Raoul s'était pris à ses phrases panachées de beaux sentiments.
D'abord purement spéculatrice et vaniteuse, sa passion était devenue
sincère. Il avait commencé par mentir, il finissait par dire vrai. Il
y a d'ailleurs chez tout écrivain un sentiment difficilement étouffé
qui le porte à l'admiration du beau moral. Enfin, à force de faire
des sacrifices, un homme s'intéresse à l'être qui les exige. Les
femmes du monde, de même que les courtisanes, ont l'instinct de cette
vérité; peut-être même la pratiquent-elles sans la connaître. Aussi
la comtesse, après son premier élan de reconnaissance et de surprise,
fut-elle charmée d'avoir inspiré tant de sacrifices, d'avoir fait
surmonter tant de difficultés. Elle était aimée d'un homme digne
d'elle. Raoul ignorait à quoi l'engagerait sa fausse grandeur; car les
femmes ne permettent pas à leur amant de descendre de son piédestal. On
ne pardonne pas à un dieu la moindre petitesse. Marie ne savait pas le
mot de cette énigme que Raoul avait dit à ses amis au souper chez Véry.
La lutte de cet écrivain parti des rangs inférieurs avait occupé les
dix premières années de sa jeunesse; il voulait être aimé par une des
reines du beau monde. La vanité, sans laquelle l'amour est bien faible,
a dit Champfort, soutenait sa passion et devait l'accroître de jour en
jour.
—Vous pouvez me jurer, dit Marie, que vous n'êtes et ne serez jamais à
aucune femme?
—Il n'y aurait pas plus de temps dans ma vie pour une autre femme que
de place dans mon cœur, répondit-il sans croire faire un mensonge,
tant il méprisait Florine.
—Je vous crois, dit-elle.
Arrivés dans l'allée où stationnaient les voitures, Marie quitta le
bras de Nathan, qui prit une attitude respectueuse comme s'il venait de
la rencontrer; il l'accompagna chapeau bas jusqu'à sa voiture; puis il
la suivit par l'avenue Charles X en humant la poussière que faisait la
calèche, en regardant les plumes en saule pleureur que le vent agitait
en dehors. Malgré les nobles renonciations de Marie, Raoul, excité
par sa passion, se trouva partout où elle était; il adorait l'air à
la fois mécontent et heureux que prenait la comtesse pour le
gronder sans le pouvoir en lui voyant dissiper ce temps qui lui était
si nécessaire. Marie prit la direction des travaux de Raoul, elle lui
intima des ordres formels sur l'emploi de ses heures, demeura chez
elle pour lui ôter tout prétexte de dissipation. Elle lisait tous les
matins le journal, et devint le héraut de la gloire d'Étienne Lousteau,
le feuilletoniste, qu'elle trouvait ravissant, de Félicien Vernou, de
Claude Vignon, de tous les rédacteurs. Elle donna le conseil à Raoul
de rendre justice à de Marsay quand il mourut, et lut avec ivresse le
grand et bel éloge que Raoul fit du ministre mort, tout en blâmant son
machiavélisme et sa haine pour les masses. Elle assista naturellement,
à l'avant-scène du Gymnase, à la première représentation de la pièce
sur laquelle Nathan comptait pour soutenir son entreprise, et dont le
succès parut immense. Elle fut la dupe des applaudissements achetés.
—Vous n'êtes pas venue dire adieu aux Italiens? lui demanda lady
Dudley chez laquelle elle se rendit après cette représentation.
—Non, je suis allée au Gymnase. On donnait une première représentation.
—Je ne puis souffrir le vaudeville. Je suis pour cela comme Louis XIV
pour les Téniers, dit lady Dudley.
—Moi, répondit madame d'Espard, je trouve que les auteurs ont fait
des progrès. Les vaudevilles sont aujourd'hui de charmantes comédies,
pleines d'esprit, qui demandent beaucoup de talent, et je m'y amuse
fort.
—Les acteurs sont d'ailleurs excellents, dit Marie. Ceux du Gymnase
ont très-bien joué ce soir; la pièce leur plaisait, le dialogue est
fin, spirituel.
—Comme celui de Beaumarchais, dit lady Dudley.
—Monsieur Nathan n'est point encore Molière; mais.... dit madame
d'Espard en regardant la comtesse.
