—Mon cher, votre mot vient trop tard pour que je l'accepte,

répliqua-t-elle en riant. Ne soyez pas si bégueule; allons, vous

avez trouvé hier matin, au bal, madame de Vandenesse charmante en

marabouts; elle le sait, elle les a remis pour vous. Elle vous aime,

vous l'adorez; c'est un peu prompt, mais je ne vois là rien que de

très naturel. Si je me trompais, vous ne torderiez pas l'un de vos

gants comme un homme qui enrage d'être à côté de moi, au lieu de se

trouver dans la loge de son idole, d'où il vient d'être repoussé par

un dédain officiel, et de s'entendre dire tout bas ce qu'il voudrait

entendre dire très-haut. Raoul tortillait en effet un de ses gants et

montrait une main étonnamment blanche.—Elle a obtenu de vous, dit-elle

en regardant fixement cette main de la façon la plus impertinente, des

sacrifices que vous ne faisiez pas à la société. Elle doit être ravie

de son succès, elle en sera sans doute un peu vaine; mais, à sa place,

je le serais peut-être davantage. Elle n'était que femme d'esprit,

elle va passer femme de génie. Vous allez nous la peindre dans quelque

livre délicieux comme vous savez les faire. Mon cher, n'y oubliez pas

Vandenesse, faites cela pour moi. Vraiment, il est trop sûr de lui.

Je ne passerais pas cet air radieux au Jupiter Olympien, le seul dieu

mythologique exempt, dit-on, de tout accident.

—Madame, s'écria Raoul, vous me douez d'une âme bien basse, si

vous me supposez capable de trafiquer de mes sensations, de mon amour.

Je préférerais à cette lâcheté littéraire la coutume anglaise de passer

une corde au cou d'une femme et de la mener au marché.

—Mais je connais Marie, elle vous le demandera.

—Elle en est incapable, dit Raoul avec chaleur.

—Vous la connaissez donc bien?

Nathan se mit à rire de lui-même, de lui, faiseur de scènes, qui

s'était laissé prendre à un jeu de scène.

—La comédie n'est plus là, dit-il en montrant la rampe, elle est chez

vous.

Il prit sa lorgnette et se mit à examiner la salle par contenance.

—M'en voulez-vous? dit la marquise en le regardant de côté.

N'aurais-je pas toujours eu votre secret? Nous ferons facilement la

paix. Venez chez moi, je reçois tous les mercredis, la chère comtesse

ne manquera pas une soirée dès qu'elle vous y trouvera. J'y gagnerai.

Quelquefois je la vois entre quatre et cinq heures, je serai bonne

femme, je vous joins au petit nombre de favoris que j'admets à cette

heure.

—Hé! bien, dit Raoul, voyez comme est le monde, on vous disait

méchante.

—Moi! dit-elle je le suis à propos. Ne faut-il pas se défendre? Mais

votre comtesse, je l'adore, vous en serez content, elle est charmante.

Vous allez être le premier dont le nom sera gravé dans son cœur avec

cette joie enfantine qui porte tous les amoureux, même les caporaux,

à graver leur chiffre sur l'écorce des arbres. Le premier amour d'une

femme est un fruit délicieux. Voyez-vous, plus tard il y a de la

science dans nos tendresses, dans nos soins. Une vieille femme comme

moi peut tout dire, elle ne craint plus rien, pas même un journaliste.

Eh! bien, dans l'arrière-saison nous savons vous rendre heureux; mais

quand nous commençons à aimer nous sommes heureuses, et nous vous

donnons ainsi mille plaisirs d'orgueil. Chez nous tout est alors d'un

inattendu ravissant, le cœur est plein de naïveté. Vous êtes trop

poète pour ne pas préférer les fleurs aux fruits. Je vous attends dans

six mois d'ici.

Raoul, comme tous les criminels, entra dans le système des dénégations;

mais c'était donner des armes à cette rude jouteuse. Empêtré bientôt

dans les nœuds coulants de la plus spirituelle, de la plus

dangereuse de ces conversations où excellent les Parisiennes, il

craignit de se laisser surprendre des aveux que la marquise aurait

aussitôt exploités dans ses moqueries; il se retira prudemment en

voyant entrer lady Dudley.

—Hé! bien, dit l'Anglaise à la marquise, où en sont-ils?

—Ils s'aiment à la folie. Nathan vient de me le dire.

