Il disait vrai. En se posant devant ce jeune cœur en homme pur,

Raoul s'était pris à ses phrases panachées de beaux sentiments.

D'abord purement spéculatrice et vaniteuse, sa passion était devenue

sincère. Il avait commencé par mentir, il finissait par dire vrai. Il

y a d'ailleurs chez tout écrivain un sentiment difficilement étouffé

qui le porte à l'admiration du beau moral. Enfin, à force de faire

des sacrifices, un homme s'intéresse à l'être qui les exige. Les

femmes du monde, de même que les courtisanes, ont l'instinct de cette

vérité; peut-être même la pratiquent-elles sans la connaître. Aussi

la comtesse, après son premier élan de reconnaissance et de surprise,

fut-elle charmée d'avoir inspiré tant de sacrifices, d'avoir fait

surmonter tant de difficultés. Elle était aimée d'un homme digne

d'elle. Raoul ignorait à quoi l'engagerait sa fausse grandeur; car les

femmes ne permettent pas à leur amant de descendre de son piédestal. On

ne pardonne pas à un dieu la moindre petitesse. Marie ne savait pas le

mot de cette énigme que Raoul avait dit à ses amis au souper chez Véry.

La lutte de cet écrivain parti des rangs inférieurs avait occupé les

dix premières années de sa jeunesse; il voulait être aimé par une des

reines du beau monde. La vanité, sans laquelle l'amour est bien faible,

a dit Champfort, soutenait sa passion et devait l'accroître de jour en

jour.

—Vous pouvez me jurer, dit Marie, que vous n'êtes et ne serez jamais à

aucune femme?

—Il n'y aurait pas plus de temps dans ma vie pour une autre femme que

de place dans mon cœur, répondit-il sans croire faire un mensonge,

tant il méprisait Florine.

—Je vous crois, dit-elle.

Arrivés dans l'allée où stationnaient les voitures, Marie quitta le

bras de Nathan, qui prit une attitude respectueuse comme s'il venait de

la rencontrer; il l'accompagna chapeau bas jusqu'à sa voiture; puis il

la suivit par l'avenue Charles X en humant la poussière que faisait la

calèche, en regardant les plumes en saule pleureur que le vent agitait

en dehors. Malgré les nobles renonciations de Marie, Raoul, excité

par sa passion, se trouva partout où elle était; il adorait l'air à

la fois mécontent et heureux que prenait la comtesse pour le

gronder sans le pouvoir en lui voyant dissiper ce temps qui lui était

si nécessaire. Marie prit la direction des travaux de Raoul, elle lui

intima des ordres formels sur l'emploi de ses heures, demeura chez

elle pour lui ôter tout prétexte de dissipation. Elle lisait tous les

matins le journal, et devint le héraut de la gloire d'Étienne Lousteau,

le feuilletoniste, qu'elle trouvait ravissant, de Félicien Vernou, de

Claude Vignon, de tous les rédacteurs. Elle donna le conseil à Raoul

de rendre justice à de Marsay quand il mourut, et lut avec ivresse le

grand et bel éloge que Raoul fit du ministre mort, tout en blâmant son

machiavélisme et sa haine pour les masses. Elle assista naturellement,

à l'avant-scène du Gymnase, à la première représentation de la pièce

sur laquelle Nathan comptait pour soutenir son entreprise, et dont le

succès parut immense. Elle fut la dupe des applaudissements achetés.

—Vous n'êtes pas venue dire adieu aux Italiens? lui demanda lady

Dudley chez laquelle elle se rendit après cette représentation.

—Non, je suis allée au Gymnase. On donnait une première représentation.

—Je ne puis souffrir le vaudeville. Je suis pour cela comme Louis XIV

pour les Téniers, dit lady Dudley.

—Moi, répondit madame d'Espard, je trouve que les auteurs ont fait

des progrès. Les vaudevilles sont aujourd'hui de charmantes comédies,

pleines d'esprit, qui demandent beaucoup de talent, et je m'y amuse

fort.

—Les acteurs sont d'ailleurs excellents, dit Marie. Ceux du Gymnase

ont très-bien joué ce soir; la pièce leur plaisait, le dialogue est

fin, spirituel.

—Comme celui de Beaumarchais, dit lady Dudley.

—Monsieur Nathan n'est point encore Molière; mais.... dit madame

d'Espard en regardant la comtesse.