—Il fait des vaudevilles, dit madame Charles de Vandenesse.
—Et défait des ministères, reprit madame de Manerville.
La comtesse garda le silence; elle cherchait à répondre par des
épigrammes acérées; elle se sentait le cœur agité par des mouvements
de rage; elle ne trouva rien de mieux que dire:—Il en fera peut-être.
Toutes les femmes échangèrent un regard de mystérieuse intelligence.
Quand Marie de Vandenesse partit, Moïna de Saint-Héreen s'écria:—Mais
elle adore Nathan!
—Elle ne fait pas de cachotteries, dit madame d'Espard.
Le mois de mai vint, Vandenesse emmena sa femme à sa terre où elle
ne fut consolée que par les lettres passionnées de Raoul, à qui elle
écrivit tous les jours.
L'absence de la comtesse aurait pu sauver Raoul du gouffre dans
lequel il avait mis le pied, si Florine eût été près de lui; mais il
était seul, au milieu d'amis devenus ses ennemis secrets dès qu'il
eut manifesté l'intention de les dominer. Ses collaborateurs le
haïssaient momentanément, prêts à lui tendre la main et à le consoler
en cas de chute, prêts à l'adorer en cas de succès. Ainsi va le monde
littéraire. On n'y aime que ses inférieurs. Chacun est l'ennemi de
quiconque tend à s'élever. Cette envie générale décuple les chances
des gens médiocres, qui n'excitent ni l'envie ni le soupçon, font
leur chemin à la manière des taupes, et, quelque sots qu'ils soient,
se trouvent casés au _Moniteur_ dans trois ou quatre places au moment
où les gens de talent se battent encore à la porte pour s'empêcher
d'entrer. La sourde inimitié de ces prétendus amis, que Florine aurait
dépistée avec la science innée des courtisanes pour deviner le vrai
entre mille hypothèses, n'était pas le plus grand danger de Raoul.
Ses deux associés, Massol l'avocat et du Tillet le banquier, avaient
médité d'atteler son ardeur au char dans lequel ils se prélassaient,
de l'évincer dès qu'il serait hors d'état de nourrir le journal, ou
de le priver de ce grand pouvoir au moment où ils voudraient en user.
Pour eux, Nathan représentait une certaine somme à dévorer, une force
littéraire de la puissance de dix plumes à employer. Massol, un de
ces avocats qui prennent la faculté de parler indéfiniment pour de
l'éloquence, qui possèdent le secret d'ennuyer en disant tout, la peste
des assemblées où ils rapetissent toute chose, et qui veulent devenir
des personnages à tout prix, ne tenait plus à être garde des sceaux;
il en avait vu passer cinq ou six en quatre ans, il s'était dégoûté de
la simarre. Comme monnaie du portefeuille, il voulut une chaire dans
l'Instruction Publique, une place au conseil d'État, le tout assaisonné
de la croix de la Légion-d'Honneur. Du Tillet et le baron de Nucingen
lui avaient garanti la croix et sa nomination de maître des requêtes
s'il entrait dans leurs vues; il les trouva plus en position de
réaliser leurs promesses que Nathan, et il leur obéissait aveuglément.
Pour mieux abuser Raoul, ces gens-là lui laissaient exercer le pouvoir
sans contrôle. Du Tillet n'usait du journal que dans ses intérêts
d'agiotage, auxquels Raoul n'entendait rien; mais il avait déjà
fait savoir par le baron de Nucingen à Rastignac que la feuille serait
tacitement complaisante au pouvoir, sous la seule condition d'appuyer
sa candidature en remplacement de monsieur de Nucingen, futur pair
de France, et qui avait été élu dans une espèce de bourg pourri, un
collége à peu d'électeurs, où le journal fut envoyé gratis à profusion.