—Je l'aurais voulu plus laid, répondit lady Dudley, qui jeta sur le

comte Félix un regard de vipère. D'ailleurs, il est bien ce que je le

voulais; il est fils d'un brocanteur juif, mort en banqueroute dans les

premiers jours de son mariage; mais sa mère était catholique, elle en a

malheureusement fait un chrétien.

Cette origine que Nathan cache avec tant de soin, lady Dudley venait de

l'apprendre, elle jouissait d'avance du plaisir qu'elle aurait à tirer

de là quelque terrible épigramme contre Vandenesse.

—Et moi qui viens de l'inviter à venir chez moi! dit la marquise.

—Ne l'ai-je pas reçu hier? répondit lady Dudley. Il y a, mon ange, des

plaisirs qui nous coûtent bien cher.

La nouvelle de la passion mutuelle de Raoul et de madame de Vandenesse

circula dans le monde pendant cette soirée, non sans exciter des

réclamations et des incrédulités; mais la comtesse fut défendue par

ses amies, par lady Dudley, mesdames d'Espard et de Manerville, avec

une maladroite chaleur qui put donner quelque créance à ce bruit.

Vaincu par la nécessité, Raoul alla le mercredi soir chez la marquise

d'Espard, et il y trouva la bonne compagnie qui y venait. Comme Félix

n'accompagna point sa femme, Raoul put échanger avec Marie quelques

phrases plus expressives par leur accent que par les idées. La

comtesse, mise en garde contre la médisance par madame Octave de Camps,

avait compris l'importance de sa situation en face du monde, et la fit

comprendre à Raoul.

Au milieu de cette belle assemblée, l'un et l'autre eurent donc pour

tout plaisir ces sensations alors si profondément savourées que donnent

les idées, la voix, les gestes, l'attitude d'une personne aimée. L'âme

s'accroche violemment à des riens. Quelquefois les yeux s'attachent de

part et d'autre sur le même objet en y incrustant, pour ainsi dire, une

pensée prise, reprise et comprise. On admire pendant une conversation

le pied légèrement avancé, la main qui palpite, les doigts occupés à

quelque bijou frappé, laissé, tourmenté d'une manière significative.

Ce n'est plus ni les idées, ni le langage, mais les choses

qui parlent; elles parlent tant que souvent un homme épris laisse à

d'autres le soin d'apporter une tasse, le sucrier pour le thé, le _je

ne sais quoi_ que demande la femme qu'il aime, de peur de montrer

son trouble à des yeux qui semblent ne rien voir et voient tout. Des

myriades de désirs, de souhaits insensés, de pensées violentes passent

étouffés dans les regards. Là, les serrements de main dérobés aux mille

yeux d'argus acquièrent l'éloquence d'une longue lettre et la volupté

d'un baiser. L'amour se grossit alors de tout ce qu'il se refuse, il

s'appuie sur tous les obstacles pour se grandir. Enfin ces barrières,

plus souvent maudites que franchies, sont hachées et jetées au feu pour

l'entretenir. Là, les femmes peuvent mesurer l'étendue de leur pouvoir

dans la petitesse à laquelle arrive un immense amour qui se replie

sur lui-même, se cache dans un regard altéré, dans une contraction

nerveuse, derrière une banale formule de politesse. Combien de fois,

sur la dernière marche d'un escalier, n'a-t-on pas récompensé par un

seul mot les tourments inconnus, le langage insignifiant de toute une

soirée? Raoul, homme peu soucieux du monde, lâcha sa colère dans le

discours, et fut étincelant. Chacun entendit les rugissements inspirés

par la contrariété que les artistes savent si peu supporter. Cette

fureur à la Roland, cet esprit qui cassait, brisait tout, en se servant

de l'épigramme comme d'une massue, enivra Marie et amusa le cercle

comme si l'on eût vu quelque taureau bardé de banderoles en fureur dans

un cirque espagnol.

—Tu auras beau tout abattre, tu ne feras pas la solitude autour de

toi, lui dit Blondet.

Ce mot rendit à Raoul sa présence d'esprit, il cessa de donner son

irritation en spectacle. La marquise vint lui offrir une tasse de thé,

et dit assez haut pour que madame de Vandenesse entendît:—Vous êtes

vraiment bien amusant, venez donc quelquefois me voir à quatre heures.

Raoul s'offensa du mot amusant, quoiqu'il eût été pris pour servir de

passe-port à l'invitation. Il se mit à écouter comme ces acteurs qui

regardent la salle au lieu d'être en scène. Blondet eut pitié de lui.