—Il fait des vaudevilles, dit madame Charles de Vandenesse.

—Et défait des ministères, reprit madame de Manerville.

La comtesse garda le silence; elle cherchait à répondre par des

épigrammes acérées; elle se sentait le cœur agité par des mouvements

de rage; elle ne trouva rien de mieux que dire:—Il en fera peut-être.

Toutes les femmes échangèrent un regard de mystérieuse intelligence.

Quand Marie de Vandenesse partit, Moïna de Saint-Héreen s'écria:—Mais

elle adore Nathan!

—Elle ne fait pas de cachotteries, dit madame d'Espard.

Le mois de mai vint, Vandenesse emmena sa femme à sa terre où elle

ne fut consolée que par les lettres passionnées de Raoul, à qui elle

écrivit tous les jours.

L'absence de la comtesse aurait pu sauver Raoul du gouffre dans

lequel il avait mis le pied, si Florine eût été près de lui; mais il

était seul, au milieu d'amis devenus ses ennemis secrets dès qu'il

eut manifesté l'intention de les dominer. Ses collaborateurs le

haïssaient momentanément, prêts à lui tendre la main et à le consoler

en cas de chute, prêts à l'adorer en cas de succès. Ainsi va le monde

littéraire. On n'y aime que ses inférieurs. Chacun est l'ennemi de

quiconque tend à s'élever. Cette envie générale décuple les chances

des gens médiocres, qui n'excitent ni l'envie ni le soupçon, font

leur chemin à la manière des taupes, et, quelque sots qu'ils soient,

se trouvent casés au _Moniteur_ dans trois ou quatre places au moment

où les gens de talent se battent encore à la porte pour s'empêcher

d'entrer. La sourde inimitié de ces prétendus amis, que Florine aurait

dépistée avec la science innée des courtisanes pour deviner le vrai

entre mille hypothèses, n'était pas le plus grand danger de Raoul.

Ses deux associés, Massol l'avocat et du Tillet le banquier, avaient

médité d'atteler son ardeur au char dans lequel ils se prélassaient,

de l'évincer dès qu'il serait hors d'état de nourrir le journal, ou

de le priver de ce grand pouvoir au moment où ils voudraient en user.

Pour eux, Nathan représentait une certaine somme à dévorer, une force

littéraire de la puissance de dix plumes à employer. Massol, un de

ces avocats qui prennent la faculté de parler indéfiniment pour de

l'éloquence, qui possèdent le secret d'ennuyer en disant tout, la peste

des assemblées où ils rapetissent toute chose, et qui veulent devenir

des personnages à tout prix, ne tenait plus à être garde des sceaux;

il en avait vu passer cinq ou six en quatre ans, il s'était dégoûté de

la simarre. Comme monnaie du portefeuille, il voulut une chaire dans

l'Instruction Publique, une place au conseil d'État, le tout assaisonné

de la croix de la Légion-d'Honneur. Du Tillet et le baron de Nucingen

lui avaient garanti la croix et sa nomination de maître des requêtes

s'il entrait dans leurs vues; il les trouva plus en position de

réaliser leurs promesses que Nathan, et il leur obéissait aveuglément.

Pour mieux abuser Raoul, ces gens-là lui laissaient exercer le pouvoir

sans contrôle. Du Tillet n'usait du journal que dans ses intérêts

d'agiotage, auxquels Raoul n'entendait rien; mais il avait déjà

fait savoir par le baron de Nucingen à Rastignac que la feuille serait

tacitement complaisante au pouvoir, sous la seule condition d'appuyer

sa candidature en remplacement de monsieur de Nucingen, futur pair

de France, et qui avait été élu dans une espèce de bourg pourri, un

collége à peu d'électeurs, où le journal fut envoyé gratis à profusion.