Ainsi Raoul était joué par le banquier et par l'avocat, qui le voyaient
avec un plaisir infini trônant au journal, y profitant de tous les
avantages, percevant tous les fruits d'amour-propre ou autres. Nathan,
enchanté d'eux, les trouvait, comme lors de sa demande de fonds
équestres, les meilleurs enfants du monde, il croyait les jouer. Jamais
les hommes d'imagination, pour lesquels l'espérance est le fond de la
vie, ne veulent se dire qu'en affaires le moment le plus périlleux est
celui où tout va selon leurs souhaits. Ce fut un moment de triomphe
dont profita d'ailleurs Nathan, qui se produisit alors dans le monde
politique et financier; du Tillet le présenta chez Nucingen. Madame
de Nucingen accueillit Raoul à merveille, moins pour lui que pour
madame de Vandenesse; mais quand elle lui toucha quelques mots de la
comtesse, il crut faire merveille, en faisant de Florine un paravent;
il s'étendit avec une fatuité généreuse sur ses relations avec
l'actrice, impossibles à rompre. Quitte-t-on un bonheur certain pour
les coquetteries du faubourg Saint-Germain? Nathan, joué par Nucingen
et Rastignac, par du Tillet et Blondet, prêta son appui fastueusement
aux doctrinaires pour la formation d'un de leurs cabinets éphémères.
Puis, pour arriver pur aux affaires, il dédaigna par ostentation de se
faire avantager dans quelques entreprises qui se formèrent à l'aide
de sa feuille, lui qui ne regardait pas à compromettre ses amis, et à
se comporter peu délicatement avec quelques industriels dans certains
moments critiques. Ces contrastes, engendrés par sa vanité, par son
ambition, se retrouvent dans beaucoup d'existences semblables. Le
manteau doit être splendide pour le public, on prend du drap chez ses
amis pour en boucher les trous. Néanmoins, deux mois après le départ
de la comtesse, Raoul eut un certain quart d'heure de Rabelais qui
lui causa quelques inquiétudes au milieu de son triomphe. Du Tillet
était en avance de cent mille francs. L'argent donné par Florine, le
tiers de sa première mise de fonds, avait été dévoré par le fisc, par
les frais de premier établissement qui furent énormes. Il fallait
prévoir l'avenir. Le banquier favorisa l'écrivain en prenant pour
cinquante mille francs de lettres de change à quatre mois. Du Tillet
tenait ainsi Raoul par le licou de la lettre de change. Au moyen de
ce supplément, les fonds du journal furent faits pour six mois. Aux
yeux de quelques écrivains, six mois sont une éternité. D'ailleurs,
à coups d'annonces, à force de voyageurs, en offrant des avantages
illusoires aux abonnés, on en avait racolé deux mille. Ce demi-succès
encourageait à jeter les billets de banque dans ce brasier. Encore un
peu de talent, vienne un procès politique, une apparente persécution,
et Raoul devenait un de ces condottieri modernes dont l'encre vaut
aujourd'hui la poudre à canon d'autrefois. Malheureusement, cet
arrangement était pris quand Florine revint avec environ cinquante
mille francs. Au lieu de se créer un fonds de réserve, Raoul, sûr
du succès en le voyant nécessaire, humilié déjà d'avoir accepté de
l'argent de l'actrice, se sentant intérieurement grandi par son amour,
ébloui par les captieux éloges de ses courtisans, abusa Florine sur
sa position et la força d'employer cette somme à remonter sa maison.
Dans les circonstances présentes, une magnifique représentation
devenait une nécessité. L'actrice, qui n'avait pas besoin d'être
excitée, s'embarrassa de trente mille francs de dettes. Florine eut
une délicieuse maison tout entière à elle, rue Pigale, où revint son
ancienne société. La maison d'une fille posée comme Florine était un
terrain neutre, très favorable aux ambitieux politiques qui traitaient,
comme Louis XIV chez les Hollandais, sans Raoul, chez Raoul. Nathan
avait réservé à l'actrice pour sa rentrée une pièce dont le principal
rôle lui allait admirablement. Ce drame-vaudeville devait être l'adieu
de Raoul au théâtre. Les journaux, à qui cette complaisance pour Raoul
ne coûtait rien, préméditèrent une telle ovation à Florine, que la
Comédie-Française parla d'un engagement. Les feuilletons montraient
dans Florine l'héritière de mademoiselle Mars. Ce triomphe étourdit
assez l'actrice pour l'empêcher d'étudier le terrain sur lequel
marchait Nathan; elle vécut dans un monde de fêtes et de festins.