—Mon cher, lui dit-il en l'emmenant dans un coin, tu te tiens dans

le monde comme si tu étais chez Florine. Ici, on ne s'emporte jamais,

on ne fait pas de longs articles, on dit de temps en temps un

mot spirituel, on prend un air calme au moment où l'on éprouve le plus

d'envie de jeter les gens par les fenêtres, on raille doucement, on

feint de distinguer la femme que l'on adore, et l'on ne se roule pas

comme un âne au milieu du grand chemin. Ici, mon cher, on aime suivant

la formule. Ou enlève madame de Vandenesse, ou montre-toi gentilhomme.

Tu es trop l'amant d'un de tes livres.

Nathan écoutait la tête baissée, il était comme un lion pris dans des

toiles.

—Je ne remettrai jamais les pieds ici, dit-il. Cette marquise de

papier mâché me vend son thé trop cher. Elle me trouve amusant! Je

comprends maintenant pourquoi Saint-Just guillotinait tout ce monde-là!

—Tu y reviendras demain.

Blondet avait dit vrai. Les passions sont aussi lâches que cruelles. Le

lendemain, après avoir longtemps flotté entre: J'irai, je n'irai pas,

Raoul quitta ses associés au milieu d'une discussion importante, et

courut au faubourg Saint-Honoré, chez madame d'Espard. En voyant entrer

le brillant cabriolet de Rastignac, pendant qu'il payait son cocher

à la porte, la vanité de Nathan fut blessée; il résolut d'avoir un

élégant cabriolet et le tigre obligé. L'équipage de la comtesse était

dans la cour. A cette vue, le cœur de Raoul se gonfla de plaisir.

Marie marchait sous la pression de ses désirs avec la régularité d'une

aiguille d'horloge animée par son ressort. Elle était au coin de la

cheminée, dans le petit salon, étendue dans un fauteuil. Au lieu de

regarder Nathan quand on l'annonça, elle le contempla dans la glace,

sûre que la maîtresse de la maison se tournerait vers lui. Traqué

comme il l'est dans le monde, l'amour est obligé d'avoir recours à

ces petites ruses: il donne la vie aux miroirs, aux manchons, aux

éventails, à une foule de choses dont l'utilité n'est pas tout d'abord

démontrée et dont beaucoup de femmes usent sans s'en servir.

—Monsieur le ministre, dit madame d'Espard en s'adressant à Nathan et

lui présentant de Marsay par un regard, soutenait, au moment où vous

entriez, que les royalistes et les républicains s'entendent; vous devez

en savoir quelque chose, vous?

—Quand cela serait, dit Raoul, où est le mal? Nous haïssons le même

objet, nous sommes d'accord dans notre haine, nous différons dans notre

amour. Voilà tout.

—Cette alliance est au moins bizarre, dit de Marsay en

enveloppant d'un coup d'œil la comtesse, Félix et Raoul.

—Elle ne durera pas, dit Rastignac qui pensait un peu trop à la

politique comme tous les nouveaux venus.

—Qu'en dites-vous, ma chère amie? demanda madame d'Espard à la

comtesse.

—Je n'entends rien à la politique.

—Vous vous y mettrez, madame, dit de Marsay, et vous serez alors

doublement notre ennemie.

Nathan et Marie ne comprirent le mot que quand de Marsay fut parti.

Rastignac le suivit, et madame d'Espard les accompagna jusqu'à la porte

de son premier salon. Les deux amants ne pensèrent plus aux épigrammes

du ministre, ils se voyaient riches de quelques minutes. Marie tendit

sa main vivement dégantée à Raoul, qui la prit et la baisa comme s'il

n'avait eu que dix-huit ans. Les yeux de la comtesse exprimaient une

noble tendresse si entière que Raoul eut aux yeux cette larme que

trouvent toujours à leur service les hommes à tempérament nerveux.

—Où vous voir, où pouvoir vous parler? dit-il. Je mourrais s'il

fallait toujours déguiser ma voix, mon regard, mon cœur, mon amour.

Émue par cette larme, Marie promit d'aller se promener au bois toutes

les fois que le temps ne serait pas détestable. Cette promesse causa

plus de bonheur à Raoul que ne lui en avait donné Florine pendant cinq

ans.

—J'ai tant de choses à vous dire! Je souffre tant du silence auquel

nous sommes condamnés!

La comtesse le regardait avec ivresse sans pouvoir répondre, quand la

marquise rentra.