Ainsi Raoul était joué par le banquier et par l'avocat, qui le voyaient

avec un plaisir infini trônant au journal, y profitant de tous les

avantages, percevant tous les fruits d'amour-propre ou autres. Nathan,

enchanté d'eux, les trouvait, comme lors de sa demande de fonds

équestres, les meilleurs enfants du monde, il croyait les jouer. Jamais

les hommes d'imagination, pour lesquels l'espérance est le fond de la

vie, ne veulent se dire qu'en affaires le moment le plus périlleux est

celui où tout va selon leurs souhaits. Ce fut un moment de triomphe

dont profita d'ailleurs Nathan, qui se produisit alors dans le monde

politique et financier; du Tillet le présenta chez Nucingen. Madame

de Nucingen accueillit Raoul à merveille, moins pour lui que pour

madame de Vandenesse; mais quand elle lui toucha quelques mots de la

comtesse, il crut faire merveille, en faisant de Florine un paravent;

il s'étendit avec une fatuité généreuse sur ses relations avec

l'actrice, impossibles à rompre. Quitte-t-on un bonheur certain pour

les coquetteries du faubourg Saint-Germain? Nathan, joué par Nucingen

et Rastignac, par du Tillet et Blondet, prêta son appui fastueusement

aux doctrinaires pour la formation d'un de leurs cabinets éphémères.

Puis, pour arriver pur aux affaires, il dédaigna par ostentation de se

faire avantager dans quelques entreprises qui se formèrent à l'aide

de sa feuille, lui qui ne regardait pas à compromettre ses amis, et à

se comporter peu délicatement avec quelques industriels dans certains

moments critiques. Ces contrastes, engendrés par sa vanité, par son

ambition, se retrouvent dans beaucoup d'existences semblables. Le

manteau doit être splendide pour le public, on prend du drap chez ses

amis pour en boucher les trous. Néanmoins, deux mois après le départ

de la comtesse, Raoul eut un certain quart d'heure de Rabelais qui

lui causa quelques inquiétudes au milieu de son triomphe. Du Tillet

était en avance de cent mille francs. L'argent donné par Florine, le

tiers de sa première mise de fonds, avait été dévoré par le fisc, par

les frais de premier établissement qui furent énormes. Il fallait

prévoir l'avenir. Le banquier favorisa l'écrivain en prenant pour

cinquante mille francs de lettres de change à quatre mois. Du Tillet

tenait ainsi Raoul par le licou de la lettre de change. Au moyen de

ce supplément, les fonds du journal furent faits pour six mois. Aux

yeux de quelques écrivains, six mois sont une éternité. D'ailleurs,

à coups d'annonces, à force de voyageurs, en offrant des avantages

illusoires aux abonnés, on en avait racolé deux mille. Ce demi-succès

encourageait à jeter les billets de banque dans ce brasier. Encore un

peu de talent, vienne un procès politique, une apparente persécution,

et Raoul devenait un de ces condottieri modernes dont l'encre vaut

aujourd'hui la poudre à canon d'autrefois. Malheureusement, cet

arrangement était pris quand Florine revint avec environ cinquante

mille francs. Au lieu de se créer un fonds de réserve, Raoul, sûr

du succès en le voyant nécessaire, humilié déjà d'avoir accepté de

l'argent de l'actrice, se sentant intérieurement grandi par son amour,

ébloui par les captieux éloges de ses courtisans, abusa Florine sur

sa position et la força d'employer cette somme à remonter sa maison.

Dans les circonstances présentes, une magnifique représentation

devenait une nécessité. L'actrice, qui n'avait pas besoin d'être

excitée, s'embarrassa de trente mille francs de dettes. Florine eut

une délicieuse maison tout entière à elle, rue Pigale, où revint son

ancienne société. La maison d'une fille posée comme Florine était un

terrain neutre, très favorable aux ambitieux politiques qui traitaient,

comme Louis XIV chez les Hollandais, sans Raoul, chez Raoul. Nathan

avait réservé à l'actrice pour sa rentrée une pièce dont le principal

rôle lui allait admirablement. Ce drame-vaudeville devait être l'adieu

de Raoul au théâtre. Les journaux, à qui cette complaisance pour Raoul

ne coûtait rien, préméditèrent une telle ovation à Florine, que la

Comédie-Française parla d'un engagement. Les feuilletons montraient

dans Florine l'héritière de mademoiselle Mars. Ce triomphe étourdit

assez l'actrice pour l'empêcher d'étudier le terrain sur lequel

marchait Nathan; elle vécut dans un monde de fêtes et de festins.