Reine de cette cour pleine de solliciteurs empressés autour d'elle,
qui pour son livre, qui pour sa pièce, qui pour sa danseuse, qui pour
son théâtre, qui pour son entreprise, qui pour une réclame, elle se
laissait aller à tous les plaisirs du pouvoir de la presse en y voyant
l'aurore du crédit ministériel. A entendre ceux qui vinrent chez elle,
Nathan était un grand homme politique. Nathan avait eu raison dans
son entreprise, il serait député certainement ministre, pendant
quelque temps, comme tant d'autres. Les actrices disent rarement non
à ce qui les flatte. Florine avait trop de talent dans le feuilleton
pour se défier du journal et de ceux qui le faisaient. Elle connaissait
trop peu le mécanisme de la presse pour s'inquiéter des moyens. Les
filles de la trempe de Florine ne voient jamais que les résultats.
Quant à Nathan, il crut, dès lors, qu'à la prochaine session il
arriverait aux affaires, avec deux anciens journalistes dont l'un
alors ministre cherchait à évincer ses collègues pour se consolider.
Après six mois d'absence, Nathan retrouva Florine avec plaisir et
retomba nonchalamment dans ses habitudes. La lourde trame de cette
vie, il la broda secrètement des plus belles fleurs de sa passion
idéale et des plaisirs qu'y semait Florine. Ses lettres à Marie étaient
des chefs-d'œuvre d'amour, de grâce et de style. Nathan faisait
d'elle la lumière de sa vie, il n'entreprenait rien sans consulter son
bon génie. Désolé d'être du côté populaire, il voulait par moments
embrasser la cause de l'aristocratie; mais, malgré son habitude des
tours de force, il voyait une impossibilité absolue à sauter de gauche
à droite; il était plus facile de devenir ministre. Les précieuses
lettres de Marie étaient déposées dans un de ces portefeuilles à
secret offerts par Huret ou Fichet, un de ces deux mécaniciens qui
se battaient à coups d'annonces et d'affiches dans Paris à qui
ferait les serrures les plus impénétrables et les plus discrètes. Ce
portefeuille restait dans le nouveau boudoir de Florine, où travaillait
Raoul. Personne n'est plus facile à tromper qu'une femme à qui l'on a
l'habitude de tout dire; elle ne se défie de rien, elle croit tout voir
et tout savoir. D'ailleurs, depuis son retour, l'actrice assistait à la
vie de Nathan et n'y trouvait aucune irrégularité. Jamais elle n'eût
imaginé que ce portefeuille, à peine entrevu, serré sans affectation,
contînt des trésors d'amour, les lettres d'une rivale que, selon la
demande de Raoul, la comtesse adressait au bureau du journal. La
situation de Nathan paraissait donc extrêmement brillante. Il avait
beaucoup d'amis. Deux pièces faites en collaboration et qui venaient
de réussir fournissaient à son luxe et lui ôtaient tout souci pour
l'avenir. D'ailleurs, il ne s'inquiétait en aucune manière de sa dette
envers du Tillet, son ami.
—Comment se défier d'un ami? disait-il quand en certains moments
Blondet se laissait aller à des doutes, entraîné par son habitude de
tout analyser.
—Mais nous n'avons pas besoin de nous méfier de nos ennemis,
disait Florine.
Nathan défendait du Tillet. Du Tillet était le meilleur, le plus
facile, le plus probe des hommes. Cette existence de danseur de corde
sans balancier eût effrayé tout le monde, même un indifférent, s'il en
eût pénétré le mystère; mais du Tillet la contemplait avec le stoïcisme
et l'œil sec d'un parvenu. Il y avait dans l'amicale bonhomie de ses
procédés avec Nathan d'atroces railleries. Un jour, il lui serrait la
main en sortant de chez Florine, et le regardait monter en cabriolet.
—Ça va au bois de Boulogne avec un train magnifique, dit-il à
Lousteau, l'envieux par excellence, et ça sera peut-être dans six mois
à Clichy.
—Lui? Jamais! s'écria Lousteau; Florine est là.
—Qui te dit, mon petit, qu'il la conservera? Quant à toi, qui le vaux
mille fois, tu seras sans doute notre rédacteur en chef dans six mois.
En octobre, les lettres de change échurent, du Tillet les renouvela
gracieusement, mais à deux mois, augmentées de l'escompte et d'un
nouveau prêt. Sûr de la victoire, Raoul puisait à même les sacs.