—Comment, vous n'avez rien su répondre à de Marsay? dit-elle en

entrant.

—On doit respecter les morts, répondit Raoul. Ne voyez-vous pas qu'il

expire? Rastignac est son garde-malade, il espère être mis sur le

testament.

La comtesse feignit d'avoir des visites à faire et voulut sortir pour

ne pas se compromettre. Pour ce quart d'heure, Raoul avait sacrifié

son temps le plus précieux et ses intérêts les plus palpitants. Marie

ignorait encore les détails de cette vie d'oiseau sur la branche,

mêlée aux affaires les plus compliquées, au travail le plus exigeant.

Quand deux êtres unis par un éternel amour mènent une vie resserrée

chaque jour par les nœuds de la confidence, par l'examen en commun

des difficultés surgies; quand deux cœurs échangent le soir ou le

matin leurs regrets, comme la bouche échange les soupirs, s'attendent

dans de mêmes anxiétés, palpitent ensemble à la vue d'un obstacle, tout

compte alors: une femme sait combien d'amour dans un retard évité,

combien d'efforts dans une course rapide; elle s'occupe, va, vient,

espère, s'agite avec l'homme occupé, tourmenté; ses murmures, elle

les adresse aux choses; elle ne doute plus, elle connaît et apprécie

les détails de la vie. Mais au début d'une passion où tant d'ardeur,

de défiances, d'exigences se déploient, où l'on ne se sait ni l'un ni

l'autre; mais auprès des femmes oisives, à la porte desquelles l'amour

doit être toujours en faction; mais auprès de celles qui s'exagèrent

leur dignité et veulent être obéies en tout, même quand elles ordonnent

une faute à ruiner un homme, l'amour comporte à Paris, dans notre

époque, des travaux impossibles. Les femmes du monde sont restées sous

l'empire des traditions du dix-huitième siècle où chacun avait une

position sûre et définie. Peu de femmes connaissent les embarras de

l'existence chez la plupart des hommes, qui tous ont une position à se

faire, une gloire en train, une fortune à consolider. Aujourd'hui, les

gens dont la fortune est assise se comptent, les vieillards seuls ont

le temps d'aimer, les jeunes gens rament sur les galères de l'ambition

comme y ramait Nathan. Les femmes, encore peu résignées à ce changement

dans les mœurs, prêtent le temps qu'elles ont de trop à ceux qui

n'en ont pas assez; elles n'imaginent pas d'autres occupations, d'autre

but que les leurs. Quand l'amant aurait vaincu l'hydre de Lerne pour

arriver, il n'a pas le moindre mérite; tout s'efface devant le bonheur

de le voir; elles ne lui savent gré que de leurs émotions, sans

s'informer de ce qu'elles coûtent. Si elles ont inventé dans leurs

heures oisives un de ces stratagèmes qu'elles ont à commandement, elles

le font briller comme un bijou. Vous avez tordu les barres de fer de

quelque nécessité tandis qu'elles chaussaient la mitaine, endossaient

le manteau d'une ruse: à elles la palme, et ne la leur disputez point.

Elles ont raison d'ailleurs, comment ne pas tout briser pour une femme

qui brise tout pour vous? elles exigent autant qu'elles donnent. Raoul

aperçut en revenant combien il lui serait difficile de mener un amour

dans le monde, le char à dix chevaux du journalisme, ses pièces

au théâtre et ses affaires embourbées.

—Le journal sera détestable ce soir, dit-il en s'en allant, il n'y

aura pas d'article de moi, et pour un second numéro encore!

Madame Félix de Vandenesse alla trois fois au bois de Boulogne sans

y voir Raoul, elle revenait désespérée, inquiète. Nathan ne voulait

pas s'y montrer autrement que dans l'éclat d'un prince de la presse.

Il employa toute la semaine à chercher deux chevaux, un cabriolet

et un tigre convenables, à convaincre ses associés de la nécessité

d'épargner un temps aussi précieux que le sien, et à faire imputer

son équipage sur les frais généraux du journal. Ses associés, Massol

et du Tillet, accédèrent si complaisamment à sa demande, qu'il les

trouva les meilleurs enfants du monde. Sans ce secours, la vie eût été

impossible à Raoul; elle devint d'ailleurs si rude, quoique mélangée

par les plaisirs les plus délicats de l'amour idéal, que beaucoup de

gens, même les mieux constitués, n'eussent pu suffire à de telles

dissipations. Une passion violente et heureuse prend déjà beaucoup de

place dans une existence ordinaire; mais quand elle s'attaque à une

femme posée comme madame de Vandenesse, elle devait dévorer la vie

d'un homme occupé comme Raoul. Voici les obligations que sa passion

inscrivait avant toutes les autres. Il lui fallait se trouver presque

chaque jour à cheval au bois de Boulogne, entre deux et trois heures,

dans la tenue du plus fainéant gentleman. Il apprenait là dans quelle

maison, à quel théâtre il reverrait, le soir, madame de Vandenesse.