Reine de cette cour pleine de solliciteurs empressés autour d'elle,

qui pour son livre, qui pour sa pièce, qui pour sa danseuse, qui pour

son théâtre, qui pour son entreprise, qui pour une réclame, elle se

laissait aller à tous les plaisirs du pouvoir de la presse en y voyant

l'aurore du crédit ministériel. A entendre ceux qui vinrent chez elle,

Nathan était un grand homme politique. Nathan avait eu raison dans

son entreprise, il serait député certainement ministre, pendant

quelque temps, comme tant d'autres. Les actrices disent rarement non

à ce qui les flatte. Florine avait trop de talent dans le feuilleton

pour se défier du journal et de ceux qui le faisaient. Elle connaissait

trop peu le mécanisme de la presse pour s'inquiéter des moyens. Les

filles de la trempe de Florine ne voient jamais que les résultats.

Quant à Nathan, il crut, dès lors, qu'à la prochaine session il

arriverait aux affaires, avec deux anciens journalistes dont l'un

alors ministre cherchait à évincer ses collègues pour se consolider.

Après six mois d'absence, Nathan retrouva Florine avec plaisir et

retomba nonchalamment dans ses habitudes. La lourde trame de cette

vie, il la broda secrètement des plus belles fleurs de sa passion

idéale et des plaisirs qu'y semait Florine. Ses lettres à Marie étaient

des chefs-d'œuvre d'amour, de grâce et de style. Nathan faisait

d'elle la lumière de sa vie, il n'entreprenait rien sans consulter son

bon génie. Désolé d'être du côté populaire, il voulait par moments

embrasser la cause de l'aristocratie; mais, malgré son habitude des

tours de force, il voyait une impossibilité absolue à sauter de gauche

à droite; il était plus facile de devenir ministre. Les précieuses

lettres de Marie étaient déposées dans un de ces portefeuilles à

secret offerts par Huret ou Fichet, un de ces deux mécaniciens qui

se battaient à coups d'annonces et d'affiches dans Paris à qui

ferait les serrures les plus impénétrables et les plus discrètes. Ce

portefeuille restait dans le nouveau boudoir de Florine, où travaillait

Raoul. Personne n'est plus facile à tromper qu'une femme à qui l'on a

l'habitude de tout dire; elle ne se défie de rien, elle croit tout voir

et tout savoir. D'ailleurs, depuis son retour, l'actrice assistait à la

vie de Nathan et n'y trouvait aucune irrégularité. Jamais elle n'eût

imaginé que ce portefeuille, à peine entrevu, serré sans affectation,

contînt des trésors d'amour, les lettres d'une rivale que, selon la

demande de Raoul, la comtesse adressait au bureau du journal. La

situation de Nathan paraissait donc extrêmement brillante. Il avait

beaucoup d'amis. Deux pièces faites en collaboration et qui venaient

de réussir fournissaient à son luxe et lui ôtaient tout souci pour

l'avenir. D'ailleurs, il ne s'inquiétait en aucune manière de sa dette

envers du Tillet, son ami.

—Comment se défier d'un ami? disait-il quand en certains moments

Blondet se laissait aller à des doutes, entraîné par son habitude de

tout analyser.

—Mais nous n'avons pas besoin de nous méfier de nos ennemis,

disait Florine.

Nathan défendait du Tillet. Du Tillet était le meilleur, le plus

facile, le plus probe des hommes. Cette existence de danseur de corde

sans balancier eût effrayé tout le monde, même un indifférent, s'il en

eût pénétré le mystère; mais du Tillet la contemplait avec le stoïcisme

et l'œil sec d'un parvenu. Il y avait dans l'amicale bonhomie de ses

procédés avec Nathan d'atroces railleries. Un jour, il lui serrait la

main en sortant de chez Florine, et le regardait monter en cabriolet.

—Ça va au bois de Boulogne avec un train magnifique, dit-il à

Lousteau, l'envieux par excellence, et ça sera peut-être dans six mois

à Clichy.

—Lui? Jamais! s'écria Lousteau; Florine est là.

—Qui te dit, mon petit, qu'il la conservera? Quant à toi, qui le vaux

mille fois, tu seras sans doute notre rédacteur en chef dans six mois.

En octobre, les lettres de change échurent, du Tillet les renouvela

gracieusement, mais à deux mois, augmentées de l'escompte et d'un

nouveau prêt. Sûr de la victoire, Raoul puisait à même les sacs.

