour le
journal.
—Nous en trouverons, dit Raoul.
—Les femmes ont le diable pour elles, dit du Tillet sans se laisser
prendre encore aux paroles de Raoul qu'il avait nommé Charnathan.
—A quel propos? dit Raoul.
—Ma belle-sœur est chez ma femme, dit le banquier; il y a quelque
intrigue sous jeu. Tu me parais adoré de la comtesse, elle te salue à
travers toute la salle.
—Vois, dit madame du Tillet à sa sœur, on nous dit fausses. Mon
mari câline monsieur Nathan, et c'est lui qui veut le faire mettre en
prison.
—Et les hommes nous accusent! s'écria la comtesse: je
l'éclairerai.
Elle se leva, reprit le bras de Vandenesse qui l'attendait dans le
corridor, revint radieuse dans sa loge; puis elle quitta l'Opéra,
commanda sa voiture pour le lendemain avant huit heures, et se trouva
dès huit heures et demie au quai Conti, après avoir passé rue du Mail.