Il ne quittait les salons que vers minuit, après avoir happé quelques

phrases long-temps attendues, quelques bribes de tendresse dérobées

sous la table, entre deux portes, ou en montant en voiture. La plupart

du temps, Marie, qui l'avait lancé dans le grand monde, le faisait

inviter à dîner dans certaines maisons où elle allait. N'était-ce pas

tout simple? Par orgueil, entraîné par sa passion, Raoul n'osait parler

de ses travaux. Il devait obéir aux volontés les plus capricieuses de

cette innocente souveraine, et suivre les débats parlementaires, le

torrent de la politique, veiller à la direction du journal, et mettre

en scène deux pièces dont les recettes étaient indispensables. Il

suffisait que madame de Vandenesse fît une petite moue quand il voulait

se dispenser d'être à un bal, à un concert, à une promenade, pour qu'il

sacrifiât ses intérêts à son plaisir. En quittant le monde entre une

heure et deux heures du matin, il revenait travailler jusqu'à

huit ou neuf heures, il dormait à peine, se réveillait pour concerter

les opinions du journal avec les gens influents desquels il dépendait,

pour débattre les mille et une affaires intérieures. Le journalisme

touche à tout dans cette époque, à l'industrie, aux intérêts publics

et privés, aux entreprises nouvelles, à tous les amours-propres de la

littérature et à ses produits. Quand harassé, fatigué, Nathan courait

de son bureau de rédaction au Théâtre, du Théâtre à la Chambre, de la

Chambre chez quelques créanciers, il devait se présenter calme, heureux

devant Marie, galoper à sa portière avec le laisser-aller d'un homme

sans soucis et qui n'a d'autres fatigues que celles du bonheur. Quand,

pour prix de tant de dévouements ignorés, il n'eut que les plus douces

paroles, les certitudes les plus mignonnes d'un attachement éternel,

d'ardents serrements de main obtenus pendant quelques secondes de

solitude, des mots passionnés en échange des siens, il trouva quelque

duperie à laisser ignorer le prix énorme avec lequel il payait ces

_menus suffrages_, auraient dit nos pères. L'occasion de s'expliquer ne

se fit pas attendre. Par une belle journée du mois d'avril, la comtesse

accepta le bras de Nathan dans un endroit écarté du bois de Boulogne;

elle avait à lui faire une de ces jolies querelles à propos de ces

riens sur lesquels les femmes savent bâtir des montagnes. Au lieu

de l'accueillir le sourire sur les lèvres, le front illuminé par le

bonheur, les yeux animés de quelque pensée fine et gaie, elle se montra

grave et sérieuse.

—Qu'avez-vous? lui dit Nathan.

—Ne vous occupez pas de ces riens, dit-elle; vous devez savoir que les

femmes sont des enfants.

—Vous aurais-je déplu?

—Serais-je ici?

—Mais vous ne me souriez pas, vous ne paraissez pas heureuse de me

voir.

—Je vous boude, n'est-ce pas? dit-elle en le regardant de cet air

soumis par lequel les femmes se posent en victimes.

Nathan fit quelques pas dans une appréhension qui lui serrait le

cœur et l'attristait.

—Ce sera, dit-il après un moment de silence, quelques-unes de ces

craintes frivoles, de ces soupçons nuageux que vous mettez au-dessus

des plus grandes choses de la vie; vous avez l'art de faire pencher le

monde en y jetant un brin de paille, un fétu!

—De l'ironie?... Je m'y attendais, dit-elle en baissant la tête.

—Marie, ne vois-tu pas, mon ange, que j'ai dit ces paroles pour

t'arracher ton secret?

—Mon secret sera toujours un secret, même après vous avoir été confié.

—Eh! bien, dis....

—Je ne suis pas aimée, reprit-elle en lui lançant ce regard oblique

et fin par lequel les femmes interrogent si malicieusement l'homme

qu'elles veulent tourmenter.