Madame Félix de Vandenesse devait revenir dans quelques jours, un mois
plus tôt que de coutume, ramenée par un désir effréné de voir Nathan,
qui ne voulut pas être à la merci d'un besoin d'argent au moment où
il reprendrait sa vie militante. La correspondance, où la plume est
toujours plus hardie que la parole, où la pensée revêtue de ses fleurs
aborde tout et peut tout dire, avait fait arriver la comtesse au plus
haut degré d'exaltation; elle voyait en Raoul l'un des plus beaux
génies de l'époque, un cœur exquis et méconnu, sans souillure et
digne d'adoration; elle le voyait avançant une main hardie sur le
festin du pouvoir. Bientôt cette parole si belle en amour tonnerait à
la tribune. Marie ne vivait plus que de cette vie à cercles entrelacés,
comme ceux d'une sphère, et au centre desquels est le monde. Sans
goût pour les tranquilles félicités du ménage, elle recevait les
agitations de cette vie à tourbillons, communiquées par une plume
habile et amoureuse; elle baisait ces lettres écrites au milieu des
batailles livrées par la presse, prélevées sur des heures studieuses;
elle sentait tout leur prix; elle était sûre d'être aimée uniquement,
de n'avoir que la gloire et l'ambition pour rivales; elle trouvait au
fond de sa solitude à employer toutes ses forces, elle était
heureuse d'avoir bien choisi: Nathan était un ange. Heureusement sa
retraite à sa terre et les barrières qui existaient entre elle et
Raoul avaient éteint les médisances du monde. Durant les derniers
jours de l'automne, Marie et Raoul reprirent donc leurs promenades au
bois de Boulogne, ils ne pouvaient se voir que là jusqu'au moment où
les salons se rouvriraient. Raoul put savourer un peu plus à l'aise
les pures, les exquises jouissances de sa vie idéale et la cacher à
Florine: il travaillait un peu moins, les choses avaient pris leur
train au journal, chaque rédacteur connaissait sa besogne. Il fit
involontairement des comparaisons, toutes à l'avantage de l'actrice,
sans que néanmoins la comtesse y perdît. Brisé de nouveau par les
manœuvres auxquelles le condamnait sa passion de cœur et de tête
pour une femme du grand monde, Raoul trouva des forces surhumaines
pour être à la fois sur trois théâtres: le Monde, le Journal et les
Coulisses. Au moment où Florine, qui lui savait gré de tout, qui
partageait presque ses travaux et ses inquiétudes, se montrait et
disparaissait à propos, lui versait à flots un bonheur réel, sans
phrases, sans aucun accompagnement de remords; la comtesse, aux yeux
insatiables, au corsage chaste, oubliait ces travaux gigantesques et
les peines prises souvent pour la voir un instant. Au lieu de dominer,
Florine se laissait prendre, quitter, reprendre, avec la complaisance
d'un chat qui retombe sur ses pattes et secoue ses oreilles. Cette
facilité de mœurs concorde admirablement aux allures des hommes
de pensée; et tout artiste en eût profité, comme le fit Nathan, sans
abandonner la poursuite de ce bel amour idéal, de cette splendide
passion qui charmait ses instincts de poète, ses grandeurs secrètes,
ses vanités sociales. Convaincu de la catastrophe qui suivrait une
indiscrétion, il se disait: «La comtesse ni Florine ne sauront rien!»
Elles étaient si loin l'une de l'autre! A l'entrée de l'hiver, Raoul
reparut dans le monde à son apogée: il était presque un personnage.
Rastignac, tombé avec le ministère disloqué par la mort de de Marsay,
s'appuyait sur Raoul et l'appuyait par ses éloges. Madame de Vandenesse
voulut alors savoir si son mari était revenu sur le compte de Nathan.
Après une année, elle l'interrogea de nouveau, croyant avoir à prendre
une de ces éclatantes revanches qui plaisent à toutes les femmes, même
les plus nobles, les moins terrestres; car on peut gager à coup sûr que
les anges ont encore de l'amour-propre en se rangeant autour du Saint
des Saints.
—Il ne lui manquait plus que d'être la dupe des intrigants,
répondit le comte.
Félix, à qui l'habitude du monde et de la politique permettait de voir
clair, avait pénétré la situation de Raoul. Il expliqua tranquillement
à sa femme que la tentative de Fieschi avait eu pour résultat de
rattacher beaucoup de gens tièdes aux intérêts menacés dans la
personne du roi Louis-Philippe. Les journaux dont la couleur n'était
pas tranchée y perdraient leurs abonnés, car le journalisme allait
se simplifier avec la politique. Si Nathan avait mis sa fortune dans
son journal, il périrait bientôt. Ce coup d'œil si juste, si net,
quoique succinct et jeté dans l'intention d'approfondir une question
sans intérêt, par un homme qui savait calculer les chances de tous les
partis, effraya madame de Vandenesse.