Madame Félix de Vandenesse devait revenir dans quelques jours, un mois

plus tôt que de coutume, ramenée par un désir effréné de voir Nathan,

qui ne voulut pas être à la merci d'un besoin d'argent au moment où

il reprendrait sa vie militante. La correspondance, où la plume est

toujours plus hardie que la parole, où la pensée revêtue de ses fleurs

aborde tout et peut tout dire, avait fait arriver la comtesse au plus

haut degré d'exaltation; elle voyait en Raoul l'un des plus beaux

génies de l'époque, un cœur exquis et méconnu, sans souillure et

digne d'adoration; elle le voyait avançant une main hardie sur le

festin du pouvoir. Bientôt cette parole si belle en amour tonnerait à

la tribune. Marie ne vivait plus que de cette vie à cercles entrelacés,

comme ceux d'une sphère, et au centre desquels est le monde. Sans

goût pour les tranquilles félicités du ménage, elle recevait les

agitations de cette vie à tourbillons, communiquées par une plume

habile et amoureuse; elle baisait ces lettres écrites au milieu des

batailles livrées par la presse, prélevées sur des heures studieuses;

elle sentait tout leur prix; elle était sûre d'être aimée uniquement,

de n'avoir que la gloire et l'ambition pour rivales; elle trouvait au

fond de sa solitude à employer toutes ses forces, elle était

heureuse d'avoir bien choisi: Nathan était un ange. Heureusement sa

retraite à sa terre et les barrières qui existaient entre elle et

Raoul avaient éteint les médisances du monde. Durant les derniers

jours de l'automne, Marie et Raoul reprirent donc leurs promenades au

bois de Boulogne, ils ne pouvaient se voir que là jusqu'au moment où

les salons se rouvriraient. Raoul put savourer un peu plus à l'aise

les pures, les exquises jouissances de sa vie idéale et la cacher à

Florine: il travaillait un peu moins, les choses avaient pris leur

train au journal, chaque rédacteur connaissait sa besogne. Il fit

involontairement des comparaisons, toutes à l'avantage de l'actrice,

sans que néanmoins la comtesse y perdît. Brisé de nouveau par les

manœuvres auxquelles le condamnait sa passion de cœur et de tête

pour une femme du grand monde, Raoul trouva des forces surhumaines

pour être à la fois sur trois théâtres: le Monde, le Journal et les

Coulisses. Au moment où Florine, qui lui savait gré de tout, qui

partageait presque ses travaux et ses inquiétudes, se montrait et

disparaissait à propos, lui versait à flots un bonheur réel, sans

phrases, sans aucun accompagnement de remords; la comtesse, aux yeux

insatiables, au corsage chaste, oubliait ces travaux gigantesques et

les peines prises souvent pour la voir un instant. Au lieu de dominer,

Florine se laissait prendre, quitter, reprendre, avec la complaisance

d'un chat qui retombe sur ses pattes et secoue ses oreilles. Cette

facilité de mœurs concorde admirablement aux allures des hommes

de pensée; et tout artiste en eût profité, comme le fit Nathan, sans

abandonner la poursuite de ce bel amour idéal, de cette splendide

passion qui charmait ses instincts de poète, ses grandeurs secrètes,

ses vanités sociales. Convaincu de la catastrophe qui suivrait une

indiscrétion, il se disait: «La comtesse ni Florine ne sauront rien!»

Elles étaient si loin l'une de l'autre! A l'entrée de l'hiver, Raoul

reparut dans le monde à son apogée: il était presque un personnage.

Rastignac, tombé avec le ministère disloqué par la mort de de Marsay,

s'appuyait sur Raoul et l'appuyait par ses éloges. Madame de Vandenesse

voulut alors savoir si son mari était revenu sur le compte de Nathan.

Après une année, elle l'interrogea de nouveau, croyant avoir à prendre

une de ces éclatantes revanches qui plaisent à toutes les femmes, même

les plus nobles, les moins terrestres; car on peut gager à coup sûr que

les anges ont encore de l'amour-propre en se rangeant autour du Saint

des Saints.

—Il ne lui manquait plus que d'être la dupe des intrigants,

répondit le comte.

Félix, à qui l'habitude du monde et de la politique permettait de voir

clair, avait pénétré la situation de Raoul. Il expliqua tranquillement

à sa femme que la tentative de Fieschi avait eu pour résultat de

rattacher beaucoup de gens tièdes aux intérêts menacés dans la

personne du roi Louis-Philippe. Les journaux dont la couleur n'était

pas tranchée y perdraient leurs abonnés, car le journalisme allait

se simplifier avec la politique. Si Nathan avait mis sa fortune dans

son journal, il périrait bientôt. Ce coup d'œil si juste, si net,

quoique succinct et jeté dans l'intention d'approfondir une question

sans intérêt, par un homme qui savait calculer les chances de tous les

partis, effraya madame de Vandenesse.