—Pas aimée?... s'écria Nathan.

—Oui, vous vous occupez de trop de choses. Que suis-je au milieu de

tout ce mouvement? oubliée à tout propos. Hier, je suis venue au bois,

je vous y ai attendu...

—Mais...

—J'avais mis une nouvelle robe pour vous, et vous n'êtes pas venu, où

étiez-vous?

—Mais...

—Je ne le savais pas. Je vais chez madame d'Espard, je ne vous y

trouve point.

—Mais...

—Le soir, à l'Opéra, mes yeux n'ont pas quitté le balcon. Chaque fois

que la porte s'ouvrait, c'était des palpitations à me briser le cœur.

—Mais...

—Quelle soirée! Vous ne vous doutez pas de ces tempêtes du cœur.

—Mais...

—La vie s'use à ces émotions...

—Mais...

—Eh! bien, dit-elle.

—Oui, la vie s'use dit Nathan, et vous aurez en quelques mois dévoré

la mienne. Vos reproches insensés m'arrachent aussi mon secret, dit-il.

Ah! vous n'êtes pas aimée?... vous l'êtes trop.

Il peignit vivement sa situation, raconta ses veilles, détailla ses

obligations à heure fixe, la nécessité de réussir, les insatiables

exigences d'un journal où l'on était tenu de juger, avant tout le

monde, les événements sans se tromper sous peine de perdre son pouvoir,

enfin combien d'études rapides sur les questions qui passaient aussi

rapidement que des nuages à cette époque dévorante.

Raoul eut tort en un moment. La marquise d'Espard le lui avait

dit: rien de plus naïf qu'un premier amour. Il se trouva bientôt que la

comtesse était coupable d'aimer trop. Une femme aimante répond à tout

avec une jouissance, avec un aveu ou un plaisir. En voyant se dérouler

cette vie immense, la comtesse fut saisie d'admiration. Elle avait fait

Nathan très-grand, elle le trouva sublime. Elle s'accusa d'aimer trop,

le pria de venir à ses heures; elle aplatit ces travaux d'ambitieux

par un regard levé vers le ciel. Elle attendrait! Désormais elle

sacrifierait ses jouissances. En voulant n'être qu'un marchepied, elle

était un obstacle!... elle pleura de désespoir.

—Les femmes, dit-elle les larmes aux yeux, ne peuvent donc qu'aimer,

les hommes ont mille moyens d'agir; nous autres, nous ne pouvons que

penser, prier, adorer.

Tant d'amour voulait une récompense. Elle regarda, comme un rossignol

qui veut descendre de sa branche à une source, si elle était seule

dans la solitude, si le silence ne cachait aucun témoin; puis elle

leva la tête vers Raoul, qui pencha la sienne; elle lui laissa prendre

un baiser, le premier, le seul qu'elle dût donner en fraude, et se

sentit plus heureuse en ce moment qu'elle ne l'avait été depuis cinq

années. Raoul trouva toutes ses peines payées. Tous deux marchaient

sans trop savoir où, sur le chemin d'Auteuil à Boulogne; ils furent

obligés de revenir à leurs voitures en allant de ce pas égal et cadencé

que connaissent les amants. Raoul avait foi dans ce baiser livré avec

la facilité décente que donne la sainteté du sentiment. Tout le mal

venait du monde, et non de cette femme si entièrement à lui. Raoul ne

regretta plus les tourments de sa vie enragée, que Marie devait oublier

au feu de son premier désir, comme toutes les femmes qui ne voient pas

à toute heure les terribles débats de ces existences exceptionnelles.

En proie à cette admiration reconnaissante qui distingue la passion

de la femme, Marie courait d'un pas délibéré, leste, sur le sable fin

d'une contre-allée, disant, comme Raoul, peu de paroles, mais senties

et portant coup. Le ciel était pur, les gros arbres bourgeonnaient,

et quelques pointes vertes animaient déjà leurs mille pinceaux bruns.

Les arbustes, les bouleaux, les saules, les peupliers, montraient leur

premier, leur tendre feuillage encore diaphane. Aucune âme ne résiste

à de pareilles harmonies. L'amour expliquait la Nature à la comtesse

comme il lui avait expliqué la Société.

—Je voudrais que vous n'eussiez jamais aimé que moi! dit-elle.

—Votre vœu est réalisé, répondit Raoul. Nous nous sommes révélé

l'un à l'autre le véritable amour.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 24 / 44 段