—Vous vous intéressez donc bien à lui? demanda Félix à sa femme.
—Comme à un homme dont l'esprit m'amuse, dont la conversation me plaît.
Cette réponse fut faite d'un air si naturel que le comte ne soupçonna
rien.
Le lendemain à quatre heures, chez madame d'Espard, Marie et Raoul
eurent une longue conversation à voix basse. La comtesse exprima des
craintes que Raoul dissipa, trop heureux d'abattre sous des épigrammes
la grandeur conjugale de Félix. Nathan avait une revanche à prendre.
Il peignit le comte comme un petit esprit, comme un homme arriéré,
qui voulait juger la Révolution de Juillet avec la mesure de la
Restauration, qui se refusait à voir le triomphe de la classe moyenne,
la nouvelle force des sociétés, temporaire ou durable, mais réelle. Il
n'y avait plus de grands seigneurs possibles, le règne des véritables
supériorités arrivait. Au lieu d'étudier les avis indirects et
impartiaux d'un homme politique interrogé sans passion, Raoul parada,
monta sur des échasses, et se drapa dans la pourpre de son succès.
Quelle est la femme qui ne croit pas plus à son amant qu'à son mari?
Madame de Vandenesse rassurée commença donc cette vie d'irritations
réprimées, de petites jouissances dérobées, de serrements de main
clandestins, sa nourriture de l'hiver dernier, mais qui finit par
entraîner une femme au delà des bornes quand l'homme qu'elle aime a
quelque résolution et s'impatiente des entraves. Heureusement pour
elle, Raoul modéré par Florine n'était pas dangereux. D'ailleurs
il fut saisi par des intérêts qui ne lui permirent pas de profiter
de son bonheur. Néanmoins un malheur soudain arrivé à Nathan, des
obstacles renouvelés, une impatience pouvaient précipiter la comtesse
dans un abîme. Raoul entrevoyait ces dispositions chez Marie, quand
vers la fin de décembre du Tillet voulut être payé. Le riche banquier,
qui se disait gêné, donna le conseil à Raoul d'emprunter la somme pour
quinze jours à un usurier, à Gigonnet, la providence à vingt-cinq
pour cent de tous les jeunes gens embarrassés. Dans quelques jours le
journal opérait son grand renouvellement de janvier, il y aurait des
sommes en caisse, du Tillet verrait. D'ailleurs pourquoi Nathan ne
ferait-il pas une pièce? Par orgueil Nathan voulut payer à tout prix.
Du Tillet donna une lettre à Raoul pour l'usurier, d'après laquelle
Gigonnet lui compta les sommes sur des lettres de change à vingt
jours. Au lieu de chercher les raisons d'une semblable facilité, Raoul
fut fâché de ne pas avoir demandé davantage. Ainsi se comportent les
hommes les plus remarquables par la force de leur pensée; ils voient
matière à plaisanter dans un fait grave, ils semblent réserver leur
esprit pour leurs œuvres, et, de peur de l'amoindrir, n'en usent
point dans les choses de la vie. Raoul raconta sa matinée à Florine et
à Blondet; il leur peignit Gigonnet tout entier, sa cheminée sans feu,
son petit papier de Réveillon, son escalier, sa sonnette asthmatique et
le pied de biche, son petit paillasson usé, son âtre sans feu comme son
regard: il les fit rire de ce nouvel oncle; ils ne s'inquiétèrent ni
de du Tillet qui se disait sans argent, ni d'un usurier si prompt à la
détente. Tout cela, caprices!
—Il ne t'a pris que quinze pour cent, dit Blondet, tu lui devais des
remerciements. A vingt-cinq pour cent on ne les salue plus; l'usure
commence à cinquante pour cent, à ce taux on les méprise.
—Les mépriser! dit Florine. Quels sont ceux de vos amis qui vous
prêteraient à ce taux sans se poser comme vos bienfaiteurs?
—Elle a raison, je suis heureux de ne plus rien devoir à du Tillet,
disait Raoul.