—Vous vous intéressez donc bien à lui? demanda Félix à sa femme.

—Comme à un homme dont l'esprit m'amuse, dont la conversation me plaît.

Cette réponse fut faite d'un air si naturel que le comte ne soupçonna

rien.

Le lendemain à quatre heures, chez madame d'Espard, Marie et Raoul

eurent une longue conversation à voix basse. La comtesse exprima des

craintes que Raoul dissipa, trop heureux d'abattre sous des épigrammes

la grandeur conjugale de Félix. Nathan avait une revanche à prendre.

Il peignit le comte comme un petit esprit, comme un homme arriéré,

qui voulait juger la Révolution de Juillet avec la mesure de la

Restauration, qui se refusait à voir le triomphe de la classe moyenne,

la nouvelle force des sociétés, temporaire ou durable, mais réelle. Il

n'y avait plus de grands seigneurs possibles, le règne des véritables

supériorités arrivait. Au lieu d'étudier les avis indirects et

impartiaux d'un homme politique interrogé sans passion, Raoul parada,

monta sur des échasses, et se drapa dans la pourpre de son succès.

Quelle est la femme qui ne croit pas plus à son amant qu'à son mari?

Madame de Vandenesse rassurée commença donc cette vie d'irritations

réprimées, de petites jouissances dérobées, de serrements de main

clandestins, sa nourriture de l'hiver dernier, mais qui finit par

entraîner une femme au delà des bornes quand l'homme qu'elle aime a

quelque résolution et s'impatiente des entraves. Heureusement pour

elle, Raoul modéré par Florine n'était pas dangereux. D'ailleurs

il fut saisi par des intérêts qui ne lui permirent pas de profiter

de son bonheur. Néanmoins un malheur soudain arrivé à Nathan, des

obstacles renouvelés, une impatience pouvaient précipiter la comtesse

dans un abîme. Raoul entrevoyait ces dispositions chez Marie, quand

vers la fin de décembre du Tillet voulut être payé. Le riche banquier,

qui se disait gêné, donna le conseil à Raoul d'emprunter la somme pour

quinze jours à un usurier, à Gigonnet, la providence à vingt-cinq

pour cent de tous les jeunes gens embarrassés. Dans quelques jours le

journal opérait son grand renouvellement de janvier, il y aurait des

sommes en caisse, du Tillet verrait. D'ailleurs pourquoi Nathan ne

ferait-il pas une pièce? Par orgueil Nathan voulut payer à tout prix.

Du Tillet donna une lettre à Raoul pour l'usurier, d'après laquelle

Gigonnet lui compta les sommes sur des lettres de change à vingt

jours. Au lieu de chercher les raisons d'une semblable facilité, Raoul

fut fâché de ne pas avoir demandé davantage. Ainsi se comportent les

hommes les plus remarquables par la force de leur pensée; ils voient

matière à plaisanter dans un fait grave, ils semblent réserver leur

esprit pour leurs œuvres, et, de peur de l'amoindrir, n'en usent

point dans les choses de la vie. Raoul raconta sa matinée à Florine et

à Blondet; il leur peignit Gigonnet tout entier, sa cheminée sans feu,

son petit papier de Réveillon, son escalier, sa sonnette asthmatique et

le pied de biche, son petit paillasson usé, son âtre sans feu comme son

regard: il les fit rire de ce nouvel oncle; ils ne s'inquiétèrent ni

de du Tillet qui se disait sans argent, ni d'un usurier si prompt à la

détente. Tout cela, caprices!

—Il ne t'a pris que quinze pour cent, dit Blondet, tu lui devais des

remerciements. A vingt-cinq pour cent on ne les salue plus; l'usure

commence à cinquante pour cent, à ce taux on les méprise.

—Les mépriser! dit Florine. Quels sont ceux de vos amis qui vous

prêteraient à ce taux sans se poser comme vos bienfaiteurs?

—Elle a raison, je suis heureux de ne plus rien devoir à du Tillet,

disait Raoul.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 25 / 44 段